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Full text of "Comte de Monte-Cristo; v.1-2"

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OHIO STATE UNIVERSITY 



OEUVRES COMPLETES 

D'ALEXANDRE DUMAS 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

I 



OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS 

PUBLIEES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY 



Acte 

Amaury 

Ange Pitou 

Ascanio 

Aventure d'amour 

Avcntures de John Davys 

Le Batard de Mauleon. 

Black 

Les Blancs et les Bleus. 

La Bouillie de Ja com- 
tesse Berthe 

La Boule de neige 

Bric-a-Brac 

Un Cadet de famille . . 

Le.Capitaine Pamphile. 

Le Capitaine Paul 

Le Capitaine Rhino . . . 

Le Capitaine Richard.. 

Catherine Blum 

Causeries 

Cecile 

Cesar 

Charles le Temeraire. . 

Chasseur de Sauvagine. 

Le Chateau d'Eppstein. 

Chevalier d'Harmental. 

Le Chevalier de Maison- 
Rouge 

Le Collier de la Reine. 

La Colombe 

Compagnons de Jehu.. 
* Comlede Monte- Cristo.!* 

Comtesse de Charny. . . 

Comtesse de Salisbury. 

Confessions de la mar- 
quise 

Conscience 1'Innocent. 

La Dame de Monsoreau 

La Dame de Volupte. . 

Les Deux Diane 

Les Deux Reines 

Dieu dispose 

Le Docteur mysterieux. 

Le Drame de 93 

Les Drames de la mer. 

Les Drames galants. . . 

Emma Lyonna 

La Fern me au collier de 
velours 

Fernande 

La Fille du Marquis. . . 

Une Fille du regent. . . 



Filles, Lorettes et Cour- 
tisanes 

Le Fils du forcat 

Les Freres corses 

Gabriel Lambert 

Les Garibaldiens 

Gaule et France 

Georges 

La Guerre des femmes 

Henri IV, Louis XIII, 
Ricjelieu 

Hisloire de mes bet^s. 

Histoire d'uii casse-noi- 
sette 

L'Homme aux contes . . 

Les Hommes de fer... 

L'Horoscope 

L'llede Feu 

Impressions de voyage : 
line Annee a Florence 
L'Arabie Heureuse. . 

Les Baleimers 

LesBords duRhin. . . 
Le Capitaine Arena. 

Le Caucase 

Le Corricolo 

Un Gil-Bias en Galifornie 
Le Midide la France 

De Paris a Cadix 

15 jours au Sinai .. 

En Russie . . . : 

Le Speronare 

En Suisse 

Le Veloce 

La Vie au Desert. . . 
La Villa Pal mieri 

Ingenue 

Isaac Laquedem 

Isabel de Baviere 

Italiens et Flamands.. 

Ivanhoe 

Jacques Ortis 

Jacquot sans Oreilles . . 

Jane 

Jehanne la Pucelle .... 

Louis XIV et son Siecle 
5 Louis XV et sa Cour. . . 

Louis XVI et la Revo- 
lution 

Louves de Mac.hecoul.. 



Madame de Chamblay 
La Maison de Glace... 



Le Maitrc d'armes . . • . 1 

Mariages du Pere Olifus 1 

Les Medieis v 

Mes Memoires 10 

Memoires de Garibaldi 2 

Memoires d'uneaveugle 2 
Memoires d'un mede- 

cin : Balsam o 5 

Le Meneur de loups. .. 1 

Mille et un fantomes.. 1 

Les Mohicans de Paris 4 

Les Morts vont vite... 2 

Napoleon 1 

Une Nuit a Florence.. 1 

Olympe de Cleves..... 3 

Page du due de Savoie 2 
Parisiens et Provin- 

ciaux ...... 2 

Le Pasteur d'Ashbourn 2 

Pauline et Pascal Bruno 1 

Un Pays inconnu 1 

Le Pere Gigogne 2 

Le Pere la Ruine i 

Le Prince des Voleurs. 2 

Princesse de Monaco.. 2 

La Princesse Flora i 

Prcpos d'Art et de Cui- 
sine 1 

Les Quarante-Cinq .... 3 

La Regence 1 

La Reine Margot 2 

Robin Hood le Proscrit 2- 

La Route de Varennes. 1 

Le Salteador 1 

Salvator 5 

La San. Felice 4 

Souvenirs d' Antony. . . 1 

Souvenirs dramatiques 2 

Souvenirs d'une Favorite 4 

Les Stuarts s .. i 

Sultanetta 1 

Sylvaridire i 

Terreur prussienne.. . . i 

Testament de Chauvelin 1 

Theatre complet 25 

Trois Maitres i 

Trois Mousquetaires ... 2 

Le Trou de Ten fer. ... 1 

La Tulipe noire 1 

'Vicomte de Bragelonne 6 

Une Vie d'artiste i 

Vingt Ans apres 3 



E. GREVIN — • IMPRIMERIE DE LAGNT 



ALEXANDRE DUMAS 



LE GOMTE 



DE 



MONTE-GRISTO 




PARIS 
CALMANN-LEVY, EDITEURS 

3, RUE AUEER, 3 
Droits de reproduction et de traduction reserves. 



LE COMTE 

DE MONTE-GRISTO 



MARSEILLE, — L ARRIVES 



Le 24 fevrier 1815, la vigie de Notre-Dame de la 
Garde signala le trois-m&ts le Ph&mon, venant de 
Smyrne, Trieste et Naples. 

Comrne d'habitude, un pilote cotier partit aussitdt 
du port, rasa le chateau d'lf, et alia aborder le navire 
entre le cap de Morgion et Tile de Rion. 

Aussitdt, comme d'habitude encore, la plate-forme 
du fort Saint- Jean s'etait couverte de curieux ; car 
c'est toujours une grande affaire a Marseille que Tar- 
vlv6e dun batiment, surtout quand ce b&timent, 
comme le Pha.ra.on, a ete construit, gre6, arrime sur 
les chantiers de la vieille Phoebe, et appartient a un 
armateur de ia ville. 

Cependant ce batiment s'avancait ; il avait heureu- 

sement franchi le detroit que quelque secousse vol- 

canique a creus6 entre File de Caiasareigne et Tile 

de Jaros ; il avait double" Pomegue, et il s'avancait 

i. 1 



■%« LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

sous ses trois huniers, son grand foe et sa brigan- 
tine, mais si lentement et d'une allure si triste, que 
les curieux, avec cet- instinct qui pressent un mal- 
heur, se demandaient quel accident pouvart etre 
arrive a bord. N6anmoins les experts en navigation 
reconnaissaient que si un accident etait arrive, ce ne 
pouvait etre au batiment lui-meme ; car il s'avancait 
dans toutes les conditions d'un navire parfaitement 
gouverne : son ancre etait en mouillage, ses haubans 
de beaupre decroches ; et pres du pilote, qui s'ap- 
pretait a diriger le Pharaon par l'etroite entree du 
port cle Marseille, etait un jeune homme au geste 
rapide et a 1'oeil actif, qui surveillait chaque mouve- 
ment du navire et repetait chaque ordre du pilote. 

La vague inquietude qui planait sur la foule avait 
particulierement atteint un des spectateurs de i'es- 
planade de, Saint-Jean, de sorte qu'il ne put attendre 
1'entree du batiment dans le port ; il sauta dans une 
petite barque et ordonna de ramer au-devant du 
Pharaon, qu'il atteignit en face de 1'anse de la Re- 
serve. 

En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta 
son poste a c6te du pilote, et vint, le chapeau a la 
main, s'appuyer a la muraille du batiment. 

C'etait un jeune homme de dix-huit a vingt ans, 
grand, svelte, avec de beaux . yeux noirs et des 
cheveux d'ebene ; il y avait dans toute sa personne 
cet air de calme et de resolution particulier aux 
hommes habitues depuis leur enfance a lutter avec 
le danger. 

— Ah ! e'est vous, Dantes ! cria Thomme a la 
barque ; qu'est-il done arrive, et pourquoi cet air de 
tristesse repandu sur tout votre bord ? 

— Un grand malheur, monsieur Morrel ! rdpondit 
le jeune homme, un grand malheur, pour moi sur- 



LE COMTE DE MONTE -C RISTO B 

tout : a la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons 
perdu ce brave capitaine Leclere. 

— Et le chargement? demanda vivement Farma- 
teur. 

— II est arrive a bon port, monsieur Morrel, et je 
crois que vous serez content sous ce rapport; mais 
ce pauvre capitaine Leclere... 

— Que lui est-il done arrive ? demanda Farmateur 
d'un air visiblement soulage ; que lui est-il done arriv6, 
a ce brave capitaine ? 

— II est mort. 

— Tombe a la mer? 

— Non, monsieur; mort d'une fievre cerebrale, au 
milieu d'horribles souffrances. 

Puis, se retournant vers ses hommes : 

— Hola lie I dit-il, chacun a son poste pour le 
mouillage ! 

L'equipage obeit. Au meme instant, les huit ou dix 
matelots qui le composaient s'elancerent les uns sur 
les ecoutes, les autres sur les bras, les autres aux 
drisses, les autres aux hallebas des foes, enfin les 
autres aux cargues des voiles. 

Le jeune marin jeta un coup d'ceil nonchalant sur 
ce commencement de manoeuvre, et, voyant que ses 
ordres allaient s'ex6cuter, il revint a son interlocu- 
teur. 

— Et comment ce malheur est-il done arrive? con- 
tinua Farmateur, reprenant la conversation ou le 
jeune marin Favait quitted. 

— Mon Dieu, monsieur, de la facon la plus impre- 
vue : apres line longue conversation avec le com- 
mandant du port, le capitaine Leclere quitta Naples 
fort agite; au bout de vingt-quatre heures, la fievre 
le prit; trois jours apres il etait mort... 

» Nous lui avons fait les funerailles ordinaires, et il 



4 LE COMTE DE MONTE-CRISTQ 

repose, d6cemrnent envelopp6 dans un hamac, avec 
un bouiet de trente-six aux pieds et un a la t&te, a la 
hauteur de Tile d'El Giglio. Nous rapportons a sa 
veuve sa croix d'honneur et son ep£e. O'etait bien la 
peine, continua le jeune homme avec un sourire me- 
lancolique, de faire dix ans la guerre aux Anglais 
pour en arriver a mourir, comme tout le monde, dans 
son lit. 

— Dame ! que voulez-vous, monsieur Edmond, re- 
prit l'armateur qui paraissait se consoler de plus en 
plus, nous sommes tous mortels, et il faut bien que 
les anciens fassent place aux nouveaux, sans cela il 
n'y aurait pas d'avancement; et du moment que vous 
in'assurez que la cargaison... 

— Est en bon etat, monsieur Morrel, je vous en r6- 
ponds. Voici un voyage que je vous donne le conseil 
de ne point escompter pour 25000 francs de benefice. 

Puis, comme on venait de depasser la tour ronde : 

— Range a carguer les voiles de hune, le foe et la 
brigantine ! cria le jeune marin; faites penaud ! 

L'ordre s'executa avec presque autant de promp- 
titude que sur un b&timent de guerre. 

— Amene et cargue partout ! 

Au dernier commandement, toutes les voiles 
s'abaisserent, et le navire s'avanca d'une facon 
presque insensible, ne marchant plus que par Fim- 
pulsion donnee. 

— Et maintenant, si vous voulez monter, mon- 
sieur Morrel, dit Dantes voyant l'impatience de l'ar- 
mateur, voici votre comptable, M. Danglars, qui sort 
de sa cabine, et qui vous donnera tous les rensei- 
gnements que vous pouvez desirer. Quant a moi, il 
faut que je veille au mouillage et que je mette le 
navire en deuil. 

L'armateur ne se le fit pas dire deux fois. II saisit 



LE COMTE BE MONTE- CRI STO 5 

un c&ble que lui jeta Dantes, et, avec une dexterity 
qui eut fait honneur a un homme de mer, il gravit 
les echelons, clones sur le flanc rebondi du Mtiment, 
tandis que celui-ci, retournant a son poste de se- 
cond, cedait la conversation a celui qu'il avait 
annonce sous le nom de Danglars, et qui, sortant 
de sa cabine, s'avangait effect! vement au-devant de 
l'armateur. 

Le nouveau venu etait un homme de vingt-cinq a 
vingt-six ans, d'une* figure assez sombre, obse'quieux 
envers ses superieurs, insolent envers ses subordon- 
ne*s_: aussi, outre son titre d'agent comptable, qui est 
toujours un motif de repulsion pour les matelots, 
etait-il generalement aussi mal vu de l'equipage 
qu'Edmond Dantes au contraire en etait aime. 

— Eh bien ! monsieur Morrel, dit Danglars, vous 
savez le malheur, n'est-ce pas ? 

— Qui, oui. Pauvre capitaine Leclere ! c'etait un 
brave et honn<He homme ! 

— Et un excellent marin surtout, vieilli entre le 
ciel et Teau, comme il convient a un homme charg6 
des interets d'une maison aussi importante que la 
maison Morrel et fila, repondit Danglars. 

. — Mais, dit l'armateur suivant des yeux Dantes 
qui cherchait son mouillage, mais il me semble qu'il 
n'y a pas besoin d'etre si vieux marin que vous le 
dites, Danglars, pour connaitre son metier, et voici 
notre ami Edmond qui fait le sien, ce me semble, en 
homme qui n'a besoin de demander des~conseils a 
personne. 

, — Oui, dit Danglars enjetant sur Dantes un regard 
oblique ou brilla un Eclair de haine, oui, c'est jeune, 
et cela ne doute de rien. A peine le capitaine a-t-il 
6t6 mort qu'il a pris le commandement sans consulter 
personne, et qu'il nous a fait; perdre un jour et demi 



6 < LS COMTE-DE MONTE -CBISTO 

a .Tile d'Elbe au lieu de revenir directement a Mar- 
seille. 

— Quant a prendre le commandement du navire, 
dit Farmateur, c'etait son devoir comme second ; 
quant a perdre un jour et demi a File d'Elbe, il a eu 
tort ; a moi'ns que le navire n'ait eu quelqiie avarie 
a reparer. 

— Le navire se portait comme je me porte, et 
comme je desire que vous vous portiez, monsieur 
Morrel ; et cette journee et demie a ete perdue 
par pur caprice, pour le plaisir d'aller a terre, voila 
tout. 

— Dantes, dit Farmateur se retournant vers le 
jeune homme, venez done ici. 

- — Pardon, monsieur, dit Dantes, je suis a vous 
dans un instant. 
Puis s'adressant a F^quipage 

— Mouille ! dit-il. " 

Aussitot Fancre tomba, et la chaine fila avec bruit. 
Dantes resta a son poste, malgre la presence du 
pilote, jusqu'a ce que cette derniere manoeuvre fut 
terminge ; puis alors : 

— Abaissez 3a tame a mi-mat, mettez le~pavillon 
en berne, croisez les vergues ! 

— Vous voyez, dit Danglars, il se croit de'ja capi- 
taine, sur ma parole. 

— Et il Fest de fait, dit Farmateur. 

— Oui, sauf votre signature et celle de votre as-' 
socie, monsieur Morrel. 

— Dame! pourquoi ne le laisserions-nous'pas a ce 
poste? dit Farmateur. II est jeune; je le sais bien, 
mais il me parait tout a la chose,, et fort experimente 
dans son etat. 

Un nuage passa sur le front de Danglars. 

— Pardon, monsieur Morrel, dit Dantes en s 'appro- 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 7 

chant ; maintenant que le navire est mouille\ me voila 
tout a vous : vons m'avez appele, je crois ? 
Danglars fit un pas en arriere. 

— Je voulais vous dernander pourquoi vous vous 
£tiez arrete a Tile d'Elbe ? 

— Je 1'ignore, monsieur; c'etait pour accomplir un 
dernier ordre du capitaine Leclere, qui, en mourant, 
m'avait remis un paquet pour le grand marechal 
Bertrand. 

— L'avez-vous done vu, Edmond ? 
-Qui? 

— Le grand marshal ? 

— Oui. 

Morrel regarda autour de lui, et tira Dantes a part. 

— Et comment va I'empereur? demanda-t-il vive- 
ment. 

• — Bien, autant que j'ai pu en juger par mes yeux. 

— Vous avez donG vu Tempereur aussi ? 

— II est entre" chez le marechal pendant que j'y 
etais. 

-— Et vous lui avez parle ? 

— C'est-a-dire que e'est lui qui m'a parl6, mon- 
sieur, dit Dantes en souriant. 

— Et que vous a-t-il dit ? 

— II m'a fait des questions sur le Mtiment, sur 
1'epoque de son depart pour Marseille, sur la route 
qu'il avait suivie et sur la cargaison qu'il portait. Je 
crois que s'il eut ete vide, et que j'en eusse ete le 
maitre, son. intention eut ete de 1'acheter; mais je 
lui ai dit que je n'etais que simple second, et que le 
MtimeM appartenait a la maison Morrel et fils. — 
Ah ! ah! a-t-il dit, je la connais. Les Morrel sont ar- 
mateurs de pere en fils, et il'y avait un Morrel qui 
servait dans le m£me regiment que moi lorsque 
j 'etais en garnison a Valence. 



8 LE C'OMTE. DE MONTE-CRISTO 

— C'estpardieuvrai! s'ecrial'armateurtoutjoyeux; 
c'6tait TPolicar Morrel, mon oncle, qui est devenu 
capitaine. Dantes, vous direz a mon oncle que l'em- 
pereur s'est souvenu de lui, et vous le verrez pleu- 
rer, le vieux grognard. Allons, allons, continua l'ar- 

.mateur en frappant amicalement sur l'^paule du jeune 
homme, vous avez bien fait, Dantes, de, suivre les 
instructions du capitaine Leclere et de vous arreter 
a Tile d'Elbe, quoique, si l'o,n savait que vous avez 
remis un paquet au marechal et cause avec l'empe- 
reur, cela ppurrait vous compromettre. 

— En quoi voulez-vous, monsieur, que cela me 
compromette? dit Dantes : je ne sais pas m6me ce 
je portais, et l'empereur ne m'a fait que les ques- 
tions qu'il eut faites au premier venu. Mais, pardon, 
reprit Dantes, voici la sante et la douane qui nous 
arrivent; vous permettez, n'est-ce pas? 

— Faites, faites, mon cher Dantes. 

Le jeune homme s'eloigna, et, comme il s'e'loi- 
gnait, Danglars se rapprocha. _ 

— Eh bien 1^ demanda-t-il, il parait qu'il vous a 
donne de bonnes raisdns de son mouillage a Porto- 
Ferrajo? 

— D'excellentes, mon cher monsieur Danglars. 

'■ — Ah ! tant mieux, repondit celui-ci, car c'est 
toujours p&nible de voir un camarade qui ne fait pas 
son devoir. 

— Dantes a fait le sien, repondit 1'armateur, et il 
n'y a rien a dire. C'e'tait le capitaine Leclere qui lui 
avait ordonne' cette rel&che. 

— A propos du capitaine Leclere, ne vous a-t-il. 
pas remis une lettre de lui ? 

— Qui? 

— Dantes. 

— A moi, non 1 En avait-il done une ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 9 

— Je croyais qu'outre le paquet, le capitaine Leclere 
lui avait confie une lettre. 

— De quel paquet voulez-vous parler, Danglars? 

— Mais.de celui que Dantes a d6pos6 en passant & 
Porto-Ferrajo ? 

— Comment savez-vous qu'il avait un paquet a. 
deposer a Porto-Ferrajo ? 

Danglars rougit. 

— Je passais devant la porte du capitaine qui 6tait 
entr'ouverte, et je lui ai vu remettre ce paquet et 
cette lettre a Dantes. 

— II ne m'en a point parle, dit Farmateur ; mais sll 
a cette lettre, il me la remettra. 

Danglars reflechit un instant. 

— Alors, monsieur Morrel, je vous prie, dit-il, ne 
parlez point de cela a Dantes ; jeme serai trompe. 

En ce moment le jeune homme revenait ; Danglars 
s'eloigna. 

— Eh bien ! mon cher Dantes, etes-vous libre? de- 
manda Tarmateur. 

— Qui, monsieur. 

— La chose n'a pas 6t6 longue. 

— Non,.j'ai donne aux douaniers la liste de nos 
marchandises ; et quant a la consigne, elle avait en- 
voy e avec le pilote cotier un homme a qui j'ai remis 
nos papiers. 

— Alors-, vous n'avez plus rien a faire ici ? 
Dantes jeta un regard rapide autour de lui. 

— Non, tout est en ordre, dit-il. 

— Vous pouvez done alors " venir diner avec 
nous ? 

— Excusez-moi, monsieur Morrel, excusez-moi, je 
vous prie, mais je dois ma premiere visite a mon 
pere. Je n'en suis pas moins reconnaissant de l'hon- 
neur que vous me faites 



10 LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

— C'est juste, Dantes, c'est juste. Je sais que vous 
etes bon fils. 

— Et... demanda Dantes avec une certaine hesita- 
tion,, et il se porte bien, que vous sachiez, mon pere ? 

— Mais je crois que oui, mon cher Edmond, quoi- 
que je ne Faie pas apercu. 

— Oui, il se tient enferme' dans sa petite chambre. 

— Gela prouve au moins qu'il n'a manqud de rien 
pendant yotre absence. 

Dantes sourit. 

— Mon pere est tier, monsieur, et, eut-il manqu6 
de tout, je doute qu'il eut demande quelque chose a 
qui que ce soit au monde, excepte a Dieu. 

— Eh bien ! apres cette premiere visite, nous 
comptons sur vous. 

— Excusez-moi encore, monsieur Morrel ; mais, 
apres cette premiere visite, j'en ai une seconde qui 
ne me tient pas moins au coeur. 

— Ah ! c'est vrai, Dantes ; j'oubliais qu'il y a aux 
Catalans quelqu'un qui doit vous attendre avec noil 
moins d'impatience que votre pere : c'est la belle 
Mercedes 

Dantes sourit. 

— Ah ! ah ! dit l'armateur, cela ne m'etonne plus, 
qu'elle soit venue trois fois me demander des nou- 
velles du Pharaon. Peste ! Edmond, vdus n'etes point 
a plaindre, et vous avez la une jolie maitresse ! 

— Ge n'est point ma maitresse, monsieur, dit gra- 
vement le jeune marin : c'est ma fiancee. 

— C'est quelquefois tout un, dit l'armateur en riant. 

— Pas pour nous, monsieur, repondit Dantes. 

— Allons, aliens, mon cher Edmond, continua l'ar- 
mateur, que je ne vous retienne pas ; vous avez assez 
bien fait mes affaires pour que je vous donne tout 
loisir de faire les votres. Avez-vous besoin d'argent? 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO il 

— Non, monsieur; j'ai tous mes appointements du 
voyage, c'est-a-dire pres de trois mois de solde. 

— Vous etes un garcon range, Edmond. 

— Ajoutez que j'ai un pere pauvre, monsieur Morrel. 

— Oui, oui, je sais que vous etes un bon fils. Allez 
done voir votre pere : j'ai un fils aussi, et j'en vou- 
drais fort a celui qui, apres un voyage de trois mois, 
ie retiendrait loin de moi. 

-— Alors, vous permettez ? dit le jeune homme en 
saluant. 

— Oui, si vous n'avez rien de plus a me dire. 

— Non. 

— Le capitaine Leclere ne vous a pas, en mourant, 
donne une lettre pour moi. 

— II lui eut ete impossible d'ecrire, monsieur ; 
mais cela me rappelle que j'aurai un conge de quinze 
jours a vous demander. 

— Pour vous marier ? 

— D'abord ; puis pour aller a Paris. 

— Bon, bon ! vous prendrez ie temps que vous 
voudrez, Dantes ; le temps de decharger le Mtiment 
nous prendra bien six semaines, et nous ne nous 
remettrons guere en mer avant trois mois... Seule- 
nient, dans trois mois, il faudra que vous soyez la. 
Le Pharabn, continua Farmateur en frappant sur 
Tepaule du jeune marin, ne pourrait pas repartir 
sans son capitaine. 

— Sans son capitaine ! s'6cria Dantes les yeux bril- 
lants de joie ; faites bien attention a ce que vous dites 
la, monsieur, car vous venez de repondre aux plus 
secretes esperances de mon coeur. Votre intention 
serait-elle de me nommer capitaine du Pharaon ? 

— Si j'etais seul, je vous tendrais la main, mon 
clier Dantes, et je vous dirais : « C'est fait ; » mais 
j'ai un associe, et vous saves le proverbe italien : 



12 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Che a compagne a padrone. Mais la moitie de la 
besogne est faite au moins, puisque sur deux voix 
vous en avez deja une. Rapportez-vous-en a moi pour 
avoir 1 'autre, et je feral de mon mieux. 

— Oh ! monsieur Morrel, s'ecria le jeune marin 
saisissant, les larmes aux yeux, les mains de l'arma- 
teur; monsieur Morrel, je vous remercie au nom de 
mon pere et de Mercedes, 

— (Test bien, c'est bien, Edmond, il y a un Dieu 
au ciel pour les braves gens, que diable ! Allez voir 
votre pere, allez voir, Mercedes et revenez me trou- 
ver apres. 

— Mais vous ne voulez pas que je vous ramene a 
terre ? 

- — Non, merci ; je reste a regler mes comptes avec 
Danglars. Avez- vous ete content de lui pendant le 
voyage. 

— C'est selon le sens que vous attacbez a cette 
question, monsieur. Si c'est comme bon camarade, 
non, car je crois qu'il ne m'aime pas depuis le jour ou 
j'ai eu la betise, a la suite d'une petite querelle que 
nous avions eue ensemble, de lui proposer de nous 
arreter dix minutes a File de Monte-Cristo pour vider 
cette querelle ; proposition que j'avais eu tort de lui 
faire, et qu'il avait eu, lui, raison de refuser. Si c'est 
comme comptable que vous me faite s cette question, 
je crois qu'il n'y a rien a dire et que vous serez con- 
tent de la fagon dont sa besogne est faite. 

— Mais, domanda l'armateur, voyons, Dantes, si 
vous e*tiez capitaine du Pharaon, garderiez-vous 
Danglars avec plaisir? 

— Capitaine ou second, monsieur Morrel, rdpondit 
Dantes, j'aurai toujours les plus grands egards pour 
ceux qui possederont la confiance de mes armateurs. 

— Allons, allons, Dantes, je vois qu'en tout point 



LE COMTE DE MONTE -CRTS TO 13 

vous etes un brave gargon. Que je ne vous retienne 
plus : allez, car je vols que vous 6tes sur des char- 
bons. 

— J'ai clone mon conge' ? demanda Bantes. 

— Allez, vous dis-je. 

— Vous permettez que je prenne votre canot ? 

— Prenez. 

— An revoir, monsieur Morrel, et mille fois merci. 
^— Au revoir, mon clier Edmond, bonne chance ! 

Le jeune marin sauta dans le canot, alia s'asseoir 
a la poupe, et donna l'ordre d'aborder a la Canebiere. 
Deux matelots se pencberent aussitdt sur leurs 
rames, et 1'embarcation glissa aussi rapidement qu'il 
est possible de le faire, au milieu des mille barques 
qui obstruent 1'espece de rue e'troite qui conduit, 
entre deux rangees de navires, de Fentree du port 
au quai d'Orleans. 

L'arrnateur le suivit des yeux en souriant, jusqu'au 
bord, le vit sauter sur les dalles du quai, et se perclre 
aussitot au milieu de la foule bariolee, qui, de cinq 
heures du matin a neuf heures du soir, encombre 
cette fameuse rue de la Canebiere, dont les Phoceens 
modernes sont si fiers, qu'ils disent avec le plus 
grand serieux du monde et avec cet accent qui donne 
tant de caractere a ce qu'ils disent : Si Paris avait la 
Canebiere, Paris seraitun petit Marseille. 

En se retournant, l'armateur vit derrier^ lui Dan- 
glars, qui, en apparence, semblait attendre ses ordres, 
mais qui, en realite, suivait comme lui le jeune rnarin 
du regard. 

Seulement, il y avait une grande difference dans 
1'expression de ce double regard qui suivait le meme 
homme. 



14 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 



II 



LE PERE ET LE FILS 

Laissons Danglars, aux prises avec le genie de la 
haine, essayer de souffler contre son camarade 
quelque maligne supposition a l'oreille de l'armateur, 
et suivons Dantes, qui, apres avoir parcouru la Ca- 
nebiere dans toute sa longueur, prend la rue de 
Noailles, entre dans mie petite maison situee du cote 
gauche des Allees de Meilhan, monte vivement les 
quatre etages d'un escalier obscur, et, se retenant a 
la rampe d'une main, comprimant de l'autre les bat- 
tements de son cceur, s'arrete devant une porte entre- 
bMlee, qui laisse voir jusqu'au fond d'une petite 
chambre. 

Cette chambre £tait celle qu'habitait le pere de 
Dantes. 

La nouvelle de Farrivde du Pharaon n'etait pas 
encore parvenue au vieillard, qui s'occupait, monte 
•sur une chaise, a palissader d'une main tremblante 
quelques capucines melees de clematites, qui mon- 
taient en grimpant le long du treillage de sa fenetre. 

Tout a coup il se sentit prendre a bras-le-corps, et 
une voix bien connue s'6cria derriere lui : 

— Mon pere, mbn bon pere ! 

Le vieillard jeta un cri et se retourna; puis, voyant 
son fils, il se laissa aller dans ses bras, tout trem- 
blant et tout pale. 

— Qu'as-tu done, pere ? s'ecria le jeune homme 
inquiet ; serais-tu malade f 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTG 15 

— Non, non, mon cher Edmond, mon fils, mon 
enfant, non ; mais je ne t'atfcendais pas, et la joie, le 
saisissement de te revoir~ainsi a 1'improviste... ah! 
mon DiQu ! if me semble que je vais mourir ! 

— Eh Men ! remets-toi done, pere ! e'est moi, e'est 
bien moi ! On dit toujours que la joie ne fait pas de 
mal, et voila pourquoi je suis entre" ici sans prepara- 
tion. Voyons, souris-moi, an lieu de me regarder 
comme tu le fais, avec des yeux £gar6s. Je reviens 
et nous allons 6tre heureux. 

— Ah ! tant mieux, garcon ! reprit le vieillard ; 
mais comment allons-nous etre heureux ? tu ne me 
quittes done plus? Voyons, conte-moi ton bonheur! 

— Que le Seigneur me pardonne, dit le jeune 
homme, de me rejouir d'un bonheur fait avec le deuil 
d'une famille ! mais Dieu sait que je n'eusse pas de- 
sire" ce bonheur ; il arrive, et je n'ai pas la force de 
m'en affliger: le brave capitaine Leclere est mort, 
mon pere, et il est probable que, par la protection 
de M. Morrel, je vais avoir sa place. Comprenez-vous, 
mon pere ? capitaine a vingt a'ns ! avec cent louis 
d'appointements et une- part dans les b6n6fice$ ! 
n'est-ce pas plus que ne pouvait vraiment l'esp6rer 
un pauvre matelot comme moi. 

— Oui, mon fils, oui, en effet, dit le vieillard, e'est 
heureux. 

— Aussi je veux que du premier argent que je 
toucherai vous ayez une petite maison, avecun jardin 
pour planter vos clematites, vos capucines et vos 
chevre-feuilles... Mais, qu'as-tu done, pere, on dirait 
que tu te trouves mal ? 

— Patience, patience ! ce ne sera rien. 

Et, les forces man quant au vieillard, 11 se renversa 
en arriere. 

— Voyons ! voyons ! dit le jeune homme, un verre 



16 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

de vin, mon pere ; cela vous ranimera ; ou mettez- 
vous votre vin ? 

— Non, merci, ne cherche pas; je n'en ai pas be- 
soin, dit le vieillard essayant de retenir son fils. 

— Si fait, si fait, pere, indiquez-moi 1'endroit. 
Et il ouvrit deux ou trois armoires. 

— Inutile... dit le vieillard, il n'y a plus de vin. 

— Comment, il n'y a plus de vin ! dit en palissant 
a son tour Dantes, regardant alternativement les 
joues creuses et blemes du vieillard et les armoires 
vides, comment, il n'y a plus de vin ! auriez-vous 
manque" d'argent, mon pere ? 

— Je n'ai manque* de rien puisque te voila, dit le 
vieillard. 

— Cependant, balbutia Dant6s en essuyant la sueur 
qui coulait de son front, cependant je vous avals 
laisse' deux cents francs, il y a trois mois, en partant. 

— Oui, oui, Edmond, c'est vrai ; mais tu avais 
oublie* en partant une petite dette chez le voisin Ca- 
derousse ; il me l'a rappelee, en me disant que si je 
ne payais pas pour toi il irait se faire payer chez 
M. Morrel. Alors, tu comprends, de peur que cela te 
fit du tort... 

— Eh bien ? 

— Eh bien 1 j'ai pay<§, moi. 

— Mais, s'6cria Dantes, c'6tait cent quarante francs 
que je devais a Caderousse ! 

-— Oui, balbutia le vieillard. 

— Et vous les avez donnes sur les deux cents 
francs que je vous avais laisses ? 

Le vieillard fit un signe de tete. 

— De sorte que vous avez v6cu trois mois avec 
soixante francs ! murmura le jeune homme. 

— Tu sais combien il me faut peu de chose, dit le 
vieillard. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 17 

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi ! s'^cria 
Edmond en se jetant a genoux devant le bonhomme. 

— Que fais-tu done ? 

— On ! vous m'avez dechire~ le coeur. 

— Bah ! te voila, dit le vieillard en souriant ; main- 
tenant tout est oublie, car tout est Men. 

— Oui, me voila, dit le jeune homme, me voila avec 
un bel avenir et un peu d'argent. Tenez, pere, dit-il, 
prenez, prenez, et envoyez chercher tout de suite 
quelque chose. 

Et il vida sur la table ses poches, qui contenaient 
une douzaine de pieces d'or, cinq ou six £cus de cinq 
francs et de la menue monnaie. 

Le visage du vieux Dantes s'e'panouit. 

— A qui cela ? dit-il. 

— Mais, a moi !... a toi !... a nous !... Prends, achete 
des provisions, sois heureux, demain il y en aura 
d'autres. 

- Doucement, doucement, dit le vieillard en sou- 
riant ; avec ta permission, j'userai mode're'ment de ta 
bourse : on croirait, si Ton me voyait acheter trop de 
choses a la fois, que j'ai ete oblige" d'attendre ton 
retour pour les acheter. 

— Fais comme tu voudras ; mais, avant toutes 
choses, prends une servante, pere ; je ne veux plus 
que tu restes seul. J'ai du cafe de contrebande et d'ex- 
cellent tabac dans un petit coffre de la cale, tu l'auras 
des demain. Mais chut! voici quelqu'un. 

— C'est Caderousse qui aura appris ton arrivee, et 
qui vient sans doute te faire son compliment de bon 
retour. 

— Bon, encore des levres qui disent une chose tan- 
dis que le coeur en pense une autre, murmura 
Edmond ; mais, n'importe, c'est un voisin qui nous & 
rendu service* autrefois, qu'il soit le bienvenu. 



18 LE COMTE DE MONTE-CRTSTO 

En effet, au moment ou Edmond achevait la phrase 
k, voix basse, on vit apparaitre, encadree par la porte 
du palier, la tete noire et barbue de Caderousse. 
C'etait un homme de vingt-cinq a yingt-six ans ; il 
tenait a sa main un moreeau de drap, qu'en sa quality 
de tailleur il s'appretait a changer en un revers 
d'habit. - 

— Eh ! te voila done revenu,' Edmond ? dit-il avec 
un accent marseillais des plus prononces et avec un 
large sourire qui decouvrait ses dents blanches 
comme de l'ivoire. 

— Comme vous voyez, voisin Caderousse, et pret 
h vous etre agreable en quelque chose que ce soit, 
repondit Dantes en dissimuiant mal sa froideur sous 
cette offre de service. 

— Merci, merci ; heureusement, je n'ai besoin de 
rien, et ce sont meme quelquefois les autres qui ont 
besoin de moi. (Dantes fit un mouvement.) Je ne te dis 
pas cela pour toi, garcon ; je t'ai prete de 1'argent, tu 
me l'as rendu ; cela se fait entre bons voisins, et nous 
sommes quittes. 

— On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont 
obliges, dit Dantes ; car lorsque Ton ne leur doit plus 
1'argent, on leur doit la reconnaissance. 

— A quoi bon parler de cela! Ce qui est passe" 
est passe. Parlons de ton heureux retour, garcon. 
J'etais done alld comme cela sur le port pour ras- 
sortir du drap marron, lorsque je rencontrai l'ami 
Danglars. 

» — Toi, a Marseille ? 

» — Eh oui, tout de meme, me repondit-il. 

» — Je te croyais a Smyrne. 

» — J'y pourrais etre, car j'en reviens. 

» — Et Edmond, ou est-il done, le petit? 

» — Mais chez son pere, sans doute, repondit 



LE COMTE DE. MONTE-GRISTO 19 

Danglars ; et alors je suis venu, continua Cade- 
rousse, pour avoir le plaisir de serrer la main a un 
ami ! 

— Ce bon Oaderousse, dit le vieillard, il nous aime 
tant. 

— Certainement que je vous aime, et que je vous 
estime encore, attendu que les honn^tes gens sont 
rarest Mais il parait que tu deviens riche, garcon? 
continua le tailleur en jetant un regard oblique sur 
la poignee d'or et d'argent que Dantes avait deposee 
sur la table. 

Le jeune homme remarqua l'6clair de convoitise 
qui illumina les yeux noirs de son voisin. 

— Eh ! mon Dieu ! dit-il n£gligemment, cet argent 
n'est point a moi ; je manifestais au pere la crainte 
qu'il n'eut manque de quelque chose en mon absence, 
et pour me rassurer, il a vide sa bourse sur la table. 
Allons, pere, continua Dantes, remettez cet argent 
dans votre tirelire ; a moins que le voisin Oaderousse 
n'en ait besoin a son tour, auquel cas il est bien a son 
service. 

— Non pas, gargon, dit Oaderousse, je n'ai besoin 
de rien, et, Dieu merci, Fetat nourri son homme. 
Garde ton argent, garde : on n'en a jamais de trop ; 
ce qui n'empeche pas que je ne te sois oblige de ton 
ofrre comme si j'en profitais. 

— O'etait de bon coeur, dit Dant&s. 

— Je n'en doute pas. Eh bien ! te voila done au 
mieux avec M. Morrei ? calin que tu es. 

— M. Morrei a toujours eu beaucoup de bonte" pour 
moi, rdpondit Dantes. 

— En ce cas, tu as tort de refuser son diner. 

— Comment refuser son diner ? reprit le vieux 
Dantes ; il t'avait done invito a diner ? 

— Oui, mon pere, reprit Edmond en souriant de 



20 LE CQMTE DE MONTE-CRISTO 

l'etonnemenfc que causait a son pere l'exces de Fnon- 
neur dont il £tait l'objet. 

— Et pourquoi done as-tu refuse^ fils ? demanda le 
vieillard. ; - 

— Pour revenir plus t6t pres de vous, mon pere, 
r^pondit le jeune homme ; j'avais Mte de vous voir. 

— Cela l'aura contraries ce bon M. Morrel, reprit 
Caderousse ; et quand on vise a etre capitaine, e'est 
un tort que de contrarier son armateur. 

— Je lui ai explique la cause de mon refus, reprit 
Dantes, et il l'a comprise, je l'espere. 

— Ah ! e'est que, pour §tre capitaine, il faut un peu 
flatter ses patrons. 

— J'espere §tre capitaine sans cela, r^pondit 
Dantes. 

— Tant mieux, tant mieux ! cela fera plaisir a tous 
les anciens amis, et je sais quelqu'un la-bas, derriere 
la citadelle de Saint-Nicolas, qui n'en sera pas Mch6. 

— Mercedes ? dit le vieillard. 

— Oui, mon pere, reprit Dantes, et, avec votre 
permission, maintenant que je vous ai vu, maintenant 
que je sais que vous vous portez bien et que vous 
avez tout ce qu'il vous faut, je vous demanderai la 
permission d'aller faire visite aux Catalans. 

— Va, mon enfant, dit le vieux Dantes, et que Dieu 
te b^nisse dans ta femme comme il m'a b£ni dans 
mon fils. 

— Sa femme ! dit Caderousse ; comme vous y allez, 
pere Dantes ! elle ne Test pas encore, ce me semble ! 

— Non ; mais, selon toute probabilite', rdpondit 
Edmond, elle ne tardera pas a le devenir. 

— N'importe, n'importe, dit Caderousse, tu as bien 
fait de te d^pecher, gargon. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce que la Mercedes est une belle fille, et que 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 21 

les belles filles ne manquent pas d'amoureux ; celle- 
la surtout, ils la suivent par douzaine. 

— Vraiment, dit Edmond avec un sourire sous 
lequel pergait une legere nuance d'inqui6tude. 

— Oh ! oui, reprit Caderpusse, et de beaux partis, 
meme ; mais, tu comprends, tu vas etre capitaine, on 
n'aura garde de te refuser, toi ! 

— Ce qui veut dire, reprit Dantes avec un sourire 
qui dissimulait mal son inquietude, que si je n'etais 
pas capitaine... 

— Eh ! eh ! fit Caderousse. 

— Allons, allons, dit le jeune homme, j'ai meilleure 
opinion que vous des femmes en general et de Mer- 
cedes en particulfer, et, j'en suis convaincu, que je 
sois capitaine ou non, elle me restera fidele. 

— Tant mieux ! tant mieux ! dit Caderousse, c'est 
toujours, quand on va se marier, une bonne chose 
que d'avoir la foi ; mais, n'hnporte ; crois-moi, gar- 
gon, ne perds pas de temps k aller lui annoncer ton 
arrivee et a lui faire part detes esperances. 

— J'y yais,~dit Edmond. 

II embrassa son pere, salua Caderousse d'un signe 
et sortit. 

Caderousse resta un instant encore ; puis, prenant 
conge du vieux Dantes, il descendit a son tour et alia 
rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin de la rue 
Senac. 

— Eh bien, dit Danglars, l'as-tu vu ? 

— Je le quitte, dit Caderousse. 

— Ett'a-t-il parle de son csp^rance d'etre capitaine? 

— II en parle comme s'il l'dtait deja. 

— Patience ! dit Danglars, il se presse un peu trop, 
ce me .semble. 

— Dame ! il paraifc que la chose lui est promise 
par M. Morrel. 



&b LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

— De sorte qu'il est bien joyeux ? 

— C'est-a-dire qu'il en est insolent ; il m'a deja, 
fait ses offxes de services comme si c'etait un grand 
personnage; il m'a offert de me preter de l'argent 
comme s'il etait un banquier. 

— Et vous avez refus6 ? 

— Parfaitement ; quoique j'eusse bien pu accepter, 
aitendu que c'est moi qui lui ai mis a la main les 
premieres pieces blanches qu'il a maniees, Mais 
maintenant M. Dantes n'aura plus besoin de personne, 
il va etre capitaine. 

— Bah ! dit Danglars, il ne Test pas encore. 

— Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le fut pas, dit 
Gaderousse, ou sans cela il n'y aura plus moyen de 
lui parler. 

— Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il res- 
tera ce qu'il est, et peut-6tre meme deviendra moins 
qu'il n'est. 

— Que dis-tu? 

— Rien, je me parle a moi-meme. Et il est toujours 
amoureux de la belle Catalane ? 

— Amoureux fou, II y est alle* ; mais ou je me 
trompe fort, ou il aura du desagr^ment de ce cote-la. 

— Explique-toi. 

— A quoi bon ? 

— C'est plus important que tu he crois. Tu n'aimes 
pas Dantes, hein? 

— Je n'aime pas les arrogants. 

— Eh bien, alors ! dis-moi ce que tu sais relative - 
ment a la Catalane. 

— Je ne sais rien de bien positif ; seulement j'ai 
vu des choses qui me font croire, comme je te l'ai 
dit, que le futur capitaine aura du desagrement aux 
environs du chemin des Vieilles-Infirmeries. 

«— Qu'as-tu vu ? aliens, dis. 



LE COMTE DE MONTE -C RISTO ' 23 

— Eh bien, j'ai vu que toutes les fois que Mercedes 
vient en ville, elle y vient accompagnee d'un grand 
gaillard de Catalan a Foeil noir, a la peau rouge, tres 
brun, tres ardent, et'qu'elle appelle mon cousin. 

— Ah, vraiment ! et crois-tu que ce cousin lui fasse 
la cour ? 

— Je le suppose : que diable peut faire un grand 
garcon de vingt et un ans a une belle fille de dix-sept ? 

— Et tu dis que Dantes est alle aux Catalans ? 

— II est parti devant moi. ~ 

— Si nous allions du meme cdte, nous nous arrete- 
rions a la Reserve, et, tout en buvant un verre de 
vin de La Malgue, nous attendrions des nouvelles. 

— Et qui nous en donnera ? 

— ■ Nous serons sur la route, et nous verrons sur le 
visage de Dantes ce qui se sera passe\ 

— Allons, dit Caderousse ; mais c'est toi qui payes ? 
— - Certainement, repondit Danglars. 

Et tons deux s'acheminerent d'un pas rapide vers 
1'endroit indiqu6. Arrives la, ils se firent apporter 
une bouteille et deux verres. 

Le pere Pamphile venait de voir passer Dantes il 
n 7 y avait pas dix minutes. 

Certains que Dantes 6tait aux Catalans, ils s'as- 
sirent sous le feuillage naissant des platanes et des 
sycomores, dans les branches desquels une bande 
joyeuse d'oiseaux chantaient un des premiers beaux 
jours de printemps. 



24 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 



III 



LES CATALANS 

A cent pas de l'endroit ou les deux amis, les re- 
gards a l'horizon et l'oreille au guet, sablaient le vin 
. petillant de La Malgue, s'elevait, derrere une butte 
nue et rongee par le soleil et le mistral, le village 
des Catalans. 

Un jour, une colonie myste'rieuse partit de l'Es- 
pagne et vint aborder a la langue de terre ou 'elle est 
encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne savait d'ou et 
parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui 
entendait le provencal, demanda a la commune de 
Marseille de leur donner ce promontoire nu et aride, 
sur lequel ils venaient, comme les matelots antiques, 
de tirer leurs batiments. La demande lui fut accor- 
dee, et trois mois apres, autour des douze ou quinze 
batiments qui avaient amene ces bohemiens de la 
mer, un petit village s'elevait. 

Ce village construit d'une facon bizarre et pitto- 
resque, moitie maure, moitie espagnol, est ceiui que 
Ton voit aujourd'hui habite par des descendants de 
ces hommes, qui parlent la langue de leurs peres. 
Depuis trois ou quatre siecles, ils sont encore demeu- 
res fideles a ce petit promontoire, sur lequel ils 
s'etaient abattus pareils a une bande d'oiseaux de 
mer, sans se meler en rien a la population marseil- 
laise, se mariant entre eux et ayant conserve' les 
moeurs et le costume de leur mere patrie comme il3 
en ont conserve* le langage. 



LE COMTE DE MONTE-CIUSTO 25 

11 faut que nos lecteurs nous suivent a travers 
Funique rue de ce petit village, et entrent avec nous 
dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donne\ 
au dehors, cette belle couleur feuille morte parti- 
euliere aux monuments du pays, et, au dedans, une 
couche de badigeon, cette teinte blanche qui forme 
le seul ornement des posadas espagnoles. 

Une belle jeune fille aux cheveux noirs comme le 
jais, aux yeux veloutes comme ceux de la gazelle, se 
tenait debout adossee a une cloison, et froissait 
entre ses doigts effiles et d'un dessin antique une 
bruyere innocente dont elle arrachait les fleurs, et 
dont les debris jonchaient deja le sol ; en outre, ses 
bras nus jusqu'au coude, ses bras brunis, mais qui 
semblaient model6s sur ceux de la Venus d' Aries, 
fremissaient d'une sorte d'impatience febrile, et elle 
frappait la terre de son pied souple et cambre, de 
sorte que Ton entrevoyait la^ forme pure, fiere et har- 
die de sa jambe, emprisonnee dans un bas de coton 
rouge a coins gris et bleus. 

A trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balan- 
cait d'un mouvement saccade", appuyant son coude 
a un vieux meuble vermoulu, un grand garcon de 
vingt a vingt-deux ans la regardait d'un air ou se 
combattaient l'inquietude et le depit ; ses yeux inter- 
rogeaient, mais le regard ferme et fixe de la jeune 
fille dominait son interlocuteur. 

— Voyons, Mercedes, disait le jeune homme, voici 
P^que qui va revenir, c'est le moment de faire une 
noce, r6pondez-moi i 

— Je vous ai repondu cent fois, Fernand, et il faut 
en verit6 que vous soyez bien ennemi de yous-m§me 
pour m'interroger encore ! 

— Eh bien ! r6pe*tez-le encore, je vous en supplie, 
repe'tez-le encore pour que j 'arrive a le croire. Dites- 



26 LE COMTE.DE M0NTE-CRIST0 

moi pour la centieme fois que vous refusez mon 
amour, qu'approuvait votre mere ; faites-moi bien 
comprendre que vous vous jouez de mon bonheur, 
v que ma vie et ma mort ne sont rien pour vous. Ah I 
mon Dieu, mon Dieu ! avoir reve* dix ans d'etre votre 
dpoux, Mercedes, et perdre cet espoir qui etait le 
seul but de sa vie ! 

— Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais 
encourage dans cet espoir, Fernand, repondit Mer- 
cedes ; vous n'avez pas une seule coquetterie a me 
reprocher a votre egard. Je vous ai toujours dit : Je 
vous aime comme un frere, mais n'exigez jamais de 
moi autre chose que cette amitie fraternelle, car mon 
coeur est a un autre. Vous ai-je toujours dit cela, 
Fernand ? ^ 

— Oui, je le sais bien, Mercedes, repondit le jeune 
homme ; oui, vous vous etes donne vis-a-vis de moi 
le cruel merite de la franchise; mais oubliez-vous 
que c'est parmi les Catalans une loi sacrde de se 
marier entre eux? 

— Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une 
loi, c'est une habitude, voila tout ; et, croyez-moi, 
n'invoquez pas cette habitude en votre faveur. Vous 
etes tombe a la conscription, Fernand ; la liberte 
qu'on vous laisse, c'est une simple tolerance ; d'un 
moment a l'autre vous pouvez etre appele sous les 
drapeaux. Une fois soldat, que ferez-vous de moi, 
c'est-a-dire d'une pauvre fille orpheline, triste, sans 
fortune, possedant pour tout bien une cabane presque 
en mines, ou pendent quelques filets use's, miserable 
heritage laisse par mon pere a ma mere et par ma 
mere a moi ? Depuis un an qu'elle est morte, songez 
done, Fernand, que je vis presque de la charite 
publique ! Quelquefois vous feignez que je vous suis 
utile, et cela pour avoir le droit de partager votre 



- LE COMTE DE MONTE -GRIST 27 

pgche avec moi ; et j'accepte, Fernand, parce que 
vous etes le fils d'un frere de mon pere, parce que 
nous avons ete eleves ensemble et plus encore parce 
que, par-dessus tout, cela vous ferait trop de peine 
si je vous refusals. Mais je sens Lien que ce poisson 
que je vais vendre et dont je tire l'argent avec lequel 
j'achete le chanvre que je file, je sens bien, Fernand, 
que c'est une charite. 

— Et qu'importe, Mercedes, si, pauvre et isolee 
que vous etes, vous me convenez ainsi mieux que la 
fille du plus fier armateur ou du plus riche banquier 
de Marseille ! A nous autres, que nous faut-il ? Une 
honnete femme et une bonne menagere. Ou trouve- 
rais-je mieux que vous sous ces deux rapports? 

— Fernand, repondit Mercedes en secouant la tete,^ 
on devient mauvaise menagere et on ne peut repondre 
de rester honnete femme lorsqu'on aime un' autre 
homme que son mari. Contentez-vous de mon amitie, 
car, je vous le repete, c'est tout ce que je puis vous 
promettre, et je ne promets que ce que je suis sure 
de pouvoir donner. 

— Oui, je comprends, dit Fernand ; vous supportez 
patiemment votre misere, mais vous avez peur de 
la mienne. Eh bien, Mercedes, aime de vous, je ten- 
terai la fortune; vous me porterez bonheur, et je 
deviendrai . riche : je puis etendre mon etat de 
pecheur ; je puis entrer comme commis dans un 
comptoir ; je puis moi-meme devenir marchand ! 

— Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fer- 
nand ; vous etes soldat, et si vous restez aux Cata- 
lans, c'est parce qu'il n'y a pas de guerre. Demeurez 
done pecheur ; ne faites point de reves qui vous ferait 
paraitre la realite plus terrible encore, et contentez- 
vous de mon amiti£, puisque je ne puis vous donner 
autre chose. 



23 LE COMrTE DE MONTE-CRISTO 

— Eh bien, vous avez raison, Mercedes, je serai 
marin ; j'aurai, au lieu du costume de nos peres que 
vous meprisez, un chapeau verni, une chemise ray6e 
et une veste bleue avec des ancres sjir les boutons. 
N'est-ce point ainsi qu'il faut etre hahiUe" pour vous 
plaire ? 

— Que voulez-vous dire ? demanda Mercedes en 
lancant un regard impe>ieux, que voulez-vous dire ? 
je he vous comprends pas. 

— Je veux dire, Mercedes, que vous n'etes si dure 
et si cruelle pour moi que parce que vous attendez 
quelqu'un qui est ainsi vetu. Mais celui que vous 
attendez est inconstant peut-etre, et, s'il ne Test pas, 
la mer Test pour lui. 

— Fernand, s'6cria Mercedes, je vous croyais bon 
et je me trompais ! Fernand, vous etes un mauvais 
cceur d'appeler a l'aide de votre jalousie les coleres 
de Dieu ! Eh bien, oui, je ne m'en cache pas, j'attends 
et j'aime celui que vous dites, et s'il ne . revient pas, 
au lieu d'accuser cette inconstance que vous invo- 
quez, vous, je dirai qu'il est mort en m'aimant. 

Le jeune Catalan fit un geste de rage. 

— Je vous comprends, Fernand : vous vous en 
prendrez a lui de ce que je ne vous aime pas ; vous 
croiserez votre couteau Catalan contre son poignar&I- 
A quoi cela vous avancera-t-il ? A perdre mon ami- 
tie si vous §tes vaincu, a voir mon amitie se changer 
en haine si vous etes vainqueur. Croyez-moi, cher- 
cher querelle a un homme est un mauvais moyen de 
plaire a la femme qui aime cet homme. Non, Fernand, 
vous ne vous laisserez point aller ainsi a vos mau- 
vaises pensees. Ne pouvant m'avoir pour femme, 
vous vous contenterez de m'avoir pour amie et pour 
soeur ; et d'ailleurs, ajouta-t-elle, les yeux troubles 
et mouilles de larmes, attendez, attendez, Fernand : 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 29 

vous l'avez dit tout a 1'heure, la mer est perfide, et il 
y a d&ja quatre mois qu'il est parti ; depuis quatre 
mois j'ai compte* bien des tempetes ! 

Fernand demeura impassible; il ne chercha pas a 
essuyer les larmes qui roulaient sur les joues de 
Morc6des ; et cependant, pour chacune de c'es larmes, 
il eut donne un verre de son sang ; mais ces larmes 
coulaient pour un autre. 

II se leva, fit un tour dans la cabane et'revint^ 
s'arreta devant Mercedes, 1'oeil sombre et les poings 
crispes. 

— Voyons, Mercedes, dit-il, encore une fois repon- 
dez : est-ce bien resolu ? ^ 

— J'aime Edmond Dantes, dit froidement la jeune 
fille, et nul autre qu'Edmond ne sera mon epoux. 

— Et vous 1'aimerez toujours? 

— Tant que je vivrai. 

Fernand baissa la tete comme un homme decou- 
rag6, poussa un soupir qui ressemblait a un g6misse- 
ment ; puis tout a coup relevant le front, les dents 
serrees et les narines entr'ouvertes : 

— Mais s'il est mort? 

— S'il est mort, je mourrai. 

— Mais s'il vous oublie ? 

— Mercedes ! cria une voix joyeuse au dehors de 
la maison, Mercedes ! 

— Ah ! s'ecria la jeune fille en rugissant de joie et 
en bondissant d'amour, tu vois bien qu'il ne m'a pas 
oubliee, puisque le voila ! 

Et elle s'elanca vers la porte, qu'elle ouvrit en 
s'dcriant . . 

— A moi, Edmond ! me voici. 

Fernand, pale et fremissant, recula en arriere, 
comme fait un voyageur a la vue d'un serpent, et, 
rencontrant sa chaise, il y retomba assis. 



30 LE COMTE DE MONTE-CJIISTQ 

. Edmond et Mercedes £taient dans les i)ras Fun do 
Fautre. Le soleii ardent de Marseille, qui penetrait a 
travers Fouverture de la porte les inondait d'un flot 
de lumiere. D'abord ils ne virent rien de ce qui les 
entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, 
et ils ne p&rlaient que par ces mots entrecoupes qui 
sont les elans d'une joie si vive qu'ils semblent Fex- 
pression de la douleur. 

Tout a coup Edmond apercut la figure sombre de 
Fer.nand, qui se dessinait dans Fombre, pale et mena- 
cante ; par un mouvement dont il ne se rendit pas 
compte lui-m£me, le jeune Catalan tenait la main sur 
le couteau passe a sa ceinture. 

— Ah ! pardon, dit Dantes en froncant le sourcil a 
son tour, je n'avais pas remarque que nous elions 
trois. 

Puis, se tournant vers Mercedes : 

— Qui est monsieur? clemanda-t-il. 

— Monsieur sera votre meilleur ami, Dances, car 
c'est mon ami. a moi, c'est mon cousin, c'est mon 
frere ; c'est Fernand ; c'est-a-dire Fhomme qu'apres 
vous, Edmond, j'aime le plus au monde ; ne le recon- 
naissez-vous pas? 

— Ah 1 si fait, dit Edmond. 

Et, sans abandonner Mercedes, dont il tenait la 
main serree dans une des siennes, il tendit avec 
un mouvement de cordialite son autre main au 
Catalan. 

Mais Fernand, loin de repondre a ce geste amical, 
resta muet et immobile comme une statue. 

Alors Edmond promena son regard investigateur 
de Mercedes, emue et tremblante, a Fernand, som- 
bre et menagant. 

Ce seul regard lui apprit tout. 

La colere monta a son front. 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 31 

— Je ne savais pas venir avec tant de hate chez 
vous, Mercedes, pour y trouver un ennemi. 

— Un ennemi ! s'ecria Mercedes avec un regard de 
courroux a Tadresse de son cousin ; un ennemi chez 
moi, dis-tu, Edmond 1 Si je croyais cela, je te pren- 
drais sous Le bras et je m'en irais a Marseille, quittant 
la maison pour n'y plus jamais rentrer. 

I/oeil de Fernand lanca un eclair. 

— Et s'il t'arrivait malheur, mon Edmond, conti- 
nua-t-elle avec ce meme flegrne implacable qui prou- 
vait a Fernand que la jeune fille avait lu jusqu'au plus 
profond de sa sinistre pensee, s'il t'arrivait malheur, 
je monterai sur le cap de Morgion, et je me jetterais 
sur les rochers la tete la premiere. 

Fernand devint affreusemeht pale. 

— Mais tu t'es tromp6, Edmond, poursuivit-elle, 
tu n'as point d'ennemi ici ; 11 n'y a que Fernand, mon 
frere, qui va te serrer la main comme a un ami 
devoue. 

Et a ces mots la jeune fille fixa son visage impe- 
rieux sur le Catalan, qui, comme s'il eut 6te fascine 
par ce regard, s'approcha lentement d'Edmond et lui 
tendit la main. 

Sa haine, pareilie a une vague impuissante, quoique 
furieuse, venait se briser contre Fascendant que 
cette femme exercait sur lui. 

Mais a peine eut-il touch.6 la main d'Edmond, qu'il 
sentit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait faire, et 
"qu'il s'elancahors de la maison. 

— Oh ! s'ecriait-il en courant comme un insensd et 
en noyant ses mains dans ses cheveux, oh ! qui me 
delivrera done de cet homme ? Malheur a moi ! mal- 
heur a moi 1 

— Eh, le Catalan ! eh, Fernand ! ou cours-tu ? dit 
une voix. 



32 LE CO MTE DE MONTE -CRIST0 

Le jeune homme s'arreta tout court, regarda autour 
de lui, et apercut Caderousse attabl6 avec Danglars. 
sous un berceau de feuillage. 

— Eh ! dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas ? 
Es-tu done si presse* que tu n'aies pas le temps de 
dire bonjour aux amis ? 

— Surtout quand ils ont encore une bouteille 
presque pleine devant eux, ajouta Danglars. 

Fernand regarda les deux hommes d'un air h6bete\ 
et ne repondit rien. 

— II semble tout penaud, dit Danglars poussant du 
genou Caderousse : est-ce que nous nous serions 
trompes, et qu'au contraire de ce que nous avions 
prevu, Dantes triompherait ? 

— Dame ! il faut voir, dit Caderousse. 
Et se retournant vers le jeune homme : 

— Eh bien ! voyoiis, le Catalan, te decides-tu ? dit-il. 
Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front 

et entra lentement sous la tonnelle, dont Tomb rage 
sembla rendre un peu de calme a ses sens et la frai- 
eheur un peu de bien-6tre a son corps 6puise\ 

— Bonjour, dit-il, vous m'avez appele\ n'est-ce 
pas ? 

Et il tomba plutot qu'il ne s'assit sur un des sieges 
qui entouraient la table. 

— Je t'ai appele parce que tu courais comme un 
fou, et que j'ai eu peur que tu n'allasses te jeter a la 
mer, dit en riant Caderousse. Que diable, quand on a 
des amis, e'est non seulement pour leur offrir un 
verre de vin, mais encore pour les empecher de boire 
trois ou quatre pintes d'eau. 

Fernand poussa un gemissement qui ressemblait a- 
un sanglot, et laissa tomber sa tete sur ses deux poi- 
gnets, poses en croix sur la table. 

— Eh bien ! veux-tu que je te dise, Fernand, reprit 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 33 

Caderousse, entamant 1'entretien avec cette brutality 
grossiere des gens du peuple auxquels la curiosite 
fait oublier toute diplomatie ; eh bien ! tu as l'air d'un 
amant deconfit ! 
Et il accompagna cette plaisanterie d'un gros rire. 

— Bab ! repondit Danglars, un gargon taill6 comme 
celui-la n'est pas fait pour etre malheureux en 
amour, tu te moques, Caderousse. 

— Nbn pas, reprit celui-ci ; e'coute plutot comme il 
soupire. Allons, allons, Fernand, dit Caderousse, leve 
le nez et reponds-nous : ce n'est pas aimable de ne 
pas repondre aux amis qui nous demandent des nou- 
velles de notre sante. 

— Ma sante va bien, dit Fernand crispant ses 
poings, mais sans lever la tete. 

— Ah ! vois-tu, Danglars, dit Caderousse en faisant 
signe de l'oeil a son ami, voici la chose : Fernand, 
que tu vols, et qui est un bon et brave Catalan, un 
des meilleurs pecheurs de Marseille, est amoureux 
d'une belle fille qu'on appelie Mercedes ; mais mal- 
heureusement il parait que la belle fille de son cote 
est amoureuse du second du Pharaon ; et, comme 
le Pharaon est entre aujourd'hui meme dans le port, 
tu comp rends ? 

— Non, je ne comprends pas, dit Danglars. 

— Le pauvre Fernand aura regu son conge, conti- 
nua Caderousse. 

— Eh bien, apres? dit Fernand relevant la t£te et 
regardant Caderousse en homme qui cherche quel- 
qu'un sur qui faire tomber sa colere ; Mercddes ne 
depend de personne, n'est-ce pas? et elle est bien 
libre d'aimer qui elle veut. 

— Ah! si tu le prends ainsi, dit Caderousse, «'est 
autre chose ! Moi je te croyais un Catalan ; et Ton 
m'avait dit que les Catalans n'etaient pas hommes a 

i. 2 



34 LE COMTE DE MQNTE-CRISTG 

se laisser supplanter par un rival ; on avait m§me 
ajoute que Fernand surtout 6tait terrible dans sa 
vengeance. 
Fernand sourit avec pitid. 

— Un anioureux n'est jamais terrible, dit-il. 

— Le pauvre garcon ! reprit Danglars feignant de 
plaindre le jeune homme du plus profond de son 
cceur. Que veux-tu ? il ne s'attendait pas a voir reve- 
nir ainsi Dantes tout a coup ; il le croyait peut : etre 
mort, infidele, qui sait ! Ces choses-la sont d'autant 

; plus sensibles qu'elles nous arrivent tout a coup. 

— Ah ! ma foi, dans tons les cas, dit Caderousse 
qui buvait tout en parlant et sur lequel le vin fumeux 
de La Malgue commencait a faire son effet, dans tous 
les cas, Fernand n'est pas le seul que l'heureuse arri- 
Vvee de Dantes contrarie; n'est-ce pas, Danglars? 

— Non, tii dis vrai, et j'oserais presque dire que 
cela lui portera malheur. 

— Mais n'importe, reprit Caderousse en versant un 
verre de vin a Fernand et en remplissant pour la 
huitieme ou clixieme fois son propre verre, tandis 
que Danglars avait a peine effleur.e le sien ; n'importe, 
en attendant il epouse Mercedes, la belle Mercedes ; 
il revient pour cela, du moins. 

Pendant ce temps, Danglars enveloppait d'un 
regard percant le jeune homme, sur le coeur duquel 
les paroles de Caderousse tombaient comme du 
plomb fondu. 

— Et a quand la noce ? demanda-t-il. 

— Oh ! elle n'est pas encore faite ! murmura Fer- 
nand. 

— Non, mais elle se fera, dit Caderousse, aussi 
vrai que Dantes sera le capitaine du P/iaraon, n'est- 
ce pas, Danglars ? 

Danglars tressaillit a cette atteinte' inattendue, et 



hE GOMTE DE MONTE -C RISTO 35 

so retourna vers Caderousse, dont a son tour il 
etudia le visage pour voir si le coup etait premedite ; 
mais il ne lut rien que 1'envie sur ce visage deja 
presque hebete par l'ivresse. 

— Eh bien ! dit-il en remplissant les verres, buvons 
done au capitaine Edmond Dantes, mari de la belle 
Catalane S 

Caderousse porta son verre a sa bouche d'une main 
alourdie et 1'avala d'un trait. Fernand prit le sien et 
le brisa contre terre. 

— Eh ! eh ! eh ! dit Caderousse, qu'apercois-je done 
la-bas, au haut de la butte, dans la direction des 
Catalans ? Regarde done, Fernand, tu as meilleure 
vue que moi ; je crois que je commence a voir 
trouble, et, tu le sais, le vin est un traitre : on 
dirait de deux amants qui marchent cote a cote et 
la main dans la main. Dieu me pardonne ! ils ne se 
doutent pas que nous les voyons, et les voila qui 
s'embrassent ! 

Danglars ne perdait pas une des angoisses de Fer- 
nand, dont le visage se decomposait a vue d'oeil. 

— Les connaissez-vous, monsieur Fernand ? dit-il. 

— Qui, repondit celui-ci d'une voix sourde, e'est 
M. Edmond et mademoiselle Mercedes. 

— Ah ! voyez-vous 1 dit Caderousse, et moi qui ne 
les reconnaissais pas ! Ohe, Dantes I ohe, la belle 
fille ! venez par ici un peu, et dites-nous a quand la 
noce, car voici M. Fernand qui est si ent&te qu'il ne 
veut pas nous le dire. 

— Veux-tu te taire ! dit Danglars, affectant de re- 
tenir Caderousse, qui, avec la tenacite des ivrognes, 
se penchait hors du bereeau ; t^che de te tenir debout 
et laisse les amoureux s'aimer tranquillement. Tiens, 
regarde M. Fernand, et prends exemple : il est rai~ 
sonnable, lui. 



36 LE COMTE DE MONTE-C RIS TO 

Peut-§tre Fernand, pouss6 a bout, aiguillonne par 
Danglars comme le taureau par les banderilleros, 
allait-il enfin s'elancer, car il s'etait ddja leve et sem- 
blait se ramasser sur lui-meme pour bondir sur son 
rival ; mais Mercedes, riante et droite, leva sa belle 
t£te et fit rayonner son clair regard ; alors Fernand 
se rappela la menace qu'elle avait faite, de mourir 
si Edmond mourait, et il retomba tout decourag6 sur 
son siege. 

Danglars regarda successivement ces deux hom- 
ines : Tun abruti par l'ivresse, l'autre domine par 
l'amour. 

— Je ne tirerai rien de ces niais-la, murmura-t-ii, 
et j'ai grand peur d'etre ici entre un ivrogne et un 
poitron : voici un envieux qui se grise avec du vin, 
tandis qu'il devrait s'enivrer de fiel ; voici un grand 
imbdcile a qui on vient de prendre sa maitresse sous 
son nez, et qui se contente de pleurer et de se plain- 
dre comme un enfant. Et cependant, cela vous a des 
yeux flamboyants comme ces Espagnols, ces Sici- 
liens et ces Calabrais, qui se vengent si bien ; cela 
vous a des poings a ^eraser une tete de bceuf anssi 
surement que le ferait la masse d'un boucher. Deci- 
d6ment, le destin d'Edmond l'emporte ; il e'pousera 
la belle fille, il sera capitaine et se moquera de nous; 
a moins que... un sourire livide se dessina sur les 
levres de Danglars, — a moins que je ne m'en mele, 
ajouta-t-il. 

— Hola ! continuait de crier Caderousse a moiti6 
levd et les poings sur la table, hola ! Edmond ! tu ne 
vois done pas les amis, ou est-ce que tu es deja trop 
fier pour leur parler ? i 

— Non, mon cher Caderousse, repondit Dantes, je 
ne suis pas- fier, mais je suis heureux, et le bonheur 
aveugle, je crois, encore plus que la fierte. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTG 37 

— A la bonne heure ! voila une explication, dit 
Caderousse. Ehl.bonjour, madame Dantes. 

* Mercedes salua gravement 

— Ce n'est pas encore mon nom, dit-elle, et dans 
mon pays cela porte malheur, assure-t-on, d'appeler 
les filles du nom de leur fiance avant que ce fiance 
soit leur mari ; appelez-moi done Mercedes, je vous 
prie. 

-=- II faut lui pardonner, a ce bon voisin Cade- 
rousse, dit Dantes, il se trompe de si peu de cbose ! 

— Ainsi, la noce va avoir lieu incessamment, mon- 
sieur Dantes? dit Danglars en saluant les deux jeunes 
gens. 

— Le plus tot possible, monsieur Danglars ; aujour- 
d'liui tous les accords chez le papa Dantes, et demain 
ou apres-demain, au plus tard, le diner des fian- 
cailles, ici, a la Reserve. Les amis y seront, je l'es- 
pera; e'est vous dire que vous etes invito, monsieur 
Danglars ; e'est te dire que tu en es, Caderousse. 

— Et Fernand, dit Caderousse eh riant d'un rire 
pgtteux, Fernand en est-il aussi ? 

— Le frere de ma femme est mon frere, dit Ed- 
mond, et nous le verrions avec un profond regret, 
Mercedes et moi, s'ecarter de nous dans un pareil 
moment. 

Fernand ouvrit la boucbe pour repondre ; mais la 
voix expira dans sa gorge, et il ne put articuler un 
seul mot. 

— Aujourd'hui les accords, demain ou apres-demain 
les fiancaiiles... diable! vous &tes bien presse, capi- 
taine. 

— Danglars, reprit Edmond en souriant, je vous 
dirai comme Mercedes disait tout a l'heure a Cade- 
rousse : ne me donnez pas le titre qui ne me convient 
pas encore, cela me porterait malheur. 



38 LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

— Pardon, repondit Danglars ; je disais done sim- 
plement que vous paraissiez bien presses; que diable ! 
nous avons le temps : le Pharaon ne se remettra 
guere en mer avant trois mois. 

— On est toujours presse d'etre heureux, monsieur 
Danglars, car lorsqu'on a souffert longtemps on a 
grand'peine a croire au bonheur. Mais ce n'est pas 
1'egoi'sme seul qui me fait agir: il faut que j'aille a 
Paris. 

— Ah, vraiment ! a Paris ; et e'est la premiere fois 
que vous y allez, Dantes' J 

— Oui. 

— Vous y avez affaire ? 

— Pas pour mon compte : une derniere commission 
de notre pauvre capitaine Leclere a remplir; vous 
comprenez, Danglars, e'est sacre\ D'ailleurs, soyez 
tranquille, je ne prendrai que le temps d'aller et 
revenir. 

— Oui, oui, je comprends, dit tout baut Danglars. 
Puis tout bas : 

— A Paris, pour remettre a son adresse sans doute 
la lettre que le grand marechal lui a donnde. Par- 
dieu! cette lettre me fait pousser une id6e, une 
excellente idee ! Ah ! Dantes, mon ami, tu n'es pas 
encore couche au registre du Pharaon sous le 
nume>o 1. 

Puis se retournant vers Edmond, qui s'eloignait 
deja : 

— Bon voyage ! lui cria-t-il. 

«— ■ Merci, repondit Edmond en retournant la tete 
et en accompagnant ce mouvement d'un geste 
amical. 

Puis les deux amants continuerent leur route, 
calmes et joyeux comme deux elus qui montent au 
ciel. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 39 



IV 



COMPLOT 



Danglars suivit Edniond et Mercedes des yeux jus- 
qu'a ce que les deux aniants eussent disparu a 1'un 
des angles du fort Saint-Nicolas ; puis, se retournant 
alors, il apercut Fernand, qui etait retombe* p&le et 
fremissant sur sa chaise, tandis que Caderousse bal- 
butiait les paroles d'une chanson a boi-re. 

— Ah ca ! mon cher monsieur, dit Danglars a Fer- 
nand, voila un mariage qui ne me parait pas faire le 
bonheur de tout le moncle ? 

— II me desespere, dit Fernand. 

— Vous aiixiiez done Mercedes ? 

— Je 1'adorais ! 

— Depuis longtemps ? 

— Depuis que nous nous connaissons, je l'ai tou- 
jours aimee. 

— Et vous dtes la a vous arracher les cheveux, an 
lieu de chercher remede a la chose ! Que diable, je ne 
croyais pas que ce fut ainsi qu'agissaient les. gens de 
votre nation. 

— Que voulez-vous que je fasse? demanda Fer- 
nand. 

— Et que sais-je, moi? Est-ce que cela me regarde? 
Ce n'est pas moi, ce me semble, qui suis amoureux 
de mademoiselle Mercedes, mais vous. Cherchez, dit 
l'Evangile, et vous trouverez. 

— J'avais trouve' deja. 



40 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Quoi? 

— Je voulais poignarder Yhomme, mais la femme 
m'a dit que s'il arrivait malheur a son fiance, elle se 
tuerait. 

— Bah ! on dit ces choses-la, mais on ne les fait 
point. 

— Vous ne connaissez point Mercedes, monsieur ; 
du moment ou elle a menace, elle ex^cuterait. 

— Imbecile ! murmura Danglars : qu'elle se tue ou 
non, que m'importe, pourvu que Dantes ne soit point 
capitaine. 

-r- Et avant que Mercedes meure, reprit Fernand 
avec 1'accent d'une immuable resolution, je mourrais 
moi-meme. 

— En voila de l'amour ! dit Caderousse d'une voix 
de plus en plus avin6e ; en voila, ou je ne m'y con- 
nais plus ! 

— Voyons, dit Danglars, vous me paraissez un 
gentil garcon, et je voudrais, le diable m'emporte ! 
vous tirer de peine ; mais... 

— Oui, dit Caderousse, voyons. 

— Mon cher, reprit Danglars, tu es aux trois quarts 
ivre : acheve la bouteille, et tu le seras tout a fait. 
Bois, et ne te mele pas de ce que nous faisons : pour 
ce que nous faisons il faut avoir toute sa tete. 

— Moi ivre ? dit Caderousse, allons done ! J'en boi- 
rais encore quatre, de tes bouteilles, qui ne sont pas 
plus grandes que des bouteilles d'eau de cologne ! 
Pere Pamphile, du vin ! 

Et pour joindre la preuve a la proposition, Cade- 
rousse frappa avec son verre sur la table. 

— Vous disiez done, monsieur ? reprit Fernand 
attendant avec avidite' la suite de la phrase inter- 
rompue. 

— Que disais-je?Je ne me le rappelle plus. Get 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 41 

ivrogne de Caderousse m'a fait perdre le fil de mes 
pensees. 

- Ivrogne tant que tu le voudras ; tant pis pour 
ceux qui craignent le vin, c'est qu'ils ont quelque 
mauvaise pensee qu'ils craignent que le vin ne leur 
tire du coeur. 

Et Caderousse se mit a chanter les deux derniers 
vers d'une chanson fort en vogue a cette epoque : 

Tous les.mechants sont buveurs d'eau, 
C'est bien prouve par le deluge. 

— Vous disiez, monsieur, reprit Fernand, que vous 
voudriez me tirer de peine ; mais, ajoutiez-vous... 

— Oui, mais, ajoutais-je... pour vous tirer de peine 
il suffit que Dantes n'epouse pas celle que vous ai- 
mez ; et le mariage peut tres bien manquer, ce me 
semble, sans que Dantes meure. 

— La mort seule les separera, dit Fernand. 

— Vous raisotmez comme un coquillage, mon ami, 
dit Caderousse, et voila Danglars, qui- est un finot, 
un malm, un grec, qui va vous prouver que vous 
avez tort. Prouve, Danglars. J'ai repondu de toi. Dis- 
lui qu'ii n'est pas besoin que Dantes meure ; d'ail- 
leurs ce serait Mcheux qu'il mourut, Dantes. C'est 
un bon garQon, je i'aime, moi, Dantes. A ta sante\ 
Dantes. 

Fernand se leva avec impatience. 

— Laissez-le dire, reprit Danglars en retenant le 
jeune homme, et d'ailleurs, tout ivre qu'il est, il ne 
fait point si grande erreur. L'absence disjoint tout 
aussi bien que la mort ; et supposez qu'il y ait entre 
Edmond et Mercedes les murailies d'une prison, ils 
seront separes ni plus ni moins que s'il y avait la la 
pierre d'une tombe. r_ 

— Oui, mais on sort de prison, dit Caderousse, qui 



42 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

avec les restes de son intelligence se cramponnait h 
la conversation, et quand on est sorti de prison et 
qu'on s'appelle Edmond Dantes, on se venge. 

— Qu'importe ! murmura Fernand. 

■ — D'ailleurs, reprit Caderousse, pourquoi mettrait- 
on Dantes en prison ? il n'a ni vole, ni tue, ni assas- 
sine\ 

— Tais-toi, dit Danglars. 

— Je ne veux pas me taire, moi, dit Caderousse. 
Je veux qu'on me dis'e pourquoi on mettrait Dantes 
en prison, Moi, j'aime Dantes. A ta sante, Dantes! 

Et il avala tin nouveau verre de vin. 
Danglars suivit dans les yeux atones du tailleur 
les progres de l'ivresse, et se tournant vers Fernand : 

— Eh bien ! comprenez-vous, dit-il, qu'il n'y a pas 
besoin de le tiier? 

— Non, certes, si, eomrne vous le disiez tout a 
Fheure on avait le moyen de faire arreter Dantes. 
Mais ce moyen, Favez-vous ? 

— En cherchant bien, dit Danglars, on pourraifc le 
trouver. Mais, continua-t-il, de quo! diable vais-je 
me meler la ; est-ce que cela me regarde ? 

— Je ne sais pas si cela vous regarde, dit Fernand 
en lui saisissant le bras; mais ce que je sais, c'est 
que vous' avez quelque motif de baine particuliere 
contre Dantes : celui qui halt lui-meme ne se trompe 
pas aux sentiments des autres. 

-— Moi, des motifs de haine contre Dantes ? Aucun, 
sur ma parole. Je vous ai vu malheureux et votre 
malheur m'a interesse\ voila tout ; mais du moment 
oil vous croyez que j'agis pour mon propre compte, 
adieu, mon cherami, tirez-vous d 'affaire comme vous 
pourrez. 

Et Danglars fit semblant de se lever a son tour. 

— Non pas, dit Fernand en le retenant, restez I 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 43 

Pen m'importe, an bout du compte, que vous en vou- 
liez a Dantes, on que vous ne lui en vouliez pas : je 
lui en veux, moi; je ravoue bautement. Trouvez le 
moyen, et je i'execute, pourvu qu'il n'y ait pas mort 
d'homme, car Mercedes a dit qu'elle se tuerait si Ton 
tuait Dantes. - 

■ Caderousse, qui avait laiss6 tomber sa tete sur la 
table, releva le front, et regardant Fernand et Dan- 
glars avec des yeux lourds et hebetes : 

— Tuer Dantes ! dit-il, qui parle ici de tuer Dan- 
tes ? je ne veux pas qu'on le tue, moi : c'est mon ami ; 
il a offert ce matin de partager son argent avec moi, 
comme j'ai partage le mien avec lui : je ne veux pas 
qu'on tue Dantes. 

— Et qui te parle de le tuer, imbecile ! reprit Dan- 
glars ; il s'agit d'une simple plaisanterie ; bois a sa 
sant6, ajouta-t-il en -remplissant le verre de Cade- 
rousse, et laisse-nous tranquilles. 

— Qui, oui, a la sante de Dantes ! dit Caderousse 
en vidant son verre, a sa sante !... a sa sante !... la 1 

— Mais le moyen... le moyen ? dit Fernand. 

— Vous ne l'avez done pas trouve encore, vous? 

— Non, vous vous en etes charge. . 

— G'est vrai, reprit Danglars, les Francais ont 
cette superiorite sur les Espagnols, que les Espa- 
gnols ruminent et que les Francais inventent. 

— Inventez done alors, dit Fernand avec impa- 
tience. 

— Garcon, dit Danglars, une plume, de l'encre et 
du papier i 

— Une plume, de l'encre et du papier ! murmura 
Fernand. 

— Oui, je suis agent comptable : la plume, l'encre 
et le papier sont mes instruments ; et sans mes ins- 
truments je ne sais rien fair©. 



44 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Une plume, de l'encre et du papier ! cria a son 
tour Fernand. 

— - II y a ce que vous desirez la sur cette table, dit 
le gargon en montrant les objets demanded. 

— Donnez-les-nous alors. 

Le gargon prit le papier, l'encre et la plume, et les 
deposa sur la table du berceau. 

— Quand on pense, dit Gaderousse en laissant 
tomber sa main sur le papier, qu'il y a la de quoi tuer 
un homme plus surement que si on 1'attendait ajx 
coin d'un bois pour l'assassiner ! J'ai toujours eu plus 
peur d'une plume, d'une bouteille d'encre et d'unc 
feuille de papier que d'une epee ou d'un pistolet. 

— Le drole n'est pas encore si ivre qu'il en a l'air, 
dit Danglars; versez-lui done a boire, Fernand. 

Fernand remplit le verre de Caderousse, et celui- 
ci, en veritable buveur qu'il etait, leva la main de 
dessus le papier et la porta a son verre. 

Le Catalan suivit le mouvement jusqu'a ce que 
Caderousse, presque vaincu par cette nouvelle atta- 
que, reposat ou plutot laissdt retomber son verre sur 
la table, 

— Eh bien ? reprit le Catalan en voyant que le 
^este de la raison de Caderousse commengait a dis- 
)araitre sous ce dernier verre de vin. 

— Eh bien ! je disais done, par exemple, reprit 
)anglars, que si, apres un voyage comme celui que 
lent de faire Dantes, et dans lequel il a touche a 
Naples et a Tile d'Elbe, quelqu'un le denongait au 
rocureur du roi comme agent bonapartiste... 

— Je le denoncerai, moi ! dit vivement le jeune 
omme. 

— Oui ; mais alors on vous fait signer votre de*cla- 
ition, on vous confronte avec celui que vous avez 
6nonce : je vous fournis de quoi soutenir votre accu- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 45 

sation, je le sais bien ; mais Dantes ne peut rester 
e^ernellement en prison, un jour ou Fautre il en sort, 
et,.ce jour ou il en sort, malheur a celui qui l'y a fait 
entrer! 

— Oil ! je ne demande qu'une chose, dit Fernand, 
c'est qu'il vienne me chercher une querelle ! 

— Qui, et Mercedes ! Mercedes, qui vous prend en 
haine si vous avez seulement le malheur d'6corcher 
i'epiderme a son bien-aim6 Edmond ! 

•— C'est juste, dit Fernand. 

— Non, non, reprit Danglars, si on se d^cidait a 
une pareille chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux 
prendre tout bonnement, comme je le fais, cette 
plume, la tremper dans l'encre, et ecrire de la main 
gauche, pour que l'ecriture ne fut pas reconnue, une 
petite denunciation ainsi concue., 

Et Danglars, joignant l'exemple au precepte, 6"crivit 
de la main gauche et d r une ecriture renversee, qui 
n'avait aucune analogie avec son ecriture habituelle, 
les lignes suivantes, qu'il passa a Fernand, et que 
Fernand lut a demi voix : 

« Monsieur le procureur du roi est pre>enu, par un 
ami du trdne et de la religion, que le nomm6 Edmond 
Dantes, second du navire le Pharaon arrive ce matin 
de Smyrne apres avoir touche a Naples et a Porto- 
Ferrajo, a e*te charge", par Murat, d'une lettre pour 
l'usurpateur, et, par 1'usurpateur, d'une lettre pour 
le comite bonapartiste de Paris. 

» On aura la preuve de son crime en Tarretant, 
car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son 
pere, ou dans sa cabine a bord du Pharaon. » 

— A la bonne heure, continua Danglars ; ainsi 
votre vengeance aurait le sens commun, car d'aucune 
iacon alors elle ne pourrait retomber sur vous, et la 
chose irait toute seule ; il n'y aurait plus qu'a plier 



46 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

cette lettre, comme je le fais, et a ecrire dessus: 
« A monsieur le procureur royal. » Tout serait dit. 
Et Danglars ecrivit 1'adresse en se jouant 

— Oui, tout serait dit, s'6cria Caderousse, qui par 
un dernier effort d'intelligence avait suivi la lecture, 
et qui comprenait d'instinct tout ce qu'une pareille 
denonciation pourrait entrainer de malheur; oui, 
tout serait dit : seulement, ce serait une infamie. 

Et il allongea le bras pour prendre la lettre. 

— Aussi, dit Danglars en la poussant hors de la 
portee de sa main, aussi, ce que je dis et ce que je 
•fais, c'est en plaisantant; et, le premier, je serais 
bien f&che* qu'il arrivat quelque chose a Dantes, ce 
bon Dantes 1 Aussi, tiens... 

I] prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta 
dans un coin de la tonnelle. 

— A la bonne heure, dit Caderousse, Dantes est 
mon ami, et je ne veux pas qu'on lui fasse de mal. 

— Eh ! qui diable y songe, a lui faire du mal ! ce 
n'est ni moi, ni Fernand ! dit Danglars en se levant et 
en regardant le jeune homme qui etait demeure 
assis, mais dont Foeil oblique couvait le papier d6non- 
ciateur jet6 dans un coin. 

— En ce cas, reprit Caderousse, qu'on nous donne 
du vin : je veux boire a la sant6 d'Edmond et de la 
belle Mercedes. 

— Tu n'as deja que trop bu, ivrogne, dit Danglars, 
et si tu continues tu seras oblige de coucher ici, 
attendu que tu ne pourras plus te tenir sur tes 
jambes/ 

— Moi, dit Caderousse en se levant avec la fatuite 
de l'homme ivre ; moi, ne pas pouvoir me tenir sur 
mesjambes! je parie que je monte auclocher des 
Accoules, et sans balancer encore ! 

— Eh bien ! soit, dit Danglars, je parie, mais pour 



LE GOMTE DE MONTE- CRISTO 47 

demain : aujourd'hui il est temps de rentrer ; donne- 
xnoi done la bras et rentrons. 

— Rentrons, dit Oaderousse, mais je n'ai pas. 
besom de ton bras pour cela. Viens-tu, Fernand ? 
rentres-tu avec nous a Marseille ? 

< — Non, dit Fernand, je retourne' aux Catalans, moi. 

— Tu as tort, viens avec nous a Marseille, viens. 

— Je n'ai point besoin a Marseille, et je n'y veux 
point aller. 

— Comment as-tu dit cela ? Tu ne veux pas, mon 
bonhomme ! eh bien, a ton aise ! liberte pour tout le 
monde 1 Viens, Danglars, et laissons monsieur rentrer 
aux Catalans, puisqu'il le veut. 

Danglars proflta de ce moment de bonne volont6 
de Oaderousse pour 1'entrainer du cote" de Marseille ; 
seulement, pour ouvrir un chemin plus court et plus 
facile a Fernand, au lieu de revenir par le quai de la 
Rive-Neuve ii revint par la porte Saint- Victor. Oade- 
rousse le suivait, tout chancelant, accroche a son bras. 

Lorsqu'il eut fait une vingtaine de pas, Danglars se 
retourna et vit Fernand se precipiter sur le papier, 
qu'il mit dans sa poche ; puis aussitdt, s'elancant hors 
de la tonnelle, le jeune iiomme tourna du cot6 du 
Pillon. 

— Eh bien, que fait-il done? dit Oaderousse, il nous 
a menti : il a dit qu'il allait aux Catalans, et il va a la 
ville ! Hola, Fernand ! tu te trompes, mon garcon ! 

— C'est toi qui vols trouble, dit Danglars, il suit 
tout droit le chemin des Vieilles-Infirmeries. 

— En verite ! dit Oaderousse, eh bien ! j'aurai jur6 
qu'il tournait a droite; d6cidement le vin est un 
traitre. 

— Allons, allons, murmura Danglars, je crois que 
maintenant la chose est bien lancee, et qu'il n'y a 
plus qu ? a la laisser marcher toute seule. 



48 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

V 
LE REPAS DES FIANCAILLES 

Le lendemain fut un beau jour. Le soleil se leva 
pur et brillant, et les premiers rayons d'nn rouge 
pourpre diaprerent de leurs rubis les pointes ecu- 
meuses des vagues. 

Le repas avait 6t6 prepare* au premier etage de 
cette meme Reserve, avec la tonnelle de laquelle 
nous avons deja fait connaissance. C'etait une grande 
salle eclairee par cinq ou six fenetres, au-dessus de 
chacune desquelles (explique le phenomene qui 
pourra !) 6tait £crit le nom d'une des grandes villes 
de France. 

Une balustrade en bois, comme le reste du Mti- 
ment, regnait tout le long de ces fenetres. 

Quoique le repas ne fut indique' que pour midi, 
des onze heures du matin cette balustrade 6tait 
charged de promeneurs impatients. C'dtaient les 
marins privilegies du Pharaon et quelques soldats, 
amis de Dantes. Tous avaient, pour faire honneur aux 
fiances, fait voir le jour a leurs plus belles toilettes. 

Le bruit circulait, parmi les futurs convives, que 
les armateurs du Pharaon devaient honorer de leur 
presence le repas de noces de leur second ; mais 
c'etait de leur part un si grand honneur accorde a 
Dantes que personne n'osait encore y croire. 

Cependant Danglars, en arrivant avec Caderousse, 
confirma a son tour cette nouvelle. II avait vu le 
matin<M. Morrel lui-meme, et M. Morrel lui avait dit 
qu'il viendrait diner a la Reserve 



le'comte de monte-gristo 49 

En effet, un instant apres eux, M. Morrel fit a son 
\tour son entree dans la chambre et fut- salue* par les 
matelots du Pharaon d'un hourra unanime d'appiau- 
dissements. La presence de l'arrnateur 6tait pour 
eux la confirmation du bruit qui courait deja que 
Dantes serait nomme eapitaine; et comme Dantes 
etait fort aime a bord, ces braves gens remerciaient 
ainsi l'arrnateur de ce qu'une fois par hasard son 
choix 6ta.it en liarmonie avec Ieurs desirs. A peine 
M. Morrel fut-il entre qu'on depecha unanimement 
Danglars et Caderousse vers le fiance : ils avaient mis- 
sion de le prevenir de l'arrivee du personnage impor- 
tant dont la vue avait produit une si vive sensation, 
-et de lui dire de se Mter. 

Danglars et Caderousse partirent tout courant, 
mais ils n'eurent pas fait cent pas, qu'a la hauteur 
du magasin a poudre ils apercurent la petite troupe 
qui venait. 

Gette petite troupe se composait de quatre jeunes 
filles amies de Mercedes et Catalanes comme elle, et 
qui accompagnaient la fiancee a laquelle Edmond 
donnait le bras. Pres de la future marchait le pere 
Dantes, et derriere eux venait Fernand avec son 
mauvais sourire. 

Ni Mercedes, ni Edmond ne voyaient ce mauvais 
sourire de Fernand. Les pauvres enfants e'taient si 
heureux qu'ils ne voyaient qu'eux seuls et ce beau 
ciel pur qui les benissait. > * 

Danglars et Caderousse s'acquitterent de ieur mis- 
sion d'ambassadeurs ; puis, apres avoir eehange une 
poignee de main bleu vigoureuse et bien amicale 
avec Edmond, ils allerent, Danglars prendre place 
pres de Fernand, Caderousse se ranger aux cotes du 
pere Dantes, centre de Fattention generale. 

Ce vieillard £tait vetu de son bel habit de taffetas 



50 LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

6pingle, orne de larges boutons d'acier, tallies a 
facettes. Ses jambes greles, mais nerveuses, s'6pa- 
nouissaient dans de niagnifiques bas de coton mou- 
chetes, qui sentaient d'une lieue la contrebande 
anglaise. A son chapeau a trois comes pendait un 
Hot de rubans blancs et Mens. 

Enfin, il s'appayait sur un barton de bois tordu et 
recourbe par le haut comme le pedum antique. On 
eut dit un de ces muscadins qui paradaient en 1796 
dans les jardins nouvellement rouverts du Luxem- 
bourg et des Tuileries. 

Pres de lui, nous 1'avons dit, s'Gtait glisse Cade- 
rousse, Oaderousse que Fesperance d'un bon repas 
avait acheve de reconcilier avec les Dantes, Oade- 
rousse a qui il restait dans la memoire un vague sou- 
venir de ce qui s'etait passe la veilie, comme en se 
reveillant le matin on trouve dans son esprit Fombre 
du reve qu'on a fait pendant le sommeil. 

Danglars, en s'approchant de Fernand, avait jet6 
sur Famant desappointe un regard profoud. Fernand, 
marchant derriere les futurs ^poux, completement 
oublie par Mercedes, qui dans cet egoi'sme juvenile 
et charmant de i'amour n'avait d'yeux que pour 
son Edmond; Fernand dtait pale, puis rouge par 
boutfees subites qui disparaissaient pour faire place 
chaque fois a une paleur croissante. De temps en 
temps il regardait du cote" de Marseille, et alors 
un tremblement nerveux et involontaire faisait 
frissonner ses membres. Fernand semblait atten- 
dre ou tout au moins pre>oir quelque grand 6v6« 
nement. 

Dantes etait simplement v§tu. Appartenant a la 
marine marciiande, il avait un habit qui tenait le 
milieu entre Funif orme militaire et le costume civil ; 
et sous cet habit, sa bonne mine, que rehaussaient 



LE CGMTE DE MONTE-CXUSTQ 51 

encore la joie et la beaute* de sa fiancee, dtait 
parfaite. < 

Mercedes etait belle comme une de ces Grecques 
de Ohypre ou de Ceos, aux yeux d'ebene et aux 
levres de corail. Elle marchait de ce pas libre et 
franc dont marchent les Arlesiennes et les Anda- 
louses. Une fille des villes eut peut-etre essaye de 
cacher sa joie sous un voile ou tout au moins sous le 
velours de ses paupieres, mais Mercedes souriait et 
regardait tons ceux qui l'entouraient, et son sourire 
et son regard disaient aussi franchement qu'auraient 
pu le dire ces paroles : Si vous etes mes amis, 
rejouissez-vous avec mot, car, en v6rite\ je suis bien 
heureuse ! 

Des que les fiance's et ceux qui les accompagnaient 
furent en vue de la Reserve, M. Morrel descendit et 
s'avanca a son tour au-devant d'eux, suivi des mate- 
lots et des soldats avec lesquels 11 etait rest6, et 
auxquels 11 avait renouvele" la promesse dej& faite 
a Dantes qu'il succe'derait au capitaine Leclere. En 
le voyant venir, Edmond quitta le bras de sa fianc6e 
et le passa sous celui de M. Morrel. L'armateur et la 
jeune fille donnerent alors 1'exemple en montant les 
premiers l'escalier de bois qui conduisait a la 
chambre ou le diner etait servi, et qui cria pendant 
cinq minutes sous les pas pesants des convives. 

— Mon pere,.dit Mercedes en c'arretant au milieu 
de la table, vous a ma droite, je vous prie ; quant a 
magaucbe, j'y mettrai celui qui m'a servi de frere, 
fit-elle avec une douceur qui p^netra au plus profond 
du cceur de Fernand comme un coup de poignard. 

Ses levres ble'mirent, et sous la teinte bistree de 
son male visage on put voir encore une fois le sang 
se retirer peu a peu pour affluer au cceur. 

Pendant ce temps Dantes avait execute la meme 



52 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

manoeuvre ; a sa droite il avait mis M. Morrel, h sa 
gauche Danglars ; puis de la main il avait fait signe 
& chacun de se placer a sa fantaisie. 

Dej& couraient autour de la table les saucissons 
d'Arles h la chair brune et au fumet accentue, les 
langoustes h la cuirasse eblouissante, les prayres a 
la coquille ros6e, les oursins, qui semblent des cha- 
taignes entourees de leur enveloppe piquante, les clo- 
visses, qui ont la pretention de remplacer avec supe- 
rior, pour les gourmets du Midi, les huitres du 
Nord ; enfin tous ces hors-d'oeuvre delicats que la 
vague roule sur sa rive sablonneuse, et que les 
pecheurs reconnaissants designent sous le nom 
generique de fruits de mer. 

— Un beau silence ! dit le vieillard en savourant 
un verre de vin jaune comme la topaze, que le pere 
Pamphile en personne venait d'apporter devant Mer- 
cedes. Dirait-on qu'il y a ici trente personnes qui ne 
demandent qu'a rire. 

— Eh ! un mari n'est pas toujours gai, dit Cade- 
rousse. 

— Le fait est, dit Dantes, que je suis trop heureux 
en ce moment pour etre gai. Si c'est comme cela 
que vous l'entendez, voisin, vous avez raison ! La 
joie fait quelquefois un effet Strange, elle oppresse 
comme la douleur. 

Danglars observa Fernand, dont la nature impres- 
sionnabie absorbait et renvoyait chaque emotion. 

— Allons done, dit-il, e st-ce que vous craindriez 
quelque chose ? il me semble au contraire que tout 
va selon vos desirs ! . ^ 

— Et c'est justement cela qui m'epouvante, dit 
Dantes, il me semble que l'homme n'est pas fait pour 
etre si facilement heureux ! Le boaheur est comme 
ces palais des lies enchantees dont les dragons 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 53 

gardent ]es portes. II faut combattre pour le con- 
qu6rir, et moi, en verite, je ne sais en quoi j'ai 
merite le bonheur d'etre le mari de Mercedes. 

— Le mari, le mari, dit Caderousse en riant, pas 
encore, mon capitaine ; essaye un peu de faire le 
mari, et tu verras comme tu seras recu ! 

Mercedes rougit. 

Fernand se tourmentait sur sa chaise, tressaillait 
au moindre bruit, et de temps en temps essuyait de 
-larges plaques de sueur qui perlaient sur son front 
comme les premieres gouttes d'une pluie d'orage. 

— Ma foi, dit Dantes, voisin Caderousse, ce n'est 
point la peine de me dementir pour si peu. Mercedes 
nest point encore ma femme, c'est vrai... (II tira 
sa montre.) Mais, dans une heure et demie elle le 
sera ! 

Chacun poussa un cri de surprise, a Fexception du 
pere Dantes dont le large rire montra les dents 
encore belles. Mercedes sourit et ne rougit plus. 
Fernand saisit convulsivement le manche de son 
couteau. 

— Dans une heure ! dit Danglars palissant lui- 
meme ; et comment cela ? 

— Oui, mes amis, repondit Dantes, graice au credit 
de M. Morrel, Fhomme apres mon pere auquel je dois 
le plus au monde, toutes les difficultes sont aplanies. 
Nous avons achete les bans, et a deux heures et 
demie le maire de Marseille nous attend a l'hotel de 
vilie. Or, comme une heure et un quart viennent de 
sonner, je ne crois pas me tromper de beaucoup en 
disant que dans une heure trente minutes Mercedes 
s'appellera madame Dantes. 

Fernand ferma les yeux : un nuage de feu brula 
ses paupieres ; il s'appuya a la table pour ne pas 
defaillir, et, malgre tous ses efforts, ne put retcnir 



54 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

un g&nissement sourd qui se perdit dans le bruit des 
rires et des felicitations de Fassemblee. 

— C'est bien agir, cela, hein, dit le pere Dantes. 
Cela s'appelle-t-il perdre son temps, a votre avis? 
Arriv6 d'hier au matin, marid aujourd'hui a trois 
heures ! Parlez-moi des marins pour aller rondement 
en besogne. ^ 

— Mais les autres formalins, objecta timidement 
Dangiars : le contrat, les Ventures ?... 

— Le contrat, dit Dantes en riant, le contrat est 
tout fait ; Mercedes n'a rien, ni moi non plus ! Nous 
nous maribns sous le regime de la communaute, et 
voila ! Qa n'a pas 6t6 long a dcrire et ce ne sera pas 
cher a payer. 

Cette plaisanterie excita une nouvelle explosion 
de joie et de bravos. 

— Ainsi, ce que nous prenions pour un repas de 
fiangailles, dit Dangiars, est tout bonnement un 
repas de noces. 

— Non pas, dit Dantes ; vous n'y perdrez rien, 
soyez tranquilles. Demain matin je pars pour Paris. 
Quatre jours pour aller, quatre jours pour revenir, 
un jour pour faire en conscience la commission dont 
je suis charg6, et le ler mars je suis de retour; au 
2 mars done le veritable repas da noces. 

Cette perspective d'un nouveau festin redoubla 
Thilarite au point que le pere Dantes, qui au com- 
mencement du diner se plaignait du silence, faisait 
maintenant, au milieu de la conversation g£ndrale, 
de vains efforts pour placer son voeu de prosperity 
en faveur des futurs dpoux. 

Dantes devina la pensee de son pere et y repondit 
par un sourire plein d'amour. Mercedes commenca 
de regarder Fheure au coucou de la salle et fit un 
petit signe a Edmond. 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 55 

II y avait autour de la table cette hilarity bruyante 
et cette iiberte individuelle qui accompagnent, chez 
les gens de condition inferieure, la fin des repas. 
Ceux qui etaient mecontents de leur place s'etaient 
leves de table et avaient 6te chercher d'autres voi- 
sins. Tout le monde comm.enc.ait a parler a la fois, et 
personne ne s'occupait de repondre a ce que son 
infcerlocuteur lui disait, mais seulement a ses propres 
pensees. 

La paleur de Fernand 6tait presque pass6e sur les 
joues de Danglars ; quant a Fernand lui-merne, 11 ne 
vivait plus et semblait tin damn6 dans le lac de feu. 
Un des premiers, ii s'etait leve et se promenait de 
long en large dans la salle, essayant d'isoler son 
oreille du bruit des chansons et du choc des verres. 

Gaderousse s'approcha de lui an moment ou Dan- 
glars, q'u'il semblait fuir, venait de le rejoindre dans 
un angle de la salle. 

— En verite, jiifc Gaderousse, a qui les bonnes fa- 
cons de D antes et surtout le bon vin du pere Pam- 
phile avaient enleve tons les restes de la haine dont 
le bonlieur inattendu de Dantes avait jete les germes 
dans son toe, en verite, Dantes est un gentil gar- 
§on ; etquand je le vols assis pres de sa fiancee, je 
me dis que c'eut &ie dommage de lui faire la mau- 
vaise plaisanterie que vous cpmplotiez hier. 

— Aussi, dit Danglars, tu as vu que la chose n'a 
pas eu de suite ; N ce pauvre M, Fernand etait si hou- 
le verse qu'il m 'avait fait de la peine d'abord ; mais 
du moment qu'i] en a pris son parti, au point de 
s'etre fait le premier garcon de noces de son rival, il 
n'y a plus rien a dire. 

• Gaderousse regarcla Fernand, 11 etait iivide. 

— Le sacrifice est d'autant plus grand, continua 
Danglars, qu'en verite la Ulle est belle- Peste! l'heu- 



56 ^LE GOMTE DE MONTE-GR1STO 

reux coquin que mon futur capitaine ; je voudrais 
m'appeler Dantes douze heures seolement. 

— Partons-nous ? demanda la douce voix de Mer- 
cedes; voici deux heures qui sonnent, et Ton nous 
attend a deux heures un quart. 

— Oui, oui, partons I dit Dantes en se levant vive- 
ment. : 

— Partons ! repe*terent en chceur tous les con- 
vives. 

Au meme instant, Danglars, qui ne perdait pas de 
vue Fernand assis sur le rebord de la fenetre, le vit' 
ouvrir des yeux hagards, se lever comme par un 
mouvement convulsif, et retomber assis stir l'appui 
de cette crois^e ; presque au meme instant un bruit 
sourd retentit dans 1'escalier ; le retentissement d'un 
pas pesant, une rumeur confuse de voix mei^es a un 
cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des 
convives, si bruyantes qu'elles fussent, et attirerent 
l'attention g^nerale, qui se manifesta a Finstant 
meme par un silence inquiet. 

Le bruit s'approcha : trois coups retentirent dans 
le panneau de la porte; chacun regarda son voisin 
d'un air etonne\ 

'— Au nom de la loi ! cria une voix vibrante, a la- 
quelle aucune voix ne repondit. 

Aussitdt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint 
de son echarpe, entra dans la salle, suivi de quatre 
soldats armes, conduits par un caporal. 

L 'inquietude fit place a la terreur. 

— Qu'y a-t-il ? demanda l'armateur en s'avancant 
au-devant du commissaire, qu'il connaissait ; bien 
certainement, monsieur, il y a meprise. 

— S'il y a meprise, monsieur Morrel, rdpondit le 
commissaire, croyez que la meprise sera prompte- 
ment r^par^e ; en attendant, je suis porteur d'un 



LE GOMTE DE MONTE- CRISTO 57 

mandat d'arret ; et quoique ce soit avec regret que 
je remplisse ma mission, il rie faut pas moins que je 
la remplisse : lequel de vous, messieurs, est Edmond 
Dantes? - 

Tous les regards se tournerent vers le jeune 
homme qui, fort 6mu mais conservant sa dignite, fit 
un pas en avant et dit : 

— C'est moi, monsieur, que me voulez-vous ? 

— Edmond Dantes, reprit le commissaire, au nom 
de la loi, je vous arrete ! 

— Vous m'arretez ! dit Edmond avec une legere 
paleur, mais pourquoi m'arretez-vous ? 

— Je l'ignore, monsieur, mais votre premier inter- 
rogator vous 1'apprendra. 

M. Morrel comprit qu'il n'y avait Hen a faire contre 
Finflexibilite de la situation : un commissaire ceint 
de son echarpe n'est plus un homme, c'est la statue 
de la loi, froide, sourde, muette. 

Le vieillard, au contraire, se prdcipita vers l'offi- 
cier ; 11 y a des choses que le coeur d'un pere ou 
d'une mere ne comprendra jamais. 

II pria et supplia : larmes et prieres ne pouvaient 
rien ; cependant son desespoir etait si grand, que le 
commissaire en fut touche\ 

— Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous ; peut-etre 
votre fils a-t-il neglige" quelque formality de douane 
ou de sante\ et, selon toute probability, lorsqu'on 
aura regu de lui les renseignements qu'on desire en 
tirer, il sera remis en liberty. 

— Ah ga! qu'est-ce que cela signifie ? demanda en 
frongant le sourcil Caderousse a Danglars, qui jouait 
la surprise. 

— Le sais-je, moi ? dit Danglars ; je suis comme 
toi : je vois ce qui se passe, je n'y comprends rien, 
et je reste confondu. 



58 LE GOMTE BE MONTE-CRISTO 

Caderousse chercha des yeux Fernand : ii avait 
disparu. 

Toute la scene de la veille se representa alors a 
son esprit avec une effrayante lucidite. 

On eut dit que la catastrophe venait de tirer le 
voile que 1'ivresse de la veille avait jete entre lui et 
sa menioire. 

— Oh I oh ! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la 
suite de la plaisanterie dont vous parliez hier, Dan- 
glars ? En ce cas, malheur a celui qui 1'aurait faite, 
car elle est bien triste. 

— Pas du tout ! s'ecria Danglars, tu sais bien au 
contraire que j'ai dechire le papier. 

— fu ne Fas pas d6chire, dit Caderousse ; tu 1'as 
jete' dans un coin, voila tout. 

— Tais-toi, tu n'as rien vu, tu dtais ivre. 

— Ou est Fernand ? demanda Caderousse. 

— Le sais-je, moi ! repondit Danglars, a ses affaires 
probablement : mais, au lieu de nous occuper de 
cela, allons done porter du secours a ces pauvres 
affliges. 

En effet, pendant cette conversation, Dantes avait, 
en souriant, serr6 la main a tous ses amis, et s'^tait 
constitue prisonnier en disant : 

— Soyez tranquilles, 1'erreur va s'expliquer, et pro- 
bablement que je n'irai meme pas jusqu'a la prison. 

— Oh ! bien certainement, j'en repondrais, dit Dan- 
glars qui, en ce moment, s'approchait, comme nous 
l'avons dit, du groupe principal. 

Dantes descendit Fescalier, precede* du commis- 
saire de police et entoure par les soldats. Une voi- 
ture, dont la portiere etait tout ouverte, attendait a la 
porte, il y monta, deux soldats et le commissaire 
monterent apres lui; la portiere se referma, et la 
voiture reprit le chemin de Marseille. 



LB GOMTE BE MONTE-CRISTO 59 

— Adieu, Dantes 1 adieu, Edmond ! s'^cria Merce- 
des en s'elancant sur la balustrade. 

Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti coimne 
un §anglot du coeur decmre 5 de sa fiancee ; il passa la 
tete par la portiere, cria : « Au revoir, Mercedes ! » 
et disparut a Tun des angles du tort Saint-Nicolas. 

— Attendez-moi ici, dit Farmateur, je.prends la 
premiere voiture que je rencontre, je cours a Mar- 
seille, et je vous rapporte des nouvelles. 

— Allez ! crierent toutes les voix, allez 1 et revenez 
bien vite ! 

II y eut apres ce douDle depart un moment de stu- 
peur terrible parmi tous ceux qui etaient restes. 

Le vieillard et Mercedes resterent quelque temps 
Isolds, chacun dans sa propre douleur; mais enfin 
leurs yeux se rencontrerent ; ils se reconnurent 
comme deux victimes frappees du merne coup, et se 
jeterent dans les bras Fun de Fautre. 

Pendant ce temps Femand rentra, se versa un 
verre d'eau qu s il but, et alia s'asseoir sur une chaise. 

Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que 
Vint tomber Mercedes en sortant des bras du vieillard. 

Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa 
chaise. 

— C'est lui, dit a Danglars Caderousse, qui n'avait 
pas perdu de vue le Catalan. 

— Je ne crois pas, repondit Danglars, il dtait trop 
bete ; en tout cas, que le coup retombe sur celui qui 
Fa fait. 

— Tu ne me paries pas de celui qui Fa conseiile, 
dit Caderousse. 

— Ah, ma foi ! dit Danglars, si Fon etait respon- 
sable de tout ce que Fon dit en Fair ! 

— • Oui, lorsque ce que Fon dit en Fair retombe par 
la pointe. 



60 LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

Pendant ce temps, les groupes commentaient l'ar- 
restation de toutes ies manieres. ; 

— Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous 
de cet e vehement ? 

— Mbi, dit Danglars, je crois qu'il aura rapport6 
quelques ballots de marchandises prohib^es. 

— Mais si c'etait cela, vous devriez le savoir, Dan- 
glars, vous qui 6tiez agent comptable. 

— Oui, c'est vrai ; mais l'agent comptable ne con- 
nait que les colis qu'on lui declare : je sais que nous 
sommes charges de coton, voila tout ; que nous avons 
pris le chargement a Alexandrie, chez M. Pastret, et 
a Smyrne, chez M. Pascal; ne m'en demandez pas 
davantage. 

— Oh ! je me rappelle maintenant, murmura le 
pauvre pere se rattachant a ce' debris, qu'il m'a dit 
hier qu'il avait pour moi une caisse de cafe et une 
caisse de tabac. 

— Voyez-vous, dit Danglars, c'est cela : en notre 
absence, la douane aura fait une visile a bord du 
Pharaon, et elle aura decouvert le pot aux roses, 

Mercedes ne croyait point a tout cela ; car, com- 
primee jusqu'a ce moment, sa douleur eclata tout a 
coup en sanglots. 

— Allons, allons, espoir ! dit, sans trop savoir ce 
qu'il disait, le pere Dantes. 

— Espoir ! repeta Danglars. 

— Espoir, essaya de murmurer Fernand. 

Mais ce mot Tetouffait ; ses ievres s'agiterent, au- 
cun son ne sortit de sa bouche. 

— Messieurs, cria un des convives reste en vedette 
sur la balustrade ; messieurs, une voiture ! Ah, c'est 
M. Morrel ! courage, courage I sans doute qu'il nous 
apporte de bonnes nouvelles. 

Mercedes et le vieux pere coururent au-devant de 



LE GOMTE DE MONTE - C RISTO 6! 

l'armateur, qu'ils rencontrerent a la porte. M. Morre] 
6tait fort pale. • 

— Eh bien ? s'ecrierent-ils d'une meme voix. 

— Eh bien, mes amis ! r^pondit l'armateur en se- 
couant la tete, la chose est plus grave que nous le 
pensions. 

— Oh ! monsieur, s'dcria Mercedes, il est innocent ! 

— Je le crois, repondit M. Morrel, mais on 1'ac- 
cuse... 

— De quoi done ? demanda le vieux Dantes. 

— D'etre un agent bonapartiste. 

Ceux de mes lecteurs qui ont v6cu dans I'epoque 
ou se passe cette histoire se rappelleront quelle ter- 
rible accusation e'etait alors, que celle que venait de 
formuler M. Morrel. 

Mercedes poussa un cri; le vieillard se iaissa tom- 
ber sur une chaise. 

— Ah ! murmura Caderousse, vous m'avez trompe, 
Danglars, et la plaisanterie a 6t6 faite ; mais je ne 
yeux pas laisser mourir de douleur ce vieillard et 
cette jeune fille, et je vais tout leur dire. 

— Tais-toi, malheureux ! s'e'eria Danglars en sal- 
sissant la main de Caderousse, ou je ne reponds pas 
de toi-meme ; qui te dit que Dantes n'est pas verita- 
blement coupable ? le baiinient a touch6 a File d'Elbe, 
il y est descendu, il est reste* tout un jour a Porto- 
Ferrajo; si Ton trouvait sur lui quelque iettre qui le 
compromette, ceux qui l'auraient soutenu passeraient 
pour ses complices. 

Caderousse, avec l'instinct rapide de Fegoisme, 
comprit toute la soiidite* de ce raisonnement; il 
regarda Danglars avec des yeux h^bcHe^s par la 
crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait 
en avant, il en fit deux en arriere. 

— Attendons, alors, murmura-t-il. 



62 LE COMTE DE MONTE-CHISTO 

— Qui, attentions, dit Danglars ; s'il est innocent, 
on le mettra en liberie ; s'il est coupable, il est inu- 
tile de se compromettre pour un conspirateur. 

— Alors, partons, je ne puis rester plus iongtemps 
ici. ;, 

— Oui, viens, dit Danglars enchante* de trouver un 
compagnon de retraite, viens, et iaissons-ies se reti- 
re? de la comme ils pourront. 

lis partirent : Fernand, redevenu Fappui de la jeune 
fille, prit Mercedes par la main et la ramena aux 
Catalans. Les amis de Dantes ramenerent, de leur 
cote\ aux allies de Meilhan * ce vieillard presque 
6vanoui. 

Bientot cette rumeur, que Dantes venait d'etre 
arrete comme agent bonapartiste, se r^pandit par 
toute la vilie. 

— Eussiez-vous cru ceia, mon cher Danglars? dit 
M. Morrel en rejoignant son agent comptable et 
Oaderousse, car ii regagnait lui-m6me la ville en 
toute Mte pour avoir queique nouvelle directe d'Ed- 
mond par le substitut du procureur du roi, M. de 
Villefort, qu'il connaissait un pen; auriez-vous cru 
cela ? 

— Dame, monsieur ! r6pondit Danglars, je vous 
avais dit que Dantes, sans aucun motif, avait reMche" 
a Tile d'Elbe, et cette reMche, vous le'savez, m'avait 
paru suspecte. 

— Mais aviez-vous fait part de vos soupcons a 
d'autres qu'a moi? 

— Je m'en serais bien garde, monsieur, ajouta tout 
bas Danglars ; vous savez bien qu'a cause de votre 
oncle, M. Policar Morrel, qui a servi sous l'autre et 
qui ne cache pas sa pensee, on vous soupconne de 
regretter Napoleon ; j'aurais eu peur de faire tort a 
Edmond et ensuite a vous; il y a de ces choses qu'il 



LS COMTE DE MONTE-GRISTO 63 

est du devoir d'un subordonne de dire a son armateur 
et de cacher sererement aux autres. : 

— Bien, Danglars ! Men ! dit I'armateur, vous etes 
un brave garcon ; aussi j'avais d'avance pense a vous, 
dans le cas ou ce pauvre Dantes fut devenu le capi- 
taine du Pharaon. 

— Comment 'cela, monsieur? 

— Oui, j'avais d'avance demande a Dantes ce qu'il/ 
pensait de vous, et s'il aurait quelque repugnance a 
vous garder a votre poste ; car, je ne sais pourquoi, 
j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre 
vous. 

— Et que vous a-t-ii r^pondu? 

— Qu'il croyait effectivement avoir eu, dans une 
circonstance qu'il ne m'a pas dite, quelques torts en- 
vers vous, mais que toute personne qui avait la con~ 
fiance de I'armateur avait la sienne. 

— L 'hypocrite ! murmura Danglars. 

— Pauvre Dantes 1 dit Caderousse, c'est un fait 
qu'il 6tB.it excellent garcon. ,., 

— Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voila le 
Pharaon sans capitaine. 

— Oh ! dit Danglars, il faut espexer, puisque nous 
ne pouvons repartir que dans trois mois, que d'iei a 
cette epoque Dantes sera mis en iiberte. 

— Sans doute, mais jusque-la ? 

— Eh bien ! jusque-la me voici, monsieur Morrel, 
dit Danglars; vous savez que je connais le manie- 
ment d'un navire aussi bien que le premier capi- 
taine au long cours venu; cela vous offrira meme 
un avantage, de vous servir de xnoi, car lorsque 
Edmond sortira de prison, vous n'aurez personne a 
remercier : il reprendra sa place et moi la mienne, 
voila tout. 

«■— Merci, Danglars, dit I'armateur ; voila en effet 



64 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

qui concilie tout. Prenez done le commandement, je 
vous y autorise, et surveillez le debarquement : il ne 
faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux indi- 
vidus, que les affaires souffrent. 

— Soyez tranquille, monsieur ; mais pourra-t-on le 
voir au moins, ce bon Edmond ? 

— Je vous dirai cela tout a 1'heure, Danglars ; je 
vais t&cher de parlei a M. de Villefort et d'interceder 
pres de lui en faveur du prisonnier. Je sais bien que 
e'est un royaliste enrage\ mais, que diable ! tout 
royaliste et procureur du roi qu'il est, il est un 
homme aussi, et je ne le crois pas me'ehant. 

— Non, dit Danglars, mais j'ai entendu dire qu'il 
etait ambitieux, et cela se ressemble beaucoup. 

— Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous ver- 
rons ; allez a bord, je vous y rejoins. 

Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin 
du palais de justice. 

— Tu vols, dit Danglars a Caderousse, la tournure 
que prend 1'affaire. As-tu encore envie d'aller soute- • 
nir Dantes maintenant ? 

— Non, sans doute ; mais e'est cependant une ter- 
rible chose qu'une plaisanterie qui a de pareilles 
suites. 

— Dame ! qui l'a faite ? ce n'est ni toi, ni moi, 
n'est-ce pas ? e'est Fernand. Tu sais bien que quant 
h moi j'ai jet6 le papier dans un coin : je croyais 
meme l'avoir dechire\ 

— Non, non, dit Caderousse. Oh 1 quant a cela, j'en 
suis sur ; je le vois au coin de la tonnelle, tout froisse, 
tout roule\ et je voudrais meme bien qu'il fut encore 
ou je le vois! ' 

— Que veux-tu? Fernand l'aura ramasse, Fernand 
Taura copi^ ou fait copier, Fernand n'aura peut-etre 
m^me pas pris cette peine ; et, j'y pense... mon Dieu 1 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 65 

il aura peut-etre envoye ma propre lettre t Heureu- 
sement que j'avais deguise mon ecriture. 

— Mais tu savais done que Dantes conspirait ? 

— Moi, je ne savais rien au monde. Comme je 1'ai 
dit, j'ai cru faire une plaisanterie, pas autre chose. 
II parait que, comme Arlequin, j'ai dit la verite en 
riant. 

— C'est egal, reprit Caderousse, je donnerais bien 
des choses pour que toute cette affaire ne fut pas ar- 
rivee, ou du moins pour n'y §tre mele* en rien. Tu 
verras qu'elle nous portera malheur, Danglars! 

— Si elle doit porter malheur a quelqu'un, c'est au 
vrai coupable, et le vrai coupable c'est Fernand et 
non pas nous. Quel malheur veux-tu qu'il nous arrive 
a nous ? Nous n'avons qu'a nous tenir tranquille, sans 
souffler"le mot de tout cela, et Torage passera sans 
que le tonnerre tombe. 

— Amen ! dit Caderousse en faisant un signe 
d'adieu a Danglars et en se dirigeant vers les allees 
de Meilhan tout en secouant la tete et en se parlant 
a lui-meme comme ont Thabitude de faire les gens 
fort preoccupes. 

— Bon ! dit Danglars, les choses prennent la tour- 
nure que j'avais prevue : me voila capitaine par 
interim, et si cet imbecile de Caderousse peut se 
taire, capitaine tout de bon. II n'y a done que le cas 
ou la justice rel&cherait Dantes? Oh! mais, ajouta-t-il 
avecun sourire, la justice est la justice, etje m'en 
rapporte a elle. 

Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant 
l'ordre au batelier de le conduire a bord du Pharaon, 
ou l'armateur, on se le rappelle, lui avait donne ren- 
dezvous. 



66 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 



VI 



LE SUBSTITUT DC PROCUREUR DU ROI 

Rue du Grand-Cours,, en face de la fontaine des 
M^duses, dans une de ces vieilles maisons a 1'archi- 
tecture aristocratique Mties par Puget, on celebrait 
aussi le meme jour, a la nieme heure, un repas de 
fiangailles. 

Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre 
scene fussent des gens du peuple, des matelots et 
des soldats, ils appartenaient a la tete de la societe 
marseillaise. C'etaient d'anciens magistrats qui 
avaient donne la demission de leur charge sous 1'usur- 
pateur ; de vieux officiers qui avaient deserts nos 
rangs pour passer dans ceux de 1'armee de Conde ; 
des jeunes gens eleves par leur famille encore mal 
rassuree sur leur existence malgre les quatre ou cinq 
remplagants qu'elle avait payes, dans la haine de cet 
homme dont cinq ans d'exil devaient faire un martyr, 
et quinze ans de restauration un dieu. 

On etait a table et la conversation roulait, brulante 
de toutes les passions, les passions de l'epoque, pas- 
sions d'autant plus terribles, vivantes et acharnees 
dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines 
religieuses venaient en aide aux haines politiques. 

L'empereur, roi de File d'Elbe apres avoir 6t6 sou- 
verain d'une partie du monde, regnant sur une popu- 
lation de cinq a six mille ames apres avoir entendu 
crier : Vive Napoleon ! par cent vingt millions de 
sujets et en dix langues differ entes, etait traite la 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTG 67 

comme un homme perdu a tout jamais pour la France 
et pour le trone. Les magistrats relevaient les bevues 
politiques ; les militaires parlaient de Moscou et de 
Leipsick ; les femmes, de son divorce avec Josephine. 
II semblait a ce monde royaliste, tout joyeux et tout 
triomphant non pas cle la chute de 1'homme, mais de 
1'aneantissement du principe, que la vie reconimen- 
cait pour iui, et qu'il sortait d'un reve penible. 

Un vieillard, decore de la croix de Saint-Louis, se 
leva et proposa la sante du roi Louis XVIII a ses 
convives ; c'e'tait le marquis de Saint-Mdran. 

A ce toast, qui rappelait a la fois l'exile de Hartwell 
et le roi pacifieateur de la France, la rumeur fut 
grande, les verres se leverent a la maniere anglaise, 
les femmes detacherent leurs bouquets et en jonche- 
rent la nappe. Ge fut un enthousiasme presque poe- 
tique. 

— lis en conviendraient s'ils etaient la, dit la mar- 
quise de Saint-Meran, femme a l'oeil sec, aux levres 
minces, a la tournure aristocratique et encore ele- 
gante malgre ses cinquante ans, tous ces revolution- 
naires qui nous ont chasses et que nous Jaissons a 
notre tour bien tranquillement conspirer dan§ nos 
vieux chateaux qu'ils ont achetes pour un morceau 
de pain, sous la Terreur : ils en conviendraient, que 
le veritable devouement etait de notre cote, puisque 
nous nous attachions a la monarchic croulante, tandis 
qu'eux, au contraire, saluaient le soleil levant et fai~ 
saient leur fortune, pendant que nous nous perdions 
la notre ; ils en conviendraient que notre roi, a nous, 
etait bien veritablement Louis le Bien-Aime, tandis 
que leur usurpateur, a eux, n'a jaihais et6 que Napo- 
leon le maudit ; n'est-ce pas, de Villefort ? 

— Vous elites, madame la marquise ?... Pardonnez- 
moi, je n'etais pas a la conversation. 



68 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Eh ! laissez ces enfants, marquise, reprit le 
vieillard qui avait porte le toast ; ces enfants vont 
s'epouser, et tout naturellement ils ont a parler 
d'autre chose que de politique. 

— Je vous demande pardon, ma mere, dit une 
jeune et belle personne aux blonds cheveux, a l'ceil 
de velours nageant dans un fluide nacre ; je vous 
rends M. de Villefort, que j'avais accapare pour un 
instant. Monsieur de Villefort, ma mere vous parle. 
■ — Je me tiens pret a repondre a madame, si elle 
veut bien renouveler sa question que j'ai mal enten- 
due, dit M. de Villefort. 

— On vous pardonne, Renee, dit la marquise avec 
un sourire de tendresse qu'on 6tait 6tonne de voir 
fleurir sur cette seche figure ; mais le coeur de la 
femme est ainsi fait, que si aride qu'il devienne au 
souffle des prejug^s et aux exigences de l'etiquette, 
il y a toujours un coin fertile et riant : c'est celui que 
Dieu a consacre a l'amour maternel. On vous par- 
donne... Maintenant je disais, Villefort, que les bo- 
napartistes n'avaient ni notre conviction, ni notre 
enthousiasme, ni notre devouement. 

— Oh ! madame, ils ont du moins quelque chose 
qui remplace tout cela : c'est le fanatisme. Napoleon 
est le Mahomet de l'Occident; c'est pour tous ces 
hommes vulgaires, mais aux ambitions supremes, 
non seulement un legislateur et un maitre, mais 
encore c'est un type, le type de l'egalite\ 

— De Fegalit6 ! s'ecria la marquise. Napoleon, le 
type de l'egalite ! et que ferez-vous done de M. de 
Robespierre ? II me semble que vous lui volez sa 
place pour la donner au Corse ; c'est cependant bien 
assez d'une usurpation, ce me semble. 

— Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur 
son piedestal : Robespierre, place Louis XV, sur son 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 69 

echafaud ; Napoleon, place Venddme, sur sa colonne ; 
seulement l'un a fait de l'egalite qui abaisse, et Fau- 
tre de Fegalite qui eleve ; l'un a ramene les rois au 
niveau de la guillotine, l'autre a eleve le peuple au 
niveau du trone. Cela ne veut pas dire, ajouta Ville- 
fort en riant, que tous deux ne soient pas d'inf&mes 
revolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 
1814 ne soient pas deux jours heureux pour la France, 
et dignes d'etre e'galement fetes par les amis de For- 
dre et de la monarchie ; mais cela explique aussi 
comment, tout tombe" qu'il est pour ne se relever 
jamais, je Fespere, Napoleon a conserve" ses seides. 
Que voulez-vous, marquise? Cromwell, qui n'etait 
que la moitie de tout ce qu'a ete' Napoleon, avait bien 
les siens ! 

— Savez-vous que ce que vous dites la, Villefort, 
sent la revolution d'une lieue? Mais je vous par- 
donne : on ne peut pas etre fils de girondin et ne pas 
conserver un gout de terroir. 

Une vive rougeur passa sur le front de Villefort. 

— Mon pere etait girondin, madame, dit-il, c'est 
vrai ; mais mon pere n'a pas vote la mort du roi ; 
mon pere a ete' proscrit par cette me'me Terreur qui 
vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne port&t 
sa tete sur le m£me echafaud qui avait vu tomber la 
t£te de votre pere. 

— Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir san- 
glant amen&t la moindre alteration sur ses traits ; 
seulement c'6tait pour des principes diametralement 
opposes qu'ils y fussent montes tous deux, et la 
preuve c'est que toute ma famille est restee attachee 
aux princes exiles, tandis que votre pere a eu h&te 
de se rallier au nouveau gouvernement, et qu'apres 
que le citoyen Noirtier a et6 girondin, le comte Noir- 
tier est devenu senateur. 



70 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Ma mere, ma mere, dit Renee, vous savez qu'il 
elait convenu qu'on ne parlerait plus de ces mauvais 
souvenirs. 

— Madame, repondit Villefort, je me joindrai a 
mademoiselle de Saint-M6ran pour vous demander 
bien humblement l'oubli du passe. A quoi bon recri- 
miner sur des choses dans lesquelles la volonte de 
Dieu meme est impuissante? Dieu peut changer 
1'avenir ; il ne peut pas meme modifier le passe. Ce 
que nous pouvons, nous autres hommes, c'est, sinon 
le renier, du moins jeter un voile dessus. Eh bien i 
moi, je me suis separe non seulement de l'opinion, 
mais encore du nom de mon pere. Mon pere a 6i& ou 
est meme peut-etre encore bonapartiste et s'appelle 
Noirtier; moi je suis royaliste et m'appelle de Ville- 
fort. Laissez mourir dans le vieux tronc un reste de 
seve revolutionnaire, et ne voyez, madame, que le 
rejeton qui s'ecarte de ce tronc, sans pouvoir, et je 
dirai presque sans vouloir s'en detacher tout a fait. 

— Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien 
reponclu ! Moi aussi j'ai toujours preche a la marquise 
l'oubli du pass6, sans jamais avoir pu 1'obtenir d'elle; 
vous serez plus heureux, je l'espere. 

— Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le 
passed je ne demande pas mieux, et c'est convenu ; 
mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour 1'ave- 
nir. N'oubliez pas, Villefort, que nous avons r6pondu 
de vous a Sa Majeste" : que Sa Majeste, elle aussi, a 
bien voulu oublier, a notre recommandation (elle lui 
tendit la main), comme j'oublie a votre priere. Seule- 
ment, s'il vous tombe quelque conspirateur entre les 
mains, songez qu'on a d'autant plus les yeux sur vous 
que Ton sait que vous etes d'une famille qui peut- 
etre est en rapport avec ces conspirateurs. 

— Helas, madame, dit Villefort, ma profession et 



LE COMTB DE MONTE-GRISTO 71 

surtout le temps dans leqiiel nous vivons m'ordonnent 
d'etre severe. Je le serai. J'ai deja eii quelques accu- 
sations politiques a soutenir, et, sous ce rapport, j'ai 
fait mes preuves. Malheureusement nous ne sommes 
pas au bout. 

— Vous croyez ? dit la marquise. 

— J'en ai peur. Napoleon a rile d'Elbe est bien 
pres de la France ; sa presence presque en vue de 
nos cdtes entretient l'esperance de ses partisans- 
Marseille est pleine d'officiers a demi-solde, qui, tous 
les jours, sous un pr6texte frivole, cherchent que- 
relle aux royalistes ; de la des duels parmi les gens 
de classes elevens, de la des assassinats dans le 
peuple. 

— Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de 
M. de Saint-Meran et chambellan de M. le comte 
d'Artois, oui, mais vous savez que la Saint e- Alliance 
le deloge. 

— Oui, 11 etait question de cela lors de notre 
depart de Paris, dit M. de Saint-Meran. Et ou l'en- 
voie-t-on ? 

— A Sainte-Helene. 

— • A Sainte-Helene ! Qu'est-ce que cela ? demanda 
fa marquise. 

— Une ile situ6e a deux mille lieues d'ici, au dela 
de Fequateur, repondit le comte. 

— A la bonne beure ! Comme le dit Villefort, c'est 
une grande folie que d 'avoir laisse" un pareil homme 
entre la Corse, ou il est n6, entre Naples, ou regne 
encore son beau-fr&re, et en face de cette Italie dont 
il voulait faire un royaume a son fils. 

— Malheureusement, dit Villefort, nous avons les 
traites de 1814, et Ton ne peut toucher a Napoleon 
sans manquer a ces traites. 

— Eh bien I on y manquera, dit M. de Salvieux. Y 



72 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

a-t-il regarde de si pres, lui, lorsqu'il s'est agi de 
faire fusilier le malheureux due d'Enghien ? 

— Oui, dit la marquise, e'est convenu, la Sainte- 
Alliance debarrasse l'Europe de Napoleon, et Ville- 
fort debarrasse Marseille de ses partisans. Le roi 
regne ou ne regne pas : s'il regne, son gouvernement 
doit etre fort et ses agents inflexibles ; e'est le moyen 
de prevenir le mal. 

— Malheureusement, madame, dit en souriant Vil- 
lefort, un substitut du procureur du roi arrive tou- 
jours quand le mal est fait. 

— Alors, e'est a lui de le reparer. 

— Je pourrais vous dire encore, madame, que 
nous ne reparons pas le mal, mais que nous le ven- 
geons ; voila tout. 

— Oh ! monsieur de Villefort> dit une jeune et jolie 
personne, fille du comte de Salvieux et amie de ma- 
demoiselle de Saint-M6ran, t&chez done d'avoir un 
beau proces tandis que nous serons a Marseille. Je 
n'ai jamais vu une cour d'assises, et Ton dit que e'est 
fort curieux. 

— Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le sub- 
stitut ; car au lieu d'une tragedie factice, e'est un 
drame veritable ; au lieu de douleurs jouees, ce sont 
des douleurs replies. Cet homme qu'on voit la, au 
lieu, la toile baissee, de rentrer chez lui, de souper 
en famille et de se coucher tranquillement pour re- 
commencer le lendemain, rentre dans la prison ou il 
trouve le bourreau. Vous voyez bjen que pour les 
personnes nerveuses qui cherchent les Amotions, il 
n'y a pas de spectacle qui vaille celui-la. Soyez tran- 
quille, mademoiselle, si la circonstance se presente, 
je vous le procurerai. 

— II nous fait frissonner... et il rit ! dit Renee toute 
palissante. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 73 

— Que voulez-vous... c'est un duel... J'ai deja re- 
quis cinq ou six fois la peine de mort contre des 
accuses politiques ou autres... Eh bien,~qui sait com- 
bien de poignards a cette heure s'aiguisent dans 
l'ombre, ou sont deja diriges dontre moi ? 

— Oh ! mon Dieu ! dit Renee en s'assombrissant 
de plus en plus, parlez-vous done serieusement, 
monsieur de Villefort ? 

— On ne peut plus serieusement, mademoiselle, 
reprit le jeune magistrat le sourire sur les levres. Et 
avec ces beaux proces que desire mademoiselle pour 
satisfaire sa curiosite, et que je desire, moi, pour 
satisfaire mon ambition, la situation ne fera que 
s'aggraver. Tous ces soldats de Napoleon, habitues 
a aller en aveugles a l'ennemi, croyez-vous qu'ils r6- 
fiechissent en brulant une cartouche ou en marchant 
a la baionnette*? Eh bien, reflechiront-ils davantage 
pour tuer un homme qu'ils croient leur ennemi per- 
sonnel, que pour tuer un Russe, un Autrichien ou un 
Hongrois qu'ils n'ont jamais vu ? D'ailleurs il faut 
cela, voyez-vous; sans quoi not re metier n'aurait 
point d'excuse. Moi-meme, quand je vois luire dans 
l'oeil de l'accuse l'eclair lumineux de la rage, je me 
sens tout encourage, je m'exalte : ce n'est plus un 
proces, c'est un combat; je lutte contre lui, il ri- 
poste, je redouble et le combat finit, comme tous 
les combats, par une yictoire ou une defaite. Voila 
ce que c'est que de plaider ! c'est le danger qui 
fait l'eloquence. Un accuse, qui me sourirait apres 
ma replique, me ferait croire que j'ai parle mal, 
que ce que j'ai dit est pale, sans vigueur, insuffisant. 
Songez done a la sensation d'orgueil qu'eprouve un 
procureur du roi convaincu de la culpabilite de 
l'accuse\ lorsqull voit blemir et s'incliner son cou- 
pable sous le poids des preuves et sous les foudres 



74 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

de son eloquence ! Cette tete se baisse, elle tombera, 
Renee jeta im leger cri. 

— Voila qui est parler, dit un des convives. 

— Voila l'homme qu'il faut dans des temps comme 
les notrest dit un second. 

— - Aussi, dit un troisieme, dans votre derniere 
affaire vous avez ete superbe, mon cher Villefort. 
Vous savez, cet homme qui avait assassine son pere ; 
eh bien, litt^ralement, vous Faviez tue avant que le 
bourreau y touchat. 

— Oh ! pour les parricides, dit Renee, oh 3 peu 
m'importe, il n'y a pas de supplice assez grand pour 
de pareils hommes ; mais pour les malheureux accu- 
ses politiquesl... 

— Mais c'est pis encore, Renee, car le roi est le 
pere de la nation, et vouloir renverser ou tuer le roi, 
c'est vouloir tuer le pere de trente-deux millions 
d'hommes. 

— Oh I c'est 6gal, monsieur de Villefort, dit Renee, 
vous me promettez d 'avoir de Findulgence pour ceux 
que je vous recommanderai ? 

— Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus 
charmant sourire, nous ferons ensemble mes r^qui- 
sitoires. 

— Ma chere, dit la marquise, melez-vous de vos 
colibris, de vos 6pagneuls et de vos chiffons, et lais- 
sez votre futur epoux faire son 6tat. Aujourd'hui les 
armes se reposent et la robe est en credit; il y a la- 
dessus un mot latin d'une grande profondeur. 

t- Cedant arma togw, dit en s'inclinant Villefort. 

— Je n'osais point parler latin, repondit la mar- 
quise. 

— Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez 
m6decin, reprit Renee ; Fange exterminateur, tout 
ange qu'il est, m'a toujours fort epouvant6e. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 75 

■ — Bonne Renee ! murmura Villefort, en couvant la 
jeune fille d'un regard d'amour. 

— Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le 
medecin moral et politique de cette province ; croyez- 
moi, c'est un beau role a jouer. 

— ■ Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a 
joue son pere, reprit Fincorrigible marquise. 

— ■ Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, 
j'ai deja eu Fhonneur de vous dire que mon pere 
avait, je Fespere du.moins, abjure les erreurs de son 
passe ; qu'il 6tait devenu un ami zele de la religion 
et de Fordre, meilleur royaliste que moi peut-etre ; 
car lui ? c'dtait avec repentir, et moi je ne le suis 
qu'avec passion. 

Et apres cette phrase arrondie, Villefort, pour ju~ 
ger de 1'effet de sa faconde, regarda les convives, 
comme, apres une phrase equivalente, il aurait au 
parquet regarde 1'auditoire. 

— Eh bien ! mon cher Villefort, reprit le comte de 
Salvieux, c'est justement ce qu'aux Tuileries je re- 
pondais avant-hier au ministre de la maison clu roi, 
qui me demandait un peu compte de cette singu- 
Here alliance entre le fils d'un girondin et la fille 
d'un officier de Farm6e de Conde ; et le ministre a 
tres bien compris. Ce systeme de fusion est celui de 
Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous 
en doutassions, ecoutait notre conversation, nous 
a-t-il interrompus en disant : « Villefort, remarquez 
que le roi n'a pas prononce le nom de Noirtier, et 
au contraire a appuy6 sur celui de Villefort, Ville- 
fort, a done dit le roi, fera un bon chemin ; c'est 
un jeune homme deja mur, et qui est de mon monde. 
J'ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise 
de Saint-Meran le prissent pour gendre, et je leur 
eusse conseille cette alliance s'ils n'e talent venus 



76 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

les premiers me demander permission de la con- 
tracted » 
•— Le roi a dit cela, comte ? s'ecria Villefort ravi. 

— Je vous rapporte ses propres paroles, et si le 
marquis veut etre franc, il avouera que ce que je 
vous rapporte a cette heure s'accorde parfaitement 
avec ce que le roi lui a dit a lui-meme quand il lui a 
parle, il y a six mois, d'un projet de mariage entre sa 
fille et vous. 

— C'est vrai, dit le marquis. 

— Oh ! mais je lui devrai done tout, a ce digne 
prince. Aussi que ne ferais-je pas pour le servir ! 

— A la bonne heure, dit la marquise, voila comme 
je vous aime : vienne un conspirateur dans ce mo- 
ment, et il sera le bienvenu. 

— Et moi, ma mere, dit Renee, je prie Dieu qu'il 
ne vous ecoute point, et qu'il n'envoie aM.de Ville- 
fort que de petits voleurs, de faibles banqueroutiers 
et de timides escrocs ; moyennant cela, je dormirai 
tranquille. 

— C'est comme si, dit en riant Villefort, vous sou- 
haitiez au medecin des migraines, des rougeoles et 
des piqures de guepes, toutes choses qui ne com- 
promettent que l'epiderme. Si vous voulez me voir 
procureur du roi, au contraire, souhaitez-moi de 
ces terribles maladies dont la cure fait honneur au 
medecin. 

En ce moment, et comme si le hasard n'avait at- 
tendu que remission du souhait de Villefort pour 
que ce souhait fut exauce, un valet de chambre entra 
et lui dit quelques mots a l'oreille. Villefort quitta 
alors la table en s'excusant, et revint quelques ins- 
tants apres, le visage ouvert et les levres souriantes. 

Rende le regarda avec amour ; car, vu ainsi, avec 
ses yeux bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 11 

encadraient son visage, c'etait veritablement un ele- 
gant et beau jeune homme; aussi l'esprit tout entier 
de la jeune fille sembla-t-il suspendu a ses levres, en 
attendant qu'il expliqu&t la cause de sa disparition 
momentanee. 

— Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout a 
Fheure, mademoiselle, d'avoir pour mari un medecin, 
j'ai au moins avec les disciples d'Esculape (on parlait 
encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que jamais 
l'heure presente n'est a moi, et qu'on me vient de- 
ranger meme a cote de vous, meme au repas de mes 
fiancailles. 

— Et pour quelle cause vous derange-t-on, mon- 
sieur ? demanda la belle jeune fille avec une 16gere 
inquietude. 

— Helas ! pour un malade qui serait, s'il faut en 
croire ce que Ton m'a dit, a toute extr^mite : cette 
fois c'est un cas grave, et la maladie frise l'echafaud. 

— O mon Dieu ! s'ecria Renee en palissant. 

— En verite ! dit tout d'une voix l'assemblee. 

— II parait qu'on vient tout simplement de decou- 
vrir un petit complot bonapartiste. 

— Est-il possible ? dit la marquise. 

— Voici la lettre de denonciation. 
Et Villefort lut : 

« Monsieur le procureur du roi est prevenu, par 
un ami du trone et de la religion, que le nomme 
Edmond Dantes, second du navire le Pharaon, arrive 
ce matin de Smyrne, apres avoir touche a Naples et 
a Porto-Ferrajo, a ete charge, par Murat, d'une lettre 
pour Fusurpateur, et par l'usurpateur, d'une lettre 
pour le comite* bonapartiste de Paris. 

» On aura la preuve de son crime en l'arr^tant ; car 
on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son pere, 
ou dans sa cabine a bord du Pharaon. » 



18 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Mais, dit Renee, cette lettre, qui n'est qu'une 
lettre anonyme d'ailleurs, est adressee a M. le pro- 
cureur du roi, et non a vous. 

— Oui, mais le procureur du roi est absent; en son 
absence Fepitre est parvenue a son secretaire, qui 
avait mission d'ouvrir les lettres ; [il a done ouvert 
celie,-ci ? m'a fait chercher, et, ne me trouvant pas, a 
donne des ordres pour Farrestation. 

— Ainsi, le coupable est arrete, dit la marquise. 

— C'est-a-dire Faccuse, reprit Renee. 

— Oui, madame, dit Villefort, et, comme j'avais 
Thonneur de le dire tout a Fheure a mademoiselle 

Renee, si Fon trouve la lettre en question, le malade 
est bien malade. 

— Et ou est ce malheureux ? demanda Renee. 

— II est chez moi. 

— Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas 
a vos devoirs pour demeurer avec nous, quand le 
service du roi vous attend ailleurs ; allez done ou le 
service du roi vous attend. 

— O monsieur de Villefort, dit Renee en joignant 
les mains, soyez indulgent, e'est le jour de vos fian- 
cailles ! 

Villefort fit le tour de la table, et, s'approcliant de 
la chaise de la jeune fille, sur le dossier de laquelle 
il s'appuya : 

— Pour vous epargner une inquietude, dit-ii, je 
ferai tout ce que je pourrai, chere Renee ; mais, si 
les indices sont surs, si Faccusation est vraie, il faudra 
bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste. 

Renee frissonna a ce mot couper, car cette herbe 
qu'il s'agissait de couper avait une tete. 

— Bah ! bah ! dit la marquise, n ? ecoutez pas cette 
petite fille, Villefort, elle s'y fera. 

Et la marquise tendit a Villefort une main seche 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 79 

qu'il baisa, tout en regardant Renee et en lui disant 
lies yeux : 

— C'est votre main que je baise ou du moins que 
je voudrais baise'r en ce moment. 

— Tristes auspices ! murmura Renee. 

— En verite\ mademoiselle, dit la marquise, vous 
etes d'un enfantillage desesperant : je vous demande 
un pen ce que le destin de 1'Etat peut avoir a faire avec 
vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de coeur. 

— Oh ! ma mere ! murmura Renee. 

— Gr&ce pour la mauvaise royaliste, madame la 
marquise, dit cle Villefort, je vous promets de faire 
mon metier de substitut de procureur du roi en cons- 
cience, c'est-a-dire d'etre horriblement severe. 

Mais, en meme temps que le magistrat adressait 
ces paroles a la marquise, le fiance jetait a la derobee 
un regard a sa fiancee, et ce regard disait : 

« Soyez tranquille, Renee : en faveur de votre 
amour, je serai indulgent. » 

Renee repondit a ce regard par son plus doux sou- 
rire, et Villefort sortit avec le paradis dans le coeur, 



VII 



L INTERROGATOIRE 

A peine de Villefort fut-il hors de la salle a manger 
qu'il quitta son masque joyeux pour prendre Tair 
grave d'un homme appele a cette supreme fonction 
de prononcer sur la vie de son semblable. Or, malgre 
la mobilite de sa physionomie, mobilite que le sub- 



80 LE COMTE DE MONTE -CRISTO 

stitut avait, comme doit faire un habile acteur, plus 
d'une fois 6tudi6e devant sa glace, ce fut cette fois 
un travail pour lui que de froncer son sourcil et d'as- 
sombrir ses traits. En effet, a part le souvenir de 
cette ligne politique suivie par son pere, et qui pou- 
vait, s'il ne s'en eloignait completement, faire devier 
son avenir, Gerard de Villefort etait en ce moment 
aussi heureux qu'il est donne a un homme de le de- 
venir ; deja riche par lui-meme, il occupait a vingt- 
sept ans une place elevee dans la magistrature, il 
£pousait une jeune et belle personne qu'il aimait, 
non pas passionn6ment, mais avec raison, comme un 
substitut du procureur du roi peut aimer, et outre sa 
beaut6, qui etait remarquable, mademoiselle de Saint- 
Meran, sa fiancee, appartenait a une des families les 
mieux en cour de T6poque; et outre l'influence de 
son pere et de sa mere, qui, n'ayant point d'autre 
enfant, pouvait la conserver tout entiere a leur gen- 
dre, elle apportait encore a son mari une dot de cin- 
quante mille ecus, qui, gr&ce aux esperances, ce mot 
atroce invent6 par les entremetteurs de mariage, 
pouvait s'augmenter un jour d'un heritage d'un demi- 
million. 

Tous ces Elements reunis composaient done pour 
Villefort un total de felicite eblouissant, a ce point 
qu'il lui semblait voir des taches au soleil, quand il 
avait longtemps regarde sa vie int6rieure avec la 
vue de l'a;me. 

A la porte il trouva le commissaire de police qui 
l'attendait. La vue de Thomme noir le fit aussitdt re- 
tomber des hauteurs du troisieme ciel sur la terre 
materielle ou nous marchons ; il composa son visage 
comme nous l'avons dit, et s'approchant de l'officier 
de justice : 

— Me voici, monsieur, lui dit-il, j'ai lu la lettre, et 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 81 

vous avez bien fait d'arreter cet homme ; maintenant 
donnez-moi sur lui et sur la conspiration tous les de- 
tails que vous avez recueillis. 

— De la conspiration, monsieur, nous ne savons 
rien encore ; tous les papiers saisis sur lui ont ete 
enfermes en une seule liasse, et deposes cachetes 
sur votre bureau. Quant au pr6venu, vous l'avez vu 
par la lettre meme qui le d^nonce, c'est un nomme" 
Edmond Dantes, second a bord du trois-mats le 
Pharaon, faisant le commerce de coton avec Alexan- 
drie et Smyrne, et appartenant a la maison Morrel 
et fils, de Marseille. 

— Avant de servir dans la marine marchande, 
avait-il servi dans la marine militaire ? 

— Oh ! non, monsieur; c'est un tout jeune homme. 

— Quel &ge ? 

— Dix-neuf ou vingt ans au plus. 

En ce moment, et comme Villefort, en suivant la 
Grande-Rue, etait arrive au coin de la rue des Con- 
seils, un homme qui semblait Tattendre au passage, 
l'aborda : c'etait M. Morrel. 

— Ah ! monsieur de Villefort ! s'e'cria le brave 
homme en apercevant le substitut, je suis bien heu- 
reux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on vient 
de commettre la meprise la plus etrange, la plus 
inoui'e : on vient d'arreter le second de mon batiment, 
Edmond Dantes. 

— Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens 
pour l'interroger. 

— Oh ! monsieur, continua M. Morrel, emporte par 
son amitie pour le jeune homme, vous ne connaissez 
pas celui qu'on accuse, et je le connais, moi : imagi- 
nez-vous Thomme le plus doux, l'homme le plus 
probe, et j'oserai presque dire l'homme qui sait le 
mieux son 6tat de toute la marine marchande. 



82 LE COMTE DE MONTE- CRI ST6 

O monsieur de Villefort ! je vous le recommande 
bien sincerement et de tout mon coeur. 

Villefort, comme on a pu le voir, appartenait au 
parti noble de la ville, et Morrel au parti plebeien ; le 
premier etait royaliste ultra, le second 6ta.it soup- 
conne de sourd bonapartisme. Villefort regarda dedai- 
gneusement Morrel, et lui repondit avec froideur : 

— Vous savez, monsieur, qu'on peut etre doux 
dans la vie privee, probe dans ses relations commer- 
ciales, savant dans son 6tat, et n'en etre pas moins 
un grand coupable, politiquement parlant; vous le 
savez, n'est-ce pas, monsieur ? 

Et le magistrat appuya sur ces derniers mots, 
comme s'il en voulait faire Fapplication a l'armateur 
lui-meme ; tandis que son regard scrutateur semblait 
vouloir penetrer jusqu'au fond du ccsur de cet homme 
assez hardi d'interceder pour un autre, quand il de- 
vait savoir que lui-meme avait besoin d'indulgence. 

Morrel rougit, car il ne se sentait pas la conscience 
bien nette a 1'endroit des opinions politiques ; et 
d'ailleurs la confidence que lui avait faite Dantes a 
1'endroit de son entrevue avec le grand marechal et 
des quelques mots que lui avait adress6s l'empereur, 
lui troublait quelque peu l'esprit. II ajouta, toutefois, 
avec l'accent du plus profond interet : 

— Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez 
juste comme vous devez l'etre, bon comme vous 
Fetes toujours, et rendez-nous bien vite ce pauvre 
Dantes ! 

Le rendez-nous sonna revolutionnairement a 
l'oreille du substitut du procureur du roi. 

r-Eh! eh! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce 
Dantes serait-il affilie a quelque secte de carbonari, 
pour que son protecteur emploie ainsi sans y songer 
la for mule collective ? On l'a arrete dans un cabaret, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 83 

m'a dit, je crois, le commissaire ; en nombreuse coni- 
pagnie, a~t-il ajoute : ce sera quelque vente. 
Puis tout haut : 

— Monsieur, repondit-il, vous pouvez etre parfai- 
tement tranquille, et vous n'aurez pas fait un appel 
inutile a ma justice si le prevenu est innocent ; mais 
si, au contraire. il est coupable, nous vivons dans 
une epoque difficile, monsieur, ou l'impunite serait 
d'un fatal exemple : je serai done force de faire mon 
devoir. 

Et sur ce, comme il etait arrive a la porte de sa 
maison adossee au palais de justice, il entra majes- 
tueusement, apres avoir salue avec une politesse de 
glace, le malheureux armateur qui resta comme 
petrifie a la place ou l'avait quitte Villefort. 

L'antichambre 6taitpleine de gendarmes etd'agents 
de police ; au milieu d'eux, garde a vue, enveloppe' de 
regards flamboyants de haine, se tenait debout, 
calme et immobile, le prisonnier. 

Villefort traversa Fantichambre, jeta un regard 
oblique sur Dantes, et, apres avoir pris une liasse 
que lui remit un agent, disparut en disant : 

— Qu'on amene le prisonnier. 

Si rapide qu'eut ete ce regard, il avait suffi a Ville- 
fort pour se faire une id6e de 1'homme qu'il allait 
avoir a interroger : il avait reconnu 1'intelligence 
dans ce front large et ouvert, le courage dans cet oeil 
fixe et ce sourcil fronce, et la franchise dans ces 
levres epaisses et a demi ouvertes, qui laissaient voir 
une double rangee de dents blanches comme 1'ivoire. 

La premiere impression avait ete favorable a Dan- 
tes ; mais Villefort avait entendu dire si souvent, 
comme un mot de pro fond e politique, qu'il fallait se 
defier de son premier mouvement, attendu que e'etait 
le bon, qu'il appliqua la maxime a rimpression, sans 



84 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

tenir compte de la difference qu'il y a entre les deux 
mots. 

II etouffa done les bons instincts qui voulaient en- 
vahir son coeur pour livrer de la assaut a son esprit, 
arrangea devant la glace sa figure des grands jours 
et s'assit, sombre et menacant, devant son bureau. 

Un instant apres lui, Dantes entra. 

Le jeune homme etait toujours pale mais calme et 
souriant ; il salua son juge avec une politesse aisee, 
puis chercha des yeux un siege, comme s'il eut ete 
dans le salon de Farmateur Morrel. 

Ce fut alors seulement qu'il rencontra ce regard 
terne de Villefort, ce regard particulier aux hommes 
de palais, qui ne veulent pas qu'on lise dans leur 
pensee, et qui font de leur ceil un verre depoli. Ce 
regard lui apprit qu'il etait devant la justice, figure 
aux sombres facons. 

— Qui etes-vous et comment vous nommez-vous ? 
demanda Villefort en feuilletant ces notes que l'agent 
lui avait remises en entrant, et qui depuis une heure 
etaient deja de venues volumineuses, tant la corrup- 
tion des espionnages s'attache vite a ce corps mal- 
heureux qu'on nomme les prevenus. 

— Je m'appelle Edmond Dantes, monsieur, repon- 
dit le jeune homme d'une voix calme et sonore ; je 
suis second a bord du navire le Pharaon, qui appar- 
tient a MM. Morrel et fils. 

— Votre aige ? continua Villefort. 

— Dix-neuf ans, rdpondit Dantes. 

— Que faisiez-vous au moment ou vous avez ete 
arrete ? 

— J'assistais au repas de mes propres fiancailles, 
monsieur, dit Dantes d'une voix legerement emue, 
tant le contraste etait douloureux de ces moments de 
joie avec la lugubre ceremonie qui s'accomplissait, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 85 

tant le visage sombre de M. de Villefort faisait bril- 
ler de toute sa lumiere la rayonnante figure de Mer- 
cedes. 

— Vous assistiez au repas de vos fiangailles ? dit le 
substitut en tressaillant malgre lui. 

— Oui, monsieur, je suis sur le point d'epouser 
une femme que j'aime depuis trois ans. 

Villefort, tout impassible qu'il dtait d'ordinaire, fut 
cependant frappe de cette coincidence, et cette voix 
emue de Dantes surpris au milieu de son bonheur 
alia eveiller une fibre sympathique au fond de son 
£me : lui aussi se mariait, lui aussi dtait heureux, et 
on venait troubler son bonheur pour qu'il contribuat 
a detruire la joie d'un homme qui, comme lui, tou-. 
chait deja au bonheur. 

Ce rapprochement philosophique, pensa-t-il, fera 
grand effet a mon retour dans le salon de M. de 
Saint-Meran ; et il arrangea d'avance dans son esprit, 
et pendant que Dantes attendait de nouvelles ques- 
tions, les mots antithetiques a l'aide desquels les 
orateurs construisent ces phrases ambitieuses d'ap- 
plaudissements, qui parfois font croire a une veri- 
table eloquence. 

Lorsque son petit speech interieur fut arrange*, 
Villefort sourit a son effet, et revenant a Dantes • 

— Continuez, monsieur, dit-il. 

— Que voulez-vous que je continue ? 

— D'eclairer la justice. 

— Que la justice me dise sur quel point elle veut 
§tre eclairee, et je lui dirai tout ce que je sais ; seule- 
ment, ajouta-t-il a son tour avec un sourire, je la 
previens que je ne sais pas grand' chose. 

— Avez-vous servi sous Tusurpateur ? 

— J'allais etre incorpore dans la marine militaire 
lorsqu'il est tombe. 



86 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— On dit vos opinions politiques exagerees, dit 
Villefort, a qui Ton n 'avait pas souffle un mot de cela, 
mais qui n'etait pas faiche de poser la demande 
comnie on pose une accusation. 

— Mes opinions politiques, a moi, monsieur ? helas ! 
c'estpresque honteux a dire, mais je n'ai jamais eu 
ce qu'on appelle une opinion : j'ai dix-neuf ans a 
peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire ; je ne 
sais rien, je ne suis destine a jouer aucun role ; le 
peu que je suis et que je serai, si Ton m'accorcle la 
place que j'ambitionne, c'est a M. Morrel que je ie 
devrai. Aussi, toutes mes opinions, je ne dirai pas 
politiques, mais privdes, se bornent-elles a ces trois 
sentiments: j'aime mon pere, je respecte M. Morrel 
et j'adore Mercedes. Voila, monsieur, tout ce que je , 
puis dire a la justice ; vous voyez que c'est peu inte- 
ressant pour elle. 

A mesure que Dantes parlait, Villefort regardait 
son visage a la fois si doux et si ouvert, et se sentait 
revenir'a la memoire les paroles de Renee, qui, sans 
le connaitre, lui avait demande son indulgence pour 
le prevenu. Avec 1'habitude qu 'avait deja le substitut 
du crime et des criminels, il voyait, a chaque parole 
de Dantes, surgir la preuve de son innocence. En 
effet, ce jeune homme, on pourrait presque dire 
cet enfant, simple, naturel, eloquent de cette elo- 
quence du cceur qu'on ne trouve jamais quand on 
la cherche, plein d'affection pour tous, parce qu'il 
etait heureux, et que le bonheur rend bons les me- 
diants eux-memes, versait jusque sur son juge la 
douce affabilite qui debordait de son coeur. Edmond 
n'avait dans le regard, clans la voix, dans le geste, 
tout rude et tout severe qu'avait et6 Villefort envers 
lui, que caresses et bonte pour celui qui Finterro- 
geait. 



LE COMTJE DE MONTE-CRISTO 87 

— Pardieu, se dit Villefort, void un charmant gar- 
con, et je n'aurai pas grand'peine, je 1'espere, a me 
faire bien venir de Renee en accomplissant la pre- 
miere recommandation qu'elle m'a faite : cela me 
vaudra un bon serrement de main devant tout le 
monde et un charm ant baiser dans un coin. 

Et a cette douce esperance la figure de Villefort 
s'epanouit ; de sorte que, lorsqu'il reporta ses regards 
de sa pensee a Dantes, Dantes qui avait suivi tous 
les mouvements de physionomie de son juge, sourjait 
comme sa pens^e. 

— Monsieur, dit Villefort, vous connaissez-vous 
quelques ennemis? 

— Des ennemis a moi, dit Dantes : j'ai le bonheur 
d'etre trop peu de chose pour que ma position m'en 
ait fait. Quant a mon caractere, un peu vif peut-etre, 
j'ai toujours essaye de 1'adoucir envers mes subor- 
donnds. J'ai dix ou douze matelots sous mes ordres : 
qu'on les interroge, monsieur, et ils vous diront qu'ils 
m'aiment et me respectent, non pas comme un pere, 
je suis trop jeune pour cela, mais comme un frere 
aine\ 

— Mais, a defaut d' ennemis, peut-etre avez-vous 
des jaloux : vous allez etre nomme* capitaine a dix-neuf 
ans, ce qui est un poste eleve dans votre etat ; vous 
allez 6pouser une jolie femme qui vous aime, ce qui 
est un bonheur rare dans tous les £tats de la terre ; 
ces deux preferences du destin ont pu vous faire des 
envieux. 

— Qui, vous avez raison. Vous devez mieux con- 
naitre les hommes que moi, et c'est possible ; mais 
si ces envieux devaient etre parmi mes amis, je vous 
avoue que j 'aime mieux ne pas les connaitre pour he 
point etre force de les hair. 

— Vous avez tort, monsieur. II faut toujours au- 



88 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

tant que possible voir clair autour de soi ; et, en 
verite, vous me paraissez un si digne jeune homme, 
que je vais m'ecarter pour vous des regies ordinaires 
de la justice et vous aider a faire jaillir la lumiere 
en vous communiquant la' d6nonciation qui vous 
amene devant moi : voici le papier accusateur ; re- 
connaissez-vous Fecriture ? 

Et Villefort tira la lettre de sa poche et la pr^senta 
a Dantes. Dantes regarda et lut. Un nuage passa sur 
son front, et il dit : 

— Non, monsieur, je ne connais pas cette Venture ; 
elle est deguis6e, et cependant elle est d'une forme 
assez franche. En tout cas, e'est une main habile qui 
Fa tracee. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en regar- 
dant avec reconnaissance Villefort, d'avoir affaire a 
un homme tel que vous, car en effet mon envieux est 
un veritable ennemi. 

Et a Feclair qui passa dans les yeux du jeune 
homme en prononcant ces paroles, Villefort put dis- 
tinguer tout ce qu'il y avait de violente energie ca- 
ched sous cette premiere douceur. 

— Et maintenant, voyons, dit le substitut, re'pon- 
dez-moi franchement, monsieur, non pas comme un 
prevenu a son juge, mais comme un homme dans une 
fausse position repond a un autre homme qui s'int6- 
resse a lui : qu'y a-t-il de vrai dans cette accusation 
anonyme ? 

Et Villefort jeta avec d6gout sur le bureau la lettre 
que Dantes venait de lui rendre. 

— Tout et rien, monsieur, et voici la verity pure, 
sur mon hdnneur de marin, sur mon amour pour 
Mercedes, sur la vie de mon pere. 

— Parlez, monsieur, dit tout haut Villefort. 
Puis tout bas il ajouta : 

— Si Renee pouvait me voir, j'espere qu'elle serait 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 89 

contente de moi, et qu'elle ne m'appellerait plus un 
coupeur de tetes t 

— Eh bien ! en quittant Naples, le capitaine Le- 
clere tomba malade d'une fievre cerebrale; comme 
nous n'avions pas de medecin a bord et qu'il ne vou- 
lut rel&cher sur aucun point de la cote, presse qu'il 
etait de se rendre a Tile d'Elbe, sa maladie empira 
au point que vers la fin du troisieme jour, sentant 
qu'il allait mourir, il m'appela pres de lui. 

» — Mon cher Dantes, me dit-il, jurez-moi sur 
votre honneur de faire ce que je vais vous dire; il 
y va des plus hauts interets. • 

» — Je vous le jure, capitaine, lui repondis-je. 

» — Eh bien ! comme apres ma mort le commande- 
ment du navire vous appartient en qualite de second, 
vous prendrez ce commandement, vous mettrez le 
cap sur Tile d'Elbe, vous debarquerez a Porto-Fer- 
rajo, vous demanderez le grand marechal, vous lui 
remettrez cette lettre : peut-etre alors vous remet- 
tra-t-on une autre lettre et vous chargera-t-on de 
quelque mission. Cette mission qui m'6tait reservee, 
Dantes, vous Faccomplirez a ma place et tout l'hon- 
neur en sera pour vous. 

» — Je le ferai, capitaine, mais peut-etre n'arrive- 
t-on pas si facilement que vous le pensez pres du 
grand marechal. 

» — Yoici une bague que vous lui ferez parvenir, 
dit le capitaine, et qui levera toutes les difficultes. 

» Et a ces mots il me remit une bague. 

» II etait temps : deux heures apres le delire le 
prit; le lendemain il etait mort. 

— Et que fites-vous alors ? 

— Ce que je devais faire, monsieur, ce que tout 
autre eut fait a ma place : en tout cas, les prieres 
d'un mourant sont sacrees ; mais chez les marins les 



90 LE COMTE DB MONTE-GRISTO 

prieres d'un superieur sont des ordres que Ton doit 
accomplir. Je fis done voile vers Pile d'Elbe, ou j'ar- 
rivai le lendemain, je consignai tout le monde a bord 
et je desceiidis seul a terre. Comme je l'avais prevu, 
on fit quelques difficultes pour m'introduire pres du 
grand marechal : mais je lui envoyai la bague qui de- 
vait me servir de signe de reconnaissance, et toutes 
les portes s'ouvrirent devant moi. II me recut, m'in- 
terrogea sur les dernieres circonstances de la mort 
du malheureux Leclere, et, comme celui-ci Favait 
preVu, il me remit une lettre qu'il me chargea de 
porter en personne a Paris. Je le lui promis, car 
e'etait accomplir les dernieres volontes de mon 
capitaine. Je descendis a terre, je reglai rapide- 
ment toutes les affaires de bord; puis je courus 
voir ma fiancee, que je retrouvai plus belle et plus 
aimante que jamais. Gr^ce a M. Morrel, nous pas- 
sages par-dessus toutes les difficulty ecclesias- 
tiques ; enfin, monsieur, j'assistais, comme je vous 
l'ai dit, au repas de mes fiangailles, j'allais me marier 
dans une neure, et je comptais partir demain pour 
Paris, lorsque, sur cette denonciation que vous pa~ 
raissez maintenant m^priser autant que moi, je fus 
arrete. 

— Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me parait 
etre la v^rite, et, si vous §tes coupable, e'est impru- 
dence ; encore cette imprudence etait-elle legitime^ 
par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette 
lettre qu'on vous a remise a 1'ile d'Elbe, donnez-moi 
votre parole de vous representer a la premiere requi- 
sition, et allez rejoindre vos amis. 

— Ainsi je suis libre, monsieur ! s T ecria Dantes au 
comble de la joie. 

— Oui ? seulement donnez-moi cette lettre. 

— - Elle doit etre devant vous,, monsieur ; car on me 



LE COMTE DE MONTE-CRI&TO 9! 

Ta prise avec mes autres papiers, et j'en reconnais 
quelques-uns dans cette liasse. 

— Attendez, dit le substitut a D antes, qui prenait 
ses gants et son chapeau, attendez; a qui est-elle 
adressee? 

— A monsieur Noirtier, rue Coq-Heron, a Paris. 
La foudre tombee sur Villefort ne l'eut point 

frappe d'un coup plus rapide et plus imprevu ; il re- 
tomba sur son fauteuil, d'ou il s'etait leve" a demi 
pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantes, 
et, la feuilletant precipitamment, il en tira la lettre 
fatale, sur laquelle il jeta.un regard empreint d'une 
indicible terreur. 

— M. Noirtier, rue Coq-Heron, no 13, murmura-t-il 
en palissant de plus en plus. 

— Oui, monsieur, repondit Dantes etonne, le con- 
naissez-vous ? 

— Non, repondit vivement Villefort : un fidele ser- 
viteur du roi ne connait pas les conspirateurs. 

— II s'agit done d'une conspiration? demanda Dan- 
tes, qui commencait, apres s'etre cru libre, a repren- 
dre une terreur plus grande que la premiere. En tout 
cas, monsieur, je vous 1'ai dit, j'ignorais complete- 
ment le contenu cle la depeche dont j'etais porteur. 

— Oui, reprit Villefort d'une voix sourde ; mais 
vous savez le nom de celui a qui elle etait adressee ! 

— Pour la lui remettre a lui-meme, monsieur, il 
fallait bien que je le susse. 

— Et vous n'avez montre" cette lettre a personne ? 
dit Villefort tout en lisant et en palissant a mesure 
qu'il lisait. 

— A personne, monsieur, sur l'honneur ! 

— Tout le monde ignore que vous etiez porteur 
d'une lettre venant de File d'Klbe et adressee a 
M. Noirtier? 



92 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Tout le monde, monsieur, excepte celui qui me 
Fa remise. 

— C'est trop, c'est encore trop ! murmura Ville- 
fort. 

Le front de Villefort s'obscurcissait de plus en plus 
a mesure qu'il avangait vers la fin ; ses levres blan- 
ches, ses mains tremblantes, ses yeux ardents fai- 
saient passer dans Fesprit de Dantes les plus doulou- 
reuses apprehensions. 

Apres cette lecture, Villefort laissa tomber sa tete 
dans ses mains, et demeura un instant accable*. 

— O mon Dieu ! qu'y a-t-il done, monsieur ? demanda 
timidement Dant&s. 

Villefort ne repondit pas; mais au bout de quelques 
instants il releva sa tete pale et decomposed, et relut 
une seconde fois la lettre. 

— Et vous dites que vous ne savez pas ce que con- 
tenait cette lettre ? reprit Villefort. 

— Sur Fhonneur, je le r6pete, monsieur, dit Dan- 
tes, je l'ignore. Mais qu'avez-vous vous-meme, mon 
Dieu ! vous allez vous trouver mal ; voulez-vous que 
je sonne, voulez-vous que j'appelle ? 

— Non, monsieur, dit Villefort en se levant vive- 
ment, ne bougez pas, ne dites pas un mot : c'est a 
moi a donner des ordres ici, et non pas a vous. 

— Monsieur, dit Dantes blesse\ ^taitpour venir a 
votre aide, voiia tout. 

— Je n'ai besoin de rien ; un eblouissement passa- 
ges voila tout ; occupez-vous de vous et non de moi, 
repondez. 

Dantes attendit Finterrogatoire qu'annongait cette 
demande, mais inutilement: Villefort retomba sur 
son fauteuil, passa une main glac£e sur son front 
ruisselant de sueur, et pour la troisieme fois se mit 
a relire la lettre. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 93 

— Oh ! s'il sait ce que contient cette lettre, mur- 
mura-t-il, et qu'il apprenne jamais que Noirtier est 
le pere de Villefort, je suis perdu, perdu a jamais ! 

Et de temps en temps il regardait Edmond, comme 
si son regard eut pu briser cette barriere invisible 
qui enferme dans le cceur les secrets que garde la 
bouche. 

— Oh ! n'en doutons plus ! s'ecria-t-il tout a coup. 

— Mais, au nom du ciel, monsieur ! s'ecria le mal- 
heureux jeune homme, si vous doutez de moi, si 
vous me soupconnez, interrogez-moi, et je suis pret a 
vous repondre. 

Villefort fit sur lui-meme un effort violent, et d'un 
ton qu'il voulait rendre assure : 

-— Monsieur, dit-il, les charges les plus graves 
r6sultent pour vous de votre interrogatoire, je ne 
suis done pas le maitre, comme je l'avais espe're 
d'abord, de vous rendre a l'instant meme la liberte ; 
je dois, avant de prendre une pareille mesure, con- 
suiter le juge d'instruction. En attendant, vous avez 
vu de quelle facon j'en ai agi envers vous. 

— Oh ! oui, monsieur, s'ecria Dantes, et je vous 
remercie, car vous avez ete pour moi bien plutot un 
ami qu'un juge. 

— Eh bien ! monsieur, je vais vous retenir quelque 
temps encore prisonnier, le moins longtemps que je 
pourrai ; la principale charge qui existe contre vous, 
e'est cette lettre, et vous voyez... 

Villefort s'approcha de la cheminee, la jeta dans le 
feu, et demeura jusqu'a ce qu'elle fut reduite en cen- 
dres. 

— Et vous voyez, continua-t-il, je Faneantis. 

— Oh ! s'ecria Dantes, monsieur, vous etes plus 
que la justice, vous etes la bonte ! 

— - Mais, ecoutez-moi, poursuivit Villefort, apres 



94 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

un pareil acte, vous comprenez que vous pouvez 
avoir confiance en moi, n'est-ce pas ? 

— O monsieur ! ordonnez et je suivrai vos ordres. 

— Non, dit Villefort en s'approchant du jeune 
homme, non, ce ne sont pas des ordres que je veux 
vous donner ; vous le comprenez, ce sont des con- 
seils. 

— Dites, et je m'y conformerai comme a des or- 
dres. 

— Je vais vous garder jusqu'au soir ici, au palais 
de justice ; peut-etre qu'un autre que moi viendra 
vous interroger : dites tout ce que vous m'avez dit, 
mais pas un mot de cette lettre. 

— Je vous le promets, monsieur. 

C'etait Villefort qui semblait supplier, c'etait le 
prevenu qui rassurait le juge. 

— Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur 
les cendres, qui conservaient encore la forme du pa- 
pier, -et qui voltigeaient au-dessus des flammes : 
maintenant, cette lettre est aneantie, vous et moi 
savons seuls qu'elle a existe ; on ne vous la repre- 
sentee point : niez-la done si Ton vous en parle, 
niez-la hardiment et vous etes sauv6. 

— Je nierai, monsieur, soyez tranquille, dit Dantes. 

— Bien, bien ! dit Villefort en portant la main au 
cordon d'une sonnette. 

Puis s'arretant au moment de sonner : 

— C'etait la seule lettre que vous eussiez? dit-il. 

— La seule. 

— Faites-en serment. 
Dantes 6tendit la main. 

— Je le jure, dit-il. 
Villefort sonna. 

Le commissaire de police entra. 

Villefort s'approcha de l'officier public et lui dit 



1.E COM'TE DE MONIE-CMSTO 95 

quelques mots a Foreille ; le eommissaire repondit 
par un simple signe de tete. 

— Suivez monsieur, dit Villefort a Dantes. 

Dantes s'inclina, jeta un dernier regard de recon- 
naissance a Villefort et sortit. 

A peine la porte fut-elle refermee derriere lui que 
les forces manquerent a Villefort, et qu'il tomba 
presque 6vanoui sur un fauteuil. 

Puis, au bout d'un instant : 

- 1 - O mon Dieu ! murmura-t-il, a quoi tiennent la 
vie et la fortune !... Si le procureur du roi eut 6t6 a 
Marseille, si le juge destruction eut ete appele* au 
lieu de moi, j'etais perdu; et ce papier, ce papier 
maudit me precipitait dans 1'abime. Ah ! mon pere, 
mon pere, serez-vous done toujours un obstacle a 
mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter eternel- 
lement avec votre passe ! 

Puis tout a coup une lueur inattendue parut passer 
par son esprit et illumina son visage ; un sourire se 
dessina sur sa bouche encore crispee, ses yeux lia- 
gards devinrent fixes et parurent s'arreter sur une 
pens6e. 

• — C'est cela, dit-il ; oui, cette lettre qui devait me 
perdre fera ma fortune peut-etre. Allons, Villefort, a 
l'ceuvre ! 

Et apres s'etre assure que le prevenu n'etait plus 
dans l'antichambre, le substitut du procureur du roi 
sortit a son tour, et s'achemina vivement vers la 
maison de sa fiancee. 



96 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

VIII 
LE CHATEAU D'lF 



En traversant Fantichambre, le commissaire de 
police fit un signe a deux gendarmes, lesquels se 
placerent, l'un a droite, l'autre a gauche de Dantes ; 
on ouvrit une porte qui communiquait de l'apparte- 
ment du procureur du roi au palais de justice, on 
suivit quelque temps un de ces grands corridors 
sombres qui font frissonner ceux-la qui y passent, 
quand meme ils n'ont aucun motif de frissonner. 

De meme que l'appartement de Villefort commu- 
niquait au palais de justice, le palais de justice com- 
muniquait a la prison, sombre monument accole ati 
palais, et que regarde curieusement, de toutes ses 
ouvertures beantes, le clocher des Accoules qui se 
dresse. devant lui. 

Apres nombre de detours dans le corridor qu'il sui- 
vait, Dantes vit s'ouvrir une porte avec un guichet 
de fer ; le commissaire de police frappa, avec un 
marteau de fer, trois coups qui retentirent pour Dan- 
tes comme s'ils etaient frappe's sur son coeur; la 
porte s'ouvrit, les deux gendarmes pousserent le'ge- 
rement leur prisonnier, qui h^sitait encore. Dantes 
franchit le seuil redoutable, et la porte se referma 
bruyamment derriere lui. II respirait un autre air, 
un air mephitique et lourd : il etait en prison. 

On le conduisit dans une chambre assez propre, 
mais grillee et verrouill^e ; il en resulta que l'aspect 
de sa demeure ne lui donna point trop de crainte : 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 97 

d'ailleurs, les paroles du substitut du procureur du 
roi, prononcees avec une voix qui avait paru a Dantes 
si pleine d'interet, resonnaient a son oreille comme 
une douce promesse d'esperance. 

II etait dej'a quatre heures lorsque Dantes avait ete* 
conduit dans sa chambre. On 6tait, comme nous 
l'avons dit, au l er mars ; le prisonnier se trouva done 
bientot dans la nuifc. 

Alors, le sens de Touie s'augmenta chez lui du sens 
de la vue qui venait de s'eteindre : au moindre bruit 
qui pe'netrait jusqu'a lui, convaincu qu'on venait le 
mettre en liberte, il se levait vivement et faisait un 
pas vers la porte ; mais bientot le bruit s'en allait 
mourant dans une autre direction, et Dantes retom- 
bait sur son escabeau. 

Enfin, vers les dix heures du soir, au moment ou 
Dantes commengait a perdre Tespoir, un nouveau 
bruit se fit entendre, qui lui parut cette fois se din- 
ger vers sa cbambre : en effet, des pas retentirent 
dans le corridor et s'arreterent devant sa porte ; une 
clef tourna dans la serrure, les verrous grincerent, 
et la massive barriere de chene s'ouvrit, laissant voir 
tout a coup dans la chambre sombre Teblouissante 
lumiere de deux torches. 

A la lueur de ces deux torches, Dantes vit briller 
:es sabres et les mousquetons de quatre gendarmes. 

II avait fait deux pas en avant, il demeura immo- 
bile a sa place en voyant ce surcroit de force. 

— Venez-vous me chercher ? demanda Dantes. 

— Oui, repondit un des gendarmes. 

— De la part de M. le substitut du procureur du 
roi ? 

— Mais je le pense. 

— Bien, dit Dantes, je suis pr§t a vous suivre. 

La conviction qu*on venait le chercher de la part 



98 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

deM.de Villefort 6tait toute crainte au rnalheureux 
jeune homme : il s ? avanca done, calme d'esprit, libre 
de demarche, et se placa de lui-meme au milieu de 
son escorte. 

Une voiture attendait a la porte de la rue, le go- 
cher etait sur son siege, un exempt etait assis pres 
du coeher. 

— Est-ce done pour moi que cette voiture est la ? 
demanda Dantes. 

— C'est pour vous, repondit un des gendarmes, 
montez. 

Dantes voulut faire quelques observations, mais la 
portiere s'ouvrit, il sentit qu'on le poussait ; il n'avait 
ni la possibility ni meme l'intention de faire resis- 
tance, il se trouva en un instant assis au fond de la 
voiture, entre deux gendarmes ; les deux autres s'as- 
sirent sur la banquette de devant, et la pesante ma- 
chine se mit a rouler avec un bruit sinistre. 

Le prisonnier jeta les yeux sur les ouvertures, elles 
etaient grillees : il n'avait fait que changer de prison ; 
seulement celle-la roulait, et le transportait en rou- 
lant vers un but ignore'. A travers les barreaux ser- 
res a pouvoir a peine y passer la main, Dantes recon- 
nut cependant qu'on longeait la rue Caisserie, et que 
par la rue Saint-Laurent et la rue Taramis on descen- 
dait vers le quai. 

Bientot il vit a travers ses barreaux, a lui, et les 
barreaux du monument pres duquel il se trouvait, 
briller les lumieres de la Consigne. 

La voiture s'arreta, 1' exempt descendit, s'approcha 
du corps de garde ; une douzaine de soldats en sorti- 
rent et se mirent en haie ; Dantes voyait, a la lueur 
des r;everberes du quai, reluire leurs fusils. 

— Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que Ton 
deploie une pareille force militaire? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 99 

L'exerapt, en ouvrant la portiere qui fermait k clef, 
quoique sans prononcer une seule parole, repondit a 
cette question, car Dantes vit entre les deux liaies de 
soldats un chemin manage pour lui de la voiture au 
port. 

Les deux gendarmes qui etaient assis sur la ban- 
quette de devant descendirent les premiers, puis on 
le fit descendre a son tour, puis ceux qui se tenaient 
a ses cotes le suivirent. On marcha vers un canot 
qu'un marinier de la douane maintenait pres du quai 
par une chaine. Les soldats regarderent passer Dan- 
tes dim air de curiosit6 hebetee. En un instant il fut 
install e* a la poupe du bateau, toujours entre ces 
quatre gendarmes, tandis que Fexempt se tenait a la 
proue. Une violente secousse eloigna le bateau du 
bord, quatre rameurs nagerent vigoureusement vers 
le Pilon. A un cri pousse de la barque, la chaine qui 
ferme ie port s'abaissa, et Dantes se trouva dans ce 
qu'on appelle ie Frioul, e'est-a-dire bors du port. 

Le premier mouvement du prisonnier, en se trou- 
vant en plein air, avait ete un mouvement de joie. 
L'air, c'est presque la liberte. II respira done a pleine 
poitrine cette brise vivace qui apporte sur ses ailes 
toutes ces senteurs inconnues de la nuit et de la mer. 
Bientot cependant il poussa un soupir ; il passait de- 
vant cette Reserve ou il avait ete si heureux le matin 
meme pendant l'heure qui avait precede son arresta- 
tion, et, a travers 1'ouverture ardente de deux fene- 
tres, le bruit joyeux d'un bal arrivait jusqu'a lui. 

Dantes joignit ses mains, leva les yeux au ciel et 
pria. 

La barque continuait son chemin ; elle avait d£- 
passe la Tete de Mort, elle etait en face de l'anse du 
Pharo ; elle allait doubler la batterie, e'etait une ma- 
noeuvre incomprehensible pour Dantes. 



100 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Mais ou done me menez-vous ? demanda-t-il a 
Fun des gendarmes. 

— Vous le saurez tout a l'heure. 

— Mais encore... 

— II nous est interdit de vous donner aucune expli- 
cation. 

Dantes etait a moitie" soldat ; questionner des su- 
bordonne's auxquels il etait deTendu de repondre lui 
parut une chose absurde, et il se tut. 

Alors les pens£es les plus Granges passerent par 
son esprit : comme on ne pouvait faire une longue 
route dans une pareille barque, comme il n'y avait 
aucun Mtiinent a l'ancre du cote ou Ton se rendait, 
il pensa qu'on allait le deposer sur un point eloigne* 
de la c6te et lui dire qu'il etait libre ; il n'etait point 
attache, on n'avait fait aucune tentative pour lui 
mettre les menottes, cela lui paraissait d'un bon au~ 
gure ; d'ailleurs le substitut, si excellent pour lui, ne 
lui avait-il pas dit que, pourvu qu'il ne prononc&t 
point ce nom fatal de Noirtier, il n'avait rien a crain- 
dre ? Villefort n'avait-il pas en sa presence aneanti 
cette dangereuse lettre, seule preuve qu'il y eut 
contre lui. 

II attendit done, muet et pensif, et essayant de 
percer avec cet ceil du marin exerce aux t^nebres et 
accoutume a l'espace dans l'obscurite" de la nuit. 

On avait laisse a droite Tile Ratpnneau, ou brulait 
un phare, ettout en longeant presque la cote, on 
etait arrive a la hauteur de l'anse des Catalans. La, 
les regards du prisonnier redoublerent d'energie : 
e'etait la qu'etait Mercedes, et il lui semblait a chaque 
instant voir se dessiner sur le rivage sombre la forme 
vague et indecise d'une femme. 

Comment un pressentiment ne disait-il pas a Mer- 
cedes que son amant passait a trois cents pas d'elle ? 



LE COMTE DE MONTE -CRISTO 101 

Une seule lumiere brillait aux Catalans. En inter- 
rogeant la position de cette lumiere, Dantes reconnut 
qu'elle eclairait la chambre de sa fiancee. Mercedes 
etait la seule qui veiMt dans toute la petite colonie. 
En poussant un grand cri, le jeune homme pouvait 
etre entendu de sa fiancee. 

Une fausse honte le retint. Que diraient ces hom- 
ines qui le regardaient, en l'entendant crier comme 
un insense ? II resta done muet et les yeux fixes sur 
cette lumiere. 

Pendant ce temps la barque continuait son che- 
min ; mais le prisonnier ne pensait point a sa barque, 
il pensait a Mercedes. 

Un accident de terrain fit disparaitre la lumiere. 
Dantes se retourna et s'apercut que la barque gagnait 
le large. 

Pendant qu'il regardait, absorbe dans sa propre 
pensee, on avait substitu6 les voiles aux rames, 
et la barque s'avancait maintenant poussee par le 
vent. 

Malgre la repugnance qu'eprouvait Dantes a adres- 
ser au gendarme de nouvelles questions, il se rap- 
procha de lui, et lui prenant la main : 

— Camarade, lui dit-il, au nom de votre conscience 
et de par votre qualite de soldat, je vous adjure 
d'avoir pitie" de moi et de me repondre. Je suis le ca- 
pitaine Dantes, bon et loyal Francais, quoique accuse 
de je ne sais quelle trahison : ou me menez-vous? 
dites-le„et, foi de marin, je me rangerai a mon devoir 
et me r^signerai a mon sort. 

Le gendarme se gratta l'oreille, regarda son cama- 
rade. Celui-ci fit un mouvement qui voulait dire a 
peu pres : II me semble qu'au point ou nous en som- 
mes il n'y a pas d'inconvenient, et le gendarme se 
retourna vers Dantes : 



102 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— Vous 6tes' Marseillais et marin, dit-il, et vous 
me demandez ou nous allons ? 

— Oui, car, sur mon honneu'r^ je l'ignore. 

— Ne vous en doutez-vous pas ? 

— Aucunement. 

— Ce n'est pas possible. 

— Je. voits le jure sur ce que j'ai de plus sacre au 
monde. Repondez-moi done, de grace ! 

— Mais la consigne ? 

— La consigne ne vous defend pas de m'apprendre 
ce que je saurai dans dix minutes, dans une demi- 
heure, dans une heufe peut-6tre. Seulement vous 
m'epargnez d'ici la des siecles d'incertitude. Je vous 
le demande comme si vous etiez mon ami, regardez : 
je ne veux fii me revoiter ni fuir; d'ailleurs je ne le 
puis : ou allons-nous? 

— A moms que vous n'ayez un bandeau sur les yeux 
ou que vous ne soyez jamais sorti du port de Marseille, 
vous devez cependant deviner ou vous allez? 

— Non. 

— Regardez aiitour de vous, alors. 

Dantes se leva, jeta nattifellemeiit les yeux sur le 
point ou paraissait se diriger le bateau, et a cent toises 
devaiit lui il vit s'elever la'roche iioire et ardue sur 
laquelle monte, comme une siiperfetation du silex, le 
sombre chateau d'If. 

Oette forme etrange, cette prison autour de laquelle 
regno une si profonde terreur, cette forteresse qui 
fait vivre depuis trois cents ans Marseille de ses lugu- 
bres traditions, apparaissant ainsi tout a coup a Dantes 
qui ne songeait point a elle, lui fit 1'effet que fait au 
coiidamne a mort l'aspect de Techafaud. 

— Ah! mon Dieu ! s'ecria-t-il, le cMteau d'If! Et 
qu'allons-rious faire la ! 

Le gendarme sourit. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 103 

— Mais on ne me mene pas la pour etre empri- 
sonne ? continua Dantes . Le chateau d'lf est une 
prison d'Etat, destinee seulement aux grands coupa- 
bles politiques. Je n'ai commis aucun crime. Est-ce 
qu'il y a des juges destruction, des magistrats quel- 
conques au chateau d'lf? 

— II n'y a, je suppose, dit le gendarme, qu'un gou- 
verneur, des geoliers, une garnison et de bons murs. 
Allons, allons, l'ami, ne faites pas tant l'etonn^; car, 
en verite\ vous me feriez croire que vous reconnais- 
sez ma complaisance en vous moquant de moi. 

Dantes serra la main du gendarme a la lui briser. 

— Vous pretendez done, dit-il, que Ton me conduit 
au chateau d'lf pour m'y emprisonner? 

— C'est probable, dit le gendarme ; mais en tout 
cas, camarade, il est inutile de me serrer si fort. 

— Sans autre information, sans autre formalite ? 
demanda le jeune homme. 

— Les formalites sont remplies, 1'information est 
faite. 

— Ainsi, malgre la promesse de M. de Villefort?... 

— Je ne sais si M. de Villefort vous a fait une pro- 
messe, dit le gendarme, mais ce que je sais, c'est que 
nous allons au chateau d'lf. Eh bien ! que faites-vous 
done? Hola ! camarades, a moi ! 

Par un mouvement prompt comme l'eclair, qui 
cependant avait ete prevu par l'oeil exercd du gen- 
darme, Dantes avait voulu s'elancer a la mer; mais 
quatre poignets vigoureux le retinrent au moment ou 
ses pieds quittaient le plancher du bateau. 

II retomba au fond de la barque en hurlant de rage. 

— Bon ! s'ecria le gendarme en lui mettant un genou 
sur sa poitrine, bon ! voila comme vous tenez votre 
parole de marin. Fiez-vous done aux gens doucereux! 
Eh bien maintenant, mon cher ami, faites un mouve- 



104 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

ment, un seul, et je vous loge une balle dans la teite. 
J'ai manque a ma premiere consigne, mais, je vous 
en r6ponds, je ne manquerai pas a la seconde. 

Et il abaissa effectivement sa carabine vers Dantes, 
qui sentit s'appuyer le bout du canon contre sa 
tempe. 

Un instant il eut l'id6e de faire ce mouvement de- 
fendu et d'en finir ainsi violemment avec le malheur 
inattendu qui s'^tait abattu sur lui et l'avait pris tout 
a coup dans ses serres de vautour. Mais, justement 
parce que ce malheur 3tait inattendu, Dantes songea 
qu'il ne pouvait etre durable ; puis les promesses de 
M. de Villefort lui revinrent a l'esprit; puis, s'il faut 
le dire enfin, cette mort au fond d'un bateau, venant 
de la main d'un gendarme, lui apparut laide et nue. 

II retomba done sur le plancher de la barque en 
poussant un hurlement de rage et en se rongeant les 
mains avec fureur. 

Presque au meme instant un choc violent 6branla 
le canot. Un des bateliers sauta sur le roc que la proue 
de la petite barque venait de toucher, une corde grinca 
en se de"roulant autour d'une poulie, et Dantes com- 
prit qu'bn etait arrive* et qu'on amarrait l'esquif. 

En effet, ses gardiens, qui le tenaient a la fois par 
les bras et par le collet de son habit, le forcerent de 
se relever, le contraignirent a descendre a terre, et 
le trainerent vers les degr^s qui montent a la porte 
de la citadelle, tandis que Fexempt, arme d'un mous- 
queton a bai'onnette, le suivait par derriere. 

Dantes, au reste, ne fit point une resistance inutile; 
sa lenteur venait plutdt d'inertie que ^opposition ; il 
^tait 6tourdi et chancelant comme un homme ivre. II 
vit de nouveau des soldats qui s'echelonnaient sur le 
talus rapide, il sentit des escaliers qui le forcaient de 
lever les pieds, il s'apercut qu'il passait sous une 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 105 

porte et que cette porte se refermait derriere lui, 
mais tout cela machinalement, comme a travers un 
brouillard, sans rien distinguer de positif. II ne voyait 
meme plus la mer, cette immense douleur des pri- 
sonniers, qui regardent l'espace avec le sentiment 
terrible qu'ils sont impuissants a le franchir. 

II y eut une halte d'un moment pendant laquelle il 
essaya de recueillir ses esprits. II regarda autour de 
lui : il etait dans une cour carree, formee par quatre 
hautes murailles ; on entendait le pas lent et r6gulier 
des sentinelles ; et chaque fois qu'elles passaient 
devant deux ou trois reflets que projetait sur les mu- 
railles la lueur de deux ou trois lumieres qui bril- 
laient dans l'interieur du chateau, on voyait scintiller 
le canon de leurs fusils. 

On attendit la dix minutes a peu pres ; certains 
que Dantes ne pouvait plus fuir, les gendarmes 
l'avaient lache. On semblait attendre des ordres ; ces 
ordres arriverent. 

— Ou est le prisonnier ? demanda une voix. 

— Le void, repondirent les gendarmes. 

— Qu'il me suive, je vais le conduire a son loge- 
ment. 

— Allez, dirent les gendarmes en poussant Dantes. 
Le prisonnier suivit son conducteur, qui le con- 

duisit effectivement dans une salle presque souter- 
raine, dont les murailles nues et suantes semblaient 
impregn^es d'une vapeur de larmes. Une espece de 
lampion pose sur un escabeau, et dont la meche na- 
geait dans une graisse fetide, illuminait les parois 
lustrees de cet affreux sejour, et montrait a Dantes 
son conducteur, espece de geolier subalterne, mal 
vetu et de basse mine. 

— Voici votre chambre pour cette nuit, dit-il ; il 
est tard, et M. le gouverneur est couche\ Demain, 



106 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

quand il se r^veillera et qu'il aura pris connaissance 
des ordres qui vous concernent, peut-etre vous chan- 
gera-t-il de domicile; en attendant, voici du pain, il 
y a de Feau dans cette cruche, de la paille la-bas dans 
un coin : e'est tout ce qu'un prisonnier peut desirer. 
Bonsoir. 

Et avant que Dantes eut songe" h ouvrir la bouche 
pour lui repondre, avant qu'il eut remarque ou le 
gedlier posait ce pain, avant qu'il se fut rendu compte 
de l'endroit ou gisait cette cruche, avant qu'il eut 
tourne les yeux vers le coin ou l'attendait cette paille 
destinee a lui servir de lit, le geolier avait pris le 
lampion, et, refermant la porte, enleve au prisonnier 
ce reflet blafard qui lui avait montre* comme a la 
lueur d'un Eclair les murs ruisselants de sa prison. 

Alors il se trouva seul dans les tenebres et dans le 
silence, aussi muet et aussi sombre que ces voutes 
dont il sentait le froid glacial s'abaisser sur son front 
brulant. 

Quand les premiers rayons du jour eurent ramene 
un peu de clarte dans cet antre, le geolier revint 
avec ordre de laisser le prisonnier ou il etait. Dantes 
n'avait point change de place. Une main de fer sem- 
blait l'avoir cloue" a l'endroit meme ou la veille il 
s'e"tait arrdte* : seulement son ceil profond se cachait 
sous une enflure causee par la.vapeur humide de ses 
larmes. II etait immobile et regardait la terre. 

II avait ainsi passe toute la nuit debout et sans 
dormir un seul instant. 

Le geolier s'approcha de lui, tourna autour de lui, 
mais Dantes ne parut pas le voir. 

II lui frappa sur l'epaule, Dantes tressaillit et se- 
coua la tdte. 

— N'avez-vous done pas dormi ? demanda le geo- 
lier. 



LE COMTE de monte-cristo 407 

— Je ne sais pas, repondit Dantes, 

Le geolier le regarda avee etonnement. 

— N'avez-vous pas faim ? continua-t-il. 

— Je ne sais pas, repondit encore Dantes. 

— Voulez-vous quelque chose ? 

— Je voudrais voir le gouverneur. 

Le geolier hanssa les epaules et sortit. 

Dantes le suivit des yeux, tendit les mains vers la 
porte entr'ouverte, mais la porte se referma. 

Alors sa poitrine sembla se dechirer dans un long 
sanglot. Les larmes qui gonflaient sa poitrine jailli- 
rent comme deux ruisseaux ; il se precipita le front 
contre terre, et pria longtemps, repassant dans son 
esprit toute sa vie passee, et se demandant a lui- 
meme quel crime il avait commis dans cette vie, si 
jeune encore, qui meritat une si cruelle punition. 

La journee se passa ainsi. A peine s'il mangea 
quelques boucliees de pain et but quelques gouttes 
d'eau. Tantot il rcstait assis et absorbe dans ses pen- 
sees, tantot il tournait tout autour de sa prison 
comme fait un animal sauvage enferme dans urie 
cage de fer. 

Une pensee surtout le faisait bondir : c'est que, 
pendant cette t^aversee, ou, dans son ignorance du 
lieu ou on le conduisait, il etait reste si calme et si 
tranquille, il aurait pu dix fois se jeter a la mer, et, 
une fois dans l'eau, grace a son habilete a nager, 
grace a cette habitude qui faisait de lui un des plus 
habiles plongeurs de Marseille, disparaitre sous Feau, 
eehapper a ses gardiens, gagner la cote, fuir, se ca~ 
cher dans quelque crique deserte, attendre un bati™ 
ment genois ou Catalan, gagner 1'Italie ou l'Espagne, 
et de la ecrire a Mercedes de venir le rejoindre. 
Quant a sa vie, dans aucune contree il n'en etait 
inquiet ; partout les bons marins sont rares ; il parlait 



108 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Fitalien comme un Toscan, l'espagnol comme un en- 
fant de la Vieille-Castille ; il eut vecu libre, heureux 
avec Mercedes, son pere, car son pere fut venu le 
rejoindre ; tandis qu'il etait prisonnier, enferme au 
chateau d'lf, dans cette infranchissable prison, ne 
sachant pas ce que devenait son pere, ce que deve- 
nait Mercedes, et tout cela parce qu'il avait cm a la 
parole de Villefort : c'6tait a en devenir fou ; aussi 
Dantes se roulait-il furieux sur la paille fraiche que 
lui avait apportee son geolier. 

Le lendemain, a la meme heure, le gedlier rentra. 

— ? Eh bien ! lui demanda le gedlier, dtes-vous plus 
raisonnable aujourd'hui qu'hier ? 

Dantes ne r6pondit point. 

— Voyons done, dit celui-ci, un peu de courage ! 
d£sirez-vous quelque chose qui soit a ma disposition ? 
voyons, dites. 

— Je d6sire parler au gouverneur. 

— Eh ? dit le geolier avec impatience, je vous ai 
deja dit que e'est impossible. 

— Pourquoi cela, impossible? 

— Parce que, par les reglements de la prison, il 
n'est point permis a un prisonnier de le demander. 

— Qu'y a-t-il done de permis ici ? demanda Dantes. 

— Une meilleure nourriture en payant, la prome- 
nade, et quelquefois des livres. 

— Je n'ai pas besoin de livres, je n'ai aucune envie 
de me promener et je trouve ma nourriture bonne ; 
ainsi je ne veux qu'une chose, voir le gouverneur. 

— Si vous m'ennuyez a me repeter toujours la 
meme chose, dit le gedlier, je ne vous apporterai 
plus a manger. 

— Eh bien ! dit Dantes, si tu ne m'apportes plus a 
manger, je mourrai de faim, voil& tout. 

L'accent avec lequel Dantes prononca ces mots 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 109 

prouva au geolier que son prisoimier serait heureux 
de mourir; aussi, comme tout prisonnier, de compte 
fait, rapporte dix sous a peu pres par jour a son geo- 
lier, celui de Dantes envisagea le deficit qui resul- 
terait pour lui de sa mort, et reprit d'un ton plus 
adouci : 

— Ecoutez : ce que vous d£sirez la est impossible ; 
ne le demandez done pas davantage, car il est sans 
exemple que, sur sa demande, le gouverneur soit 
venu dans la chambre d'un prisonnier ; seulement, 
soyez bien sage, on vous permettra la promenade, 
et il est possible qu'un jour, pendant que vous 
vous promenerez, le gouverneur passe : alors vous 
Tinterrogerez, et, s'il veut vous repondre, cela le 
regarde. 

— Mais, dit Dantes, combien de temps puis-je 
attendre ainsi sans que ce hasard se presente ? 

— Ah dame! dit le geolier, un mois, trois mois, 
six mois, un an peut-etre. 

— C'est trop long, dit Dantes, je veux le voir tout 
de suite. 

— Ah ! dit le geolier, ne vous absorbez pas ainsi 
dans un seul desir impossible, ou avant quinze jours 
vous serez fou. 

— Ah ! tu crois ? dit Dantes. 

— Oui, fou ; c'est toujours ainsi que commence la 
folie, nous en avons un exemple ici : c'est en offrant 
sans cesse un million au gouverneur, si on voulait le 
mettre en liberte, que le cerveau de l'abbe qui habi- 
tait cette chambre avant vous s'est detraque. 

— Et combien y a-t-il qu'il a quitte cette chambre? 

— Deux ans. 

— On l'a mis en liberte ? 

— Non, on l'a mis au cachot. 

— Ecoute, dit Dantes, je ne suis pas un abbe, je ne 



lid LE COMTE DE MONT E-GRISTO 

suis pas un fou ; peut-etre le deviendrai-je, mais mal- 
heureusement a eette heure j'ai encore tout mon bon 
sens : je vais te faire une autre proposition. 

— Laquelle ? 

— Je ne t'offrirai pas un million, moi, car je ne 
pourrais pas te le donner ; mais je t'offrirai cent ecus 
si tu veux, la premiere fois que tu iras a Marseille, 
descendre jusqu'aux Catalans, et remettre une lettre 
k une jeune fille qu'on appelle Mercedes ; pas meme 
une lettre, deux lignes seulement. 

— Si je portais ces deux lignes et que je fusse 
d^couvert, je perdrais ma place, qui est de mille 
livres par an, sans compter les benefices et la nour- 
riture ; vous voyez done bien que je serais un grand 
imbecile de risquer de perdre mille livres pour en 
gagner trois cents. 

— Eh bien ! dit Dantes, ecoute et retiens bien ceci : 
si tu refuses de porter deux lignes a Mercedes ou 
tout au moins de la prevenir que je suis ici, un jour 
je t'attendrai cache derriere ma porte, et au moment 
ou tu rentreras, je te briserai la t£te avec cet esca- 
beau. 

— Des menaces ! s'ecria le geolier en faisant un 
pas en arriere et en se mettant sur la defensive : 
decidement la tete vous tourne ; l'abbe a commence 
comme vous, et dans trois jours vous sereziou a lier, 
comme lui ; heureusement que Ton a des cachots au 
chateau d'If. 

Dantes prit l'escabeau et le fit tournoyer autour de 
sa tete. 

-— C'est bien ! e'est bien ! dit le gedlier, eh bien, 
puisque vous le voulez absolument, on va prevenir le 
gouverneur. 

— A la bonne heure ! dit Dantes en reposant son 
escabeau sur le sol et en s'asseyant dessus, la tete 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 111 

basse et les yeux hagards, comme s'il devenait reel- 
lement insense. 

Le geolier sortit, et un instant apres rentra avec 
quatre soldats et un caporal. 

— Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le 
prisonnier un etage au-dessous de celui-ei. 

— Au cachot alors, dit le caporal. 

— Au cachot : il faut mettre les fous avec les fous. 
Les quatre soldats s'emparerent de Dantes qui 

tomba dans une espece d'atonie et les suivit sans 
resistance. 

On lui fit descendre quinze marches, et on ouvrit 
la porte d'un cachot dans lequel il entra en murmu- 
rant : 

— II a raison, il faut mettre les fous avec les fous. 
La porte se referma, et Dantes alia devant lui, les 

mains etendues jusqu'a ce qu'il sentit le mur ; alors il 
s'assit dans un angle et resta immobile, tandis que 
ses yeux, s'habituant peu a peu a Fobscurit^, com- 
mencaient a distinguer les objets. 

Le geolier avait raison, il s'en fallait bien peu que 
Dantes ne fut fou. 



IX 

LE SOIR DES FIANQAILLES 

Villefort, comme nous l'avons dit, avait repris le 
chemin de la place du Grand-Cours, et en rentrant 
dans la maison de madame de Saint-Meran, il trouva 
les convives qu'il avait laisses a table passes au salon 
et prenant le cafe* 



112 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Renee Fattendait avec une impatience qui etait 
partagee par tout le reste de la soci6te. Aussi fut-il 
aceueilli par une exclamation generate : 

— Eh bien ! trancheur de tetes, soutien de FEtat, 
Brutus royaliste ! s'ecria Fun, qu'y a-t-il ? voyons ! 

— Eh bien ! sommes-nous menaces d'un nouveau 
regime de la Terreur? demanda Fautre. 

— L'ogre de Corse serait-il sorti de sa caverne ? 
demanda un troisieme. 

— Madame la marquise, dit Villefort s'approchant 
de sa future belle-mere, je viens vous prier de m'ex- 
cuser si je suis force" de vous quitter ainsi... Mon- 
sieur le marquis, pourrais-je avoir Fhonneur de vous 
dire deux mots en particulier ? 

— Ah ! mais c'est done reellement grave ? demanda 
la marquise en remarquant le nuage qui obscureis- 
sait le front de Villefort. 

— Si grave que je suis force de prendre conge de 
vous pour quelques jours ; ainsi, continua-t-il en se 
tournant vers Renee, voyez s'il faut que la chose soit 
grave. 

— Vous partez, monsieur ? s'ecria Renee, inca- 
pable de cacher Femotion que lui causait cette nou- 
velle inattendue. 

•— Helas ! oui, mademoiselle, repondit Villefort : il 
le faut. 

— Et ou allez-vous done ? demanda la marquise. 

— C'est le secret de la justice, madame ; cepen- 
dant si quelqu'un d'ici a des commissions pour Paris, 
j'ai un de mes amis qui partira ce soir et qui s'en 
chargera avec plaisir. 

Tout le monde se regarda. 

— Vous m'avez demande un moment d'entretien ? 
dit le marquis. 

— Oui, passons dans votre cabinet, s'il vous plait. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 113 

Le marquis prit le bras de Villefort et sortit avec 
lui. 

— Eh bien ! demanda celui-ci en arrivant dans son 
cabinet, que se passe-t-il done ? parlez. 

— Des choses que je crois de la plus haute gravite, 
et qui necessitent mon d6part k l'instant meme pour 
Paris. Maintenant, marquis, excusez Findiscrete bru- 
talite de la question, avez-vous des rentes sur l'Etat ? 

— Toute ma fortune est en inscriptions ; six a sept 
cent mille francs a peu pres. 

— Eh bien ! vendez, marquis, vendez, ou vous etes 
ruine. 

— Mais, comment voulez-vous que je vende d'ici ? 

— Vous avez un agent de change, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— Donnez-moi une lettre pour lui, et qu'il vende 
sans perdre une minute, sans perdre une seconde ; 
peut-etre meme arriverai-je trop tard. 

— Diable ! dit le marquis, ne perdons pas de 
temps. 

Et il se mit a table et £crivit une lettre a son agent 
de change, dans laquelle il lui ordonnait de vendre a 
tout prix. 

— Maintenant que j'ai cette lettre, dit Villefort en 
la serrant soigneusement dans son portefeuille, il 
m'en faut une autre. 

— Pour qui ? 

— Pour le roi. 

— Pour le roi ? 

— Oui. 

— Mais je n'ose prendre sur moi d'ecrire ainsi a 
Sa Majeste. 

— Aussi, n'est-ce point k vous que je la demande, 
mais je vous charge de la demander a M. de Sal- 
vieux. II faut qu'il me donne une lettre a l'aide de 



114 LR COMTE DE MONTE-CRISTO 

laquelle je puisse penetrer pres de Sa Majeste sans 
etre soumis h toutes les formalites de demande d'au- 
dience, qui peuvent me faire perdre un temps pre- 
cieux. 

~ Mais n'avez-vous pas le garde des sceaux, qui a 
ses grandes entrees aux Tuileries, et par l'interme- 
diaire duquel vous pouvez jour et nuit parvenir jus- 
qu'au roi ? 

— Oui, sans doute > mais il est inutile que je partage 
avec un autre le merite de la nouvelle que je porte. 
Comprenez-vous? le garde des sceaux me releguerait 
tout naturellement au second rang et m'enleverait 
tout le benefice de la chose. Je ne vous dis qu'une 
chose, marquis: ma carriere est assuree si j 'arrive 
le premier aux Tuileries, car j'aurai rendu au roi un 
service qu'il ne lui sera pas permis d'oublier. 

— En ce cas, mon cher, allez faire vos paquets ; 
moi j'appelle de Salvieux, et je lui fais ecrire la lettre 
qui doit vous servir de laissez-passer. 

— Bien, ne perdez pas de temps, car dans un quart 
d'heure il faut que je sois en chaise de poste. 

— Faites arreter votre voiture devant la porte. 

— Sans aucun doute ; vous m'excuserez aupres de 
la marquise, n'est-ce pas? aupres de mademoiselle 
de Saint-Meran, que je quitte dans un pareil jour avec 
un bien profond regret. 

— Vous les trouverez toutes deux dans mon cabi- 
net, et vous pourrez leur faire vos adieux. 

— Merci cent fois ; occupez-vous de ma lettre. 
Le marquis sonna ; un laquais parut. 

— Dites au comte de Salvieux que je l'attends... 
Allez, maintenant, continua le marquis s'adressant- 
a Villeforfc. 

•—• Bon, je ne fais qu ? aller et venir. 

Et Villefort sortit tout courant ; mais a la porte il 



LE COMTE DE MONTE-CRlSTO 115 

songea qu'un substitut du procureur"du rei qui serait 
vu marchant a pas precipites risquerait de troubler 
le repos de toute une ville ; il reprit done son allure 
ordinaire, qui dtait toute magistrale. 

A sa porte il apergut dans l'ombre comme un blanc 
fant6me qui 1'attendait debout et immobile. 

C'etait la belle fille catalane, qui, n'ayant pas de 
nouvelles d'Edmond, s'6tait e.chappee a la nuit tom- 
bante du Pharo pour venir savoir elle-meme la cause 
de l'arrestation de son amant. 

A Fapproche de Villefort elle se detacha de la 
muraille contre laquelle elle etait appuyee et vint lui 
barrer le chemin. Dantes avait parle au substitut de 
sa fiancee, et Mercedes n'eut point besoin de se nom- 
mer pour que Villefort la reeonnut. II fut surpris de 
la beaute et de la dignite de cette femine, et lors™ 
qu'elle lui demanda ce qu'etait devenu son amant, il 
luf sembla que c'etait lui 1 'accuse, et que c'etait elle 
le juge. 

— L'homme dont vous parlez, dit brusquement Vil- 
lefort, est un grand coupable, et je ne puis rien faire 
pour lui, mademoiselle. 

Mercedes laissa e\chapper un sanglot, et, comme 
Villefort essayait de passer outre, elle l'arreta une 
seconde fois. 

— Mais ou est-il du moins, demanda-t-elle, que je 
puisse m ? informer s'il est mort ou vivant ? 

-^ Je ne sais, il ne m'appartient plus, repondit 
Villefort. 

Et gene par ce regard fin et cette suppliante atti- 
tude, il repoussa Mercedes et rentra, refermant vive- 
ment la porte comme pour laisser dehors cette dou- 
leur qu'on lui apportait. 

Mais la douleur ne se laisse pas repousser ainsi. 
Gomme le trait rnortel dont parle Virgile, I'homme 



116 LE C.OMTE DE MONTE-CRISTO 

blesse l'emporte avec lui. Villefort rentra, referma la 
porte, mais arrive* dans son salon les jambes lui man- 
querent a son tour ; il poussa un soupir qui ressem- 
blait a un sanglot, et se laissa tomber dans un fau- 
teuil. 

Alors, au fond de ce cceur malade naquit le premier 
germe d'un ulcere mortel. Cet homme qu'il sacrifiait 
a son ambition, cet innocent qui payait pour son pere 
coupable, lui apparut pale et menacant, donnant la 
main a sa fiancee, pale comme lui, et trainant apres 
lui le remords, non pas celui qui fait bondir le malade 
comme les furieux de la fatalit6 antique, mais ce tin- 
tement sourd et douloureux qui, a de certains mo- 
ments, frappe sur le coeur et le meurtrit au souvenir 
d'une action passee, meurtrissure dont les lancinantes 
douleurs creusent un mal qui va s'approfondissant 
jusqu'a la mort. 

Alors il y eut dans Fame de cet homme encore un 
instant d'hesitation. Deja plusieurs fois il avait requis, 
et cela sans autre emotion que celle de la lutte du 
juge avec Faccusg, la peine de mort contre les 
pre'venus ; et ces pre*venus, executes gr&ce a son 
eloquence foudroyante qui avait entraine* ou les juges 
ou le jury, n'avaient pas m§me laisse* un nuage sur 
son front, car ces pr6venus 6taient coupables, ou du 
moins Villefort les croyait tels. 

Mais cette fois c'etait bien autre chose : cette peine 
de la prison perp^tuelle, il venait de l'appliquer a un 
innocent, un innocent qui allait etre heureux, et dont 
il ddtruisait non seulement la liberte, mais le bon- 
heur : cette fois il n'^tait plus juge, il etait bourreau. 

En songeant a cela il sentait ce battement sourd 
que nous avons decrit, et qui lui etait inconnu jus- 
qu'alors, retentissant au fond de son coeur et emplis- 
sant sa poitrine de vagues apprehensions. C'est ainsi 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 117 

que, par une violente souffrance instinctive, est 
averti le blesse, qui jamais n'approchera sans trem- 
bler le doigt de sa blessure ouverte et saignante 
avant que sa blessure soit fermee. 

Mais la blessure qu'avait recue Villefort etait de 
celles qui ne se ferment pas, ou qui ne se ferment 
que pour se rouvrir plus sanglantes et plus doulou- 
reuses qu'auparavant. 

Si, dans ce moment, la douce voix de Renee eut 
retenti a son oreille pour lui demander gr&ce; si la 
belle Mercedes fut entree et lui eut dit : « Au nom 
du Dieu qui nous regarde et qui nous juge, rendez- 
moi mon fiance' ; » oui, ce front a moitie plie sous la 
n^cessite s'y fut courbe tout a fait, et de ses mains 
glacees eut sans doute, au risque de tout ce qui pou- 
vait en r6sulter pour lui, s\gn6 l'ordre de mettre en 
liberte Dantes ; mais aucune voix ne murmura dans 
le silence, et la porte ne s'ouvrit que pour donner 
entrde au valet de chambre de Villefort, qui vint lui 
dire que les cbevaux de poste etaient a la caleche de 
voyage. 

Villefort se leva ou plutdt bondit comme un homme 
qui triomphe d'une lutte interieure, courut a son se- 
cretaire, versa dans ses poches tout Tor qui se trou- 
vait dans un des tiroirs, tourna un instant effare' dans 
la chambre, la main sur son front, et articulant des 
paroles sans suite ; puis enfin, sentant que son valet 
de chambre venait de lui poser son manteau sur les 
e'paules, il sortit, s'elanca en voiture, et ordonna 
d'une voix breve de toucher rue du Grand-Cours, 
chez M. de Saint-Meran. 

Le malheureux Dantes £tait condamne. 

Comme l'avait promis M. de Saint-Meran, Villefort 
trouva la marquise et Renee dans le cabinet. En 
apercevant Renee, le jeune homme tressaillit; car il 



118 LE COMTE DE MONTE-CIUSTO 

crut qu'elle allait lui demander de nouveau la liberte 
de Dantes. Mais, helas ! il faut le dire a la honte de 
notre egoisme, la belle jeune fille n'etait preoccupee 
que d'une chose : du depart de Villefort. 

Elle aimait Villefort, Villefort allait partir an mo- 
ment de devenir son mari. Villefort ne pouvait dire 
quand il reviendrait, et Renee, au lieu de plaindre 
Dantes, maudit l'homme qui par son crime la sepa- 
rait de son amant. 

Que devait done dire Mercedes ! 

La pauvre Mercedes avait retrouve au coin de~la 
rue de la Loge, Fernand, qui l'avait suivie ; elle etait 
rentree aux Catalans, et mourante, desesperee, elle 
s'etait jete'e sur son lit. Devant ce lit Fernand s'etait 
mis a genoux, et pressant sa main glacde, que Mer- 
cedes ne songeait pas a retirer, il la couvrait de bai- 
sers brulants que Mercedes ne sentait meme^pas. 

Elle passa la nuit ainsi. La lampe s'eteignit quand 
il n'y eut plus d'huile : elle ne vit pas plus l'obscu- 
rite qu'elle n'avait vu la lumiere, et le jour revint 
sans qu'elle vit le jour. 

La douleur avait mis devant ses yeux un bandeau 
qui ne lui laissait voir qu'Edmond. 

— Ah ! vous etes la ! dit-elle enfin en se retournant 
du cote de Fernand. 

— Depuis hier je ne vous ai pas quittee, re'pondit 
Fernand avec un soupir douloureux. 

M. Morrel ne s'etait pas tenu pour battu : il avait 
appris qu'a la suite de son interrogatoire, Dantes 
avait ete conduit a la prison; il avait alors couru 
chez tous ses amis, il s'etait presente chez les per- 
sonnes de Marseille qui pouvaient avoir de l'influence, 
mais deja le bruit s'etait repandu que le jeune liomme 
avait ete arrete comme agent bonapartiste, et comme 
a cette epoque les plus hasardeux regardaient commo 



LB COMTE DE MONTE-CRISTO 119 

lift reve insense toute tentative de Napoleon pour 
remonter sur le trone, il n'avait trouve partout que 
froideur, crainte ou refus, et il etait rentre chez lui 
desespere, mais avouant cependant que la position 
etait grave et que personne n'y pouvait den. 

De son cote, Caderousse etait fort inquiet et fort 
tourmente : au lieu de sortir comme l'avait fait 
M. Morrel, au lieu d'essayer quelque chose en faveur 
de Dantes, pour lequel d'ailleurs il ne pouvait rien, 
il s'etait enferme avec deux bouteilles de vin de 
cassis, et avait essaye de noyer son inquietude dans 
l'ivresse. Mais, dans l'etat d'esprit ou il se trouvait, 
c'etait trop peu de deux bouteilles pour eteindre son 
jugement ; il etait done demeure, trop ivre pour aller 
chercher d'autre vin, pas assez ivre pour que l'ivresse 
eut eteint ses souvenirs, accoude' en face de ses deux 
bouteilles vides sur une table boiteuse, et voyant 
danser, au reflet de sa chandelle a la longue meche, 
tous ces spectres qu'Hoffmann a semes sur ses ma- 
nuscrits liumides de punch comme une poussiere 
noire et fantastique. 

Danglars seul n'etait ni tourmente ni inquiet ; Dan- 
glars meme 6tait joyeux, car il s'etait venge d'un 
ennemi et avait assure a bord du Pharaon sa place 
qu'il craignait de perdre : Danglars etait un de ces 
nommes de calcul qui naissent avec une plume der- 
riere l'oreille et un encrier a la place du coeur ; tout 
etait pour lui dans ce monde soustraction ou multi- 
plication, et un chiffre lui paraissait bien plus pre"- 
cieux qu'un homme, quand ce chiffre pouvait aug- 
menter le total que cet homme pouvait diminuer. 

Danglars s'etait done couche a son heure ordinaire 
et dormait tranquillement. 

Villefort, apres avoir recu la lettre de M. de Sal- 
vieux, embrasse Renee sur les deux joues, baise la 



120- LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

main de madame de Saint-M£ran et serre* celle du 
marquis, courait la poste sur ]a route d'Aix. 

Le pere Dantes se mourait de douleur et d'inquie- 
tude. 

Quant k Edmond, nous savons ce qu'il £tait devenu. 



X 



LE PETIT CABINET DES TUILERIES 

Abandonnons Villefort sur la route de Paris, ou> 
gr&ce aux triples guides qu'il paye, il brule le che- 
min, et penetrons a travers les deux ou trois salons 
qui le precedent dans ce petit cabinet des Tuileries, 
a la fenetre cintrde, si bien connu pour avoir ete* le 
cabinet favori de Napoleon et de Louis XVIII, et pour 
&tre aujourd'hui celui de Louis-Philippe. 

La, dans ce cabinet, assis devant une table de 
noyer qu'il avait rapporte'e d'Hartwell, et que, par 
une de ces manies familieres aux grands person- 
nages, il affectionnait tout particulierement, le roi 
Louis XVIII £coutait assez legerement un homme de 
cinquante a cinquante-deux ans, k cheveux gris, a la 
figure aristocratique et k la mise scrupuleuse, tout 
en notant a la marge un volume d'Horace, edition de 
Gryphius, assez incorrecte quoique estimde, et qui 
pretait beaucoup aux sagaces observations philolo- 
giques de Sa Majeste. 

— Vous dites done, monsieur? dit le roi. 

— Que je suis on ne peut plus inquiet, sire. 

— Vraiment ? auriez-vous vu en songe sept vaches 
grasses et sept vaches maigres ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 421 

— Non, sire, car cela ne nous annoncerait que sept 
annees de fertilite et sept armies de disette, et, avec 
un roi aussi pr6voyant que Test Votre Majeste, la 
disette n'est pas a craindre. 

— De quel autre fleau est-il done question, mon 
cher Blacas ? 

— Sire, je crois, j'ai tout lieu de croire qu'un orage^ 
se forme du cote du Midi. 

— Eh Men, mon cher due, repondit Louis XVIII, 
je vous crois mal renseigne, et je sais positivement 
au contraire qu'il fait tres beau temps de ce cote-la. 

Tout homme d'esprit qu'il etait, Louis XVIII aimait 
la plaisanterie facile. 

— Sire, dit M. de Blacas, ne fut-ce que pour ras- 
surer un fidele serviteur, Votre Majeste ne pourrait- 
elle pas envoyer dans le Languedoc, dans la Provence 
et dans le Dauphine des hommes surs qui lui feraient 
un rapport sur l'esprit de ces trois provinces ? 

— Conimus surdis, repondit le roi tout en conti- 
nuant d'annoter son Horace. 

— Sire, repondit le courtisan en riant, pour avoir 
l'air de comprendre l'hemistiche du poete de Venuse, 
Votre Majeste peut avoir parfaitement raison en 
comptant sur le bon esprit de la France ; mais je 
crois de ne pas avoir tout a fait tort en craignant 
quelque tentative desesp6r£e. 

— De la part de qui ? 

— De la part de Bonaparte, ou du moins de son parti. 

— Mon cher Blacas, dit le roi, vous m'empechez de 
travailler avec vos terreurs. 

— Et moi, sire, vous m'empechez de dormir avec 
votre securite. 

— Attendez, mon cher, attendez, je tiens une note 
tr&s heureuse sur le Pastor quum traheret; attendez, 
et vous continuerez apres. 



122 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

II se fit un instant de silence, pendant lequel 
Louis XVIII inscrivit, d'une ecriture qu'il faisait atissi 
rnenue que possible, une nouvelle note en marge de 
son Horace ; puis, cette note inscrite : 

— Continuez, mon cher due, dit-il en se relevant 
de l'air satisfait d'un homme qui croit avoir eu une 
idee lorsqu'il a commente l'idee d'un autre. Conti- 
nuez, je vous ecoute. 

— Sire, dit Blacas, qui avait eu un instant l'espoir 
de confisquer Villefort a son profit, je suis force de 
vous dire que ce ne sont point de simples bruits 
denues de fondement, de simples nouvelles en l'air, 
qui m'inquietent. G'est un homme bien pensant, meri- 
tant toute ma confiance, et charge* par moi de sur- 
veiller le Midi (le due hesita en prononcant ces mots), 
qui arrive en poste pour me dire: Un grand peril 
menace le roi. Alors je suis accouru, sire. 

— Mala ducis am domum, continua Louis XVIII 
en annotant. 

— Votre Majesty m'ordonne-t-elle de ne plus insis- 
ter sur ce sujet ? 

— Non, mon ch'er due, mais allongez la main. 

— Laquelle ? 

— Celle que vous voudrez, la-bas, a gauche. 

— Ici, sire ? 

— Je vous dis a gauche et vous cherchez a droite ; 
e'est a ma gauche que je veux dire : la ; vous y etes ; 
vous devez trouver le rapport du ministre de la police 
en date d'hier... Mais, tenez, voici M. Dandre lui- 
meme... n'est-ce pas, vous dites M. Dandre"? inter- 
rompit Louis XVIII s'adressant a 1'huissier qui venait 
en effet d'annoncer le ministre de la police. 

— Oui, sire. M. le baron Dandre, reprit Fhuissier. 

— C'est juste, baron, reprit Louis XVIII avec un 
imperceptible sourire ; entrez, baron, et racontez au 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 123 

due ce que vous savez de plus recent sur M. de Bona- 
parte. Ne nous dissimiilez rien de la situation, quelque 
grave qu'elle soit. Voyons, File d'Elbe est-elle un 
volcan, et allons-nous en voir sortir la guerre flam- 
boyante et toute herissee : bella, horridst bella? 

M. Dandre se balanca fort gracieusement sur le 
dos d'un fauteuil auquel il appuyait ses deux mains 
et dit : 

— Votre Majeste a-t-elle bien voulu consulter le 
rapport d'hier? 

— Qui, oui ; mais dites au due lui-meme, qui ne 
peut le trouver, ee que contenait le rapport ; detail- 
lez-lui ce que fait 1'usurpateur dans son tie, 

— Monsieur, dit le baron au due, tous les servi- 
teurs de Sa Majeste" doivent s'applaudirdesnouvelles 
rdcentes qui nous parviennent de 1'ile d'Elbe. Bona- 
parte... 

M. Dandre regarda Louis XVIII, qui, occupe a 
ecrire une note, ne leva pas m£me la tete. 

— Bonaparte, continua le baron, s'ennuie mortelle- 
ment; il passe des journees entieres a regarder tra- 
vailler ses mineurs de Porto-Longone. 

— Et il se gratte pour se distraire, dit le roi. 

<— II se gratte ? demanda le due ; que veut dire 
Votre Majeste?. 

— Eh oui, mon cher due ; oubliez-vous done que 
ce grand homme, ce h6ros, ce demi-dieu est atteint 
d'une maladie de peau qui le d^vore, prurigo. 

— II y a plus, monsieur le due, continua le minis- 
tre de la police, nous sommes a peu pres stirs que 
dans peu de temps 1'usurpateur sera fou. 

_— Fou? 

— Fou a lier : sa tete s'affaiblit, tantot il pleure a 
chaudes larmes, tantot il rit a gorge deployed ; d'au- 
tres fois, il passe des heures sur le rivage a jeter des 



124 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

cailloux dans Feau, et lorsque le caillou a fait cinq 
ou six ricochets, il parait aussi satisfait que s'il avait 
gagne un autre Marengo ou un nouvel Austerlitz. 
Voil&, vous en conviendrez, des signes de folie. 

— Ou de sagesse, monsieur le baron, ou de sa- 
gesse, dit Louis XVIII en riant : c'etait en jetant des 
cailloux a la mer que se r£cr6aient les grands capi- 
taines de l'antiquite ; voyez Plutarque, & la vie de 
Scipion TAfricain. 

M. de Blacas demeura reveur entre ces deux in- 
souciances. Villefort, qui n'avait pas voulu tout lui 
dire pour qu'un autre ne lui enlev&t point le benefice 
tout entier de son secret, lui en avait dit assez ce- 
pendant pour lui donner de graves inquietudes. 

— Allons, allons, Dandre, dit Louis XVIII, Blacas 
n'est point encore convaincu ; passez a la conversion 
de l'usurpateur. 

Le ministre de la police s'inclina. 

— Conversion de l'usurpateur ! murmura le due, 
regardant le roi et Dandre", qui alternaient comme 
deuxbergers de Virgile. L'usurpateur est-il converti? 

— Absolument, mon cher due. 

— Aux bons principes ; expliquez cela, baron. 

— Voici ce que e'est, monsieur le due, dit le mi- 
nistre avec le plus grand serieux du monde : derni&- 
rement Napoleon a passe une revue, et comme deux 
ou trois de ses vieux grognards, comme il les appelle, 
manjifestaient le d6sir de revenir en France, il leur a 
dorm£ leur conge* en les exhortant & servir leur bon 
roi ; ce furent ses propres paroles, monsieur le due, 
j'en ai la certitude. 

— Eh bien ! Blacas, qu'en pensez-vous ? dit le roi 
triomphant, en cessant un instant de compulser le 
scoliaste volumineux ouvert devant lui. 

— Je dis, sire, que M. le ministre de la police ou 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 125 

moi nous nous trompons ; mais comme il est impos- 
sible que ce soit le ministre de la police, puisqu'il a 
en garde le salut et Thonneur de Votre Majeste, il est 
probable que c'est moi qui fais erreur. Cependant, 
sire, a la place de Votre Majeste, je voudrais interro- 
ger la personne dont je lui ai parle ; j'insisterai meme 
pour que Votre Majeste lui fasse cet honneur. 

— Volontiers, due, sous vos auspices je recevrai 
qui vous voudrez ; mais je veux le recevoir les armes 
en main. Monsieur le ministre, avez-vous un rapport 
plus recent que celui-ci ! car celui-ci a deja la date 
du 20 fevrier, et nous sommes au 3 mars ! 

— Non, sire, mais j'en attendais un d'heure en 
heure. Je suis sorti depuis le matin, et peut-etre de- 
puis mon absence est-il arrive. 

— Allez a la prefecture, et s'il n'y en a pas, eh bien, 
eh bien, continua en riant Louis XVIII, faites-en un ; 
n'est-ce pas ainsi que cela se pratique ? 

— Oh ! sire ! dit le ministre, Dieu merci, sous ce 
rapport, il n'est besoin de rien inventer ; chaque jour 
encombre nos bureaux des denonciations les plus 
circonstanciees, lesquelles proviennent d'une foule 
de pauvres heres qui esperent un peu de reconnais- 
sance pour des services qulls ne rendent pas, mais 
qu'ils voudraient rendre. lis tablent sur le hasard, et 
ils esperent qu'un jour quelque evenement inattendu 
donnera une espece de re'alite a leurs predictions. 

— C'est bien ; allez, monsieur, dit Louis XVIII, et 
songez que je vous attends. 

— Je ne fais qu'aller et venir, sire ; dans dix mi- 
nutes je suis de retour. 

— Et moi, sire, dit M. de Blacas, je vais chercher 
mon messager. 

— Attendez done, attendez done, dit Louis XVIII. 
En verite, Blacas, il faut que je vous change vos ar- 



126 LE COMTE DE MONTE^-CRISTO 

mes ; je vous donnerai uo aigle aux ailes deployed, 
tenant entre ses serres une proie qui essaye vaine- 
ment de lui echapper, avec cette devise : Tenax. 

— Sire, j'ecoute, dit M. de Blacas, se rongeant les 
poings d'impatience. 

— Je voudrais vous consulter sur ce passage : Molli 
fugiens anhelitu ; vous savez, il s'agit du eerf qui 
fuit devant le loup. N'etes^vous pas chasseur et grand 
louvetier ? Comment trouvez-vous, a ce double titre, 
le molli anhelitu ? 

— Admirable, sire ; mais mon messager est comme 
le cerf dont vous parlez* car il vient de faire 220 lieues 
en poste* et cela en trois jours k peine. 

— G'est prendre bien de la fatigue et bien du souci, 
mon cher due, quand nous avons le telegraphe qui 
ne met que trois ou quatre heures, et cela sans que 
son haleine en souffre le moins du monde. 

— Ah ! sire, vous recompensez bien mal ce pauvre 
jeune homme qui arrive de si loin et avec tant d'ar- 
deur pour donner a Votre Majeste un avis utile ; ne 
fut-ce que pour M. de Salvieux* qui me le recom- 
mande, recevez-le bien, je vous en supplie. 

~M. de SalvieuXj le chambellan de mon frere? 
-^ Lui-meme. 

— En effet, il est a Marseille. 

— C'est de la qull m^ecrit. 

-~ Vous parle-t-il done aussi de cette conspiration ? 

— Non, mais il me recommande M. de Villefort, et 
me charge de l'introduire pres de Votre Majeste. 

— M. de Villefort ? s'ecria le roi j ce messager 
s'appelle-t-il done M. de Villefort ? 

— Oui, sire. 

— Et c'est lui qui vient de Marseille ? 

— En personne. 

— - Que ne me disiez-vous son nom tout de suite ! 



LE COMTE DE MONTE-C RI STO 127 

reprit le roi en laissant percer sur son visage un 
commencement d'inquietude. 

— Sire, je croyais ce nom inconnu de Votre Ma- 
jeste. 

— Non pas, non pas, Blacas ; c'est un esprit s6- 
rieux, eleve, ambitieux surtout ; et, pardieu, vous 
connaissez de nom son pere. 

— Son pere ? 

— Oui, Noirtier. 

— Noirtier le girondin ? Noirtier le se'nateur ? 

— Oui, justement. 

— Et Votre Majeste a employe le fils d'un pareil 
nomine ? 

— Blacas,, mon ami, vous n'y entendez rien ; je 
vous ai dit que Villefort etait ambitieux : pour arri- 
ver, Villefort sacrifiera tout, meme son pere. 

— Alors, sire, je dois done le faire entrer? 

— A l'instant meme, due. Ou est-il? 

— II doit m'attendre en bas dans ma voiture. 

— Allez me le chercher, 

— J'y cours. 

Le due sortit avec la vivacite d'un jeune homme ; 
l'ardeur de son royalisme sincere lui donnait vingt ans. 

Louis XVIII resta seul, reportant les yeux sur son 
Horace entr'ouvert et murmurant : 

Justum et tenacem propositi virura 

M. de Blacas remonta avec la mSme rapidite qu'il 
etait descendu ; mais dans 1'antichambre il fut force 
d'invoquer l'autorite du roi. L'habit poudreux de Vil- 
lefort, son costume, ou rien n'etait conforme a la 
tenue de cour, avait excite la susceptibilite de M. de 
Breze, qui fut tout etonne de trouver dans ce jeune 
homme la pretention de paraitre ainsi v§tu devant le 
roi. Mais le due leva toutes les difficultes avec un 



128 LE GOMTE DE M,ONTE-GRISTO 

seul mot : Ordre de Sa Majeste ; et malgre* les obser- 
vations que continua de faire le maitre des ceremo- 
nies, pour l'honneur du principe, Villefort fut intro- 
duit. 

Le roi £tait assis a la m&me place ou l'avait laisse 
le due. En ouvrant la porte, Villefort se trouva juste 
en face de lui : le premier mouvement du jeune 
magistrat fut de s'arreter. 

— Entrez, monsieur de Villefort, dit le roi, entrez. 
Villefort salua et fit quelques pas en avant, atten- 
dant que le roi Finterroge&t. 

— Monsieur de Villefort, continua Louis XVIII, 
voici le due de Blacas qui pretend que vous avez 
quelque chose d'important a nous dire. 

— Sire, M. le due a raison, et j'espere que Votre 
Majeste va le reconnaitre elle-meme. 

— D'abord et avant toutes choses, monsieur, le 
mal est-il aussi grand, a votre avis, que Ton veut me 
le faire croire ? 

— Sire, je le crois pressant ; mais, gr&ce a la dili- 
gence que j'ai faite, il n'est pas irreparable, je Fes- 
pere. 

— Parlez longuement si vous le voulez, monsieur, 
dit le roi, qui commencait a se laisser aller lui-meme 
a Femotion qui avait boulevers6 le visage de M. de 
Blacas et qui alterait la voix de Villefort ; parlez, et 
surtout commencez par le commencement: j'aime 
Fordre en toutes choses. 

— Sire, dit Villefort, je ferai a Votre Majesty un 
rapport fidele, mais je la prierai cependant de m'ex- 
cuser si le trouble ou je suis jette quelque obscurite 
dans mes paroles. 

Un coup d'ceil jetd sur le roi apres cet exorde 
insinuant assura Villefort de la bienveillance de son 
auguste auditeur, et il continua ; 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 129 

— Sire, je suis arrive le plus rapidement possible 
a Paris pour apprendre a Votre Majeste que j'ai 
decouvert dans le ressort de mes fonctions, non pas 
un de ces complots vulgaires et sans consequence, 
comme il s'en trame tous les jours dans les derniers 
rangs du peuple et de Farmee, mais une conspiration 
veritable, une tempete qui ne menace rien moins 
que le trone de Votre Majeste. Sire, Fusurpateur 
arme trois vaisseaux ; il m6dite quelque projet, 
insense peut-etre, mais peut-etre aussi terrible, tout 
insense qu'il est. A cette heure, il doit avoir quitt6 
Tile d'Elbe, pour aller ou ? je Fignore, mais a coup 
sur pour tenter une descente soit a Naples, soit sur 
les cotes de Toscane, soit meme en France. Votre 
Majeste n'ignore pas que le souverain de l'ile d'Elbe 
a conserve des relations avec l'ltalie et avec la 
France. 

— Oui, monsieur, je le sais, dit le roi fort emu, et, 
dernierement encore, on a eu avis que des reunions 
bonapartistes avaient lieu rue Saint-Jacques; mais 
continuez, je vous prie ; comment avez-vous eu ces 
ces details ? 

— Sire, ils resultent d'un interrogatoire que j'ai 
fait subir a un homme de Marseille que depuis long- 
temps je surveillais et que j'ai fait arr&ter le jour 
meme de mon depart ; cet homme, marin turbulent 
et d'un bonapartisme qui m'dtait suspect, a et6 secre- 
tement a l'ile d'Elbe ; il y a vu le grand marechal qui 
Fa cbarg6 d'une mission verbale pour un bonapartiste 
de Paris, dont je n'ai jamais pu lui faire dire le nom ; 
mais cette mission etait de charger ce bonapartiste 
de preparer les esprits a un retour (remarquez que 
c'est Finterrogatoire qui parle, sire), a un retour qui 
ne peut manquer d'etre prochain. 

— Et ou est cet homme ? demanda Louis XVIII. 

i. 5 



130 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— En prison, sire. 

— Et la chose vous a parti grave ? 

— Si grave, sire, que cet evenement m'ayant sur- 
pris au milieu d'une fete de famille, le jour meme de 
mes fiancailles, j'ai tout quitte, fiancee et amis, tout 
remis a un autre temps pour venir deposer aux pieds 
de Votre Majeste" et les craintes dont j'^tais atteint 
et l'assurance de mon devouement. 

-— C'est vrai, dit Louis XVIII ; n'y avait-il pas un 
projet d'union entre vous et mademoiselle de Saint- 
M6ran ? 

— La fille d'un des plus fideles serviteurs de Votre 
Majesty. 

— Oui, oui ; mais revenons a ce complot, monsieur 
de Villefort. 

— Sire, j'ai peur que ce soit plus qu'un complot, 
j'ai peur que ce soit une conspiration. 

— Une conspiration dans ces temps-ci, dit le roi 
en souriant, est chose facile a me'diter, mais plus 
difficile a conduire a son but, par cela meme que, 
retabli d'hier sur le trone de nos ancetres, nous avons 
les yeux ouverts a la fois sur le^passe, sur le present 
et sur l'avenir ; depuis dix mois mes ministres redou- 
blent de surveillance pour que le littoral de la M6di- 
terran6e soit bien garde. Si Bonaparte descendant a 
Naples, la coalition tout entiere serait sur pied avant 
seulement qu'il fut a Piombino; s'il descendait en 
Toscane, il mettrait le pied en pays ennemi ; s'il des- 
cend en France, ce sera avec une poignee d'hommes, 
et nous en viendrons facilement a bout, execre 
comme il Test par la population. Rassurez-vous done, 
monsieur ; mais ne comptez pas moins sur notre re- 
connaissance royale. 

— Ah ! voici M. Dandre ! s'dcria le due de Blacas. 
- En ce moment parut en effet sur le seuil de la 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 131 

porte M. le ministre de la police, pale, tremblant, et 
dont le regard vacillait comme s'il eut ete frapp6 
d'un eblouissement. 

Villefort fit un pas pour se retirer ; mais un serre- 
ment de main de M. de Blacas le retint. 



XI 

l'ogre de corse 

Louis XVIII, h l'aspect de ce visage bouleverse, 
repoussa violemment la table devant laquelle il se 
trouvait. 

— Qu'avez-vous done, monsieur le baron? s'ecria- 
t-il, vous paraissez tout bouleverse : ce trouble, cette 
hesitation, ont-ils rapport a ce que disait M. de Bla- 
cas, et a ce que vient de me confirmer M. de Ville- 
fort? 

De son c6te M. de Blacas s'approchait vivementdu 
baron, mais la terreur du courtisan empechait de 
triompher l'orgueil de 1'homme d'Etat ; en effet, en 
pareille circonstance, il etait bien autrement avanta- 
geux pour lui d'etre humilie par le prefet de police 
que de l'humilier sur un pareil sujet. 

— Sire... balbutia le baron. 

— Eh bien ! yoyons, dit Louis XVIII. 

Le ministre de la police, cedant alors a un mouve- 
ment de desespoir, alia se prdcipiter aux pieds de 
Louis XVIII, qui recula d'un pas en frongant le 
sourcil. 

— Parlerez-vous ? dit-il. 



132 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Ok ! sire, quel affreux malheur ! suis-je assez h 
plaindre ? je ne m'en consolerai jamais ! 

— Monsieur, dit Louis XVIII, je vous ordonne de 
parler. 

— - Eh bien ! sire, l'usurpateur a quitte Tile d'Elbe 
le 28 fevrier et a ddbarque le l«r mars. 

— Ou cela ? demanda vivement le roi. 

— En France, sire, dans un petit port, pres d'An- 
tibes, au golfe Juan. 

— L'usurpateur a d6barque en France, pres d'An- 
tibes, au golfe Juan, a deux cent cinquante lieues de 
Paris, le l^r mars, et vous apprenez cette nouvelle 
aujourd'hui seulement 3 mars!... Eh! monsieur, ce 
que vous me dites la est impossible : on vous aura 
fait un faux rapport, ou vous etes fou. 

— Helas ! sire, ce n'est que trop vrai ! 

Louis XVIII fit un geste indicible de colere et 
d'effroi, et se dressa tout debout, comme si un coup 
impr^vu l'avait frappe en meme temps au coeur et 
au visage. 

— En France ! s'ecria-t-il, l'usurpateur en France ! 
Mais on ne veillait done pas sur cet homme ? mais, 
qui sait ? on etait done d'accord avec lui ? 

— Oh ! sire, s'&cria le due de Blacas, ce n'est pas 
un homme comme M. Dandre que Ton peut accuser 
de trahison. Sire, nous etions tous aveugles, et le 
ministre de la police a partage l'aveuglement gene- 
ral, voila tout. 

— Mais... dit Villefort; puis s'arretant tout a coup : 
Ah! pardon, pardon, sire, fit-il en s'inclinant, mon 
z^le m'emporte, que Votre Majeste daigne m'excuser. 

— Parlez, monsieur, parlez hardiment, dit le roi ; 
vous seul nous avez prevenu du mal, aidez-nous a y 
chercher le remede. 

— Sire, dit Villefort, l'usurpateur est deteste dans 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 133 

le Midi ; il me semble que s'il se hasarde dans le 
Midi, on peut facilement soulever contre lui la Pro- 
vence et le Languedoc. 

— Oui, sans doute, dit le ministre, mais il s'avance 
par Gap et Sisteron. 

-— II s'avance, il s'avance, dit Louis XVIII ; il 
marche done sur Paris? 

Le ministre de la police garda un silence qui equi- 
valait au plus complet aveu. 

— Et le Dauphine\ monsieur, demanda le roi a 
Villefort, croyez-vous qu'on puisse le soulever 
comme la Provence? 

— Sire, je suis fache de dire a Votre Majeste une 
verite cruelle ; mais Tesprit du Dauphine est loin de 
valoir celui de la Provence et du Languedoc. Les 
montagnards sont bonapartistes, sire. 

— Allons, murmura Louis XVIII, il etait bien ren- 
seigne. Et combien d'hommes a-t-il avec lui? 

— Sire, je ne sais, dit le ministre de la police. 

— Comment, vous ne savezl Vous avez oublie de 
vous informer de cette circonstance? II est vrai 
qu'elle est de peu d'importance, ajouta-t-il avec un 
sourire ecrasant. 

— Sire, je ne pouvais m'en informer ; la depeche 
portait simplement Fannonce du debarquement et de 
la route prise par l'usurpateur. 

— Et comment done vous est parvenue cette d6- 
peche? demanda le roi. 

Le ministre baissa la t§te, et une vive rougeur 
envahit son front. 

— Par le tdlegraphe, sire, balbutia-t-il. 

Louis XVIII fit un pas en avant et croisa les bras 
comme eut fait Napoldon. 

— Ainsi, dit-il, palissant de colere, sept armies 
coalise'es auront renverse cet homme ; un miracle 



134 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

du ciel m'aura replace* sur le trone de mes peres 
apres vingt-cinq ans d'exil; j'aurai, pendant ces 
vingt-cinq ans, etudie, sonde, analyse les hommes et 
les choses de cette France qui m'gtait promise, pour 
qu'arrive" au but de tous mes voeux, une force que je 
tenais entre mes mains eclate et me brise ! 

— Sire, c'est de la fatalite, murmura le ministre, 
sentant qu'un pareil poids, leger pour le destin, suf- 
fisait a ecraser un homme. 

— Mais ce que disaient de nous nos ennemis est 
done vrai : Rien appris, rien oublie' ? Si j'etais trahi 
comme lui, encore, je me consolerais; mais etre 
au milieu de gens elev6s par moi aux dignit^s, qui 
devaient veiller sur moi plus precieusement que sur 
eux-memes, car ma fortune c'est la leur, avant moi 
ils n'etaient rien, apres moi ils ne seront rien, et 
perir miserablement par incapacity, par ineptie ! Ah ! 
oui, monsieur, vous avez bien raison, c'est de la 
fatalite. 

Le ministre se tenait courb6 sous cet effrayant 
anatheme. 

M. de Blacas essuyait son front couvert de sueur ; 
Villefort souriait interieurement, car il sentait gran- 
dir son importance. 

— Tomber, continuait Louis XVIII, qui du premier 
coup d'oeil ayait sonde le precipice ou penchait la 
monarchie, tomber et apprendre sa chute par le tele- 
graphe ! Oh ! j'aimerais mieux monter sur l'echafaud 
de mon frere Louis XVI que de descendre ainsi 
l'escalier des Tuileries, chasse" par le ridicule... Le 
ridicule, monsieur, vous ne savez pas ce que c'est 
en France, et cependant vous devriez le savoir. 

— Sire, sire, murmura le ministre, par pitie !... 

— Approchez, monsieur de Villefort, continua le 
roi, s'adressant au jeune homme, qui, debout, immo- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 135 

bile et en arriere, considdrait la marche de cette con- 
versation ou flottait eperdu le destin d'un royaume, 
approchez et dites a monsieur qu'on pouvait savoir 
d'avance tout ce qu'il n'a pas su. 

— Sire, il 6tait materiellement impossible de devi- 
ner des projets que cet homme cachait a tout le 
monde. 

— Materiellement impossible ! oui, voila un grand 
mot, monsieur ; malheureusement il en est des 
grands mots comme des grands hommes, je les ai 
mesur£s. Materiellement impossible a un ministre, 
qui a une administration, des bureaux, des agents, 
des mouchards, des espions et quinze cent mille 
francs de fonds secrets, de savoir ce qui se passe a 
soixante lieues des cotes de France ! Ehbien ! tenez, 
voici monsieur, qui n'avait aucune de ces ressources 
a sa disposition, voici monsieur, simple magistrat, 
qui en savait plus que vous avec toute votre police, 
et qui eut sauve ma couronne s'il eut eu comme vous 
le droit cle diriger un telegraphe. 

Le regard clu ministre de la police se tourna avec 
une expression de profond depit sur Villefort, qui 
inclina la tete avec la modestie du triomphe. 

— Je ne dis pas cela pour vous, Blacas, continua 
Louis XVIII, car si vous n'avez rien ddcouvert, vous, 
au moins avez-vous eu le bon esprit de perseverer 
dans votre -soupcon : un autre que vous eut peut-etre 
consider^ la revelation de M. de Villefort comme 
insignifiante, ou bien encore suggeree par une ambi- 
tion venale. 

Ces mots faisaient allusion a ceux que le ministre 
de la police avait prononc^s avec tant de confiance 
une heure auparavant. 

Villefort comprit le jeu du roi. Un autre peut-etre 
se serait laisse emporter par l'ivresse de la louange ; 



136 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

mais il craignit de se faire un ennemi mortel du 
ministre de la police, bien qu'il sentit que celui»ci 
etait irrdvocablement perdu. En effet, le ministre qui 
n'avait pas, dans la plenitude de sa puissance, su 
deviner le secret de Napoleon, pouvait, dans les 
convulsions de son agonie, penetrer celui de Ville- 
fort : il ne lui fallait pour cela qu'interroger Dantes. 
II vint done en aide au ministre au lieu de l'ac- 
cabler. 

— Sire, dit Villefort, la rapidite* de l'eve'nement 
doit prouver a Votre Majeste que Dieu seul pouvait 
l'empecher en soulevant une tempete ; ce que Votre 
Majeste croit de ma part l'effet d'une profonde pers- 
picacite est du purement et simplement au hasard ; 
j'ai profite de ce hasard en serviteur devoue, voila 
tout. Ne m'accordez pas plus que je ne merite, sire, 
pour ne revenir jamais sur la premiere idee que vous 
aurez congue de moi. 

Le ministre de la police remercia le jeune homme 
par un regard eloquent, et Villefort comprit qu'il 
avait reussi dans son projet, e'est-a-dire que, sans 
rien perdre de la reconnaissance du roi, il venait de 
se faire un ami sur lequel, le cas dchdant, il pouvait 
compter. 

— C'est bien, dit le roi. Et maintenant, messieurs, 
continua-t-il en se retournant vers M. de Blacas et 
vers le ministre de la police, je n'ai plus besoin de 
vous, et vous pouvez vous retirer: ce qui reste a 
faire est du ressort du ministre de la guerre. 

— Heureusement, sire, dit M. de Blacas, que nous 
pouvons compter sur Farmee. Votre Majeste sait 
combien tous les rapports nous la peignent devouee 
a votre gouvernement. 

— Ne me parlez pas de rapports : maintenant, due, 
je sais la confiance que Ton peut avoir en eux. Eh ! 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 137 

mais, a propos de rapports, monsieur le baron, qu'a- 
vez-vous appris de nouveau sur Faffaire de la rue 
Saint-Jacques ? 

— Sur l'affaire de la rue Saint-Jacques ! s'eeria Vil- 
lefort ne pouvant retenir une exclamation. 

Mais s'arretant tout a coup : 

— Pardon, sire, dit-il, mon devouement a Votre 
Majeste" me fait sans cesse oublier, non le respect 
que j'ai pour elle, ce respect est trop profondement 
grave* dans mon cceur, mais les regies de l'etiquette. 

— Dites et faites, monsieur, reprit Louis XVIII ; 
vous avez acquis aujourd'hui le droit d'interroger. 

— Sire, repondit le ministre de police, je venais 
justement aujourd'hui donner a Votre Majeste les 
nouveaux renseignements que j'avais recueillis sur 
cet evenement, lorsque l'attention de Votre Majeste 
a ete detourn6e par la terrible catastrophe du golfe ; 
nlaintenant ces renseignements n'auraient plus aucun 
interet pour le roi. 

— Au contraire, monsieur, . au contraire, dit 
Louis XVIII, cette affaire me semble avoir un rap- 
port direct avec celle qui nous occupe, et la mort du 
general Quesnel va peut-etre nous mettre sur la 
voie d'un grand complot interieur. 

A ce nom du gdneral Quesnel, Villefort frissonna. 

— En effet, sire, reprit le ministre de la police, 
tout porterait a croire que cette mort est le resultat, 
non pas d'un suicide, comme on l'avait cru d'abord, 

. mais d'un assassinat : le general Quesnel sortait, a 
ce qu'il parait, d'un club bonapartiste lorsqu'il a dis- 
paru. Un homme inconnu etait venu le chercher le 
matin meme et lui avait donne rendez-vous rue Saint- 
Jacques ; malheureusement le valet de chambre du 
general, qui le coiffait au moment ou cet inconnu a 
ete introduit dans le cabinet, a bien entendu qu'il 



138 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

ddsignait la rue Saint- Jacques, mais n'a pas retenu le 
numero. 

A mesure que le ministre de la police donnait au 
roi Louis XVIII ces renseignements, Villefort, qui 
semblait suspendu a ses levres, rougissait et palis- 
sait. 

Le roi se retourna de son cote\ 

— N'est-ce pas votre avis comme c'est le mien, 
monsieur de Villefort, que le general Quesnel, que 
Ton pouvait croire attache" a l'usurpateur, mais qui, 
reellement, etait tout entier a moi, a peri victime 
d'un guet-apens bonapartiste ? 

— C'est probable, sire, repondit Villefort; mais ne 
sait-on rien de plus ? 

— On est sur les traces de l'homme qui avait donn6 
ie rendez-vous. 

— On est sur ses traces ? rep6ta Villefort. 

— Oui, le domestique a donn6 son signalement : 
c'est un homme de cinquante a cinquante-deux ans, 
brun, avec des yeux noirs couverts d'epais sourcils, 
et portant moustaches ; il 6tait vetu d'une redingote 
bleue, et portait a sa boutonniere une rosette d'offi- 
cier cle la Legion d'honneur. Hier on a suivi un indi- 
vidu dont le signalement repond exactement a celui 
que je viens de dire, et on l'a perdu au coin de la rue 
cle la Jussienne et de la rue Coq-Heron. 

Villefort s'dtait appuy6 au dossier d'un fauteuil ; 
car a mesure que le ministre de la police parlait, il 
sentait ses jambes se derober sous lui ; mais lorsqu'il 
vit que l'inconnu avait echappe aux recherches de 
l'agent qui le suivait, il respira. ■* 

— Vous chercherez cet homme, monsieur, dit le 
roi au ministre de la police ; car si, comme tout me 
porte a le croire, le general Quesnel, qui nous eut 
6te si utile en ce moment, a 6t6 victime d'un meurtre, 



LE COMfE DE MONTE-CRISTO 139 

bonapartistes ou non, je veux que ses assassins soient 
cruellement punis. 

Villefort eut besoin de tout son sang-froid pour ne 
point trahir la terreur que lui inspirait cette recom- 
mandation du roi. 

— Chose etrange ! continua le roi avec un mouve- 
ment d'humeur, la police croit avoir tout dit lors- 
qu'elle a dit : un meurtre a 6te commis, et tout fait 
lorsqu'elle a ajoute: on est sur la trace des cou- 
pables. 

— Sire, Votre Majesty sur ce point du moins, sera 
satisfaite, je l'espere. 

— C'est bien, nous verrons ; je ne vous retiens pas 
plus longtemps, baron ; monsieur de Villefort, vous 
devez etre fatigue de ce long voyage, allez vous 
reposer. Vous 6tes sans doute descendu chez votre 
pere? 

Un 6blouissement passa sur les yeux de Villefort. 

— Non, sire, dit-il, je suis descendu hotel de Madrid, 
rue de Tournon. 

— Mais vous 1'avez vu ? 

— Sire, je me suis fait tout d'abord conduire chez 
M. le due de Blacas. 

— Mais vous le verrez, du moins ? 

— Je ne le pense pas, sire. 

— Ah ! c'est juste, dit Louis XVIII en so'uriant de 
maniere a prouver que toutes ces question reiterees 
n'avaient pas ete faites sans intention, j'oubliais que 
vous etes en froid avec M. Noirtier, et que c'est un 
nouveau sacrifice fait a la cause royale et dont il faut 
que je vous d£dommage. 

— - Sire, la bonte que me temoigne Votre Majeste 
est une recompense qui clepasse de si loin toutes 
mes ambitions, que je n'ai rien a demander de plus 
au roi. 



140 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— N'importe, monsieur, et nous ne vous oublierons 
pas, soyez tranquille ; en attendant (le roi d^tacha la 
croix de la Legion d'honneur qu'il portait d'ordinaire 
sur son habit bleu, pres de la croix de Saint-Louis, 
au-dessus de la plaque de Tordre de Notre-Dame du 
mont Carmel et de Saint-Lazare, et la donnant h Vil- 
lefort), en attendant, dit-il, prenez toujours cette 
croix. 

— Sire, dit Villefort, Votre Majeste se trompe, 
cette croix est celle d'offlcier. 

— Ma foi, monsieur, dit Louis XVIII, prenez-la 
telle qu'elle est; je n'ai pas le temps d'en faire 
demander une autre. Blacas, vous veillerez a ce que 
le brevet soit delivre a M. de Villefort. 

Les yeux de Villefort se mouillerent d'une larme 
d'orgueilleuse joie ; il prit la croix et la baisa, 

— Et maintenant, demanda-t-il, quels sont les ordres 
que me fait l'honneur de me donner Votre Majeste ? 

— Prenez le repos qui vous est necessaire et son- 
gez que, sans force k Paris pour me servir, vous 
pouvez m'etre k Marseille de la plus grande utilite. 

— Sire, repondit Villefort en s'inclinant, dans une 
heurej'aurai quitte Paris. 

— Allez, monsieur, dit le roi, et si je vous oubliais 
(la memoire des rois est courte), ne craignez pas de 
vous rappeler a mon souvenir... Monsieur le baron, 
donnez Tordre qu'on aille chercher le ministre de la 
guerre. Blacas, restez. 

— Ah ! monsieur, dit le ministre de la police a Vil- 
lefort' en sortant des Tuileries, vous entrez par la 
bonne porte et votre fortune est faite. 

— Sera-t-elle longue ? murmura Villefort en saluant 
le ministre dont la carriere etait finie, et en cher- 
chant des yeux une voiture pour rentrer chez lui. 

Un fiacre passait sur le quai, Villefort lui fit un 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 141 

signe, le fiacre s'approcha ; Villefort donna son 
adresse et se jeta dans le fond de la voiture, se lais- 
sant aller a ses reves d'ambition. Dix minutes apres, 
Villefort etait rentre chez lui ; il commanda ses che- 
vaux pour dans deux heures, et ordonna qu'on lui 
servit a dejeuner. 

II allait se mettre a table lorsque le timbre de la 
sonnette retentit sous une main franche et ferme : le 
valet de chambre alia ouvrir, et Villefort entendit 
une voix qui prononcait son nom. 

— Qui peut deja savoir que je suis ici ? se demanda 
le jeune horame. 

En ce moment le valet de chambre rentra. 

— Eh Men ! dit Villefort, qu'y a-t-il done ? qui a 
sonne ? qui me demande ? 

— Un etranger qui ne veut pas dire son nom. 

— Comment ! un stranger qui ne veut pas dire son 
nom ? et que me veut cet etranger ? 

— II veut parler a monsieur. 

— A moi ? . 

— Oui. 

— II m'a nomine* ? 

— Parfaitement. 

— Et quelle apparence a cet etranger ? 

— Mais, monsieur, e'est un homme d'une cinquan- 
taine d'annees. 

— Petit ? grand ? 

— De la taille de monsieur a peu pres. 

— Brun ou blond ? 

— Brun, tres brun : des cheveux noirs, des yeux 
noirs, des sourcils noirs. 

— Et vetu, demanda vivement Villefort, vetu de 
quelle facon ? 

— D'une grande levite bleue boutonnee du haut en 
bas ; decore de la Legion d'honneur. 



142 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— C'est lui, murmura Villefort en palissant. 

— Eh pardieu ! dit en paraissant sur la porte Fin- 
dividu dont nous avons deja donne deux fois le signa- 
lement, voila bien des fagons; est-ce l'habitude a 
Marseille que les fils fassent faire antichambre a 
leur pere ? 

— Mon pere ! s'ecria Villefort ; je ne m'etais done 
pas trompe... et je me doutais que e'etait vous. 

— Alors, si tu te doutais que. e'etait moi, reprit le 
nouveau venu, en posant sa canne dans un coin et 
son chapeau sur une chaise, permets-moi de te dire, 
mon cher Gerard, que ce n'est guere aimable a toi 
de me faire attendre ainsi. 

— Laissez-nous, Germain, dit Villefort. 

Le domestique sortit en donnant des marques vi- 
sibles d'etonnement. 



XII 



LE PERE ET LE FILS 

M. Noirtier, car e'etait en effet lui-meme qui venait 
d'entrer, suivit des yeux le domestique jusqu'a ce 
qu'il eut referme la porte ; puis, craignant sans doute 
qu'il n'ecout&t dans l'antichambre, il alia rouvrir der- 
riere lui : la precaution n'etait pas inutile, et la rapi- 
dity avec. laquelle maitre Germain se retira prouva 
qu'il n'etait point exempt du peche* qui perdit nos 
premiers peres. M. Noirtier prit alors la peine d'aller 
fermer lui-meme la porte de 1'antichambre, revint 
fermer celle de la chambre a coucher, poussa les 
verroux, et revint tendre la main a Villefort, qui 



LE COMTE DE MONTE- C RISTO 143 

avait suivi tous ces inouvements avec une surprise 
clont il n'etait pas encore revenu. 

— Ah ca ! sais-tu bien, mon cher Gerard, dit-il au 
jeune homme en le regardant avec un sourire dont 
il 6tait assez difficile de definir l'expression, que tu 
n'as pas Fair ravi de me voir? 

— Si fait, mon pere, dit Villefort, je suis enchante ; 
mais j'etais si loin de m'attendre a votre visite, 
qu'elle m'a quelque peu etourdi. 

— Mais, mon cher ami, reprit M. Noirtier en s'as- 
seyant, il me semble que je pourrais vous en dire 
autant. Comment ! vous m'annoncez vos fiangailles a 
Marseille pour le 28 fevrier, et le 3 mars vous etes a 
Paris ? 

— Si j'y suis, mon pere, dit Gerard en se rappro- 
chant de M. Noirtier; ne vous en plaignez pas, car 
c'est pour vous que j'6tais venu, et ce voyage vous 
sauvera peut-etre. 

— Ah ! vraiment, dit M. Noirtier en s'allongeant 
nonchalamment dans le fauteuil ou il etait assis ; 
vraiment ! contez-moi done cela, monsieur le magis- 
trat, ce cloit etre curieux. 

— Mon pere, vous avez entendu parler de certain 
club bonapartiste qui se tient rue Saint Jacques ? 

— N° 53 ? Oui, j'en suis vice-president. 

— Mon pere, votre sang-froid me fait fremir. 

— Que veux-tu, mon cher? quand on a ete pros- 
crit par les montagnards, qu'on est sorti de Paris 
dans une charrette de foin, qu'on a ete traque dans 
les landes de Bordeaux par les limiers de Robes- 
pierre, cela vous a aguerri a bien des choses. Conti- 
nue done. Eh bien i que s'est-il passe a ce club de la 
rue Saint-Jacques ? 

— II s'y est passe qu'on y a fait venir le general 
Quesnel, et que le general Quesnel, sorti a neuf 



144 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

heures du soir de chez lui, a et6 retrouve" le surlen- 
demain dans la Seine. 

— Et qui vous a conte cette belle histoire ? 

— Le roi lui-meme, monsieur. 

— Eh bien, moi, en echange de votre histoire, 
continua Noirtier, je vais vous apprendre une nou- 
velle. 

— Mon pere, je crois savoir deja ce que vous allez 
me dire. 

— Ah ! vous savez le d6barquement de Sa Majeste* 
l'empereur ? 

— Silence, mon pere, je vous prie, pour vous 
d'abord, et puis ensuite pour moi. Oui, je savais cette 
nouvelle, et meme je la savais avant vous, car depuis 
trois jours je brule le pave, de Marseille a Paris, avec 
la rage de ne pouvoir lancer a deux cents lieues en 
avant de moi la pensee qui me brule le cerveau. 

— II y a trois jours! etes-vous fou? il y a trois 
jours, l'empereur n'etaitpas embarque\ 

— N'importe, je savais le projet. 

— Et comment cela? 

— Par une lettre qui vous e'tait adressee de Tile 
d'Elbe. 

— A moi ? 

— A vous, et que j'ai surprise dans le portefeuille 
du messager. Si cette lettre etait tombee entre les 
mains d'un autre, a cette heure, mon pere, vous 
seriez fusille' peut-etre. 

Le pere de Villefort se mit a rire. 

— Allons, allons, dit-il, il parait que la Restaura- 
tion a appris de FEmpire la facon d'expedier promp- 
tement les affaires... Fusille ! mon cher, comme vous 
y allez ! Et cette lettre, ou est-elle ? Je vous connais 
trop pour craindre que vous Fayez laisse trainer. 

— Je l'ai brul6e, de peur qu'il n'en restdt un seul 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 145 

fragment : car cette lettre c'etait votre condam- 
nation. 

— Et la perte de votre avenir, repondit froidement 
Noirtier ; oui, je comprends cela ; mais je n'ai rien a 
craindre puisque vous me protegez. 

— Je fais mieux que cela, monsieur, je vous sauve. 

— Ah diable ! ceci devient plus dramatique; expli- 
quez-vous. 

— Monsieur, j'en reviens a ce club de la rue Saint- 
Jacques. 

— II parailrque ce club tient au coeur de messieurs 
de la police, pourquoi n'ont-ils pas mieux cherche* ? 
ils Tauraient trouve. 

— Ils ne Tont pas trouve, mais ils sont sur la trace. 

— C'est le mot consacre, je le sais bien : quand la 
police est en defaut, elle dit qu'elle est sur la trace, 
et le gouvernement attend tranquillement le jour ou 
elle vient dire, l'oreille basse, que cette trace est 
perdue. 

— Oui, mais on a trouve* un cadavre ; le general 
Quesnel a ete tue\ et dans tous les pays du monde 
cela s'appelle un meurtre. 

— * Un meurtre, dites-vous? mais rien ne prouve 
que le g6ne>al ait 6te victime d'un meurtre : on 
trouve tous les jours des gens dans la Seine, qui s'y 
sont jete"s de d^sespoir, qui s'y sont noyes ne sachant 
pas nager. 

— Mon pere, vous savez tres bien que le general 
ne s'est pas noy6 par desespoir, et qu'on ne se baigne 
pas dans la Seine au mois de Janvier. Non, non, ne 
vous abusez pas, cette mort est bien qualifiee de 
meurtre. 

— Et qui Ta qualifiee ainsi ? 

— Le roi lui-meme. 

— Le roi ! Je le croyais assez philosophe pour com- 



146 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

prendre qu'il n'y a pas de meurtre en politique. En 
politique, mon cher, vous le savez comme moi, il n'y 
a pas d'hommes, mais des idees ; pas de sentiments, 
mais des interets ; en politique, on ne tue pas un 
homme : on supprime un obstacle, voila tout. Vou- 
lez-vous savoir comment les choses se sont passees? 
eh bien, moi, je vais vous le dire. On croyait pouvoir 
compter sur le g6n£ral Quesnel : on nous l'avait 
recommande de Tile d'Elbe ; l'un de nous va chez lui, 
Finvite k se rendre rue Saint-Jacques a une assem- 
bled ou il trouvera des amis ; il y vient, et la on lui 
deroule tout le plan, le depart de Tile d'Elbe, le 
debarquement projete" ; puis, quand il a tout ecoute\ 
tout entendu, qu'il ne reste plus rien aluiapprendre, 
il repond qu'il est royaliste : alors chacun se regarde ; 
on lui fait faire serment, il le fait, mais de si mauvaise 
gr&ce vraiment, que c'6tait tenter Dieu que de jurer 
ainsi ; eh bien, malgre tout cela, on a laisse' le general 
sortir libre, parfaitement libre. II n'est pas rentre 
chez lui, que voulez-vous, mon cher? II est sorti de 
chez nous ; il se sera trompe de chemin, voila tout. 
Un meurtre ! en v6rite vous me surprenez, Villefort, 
vous, substitut du procureur du roi, de batir une 
accusation sur de si mauvaises preuves. Est-ce que 
jamais je me suis avis6 de vous dire a vous, quand 
vous exercez votre me'tier de royaliste et que vous 
faites couper la tete a l'un des miens : « Mon fils, 
vous avez commis un meurtre ! » Non, j'ai dit : « Tres 
bien, monsieur, vous avez combattu victorieusement; 
a demain la revanche. » 

— Mais, mon pere, prenez garde, cette revanche 
sera terrible quand nous la prendrons. 

— Je ne vous comprends pas. 

— Vous comptez sur le retour de l'usurpateur? 

— Je l'avoue. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 447 

— Vous vous trompez, mon pere, il ne fera pas dix 
lieues dans I'interieur de la France sans etre pour- 
suivi, traque, pris comme une bete fauve. 

— Mon cher ami, l'empereur est en ce moment sur 
la route de Grenoble, le 40 ou le 12 il sera a Lyon, 
et le 20 ou le 25 a Paris. 

— Les populations vont se soulever... 

— Pour aller au-devant de lui. 

— II n'a avec lui que quelques liommes, et Ton 
enverra contre lui des armies. 

— Qui lui feront escorte pour rentrer dans la capi- 
tale. En verite, mon cher Gerard, vous n'etes encore 
qu'un enfant; vous vous croyez bien informe parce 
qu'un telegraphe vous dit, trois jours apres le d6- 
barquement : « L'usurpateur est debarque a Cannes 
avec quelques hommes ; on est a sa poursuite. » Mais 
ou est-il ? que fait-il ? vous n'en savez rien : on le pour- 
suit, voila tout ce que vous savez. Eh bien ! on le 
poursuivra ainsi jusqu'a Paris sans bruler une amorce. 

— Grenoble et Lyon sont des villes fideles, et qui 
lui opposeront une barrier e infranchissable. 

— Grenoble lui ouvrira ses portes avec enthou- 
siasme, Lyon tout entier ira au-devant de lui. Croyez- 
moi, nous sommes aussi bien informes que vous, et 
notre police vaut bien la votre : en voulez-vous une 
preuve? c'est que vous vouliez me cacher votre 
voyage, et que cependant j'ai su votre arrivee une 
demi-heure apres que vous avez eu passe la barriere ; 
vous n'avez donne' votre adresse a personne qu a 
votre postilion, eh bien, je connais votre adresse, et 
la preuve en est que j 'arrive chez vous juste au 
moment ou vous allez vous mettre a table; sonnez 
done, et demandez un second convert; nous dinerons 
ensemble. 

— En effet, repondit Villefort, regardant son pere 



148 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

avec etonnement, en effet, vous me paraissez bien 
instruit. 

— Eh ! mon Dieu, la chose est toute simple ; vous 
autres, qui tenez le pouvoir, vous n'avez que les 
moyens que donne l'argent ; nous autres, qui l'atten- 
dons, nous avons ceux que donne le devouement. 

— Le devouement ? dit Villefort en riant. 

— Oui, le devouement ; c'est ainsi qu'on appelle en 
termes honnetes l'ambition qui espere. 

Et le pere de Villefort etendit lui-meme la main 
vers le cordon de la sonnette pour appeler le domes- 
tique que n'appelait pas son fils. 

Villefort lui arreta le bras. 

-— Attendez, mon pere, dit le jeune homme, encore 
un mot. 

— Dites. 

— Si mal faite que soit la police royaliste, elle sait 
cependant une chose terrible. 

— Laquelle ? 

— C'est le signalement de l'homme qui, le matin 
du jour ou a disparu le general Quesnel, s'est pre- 
sente chez lui. 

— Ah ! elle sait cela, cette bonne police ? et ce 
signalement, quel est-il ? 

— Teint brun, cheveux, favoris et yeux noirs, 
redingote bleue boutonnee jusqu'au menton, rosette 
d'officier de la Legion d'honneur a la boutonniere, 
chapeau a larges bords et canne de jonc. 

— Ah ! ah ! elle sait cela? dit Noirtier, et pourquoi 
done en ce cas n'a-t-elle pas mis la main sur cet 
homme ? 

— Parce qu'elle Ta perdu hier ou avant-hier au 
coin de la rue Coq-Heron. 

— Quand je vous disais que votre police etait une 
sotte ? 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 149 

— Oui, mais d'un moment a l'autre elle peut le 
trouver. 

— Oui, dit Noirtier en regardant insoucieusement 
autour de lui, oui, si cet homme n'est pas averti, 
mais il Test ; et, ajouta-t-il en souriant, il va changer 
de visage et de costume. 

A ces mots il se leva, mit bas sa redingote et sa 
cravate, alia vers une table sur laquelle etait prepa- 
rers toutes les pieces du necessaire de toilette de 
son fils, prit un rasoir, se savonna le visage, et d'une 
main parfaitement ferme abattit ces favoris compro- 
mettants qui donnaient k la police un document si 
precieux. 

Villefort le regardait faire avec une terreur qui 
n'etait pas exempte d'admiration. 

Ses favoris coupes, Noirtier donna un autre tour a 
ses cheveux; prit, au lieu de sa cravate noire, une 
cravate de couleur qui se presentait a la surface 
d'une malle ouverte ; endossa, au lieu de sa redin- 
gote bleue et boutonnante, une redingote de Villefort, 
de couleur marron et de forme evasee ; essaya devant 
la glace le chapeau a bords retrousses du jeune 
homme, parut satisfait de la maniere dont il lui allait, 
et, laissant la canne de jonc dans le coin de la che- 
minee ou il l'avait posee, il fit siffler dans sa main 
nerveuse une petite badine de banibou avec laquelle 
l'elegant substitut donnait a sa demarche la desinvol- 
ture qui en etait une des principales qualites. 

— Eh bien ! dit-il, se retournant vers son fils stu- 
pefait, lorsque cette espece de changement a vue fut 
opere, eh bien ! crois-tu que ta police me recon- 
naisse maintenant ? 

— Non, mon pere, balbutia Villefort ; je Fespere 
du moins. 

— Maintenant, mon cher Gerard, continua Noirtier, 



450 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

je m'en rapporte a ta prudence pour faire disparaitre 
tous les objets que je laisse a ta garde. 

— Oh 1 soyez tranquille, mon pere, dit Villefort. 

— Oui, oui ! et maintenant je crois que tu as raison, 
et que tu pourrais bien^ en effet, m'avoir sauve la 
vie ; mais, sois tranquille, je te rendrais cela pro- - 
enablement. 

Villefort hocha la tete. 

— Tu n'es pas convaincu ? 

— J'espere du moins que vous vous trompez. 

— Reverras-tu le roi ? 

— Peut-etre. 

— Veux-tu passer a ses yeux pour un prophete ? 

— Les prophetes de malheur sont mal venus a la 
our, mon pere. 

— Oui ; mais un jour ou l'autre on leur rend jus- 
ce ; et suppose une seconde Restauration, alors tu 
asseras pour un grand homme. 

— Enfin, que dois-je dire au roi? 

— Dis-lui ceei : « Sire, on vous trompe sur les dis- 
3sitions de la France, sur l'opinion des villes, sur 
3sprit de 1'armee ; celui que vous appelez a Paris 
)gre de Corse, qui s'appelle encore l'usurpateur a 
evers, s'appelle deja Bonaparte a Lyon, et Tempe- 
ur a Grenoble. Vous le croyez traque, poursuivi, 

. fuite ; il marche, rapide comme l'aigle qu'il rap- 
rte. Les soldats, que vous croyez mourants de 
m, ecrases de fatigue, prets a deserter, s'aug- 
mtent comme les atomes de neige autour de la 
ule qui se precipite. Sire, partez; abandonnez la 
since a son veritable maitre, a celui qui ne l'a pas 
letee, mais conquise ; partez, sire, non pas que 
is couriez quelque danger, votre adversaire est as- 
fort pour faire gr&ce, mais parce qu'il serait hu- 
iant pour un petit-fils de saint Louis de devoir la 



LE COMTE DE MONTE -CRISTO 151 

vie a Thomme d'Arcole, de Marengo et d'Austerlitz. 
Dis-lui cela, Gerard ; ou plutot, va, ne lui dis rien ; 
dissimule ton voyage ; ne te vante pas de ce que tu 
es venu faire et de ce que tu as fait a Paris ; reprends 
la poste ; si tu as Jbrule' le chemin pour venir, de>ore 
l'espace pour retourner ; rentre a Marseille de nuit ; 
p^netre chez toi par une porte de derriere, et la 
reste bien doux, bien humble, bien secret, bien inof- 
fensif surtout, car cette fois, je te le jure, nous agi- 
rons en gens vigoureux et qui connaissent leurs 
ennemis. Allez, mon fills, allez, mon cher Gerard, et 
moyennant cette obeissance aux ordres paternels, ou, 
si vous Taimez mieux, cette deference pour les con- 
seils d'un ami, nous vous maintiendrons dans votre 
place. Ce sera, ajouta Noirtier en souriant, un moyen 
pour vous de me sauver une seconde fois si la bas- 
cule politique vous remet un jour en haut et moi en 
bas. Adieu, mon cher Gerard ; a votre prochain voyage 
descendez chez moi. ,. 

Et Noirtier sortit a ces mots avec la tranquillite qui 
ne l'avait pas quitte un instant pendant la dur6e de 
cet entretien si difficile. 

Villefort, pale et agitd, courut a la fenetre, entr'ou- 
vrit le rideau, et le vit passer calme et impassible 
au milieu de deux ou trois hommes de mauvaise 
mine, embusqu^s au coin des bornes et a Tangle des 
rues, qui 6taient peut-6tre la pour arreter l'homme 
aux favoris noirs, a la redingote bleue et au chapeau 
a larges bords. 

Villefort demeura ainsi debout et haletant jusqu'a 
ce que son pere eut disparu au carrefour Bussy. 
Alors il s'elanca vers les objets abandonnes par lui, 
mit au plus profond de sa malle la cravate noire et la 
redingote bleue, tordit le chapeau qu'il fourra dans 
le bas d'une armoire, brisa la canne de jonc en trois 



152 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

morceaux qu'il jeta au feu, mit une casquette de 
voyage, appela son valet de chambre, lui interdit 
d'un regard les mille questions qu'il avait envie de 
faire, regla son compte avec Fhotel, sauta dans sa 
voiture qui l'attendait tout attelee, apprit a Lyon que 
Bonaparte venait d'entrer a Grenoble, et, au milieu 
de l'agitation qui regnait tout le long de la route, 
arriva a Marseille, en proie a toutes les transes qui 
entrent dans le cceur de l'liomme avec l'ambition et 
les premiers honneurs. 



XIII 



LES CENT-JOURS 

M. Noirtier £tait un bon prophete, et les choses 

larcherent vite comme il l'avait dit. Chacun eonnait 

e retour de Tile d'Elbe, retour etrange, miraculeux, 

ui, sans exemple dans le passe, restera probable- 

tent sans imitation dans l'avenir. 

Louis XVIII n'essaya que faiblement de parer ce 

>up si rude : son peu de confiance dans les hommes 

i otait sa confiance dans les evenements. La royaute, 

i plutdt la monarchie a peine reconstituee par lui, 

3mbla sur sa base encore incertaine, et un seul 

ste de Fempereur fit crouler tout cet edifice, m6- 

lge informe de vieux prejuges et d'idees nouvelles. 

llefort n'eut done de son roi qu'une reconnaissance 

n seulement inutile pour le moment, mais meme 

agereuse, et cette croix d'officier de la Legion 

tonneur, qu'il eut la prudence de ne pas montrer, 

tique M. de Blacas, comme le lui avait recom- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 153 

mande le roi, lui en eut fait soigneusement expedier 
le brevet. 

Napol6on eut certes destitue Villefort sans la pro- 
tection de Noirtier, devenu tout-puissant a la cour des 
Cent-Jours, et par les perils qu'il avait affrontes, et 
par les services qu'il avait rendus. Ainsi, comme il 
le lui avait promis, le girondin de 93 et le senateur 
de 1806 prot^gea celui qui 1' avait protege la veille. 

Toute la puissance de Villefort se borna done, pen- 
dant cette evocation de l'empire, dont, au reste, il 
fut bien facile de prevoir la seconde chute, a etouffer 
le secret que Dantes avait 6te sur le point de divul- 
guer. 

Le procureur du roi seul fut destitue, soupconne 
qu'il 6tait de tiedeur en bonapartisme. 

Cependant, a peine le pouvoir imperial fut-il reta- 
bli, e'est-a-dire a peine l'empereur habita-t-il ces 
Tuileries que Louis XVIII venait de quitter, et eut-il 
lance ses ordres nombreux et divergents de ce petit 
cabinet ou nous avons, a la suite de Villefort, intro- 
duit nos lecteurs, et sur la table de noyer duquel il 
retrouva, encore tout ouverte et a moitie pleine, la 
tabatiere de Louis XVIII, que Marseille, malgre l'at- 
titude de ses magistrats, commenga a sentir fermen- 
ter en eile ces brandons de guerre civile toujours 
mal eteints dans le Midi ; peu s'en fallut alors que 
les repre*sailles n'allassent au dela de quelques cha- 
rivaris dont on assiegea les royalistes enfermes chez 
eux, et des affronts publics dont on poursuivit ceux 
qui se hasardaient a sortir. 

Par un revirement tout naturel, le digne armateur, 
que nous avons designe comme appartenant au parti 
populaire, se trouva a son tour en ce moment, nous 
ne dirons pas tout-puissant, car M. Morrel etait un 
homme prudent et legerement timide, comme tous 



154 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

ceux qui ont fait une lente et laborieuse fortune 
commerciale, mais en mesure, tout ddpasse qu'il 
etait par les zeles bonapartistes qui le traitaient de 
modere, en mesure, dis-je, d'elever la voix pour faire 
entendre une reclamation ; cette reclamation, comme 
on le devine facilement, avait trait a Dantes. 

Villefort etait demeure debout malgre la chute de 
son sup6rieur, et son mariage, en restant decide, 
6tait cependant remis a des temps plus heureux. Si 
l'empereur gardait le trone, c'etait une autre alliance 
qu'il fallait a Gerard, et son pere se chargerait de la 
lui trouver; si une seconde Restauration ramenait 
Louis XVIII en France, l'influence de M. de Saint- 
Meran doublait, ainsi que la sienne, et l'union rede- 
venait plus sortable que jamais. 

Le substitut du procureur du roi etait done momen- 
tanement le premier magistrat de Marseille, lors- 
qu'un matin sa porte s'ouvrit, et on lui annonga 
M. Morrel. 

Un autre se fut empresse d'aller au-devant de Tar- 
mateur, et, par cet empressement, eut indique sa 
faiblesse; mais Villefort etait un homme superieur 
qui avait, sinon la pratique, du moins l'instinct de 
toutes choses. II fit faire antichambre a Morrel, 
comme il exit fait sous la Restauration, quoiqu'il n'eut 
personne pres de lui, mais par la simple raison qu'il 
est d'habitude qu'un substitut du procureur du roi 
fasse faire antichambre ; puis, apres un quart d'heure 
qu'il employa a lire deux ou trois journaux de 
nuances differentes, il ordonna que l'armateur fut 
introduit. 

M. Morrel s'attendait a trouver Villefort abattu : il 
le trouva comme il l'avait vu six semaines aupara- 
vant, e'est-a-dire calme, ferme, et plein de cette 
froide politesse, la plus infranchissable de toutes les 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 155 

barrieres, qui separe l'homme eleve* de I'homme vul- 
gaire. 

II avait penetre dans le cabinet de Villefort, con- 
vaincu que le magistrat allait trembler a sa vue, et 
c'etait lui, tout au contraire, qui se trouvait tout Ms- 
sonnant et tout emu devant ce personnage interroga- 
tes, qui l'attendait le coude appuye sur son bureau. 

II s'arreta a la porte. Villefort le regarda eomme 
s'il avait quelque peine a le reconnaitre. Enfin, apres 
quelques secondes d'examen et de silence, pendant 
lesquelles le digne armateur tournait et retournait 
son chapeau entre ses mains : 

— Monsieur Morrel, je crois ? dit Villefort. 

— Oui, monsieur, moi-meme, repondit l'armateur. 

— Approchez-vous done, continua le magistrat, en 
faisant de la main un signe protecteur, et dites-moi a 
quelle circonstance je dois Phonneur de votre visite. 

— Ne vous en doutez-vous point, monsieur ? de- 
manda Morrel. 

— Non, pas le moins du monde ; ce qui n'empeche 
pas que je ne sois tout dispose a vous 6tre agreabfe, 
si la chose etait en mon pouvoir. 

— La chose d6pend entierement de vous, mon- 
sieur, dit Morrel. 

~ Expliquez-vous done, alors. 

— Monsieur, continua l'armateur reprenant son as- 
surance a mesure qu'il parlait, et affermi d'ailleurs par 
ia justice de sa cause et la nettete de sa position, vous 
rous rappelez que, quelques jours avant qu'on apprit 
le debarquement de sa majeste l'empereur, j'dtais 
venu reclamer votre indulgence pour un malheureux 
jeune homme, un marin, second a bord de mon brick; 
il etait accuse, si vous vous le rappelez, de relations 
avec File d'Elbe : ces relations, qui e'taient un crime 
a cette epoque, sont aujourd'hui des titres de faveur, 



156 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

Vous serviez Louis XVIII alors, et ne Favez pas 
menage, monsieur ; c'etait votre devoir. Aujourd'hui, 
vous servez Napoleon, et vous devez le proteger; 
c'est votre devoir encore. Je viens done vous deman- 
der ce qu'il est devenu. 
Villefort fit un violent effort sur lui-meme. 

— Le nom de cet homme ? demanda-t-il : ayez la 
bonte de me dire son nom. 

— Edmond Dantes. 

Evidemment Villefort eut autant aim6, dans un 
duel, essuyer le feu de son adversaire a vingt-cinq 
pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom a bout 
portant ; cependant il ne sourcilla point. 

a De cette facon, se dit en lui-meme Villefort, on 
ne pourra point m'accuser d'avoir fait de Farrestation 
de ce jeune homme une question purement person- 
nelle. » 

■ — Dantes ? re'pe'ta-t-il, Edmond Dantes, dites-vous? 

— Oui, monsieur. 

Villefort ouvrit alors un gros registre place dans 
un easier voisin, recourut a une table, de la table passa 
a des^dossiers, et, se retournant vers l'armateur : 

— Etes-vous bien sur de ne pas vous tromper, mon- 
sieur ? lui dit-il de Fair le plus naturel. 

Si Morrel eut et6 un homme plus fin ou mieux 
eclaire sur cette affaire, il eut trouvd bizarre que le 
substitut du procureur du roi daignat lui repondre 
sur ces matieres completement etrangeres a son res- 
sort; et il se fut demand6 pourquoi Villefort ne le 
renvoyait point aux registres d'ecrou, aux gouver- 
neurs de prison, au prefet du departement. Mais 
Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, 
n'y vit plus, du moment ou toute crainte paraisssait 
absente, que la condescendance : Villefort avait ren- 
contre" juste. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 157 

— Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe 
pas; d'ailleurs je connais le pauvre garcon depuis 
dix ans, et il est a mon service depuis quatre. Je 
vins, vous en souvenez-vous ? il y a six semaines, 
vous prier d'etre clement, comme je viens aujourd'hui 
vous prier d'etre juste pour le pauvre garcon ; vous 
me refutes meme assez mal et me repondites en 
homme me\content. Ah! c'est que les royalistes 
etaient durs aux bonapartistes en ce temps-la ! 

— Monsieur, repondit Villefort arrivant a la parade 
avec sa prestesse et son sang-froid ordinaires, j'etais 
royaliste alors que je croyais les Bourbons non seule- 
ment les heritiers legitimes du trone, mais encore 
les £lus de la nation ; mais le retour miraculeux dont 
nous venons d'etre temoins m'a prouve que je me 
trompais. Le ge^nie de Napoleon a vaincu : le monarque 
legitime est le monarque aime. 

— A la bonne heure ! s'ecria Morrel avec sa bonne 
grosse franchise, vous me faites plaisir de me parler 
ainsi, et j'en augure bien pour le sort d'Edmond. 

— Attendez done, reprit Villefort en feuilletant un 
nouveau registre, j'y suis : c'est un marin, n'est-ce 
pas, qui epousait une Catalane ? Oui, oui ; oh ! je me 
rappelle maintenant : la chose ^tait tres grave. 

— Comment cela ? 

— Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait ete 
conduit aux prisons du palais de justice. 

— Oui, eh bien ? 

—-Eh bien! jai fait mon rapport a Paris; j'ai 
envoye les papiers trouves sur lui. CT^tait mon devoir, 
que voulez-vous... et huit jours apres son arrestation 
le prisonnier fut enleve*. 

— Enleve ! s'ecria Morrel ; mais qu'a-t-on pu faire 
du pauvre garcon ? 

— Oh! rassurez-vous. II aura et£ transports a 



158 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Penestrelles, a Pignerol, aiix iles Sainte-Margucrite, 
ce que Ton appelle depayse, en termes d'adminis- 
tration ; et un beau matin vous allez le voir revenir 
prendre le commandement de son navire. 

— Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera 
gardee. Mais comment n'est-il pas d6ja revenu? II me 
semble que le premier soin de la justice bonapartiste 
cut du etre de mettre dehors ceux qu'avait incarceres 
la justice royaliste. 

— N'accusez pas tem^rairement, mon cher mon- 
sieur Morrel, r^pondit Villefort ; il faut, en toutes 
choses, proceder l^galement. L'ordre d'incarceration 
£tait venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi vienne 
l'ordre cle liberty. Or, Napoleon est rentre* depuis 
quinze jours a peine ; a peine aussi les lettres d'abo- 
lition doivent-elles etre exp<Mi6es. 

— Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de 
presser les formalites, maintenant que nous triom- 
phons?J'ai quelques amis, quelque influence; je puis 
obtenir mainlevee de l'arret. 

— II n'y a pas eu d'arr&i 

— De l'e'crou, alors. 

— En matiere politique, il n'y a pas de registre 
d'e'crou; parfois les gouvernements ont interet a 
faire disparaitre un homme sans qu'il laisse trace 
de son passage : des notes d'dcrou guideraient les 
recherches. 

— C'etait comme cela sous les Bourbons peut-etre, 
mais maintenant... 

— C'est comme cela dans tous les temps, mon cher 
monsieur Morrel ; les gouvernements se suivent et 
se ressemblent; la machine penitentiaire montee 
sous Louis XIV va encore aujourd'hui, a la Bastille 
pres. L'empereur a toujours e*te plus strict pour le 
reglement de ses prisons que ne l'a 6t6 le grand roi 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 159 

lui-meme ; et le nombre des incarcdres dont les 
registres ne gardent aucune trace est incalculable. 

Tant de bienveillanee eut detourue des certitudes, 
et Morrel n'avait pas mqme de soupcons. 

— Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel 
conseil me donneriez-vous cjui Mtat le retour du 
pauvre D antes? 

— Un seul, monsieur ; faites une petition au ministre 
de la justice. 

— Oh ! monsieur, nous savons ce que c'est que les 
petitions : le ministre en recoit deux cents par jour 
et n'en lit point quatre. 

— Oui, reprit Villefort, mais il lira une petition 
envoye'e par moi, apostillde par moi, adressee direc- 
tement par moi. 

— Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette 
petition, monsieur ? 

— Avec le plus grand plaisir. Dantes pouvait etre 
coupable alors ; mais il est innocent aujourd'hui, 
et il est de mon devoir de faire rendre la liberte 
a celui qu'il a ete de mon devoir de faire mettre en 
prison. 

Villefort pre>enait ainsi le danger d'une enquete 
peu probable, mais possible, enquete qui le perdait 
sans ressource. 

— Mais comment ecrit-on au ministre? 

— Mettez-vous la, monsieur Morrel, dit Villefort 
en cedant sa place a l'armateur; je vais vous dieter. 

— Vous auriez cette bonte ? 

— Sans doute. Ne perdons pas de temps ; nous n'en 
avons deja que trop perdu. 

— Oui, monsieur, songeons que le pauvre garcon 
attend, souffre et se desespere peut-etre. 

Villefort frissonna a l'idee de ce prisonnier le mau- 
dissant dans le silence etJ'obscurite ; mais il etait 



160 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

engage trop avant pour reculer : Dantes devait etre 
brise entre les rouages de son ambition. 

— J'attends, monsieur, dit Farmateur assis dans le 
fauteuil de Villefort et une pfttiite a la main. 

Villefort alors dicta une demande dans laquelle, 
dans un but excellent, il n'y avait point a en douter, 
il exagerait le patriotisme de Dantes et les services 
rendus par lui a la cause bo-napartiste ; dans cette 
demande, Dantes etait devenu un des agents les plus 
actifs du retour de Napoleon ; il 6tait evident qu'en 
voyant une pareille piece le ministre devait faire 
justice a Tinstant meme, si justice n'etait point faite 
ddja. 

La petition termine'e, Villefort la relut a haute 
voix. 

— C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous 
sur moi. 

— Et la petition partira bientdt, monsieur? 

— Aujourd'hui meme. 

— Apostill6e par vous ? 

— La meilleure apostille que je puisse mettre, mon- 
sieur, est de certifier veritable tout ce que vous dites 
dans cette demande. 

Et Villefort s'assit a son tour, et sur un coin de la 
petition appliqua son certificat. 

— Maintenant, monsieur, que faut-il faire ?demanda 
Morrel. 

-— Attendre, reprit Villefort ; je rdponds de tout. 

Cette assurance rendit Tespoir a Morrel : il quitta 
le substitut du procureur du roi enchants de lui, et 
alia annoncer au vieux pere de Dantes qu'il ne tarde- 
rait pas a revoir son fils. 

Quant a Villefort, au lieu de l'envoyer a Paris il 
conserva precieusement entre ses mains cette 
demande qui, pour sauver Dantes dans le present, le 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 161 

compromettait si effroyablement dans l'avenir, en 
supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la 
tournure des e'venements permettaient deja de sup- 
poser, e'est-a-dire une seconde Restauration. 

Dantes demeura done prisonnier : perdu dans les 
profondeurs de son cachot il n'entendit point le bruit 
formidable de la chute du trone de Louis XVIII et 
celui plus epouvantable encore de 1'ecroulement de 
l'empire. 

Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un ceil vigilant, 
tout ecoute d'une oreille attentive. Deux fois, pen- 
dant cette courte apparition imperiale que Ton appela 
les Cent-Jours,, Morrel dtait revenu a la charge, 
insistent toujours pour la liberte de Dantes, et chaque 
fois Villefort l'avait calme par des promesses et des 
esperances ; enfin Waterloo arriva. Morrel ne reparut 
pas chez Villefort : l'armateur avait fait pour son 
jeune ami tout ce qu'il etait humainement possible 
de faire ; essayer de nouvelles tentatives sous cette 
seconde Restauration etait se compromettre inutile- 
ment. 

Louis XVIII remonta sur le trone. Villefort, pour 
qui Marseille etait plein de souvenirs devenus pour 
lui des remords, demanda et obtint la place de pro- 
cureur du roi vacante a Toulouse ; quinze jours apres 
son installation dans sa nouvelle residence, il epousa 
mademoiselle Renee de Saint-Meran, dont le pere 
etait mieux en cour que jamais. 

Voila comment Dantes, pendant les Cent-Jours et 
apres Waterloo, demeura sous les verrous, oublie, 
sinon des hommes, au moins de Dieu. 

Danglars comprit toute la portee du coup dont il 

avait frappe Dantes, en voyant revenir Napoleon en 

France : sa denonciation avait touche" juste, et, 

comme tous les hommes d'une certaine portee pour 

i. 6 



162 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

le crime et d'une moyenne intelligence pour la vie 
ordinaire, il appela eette coincidence bizarre un 
decret de la Providence. 

Mais quand Napoleon fut de retour a Paris et que 
sa voix retentit de nouveau, imperieuse et puissante, 
Danglars eut peur; a chaque instant il s'attendit a 
voir reparaitre Dantes, Dantes sachant tout, Dantes 
mena§ant et fort pour toutes les vengeances; alors 
il manifesta a M. Morrel le d6sir de quitter le service 
de mer, et se fit recommander par lui a un n^go- 
ciant espagnol, chez lequel il enfcra comme commis 
d'ordre vers la fin de mars, c'est-a-dire dix ou douze 
jours apres la rentree de Napoleon aux Tuileries ; 
il partit done pour Madrid, et Ton n'entendit plus 
parler de lui. 

Fernand, lui, ne comprit rien. Dantes etait absent, 
c'6tait tout ce qu'illui fallait. Qu'etait-il devenu? il 
ne chercha point a le savoir. Seulement, pendant tout 
le rdpit que lui donnait son absence, il s'ingenia, par- 
tie a abuser Mercedes sur les motifs de cette ab- 
sence, partie a m^diter des plans d'emigration et 
d'enlevement ; de temps en temps aussi, et e'etaient 
les heures sombres de sa vie, il s'asseyait sur la 
pointe du cap Pharo, de cet endroit ou Ton distingue 
a la fois Marseille et le village des Catalans, regar- 
dant, triste et immobile comme un oiseau de proie 
s'il ne verrait point, par l'une de ces deux routes 
revenir le beau jeune homme a la demarche libre 
a la tete haute, qui, pour lui aussi, £tait devenu le 
messager d'une rude vengeance. Alors le dessein 
de Fernand etait arrete ; il cassait la tete de Dantes 
d'un coup de fusil et se tuait apres, se clisait-il a lui- 
meme, pour colorer son assassinat. Mais Fernand 
s'abusajt : cet homme-la ne se fut jamais tue, car il 
esperait tpujours. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 163 

Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations 
douloureuses, l'empife appela un dernier ban de sol- 
dats, et tout ce qu'il y avait d'hommes en etat de por^ 
ter les armes s'elan^a hors de France a la voix reten- 
tissarite de l'empereur. Fernand partit comme les 
autres, quittant sa cabane et Mereodes, et ronge de 
cette sombre et terrible pensee que derriere lui 
peut-etre son rival allait revenir et epouser celle qu'il 
aimait. 

Si Fernand avait jamais du se tuer, c'6tait en quit- 
tant Mercedes qu'il l'eut fait. 

Ses attentions pour Mercedes, la pitie qu'il parais- 
sait donner a son malheur, le soin qu'il preriait d'al- 
ler au-devant de ses moindres de'sirs, avaient produit 
l'effet que produisent toujours sur les coeurs gen6- 
reux les apparences du devouement : Mercedes avait 
toujours airiie Fernand d'amitie* ; son amitie s'aug- 
mehta pour lui d'un nouveau sentiment, la recon- 
naissance. 

— Moh frere, dit-elle en attachaiit le sac du cons- 
ent sur les iepaules du Catalan, mon frere j mon seul 
ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez pas seule 
dans ce monde, ou je pleure et du je serai-seule des 
que vbus n'y serez plus. 

Ces paroles, dites au moment du depart, rendirent 
quelque espoif a Fernand. Si Dantes ne revenait pas, 
Merce'des pourrait done un jour etre a lui. 

Mercedes resta seule sur cette terre nue qui ne lui 
avait jamais paru .si aride, et avec la mer immense 
pour horizon. Toute baignee de pleurs, comme cette 
folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on 
la voyait errer sans cesse autour du petit village des 
Catalans : tantot s'arretant sous le soleil ardent du 
Midi, debout, immobile, muette comme une statue, 
et regardant Marseille; tantot assise au bord du 



164 LE GOMTE DE MONTE-CRIS TO 

rivage, ecoutant ce gemissement de la mer, eternel 
comme sa douleur, et se demandant sans cesse s'il 
ne valait pas mieux se pencher en avant, se laisser 
aller a son propre poids, ouvrir Fabime et s'y englou- 
tir, que de souffrir ainsi toutes ces cruelles alterna- 
tives d'une attente sans esperance. 

Ce ne fut pas le courage qui manqua a Mercedes 
pour accomplir ce projet, ce fut la religion qui lui 
vint en aide et qui la sauva du suicide. 

Caderousse fut appele comme Fernand ; seulement, 
comme il avait huit ans de plus que le Catalan et 
qu'il etait marie, il ne fit partie que du troisieme 
ban, et fut envoye sur les cotes. 

Le vieux Dantes, qui n'6tait plus soutenu que par 
Fespoir, perdit l'espoir a la chute de l'empereur. 

Cinq mois, jour pour jour, apres avoir 6te separe 
de son fils, et presque a la meme heure ou il avait 
6te arrete, il rendit le dernier soupir entre les bras 
de Mercedes. 

M. Morrel pourvut a tous les frais de son enterre- 
ment, et paya les pauvres petites dettes que le vieil- 
lard avait faites pendant sa maladie. 

II y avait plus que de la bienfaisance a agir ainsi, 
il y avait du courage. Le Midi etait en feu, et secou- 
rir, meme a son lit de mort, le pere d'un bonapartiste 
aussi dangereux que Dantes, etait un crime. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 165 



XIV 

LE PRISONNIER FURIEUX ET LE 
PRISONNIER FOU 

Un an environ apres le retour de Louis XVIII, il y 
eut visite de M. l'inspecteur general des prisons. 

Dantes entendit rouler et grincer du fond de son 
cachot tous ces preparatifs, qui faisaient en haut 
beaucoup de fracas, mais qui, en bas, eussent 6t6 
des bruits inappreciables pour toute autre oreille 
que pour celle d'un prisonnier, accoutume a ecou- 
ter, dans le silence de la nuit, l'araignee qui tisse 
sa toile, et la chute periodique de la goutte d'eau 
qui met une heure a se former au plafond de son 
cachot. 

II devina qu'il se passait chez les vivants quelque 
chose d'inaccoutume : il habitait depuis si longtemps 
une tombe qu'il pouvait bien se regarder comme 
mort. 

En effet, l'inspecteur visitait, l'un apres l'autre, 
chambres, cellules et cachots. Plusieurs prisonniers 
furent interroges : c'etaient ceux que leur douceur 
ou leur stupidity recommandait a la bienveillance de 
I'administration ; l'inspecteur leur demanda comment 
/Is etaient nourris, et quelles e'taient les reclamations 
qu'ils avaient a faire. 

lis repondirent unanimement que la nourriture 6tait 
detestable et qu'ils reclamaient leur liberte*. 

L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas 
autre chose a lui dire. . 



166 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

lis secouerent la tete. Quel autre bien que la liberte 
peuvent r^clamer des prisonniers? 
» L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gou- 
verneur : 

— Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces 
tournees inutiles. Qui voit un prisonnier en voit cent ; 
qui entend un prisonnier en entend mille ; c'est tou- 
jours la meme chose : mal nourris et innocents. En 
avez-vous d'autres? 

•**- Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou 
fous, que nous gardons au cachot. 

•*- Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profdnde 
lassitude, faisons notre metier jtisqu'au bout; des- 
ceiidons dans les cachots. 

N -— Attendez, dit le gouverneur> que Ton aille au 
moins chercher deux homines ; les prisonniers com- 
mettent parfois, ne fut-ce que par degout de la vie 
et pour se faire condamner a mort, des actes de 
desespoir inutiles : vous pourriez §tre victime de Tun 
de ces actes. 

— Prenez done vos precautions, dit Pinspecteur, 
En effet, on envoya chercher deux soldats et Ton 

commenca de descendre par un escaiier si puant, si 
infect, si moisi, que rien que le passage dans un 
pareil endroit affectait d^sagreablement a la fois la 
vue> l'odorat et la respiration. 

— Oh 1 fit l'inspecteur en s'arretant h moitie de la 
descente, qui diable peut loger 1& ? 

— Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous 
est particulierementrecommande' comme un koiiime 
capable de tout. 

— II est seul ? 

— Gertainement. 

— Depuis eombien de temps est-il la? 

— Depuis un an a peu pres. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 167 

•—- Et il a ete mis dans ce cachot des son entree. 

— Non, monsieur, mais apres avoir voulu tuer le 
porte-clefs charge de lui porter sa nourriture. 

— II a voulu tuer le porte-clefs ? 

— Oui, monsieur, celui-la meme qui nous eclaire, 
n'est-il pas vrai, Antoine? demanda le gouverneur. 

— II a voulu me tuer tout de meme, repondit le 
porte-clefs. 

— Ah c& ! mais, c'est done un fou que cat homme? 

— C'est pis que cela, dit le porte-clefs, c'est un 
demon. 

r- Voulez^-vous qu'on s'en plaigne ? demanda l'ins- 
pecteur au gouverneur. 

«**■ Inutile, monsieur, il est assez puni comma cela; 
d'ailleurs, a present, il touche presque k la folie, et, 
selon l'experience que nous donnent nos observa- 
tions, avant une autre annee d'ici il sera complete- 
ment ali^ne. 

— Ma foi, tant mieux pour lui, dit Finspecteur ; une 
fois fou tout a fait, il souffrira moins. 

C'etait, comme on le voit, un homme plein d'huma- 
nite que cet inspecteur, et bien digne des fonetiong 
philanthropiques qu'il rempliissait. 

-r- Vous avez raison, monsieur., dit le gouverneur, 
et votre reflexion prouve que vous avez profonde- 
ment etudi6 la matiere. Ainsi, nous avons dans un 
cachot qui n'est separe de celui-ci que par une 
vingtaine de pieds, et dans lequel on descend par un 
autre escalier, un vieil abb6, ancien chef de parti en 
Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tete a tourne 
vers la fin cle 1813, et qui ? depuis ce moment, n'est 
pas physiquement reconnaissable : il pleurait, il rit ; 
il maigrissait, il engraisse. Voulez-vous le voir plutot 
que celui-ci; sa folie est divertissante et ne vous 
attristera point. 



168 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Je les verrai Tun et Fautre, r^pondit l'inspec- 
t'eur ; il faut faire son etat en conscience. 

I/inspecteur en £tait a sa premiere tournee et vou- 
lait donner bonne idee de lui a l'autorite. 

— Entrons done chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il 

— Volontiers, repondit le gouverneur. 

Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte. 

Au grincement des massives serrures, au cri des 
gonds rouillds tournant sur leurs pivots, Dantes, 
accroupi dans un angle de son cachot, ou il recevait 
avec un bonheur indicible le mince rayon du jour 
qui filtrait a travers un 6troit soupirail grille, releva 
la tete. A la vue d'un homme inconnu, eclaire par 
deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le gou- 
verneur parlait le chapeau a la main, accompagne 
par deux soldats, Dantes devina ce dont il s'agissait, 
et, voyant enfin se presenter une occasion d'implorer 
une autorite superieure, bondit en avant les mains 
jointes. 

Les soldats croiserent aussitot la bai'onnette, car 
ils crurent que le prisonnier s'elangait vers Finspec- 
teur avec de mauvaises intentions. 

L'inspecteur lui-meme fit un pas en arriere. 

Dantes vit qu'on Tavait presente comme homme a 
craindre. 

Alors il re unit dans son regard tout ce que le coeur 
de l'homme peut contenir de mansuetude et d'humi- 
lit6, et s'exprimant avec une sorte d'eloquence pieuse 
qui etonna les assistants, il essay a de toucher l'&me 
de son visiteur. 

L'inspecteur dcouta le discours de Dantes, jusqu'au 
bout ; puis se tournant vers le gouverneur : 

— II tournera a la devotion, dit-il a demi-voix ; il 
est deja dispose a des sentiments plus doux. Voyez, 
la peur fait son effet sur lui ; il a recule devant les 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 169 

bai'onnettes ; or, un fou ne recule devant rien : j'ai fait 
sur ce sujet des observations bien curieuse a Cha- 
renton. 
Puis, se retournant vers le prisonnier : 

— En resume, dit-il, que demandez-vous ? 

— Je demande quel crime j'ai commis ; je demande 
que Ton me donne des juges ; je demande que mon 
proces soit instruit; je demande enfin que Ton me 
fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette 
en liberty si je suis innocent. 

— Etes-vous bien nourri ? demanda l'inspecteur. 

— Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela im- 
porte peu ; ce qui doit importer, non seulement a moi, 
malheureux prisonnier, mais encore a tous les fonc- 
tionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui 
nous gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas vic- 
time d'une denonciation inMme et ne meure pas sous 
les verrous en maudissant ses bourreaux. 

— Vous etes bien humble aujourd'hui, dit le gou- 
verneur; vous n'avez pas toujours 6te comme cela. 
Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le jour 
ou vous vouliez assommer votre gardien. 

— C'est vrai, monsieur, dit Dantes, et j'en demande 
bien humblement pardon a cet homme, qui a toujours 
6te bon pour moi... Mais, que voulez-vous? j'etais fou, 
j'etais furieux. 

— Et vous ne l'etes plus ? 

— Non, monsieur, car la captivite m'a pli6, brise, 
aneanti... II y a si longtemps que je suis ici ! 

— Si longtemps?... Et a quelle £poque avez-vous 
ete arrete ? demanda l'inspecteur. 

— Le 28 f6vrier 1815, a deux heures de l'apres- 
midi. 

L'inspecteur calcula. 

— Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous 



170 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

done ? il n'y a que dix-sept mois que vous etes pri- 
sonnier. 

— Que dix-sept mois! reprit Dantes. Ah ! monsieur, 
vous ne savez pas ce que e'est que dix-sept mois de 
prison : dix-sept annees, dix-sept siecles; surtout pour 
tin homme qui, comme moi, touchait au bonlieur^ pour 
un homme qui, comme moi, allait dpouser une femme 
aimee, pour un homme qui voyait s'ouvrir devaiit lui 
une cafri&re honorable, et a qui tout manque h Fins- 
tant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans 
la nuit la plus profonde, qui voit sa carriere d6truite, 
qui ne sait pas si celle qui l'aimait l'aime toujours, 
qui ignore si son vieux pere est mort ou vivant. Dix- 
sept mois de prison, pour un homme habitue a Fair 
de la mer, a l'independance du marin, h l'espace> a 
Timmensit^, k l'infini ! Monsieur, dix-sept mois de 
prison, e'est plus que ne le meritent tous les crimes 
que designe par les noms les plus odieux la langue 
hunlaine. Ayez done pitie de moi, monsieur, et deman- 
ded pour moi, non pas l'indulgence, mais la rigueur; 
non pas une gr&ce, mais un jugemetit; des juges, 
monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut 
pas refuser des juges a un accuse. 

— (Test bien, dit llnspecteur, on verra. 
Puis, se retournant Vers le gouverneur*. 

— En verity, dit-il, le pauvre diable me fait de la 
peine. En remontant, vous me montrerez son livre 
d^crou. 

— Certainement, dit le gouverneur; mais je crois 
que vous trotlverez contre lui des notes terribles. 

— Monsieur, continua Dantes, je sais que vous ne 
potivez pas me faire sortir d'icl de votre propre deci- 
sion; mais vous pouvez transmettre ma demande a 
l'autorite, vous pouvez provoquer une enqueue, vous 
pouvez, enfin, me faire mettre en jugement : un juge- 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 171 

ment, c'est tout ce que je demande ; que je sache 
quel crime j'ai commis et a quelle peine je suis con- 
damne ; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le pire de 
tous les supplices. 
— - Eclairez-moi, dit 1'inspecteur. 

— Monsieur, s'ecria Dantes, je comprends au son 
de votre voix que vous etes emu. Monsieur, dites-moi 
d'esperer. 

— - Je ne puis vous dire cela, r^pondit l'inspecteur, 
je puis seulement vous promettre d'examiner votre 
dossier. 

— Oh ! alors, monsieur, je suis libre, je suis sauve\ 

— Qui vous a fait arreter? demanda l'inspecteur. 

— M. de Villefort, repondit Dantes. Voyez-le et 
entendez-vous avec lui. 

— M* de Villefort n'est plus a Marseille depuis un 
an, mais a Toulouse. 

— Ah ! cela ne m'etonne plus, murmura Dantes ; 
mon seul proteeteur est eloigne. 

— M. de Villefort avait-il quelque motif de haine 
contre vous ? demanda l'inspecteur. 

— Aucun, monsieur; et meme il a ete" bienveillant 
pour moi. 

— Je pourrai done me fier aux notes qu'il a lais- 
sees sur vous ou qu'il me donnera ? 

— Entierement, monsieur. 

— G'est bien, attendez. 

Dantes tomba a genoux, levant les mains vers le 
ciel, et murmurant une priere dans laquelle il recom- 
mandait a Dieu cet homme qui etait descendu dans 
sa prison, pareil au Sauveur altant delivrer les stmes 
de 1'enfer. 

La porte se referma; mais l'espoir descendu avee 
l'inspecteur etait reste enferme dans le cachot de 
Dantes. 



172 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Voulez-vous voir le registre d'ecrou tout de 
suite, demanda le gouverneur, ou passer au cachot 
del'abbe? 

— Finissons-en avec les cachots tout d'un coup, 
r6pondit l'inspecteur. Si je remontais au jour, je n'au- 
rais peut-etre plus le courage de continuer ma triste 
mission. 

— Ah! celui-la n'est point un prisonnier comme 
I'autre, et sa folie, a lui, est moins attristante que la 
raison de son voisin. 

— Et quelle est sa folie ? 

— Oh ! une folie etrange : il se croit possesseur 
i'un tr^sor immense. La premiere annee de sa capti- 
vity il a fait offrir au gouvernement un million, si le 
^ouvernement le voulait mettre en liberte; la seconde 
mnee, deux millions, la troisieme, trois millions, et 
linsi progressivement. II en est k sa cinquieme annee 
le captivite : il va vous demander de vous parler en 
secret, et vous onrira cinq millions. 

— Ah ! ah ! c'est curieux en effet, dit l'inspecteur; 
3t comment appelez-vous ce millionnaire ? 

— L'abb6 Faria. 

— No 27 ! dit l'inspecteur. 

— C'est ici. Ouvrez, Antoine. 

Le porte-clefs ob&t, et le regard curieux de Tins- 
Decteur plongea dans le cachot de Yabbe fou. 

C'est ainsi que Ton nommait generalement le pri- 
sonnier. 

Au milieu de la chambre, dans un cercle trace sur 
a terre avec un morceau de platre detache du mur, 
jtait couche un homme presque nu, tant ses vete- 
nents etaient tombes en lambeaux. II dessinait dans 
;e cercle des lignes geometriques fort nettes, et 
)araissait aussi occupe de resoudre son probleme 
iu'Archimede l'etait lorsqu'il fut tue par un soldat de 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 173 

Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas meme au bruit 
que fit la pprte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla- 
t-il se reveiller que lorsque la lumiere des torches 
dclaira d'un eclat inaccoutume le sol humide sur 
lequel il travaillait. Alors il se retourna, et vit avec 
etonnement la nombreuse compagnie qui venait de 
descendre dans son cachot. 

Aussitdt il se leva vivement, prit une couverture 
jetee sur le pied de son lit miserable, et se drapa pre- 
cipitamment pour paraitre dans un etat plus decent 
aux yeux des etrangers. 

— Que demandez-vous? dit l'inspecteur sans varier 
sa formule. 

— Moi, monsieur? dit Tabbe" d'un air etonn£; je ne 
demande rien. 

— Vous ne comprenez pas, reprit l'inspecteur : je 
suis agent du gouvernement, j'ai mission de descen- 
dre dans les prisons et d'ecouter les reclamations des 
prisonniers. 

— Oh ! alors, monsieur, c'est autre chose, s'ecria 
vivement l'abbe, et j'espere que nous allons nous 
entendre. 

— Voyez, dit tout bas le gouverneur, cela ne com- 
mence-t-il pas comme je vous l'avais annonce? 

— Monsieur, continua le prisonnier, je suis l'abbe 
Faria, ne a Rome; j'ai ete vingt ans secretaire du 
cardinal Rospigliosi ; j'ai ete arrete je ne sais trop 
pourquoi, vers le commencement de l'annee 1811; 
depuis ce moment je reclame ma liberte des autorites 
italiennes et francaises. 

— Pourquoi pres des autorites frangaises ? demanda 
le gouverneur. 

— Parce que j'ai ete arrete a Piombino et que je 
presume que, comme Milan et Florence, Piombino est 
devenu le chef-lieu de quelque departement frangais. 



1-74 LE qOMTE DE MONTE-C RISTO 

L'inspecteur et le gouverneur se regarderent en 
riant. 

— Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles 
de l'ltalie ne sont pas fraiches. 

— Elles datent du jour ou j'ai et6 arret e, monsieur, 
dit l'abbe" Faria; et comme sa majeste 1'empereur 
avait cred la royaute' de Rome pour le fils que le ciel 
venait de lui envoyer, je presume que, poursuivant 
le cours de ses conquetes, il a accompli le reve de 
Machiavel et de Cesar Borgia, qui 6tait de faire de 
toute l'ltalie un seul et unique royaume. 

-r Monsieur, dit l'inspecteur, la Providence a heu- • 
reusement apport6 quelque changement a ce plan 
gigantesque dont vous me paraissez assez chaud 
partisan. 

~ C'est le seul moyen de faire de l'ltalie un Etat 
fort, independant et heureux, repondit Fabb6. 

— - Oela est possible, repondit l'inspecteur, mais je 
ne suis pas venu ici pour faire avec vous un cours de 
politique ultramontaine, mais pour vous dernander, ce 
que j'ai deja fait, si vous avez quelques reclamations 
k faire sur la maniere dont vous etes nourri et loge. 

— La nourriture est ce qu'elle est dans toutes les 
prisons, repondit l'abbe, c'est-a-dire fort mauvaise ; 
quant au logement, vous le voyez, il est humide et 
malsain, mais ne'anmoins assez convenable pour un 
cachot. Maintenant ce n'est pas de cela qu'il s'agit, 
mais bien de revelations de la plus haute impor- 
tance et du plus haut interet que j'ai a faire au gou- 
vernement. 

— Nous y void, dit tout bas le gouverneur a l'ins- 
pecteur. 

— Voila pourquoi je suis si heureux de vous voir, 
cantinua l'abbe, quoique vous m'ayez derange dans 
un calcul fort important, et qui, s'il reussit, changera 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 175 

peut-etre le systeme de Newton. Pouvez-vous m'ac- 
corder la faveur d'un entretien particulier ? 

— Hein! que disais-je? fit le gouverneur a Tins- 
pecteur. 

— Vous connaissez votre personnel, repondit ce 
dernier souriant. 

Puis, se retournant vers Faria : 

— Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est 
impossible. 

— Cependant, monsieur, reprit l'abbe, s'il s'agissait 
de faire gagner au gouvernement une somme e'norme/ 
une somme de cinq millions, par exemple ? 

— Ma foi, dit Finspecteur en se retournant a son tour 
vers le gouverneur, vous aviez predit jusqu'au chiffre. 

— Voyons, reprit l'abbe s'apercevaiit que l'inspec- 
teur faisait tin mouvement pour se retirer, il n'est 
pas necessaire que nous soyons absolument seuls ; 
monsieur le gouverneur pourra assister a notre 
entretien. 

— Mon cher monsieur, dit le gouverneur, malheu* 
reusement nous savons d'avance et par coeur ce que 
vous direz. II s'agit de vos tresors, n'est-ce pas ? 

Faria regarda cet homme railleur avec des yeux 
ou un observateur ddsinteresse" eut vu certes luire 
l'eclair de la raison et de la verite. 

— Sans doute, dit-il ; de quoi voulez-vous que je 
parle, sinon de cela ? 

— Monsieur Finspecteur, continua le gouverneur, 
je puis vous raconter cette histoire aussi bien que 
l'abbe, car il y a quatre ou cinq ans que j'en ai les 
oreilles rebattues. 

■ — Celaprouve, monsieur le gouverneur, dit l'abbe, 
que vous etes comme ces gens dont parle l'Ecriture, 
qui onf des yeux et qui ne voient pas, qui ont des 
oreilles et qui n'entendent pas. 



176 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Mon cher monsieur, dit l'inspecteur, le gouver- 
nement est riche et n'a, Dieu merci, pas besom de 
votre argent; gardez-le done pour le jour ou vous 
sortirez de prison. 

L'oeil de l'abbe se dilata; il saisit la main de l'ins- 
pecteur. 

— Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, 
contre toute justice, on me retient dans ee cachot, si 
j'y meurs sans avoir legue mon secret a personne, ce 
tresor sera done perdu ? Ne vaut-il pas mieux que le 
gouvernement en profite et moi aussi ? J'irai jusqu'a 
six millions, monsieur; oui, j'abandonnerai six mil- 
lions, et je me contenterai du reste, si Ton veut me 
rendre la liberte. 

— Sur ma parole, dit l'inspecteur a demi-voix, si 
Ton ne savait que cet homme est fou, il parle avec 
un accent si convaincu qu'on croirait qu'il dit la 
verite. 

— Je ne suis pas fou, monsieur, et je dis bien la 
verite', reprit Faria qui, avec cette finesse d'oui'e par- 
ticuliere aux prisonniers, n'avait pas perdu une seule 
des paroles de l'inspecteur. Ce tresor dont je vous 
parle existe bien r6ellement, et j'offre de signer un 
traite avec vous, en vertu duquel vous me conduirez 
a l'endroit de*signe par moi; on fouillera la terre sous 
nos yeux, et si je mens, si Ton ne trouve rien, si je 
suis un fou, comme vous le dites, eh bien ! vous me 
ramenerez dans ce meme cachot, ou je resterai 6ter- 
nellement, et ou je mourrai sans plus rien demander 
ni a vous ni a personne. 

Le gouverneur se mit a rire. 

— Est-ce bien loin votre tresor ? demanda-t-il. 

— A cent lieues d'ici a peu pres, dit Faria. 

— La chose n'est pas mal imaginee, dit le gouver- 
neur ; si tous les prisonniers voulaient s'amuser a 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 177 

promener leurs gardiens pendant cent lieues, et si 
les gardiens consentaient a faire une pareille prome- 
nade, ce serait une excellente chance que les prison- 
niers se menageraient de prendre la clef des champs 
des qu'il en trouveraient l'occasion, et pendant un 
pareil voyage l'occasion se presenterait certaine- 
ment. 

— O'est un moyen connu, dit l'inspecteur, et mon- 
sieur n'a pas meme le merite de l'invention. 

Puis se retournant vers Yabb6. 

— Je vous ai demande* si vous £tiez bien nourri ' 
dit-il. 

— Monsieur, r^pondit Faria, jurez-moi sur le Chris 
de me delivrer si je vous ai dit vrai, et je vous indi 
querai l'endroit ou le tresor est enfoui. 

— Etes-vous bien nourri ? repeta l'inspecteur. 

— Monsieur, vous ne risquez rien ainsi, et vou 
voyez bien que ce n'est pas pour me menager un 
chance pour me sauver, puisque je resterai en priso: 
tandis qu'on fera le voyage. 

— Vous ne repondez pas a ma question, reprit ave 
impatience l'inspecteur. 

— Ni vous a ma demande ! s'ecria l'abbe. Soye 
done maudit comme les autres insens^s qui n'ont pa 
voulu me croire ! Vous ne voulez pas de mon or, je 1 
garderai ; vous me refusez la liberte, Dieu me l'er 
verra. Allez, je n'ai plus rien a dire. 

Et l'abbe*, rejetant sa couverture, ramassa son mo 
ceau de pl&tre, et alia s'asseoir de nouveau au milie 
de son cercle, ou il continua ses lignes et ses calcul 

— Que fait-il la ? dit l'inspecteur en se retirant. 

— II compte ses tremors, reprit le gouverneur. 
Faria repondit a ce sarcasme par un coup d'oeil er 

preint du plus supreme mepris. 
lis sortirent. Le geolier ferma la porte derriere eu 



478 L& COMfES DEE MOltfTE-CRISTO 

— II aura en effet possede" quelques tremors, dit 
rinspecteur en remontant l'escalier. 

— - Oil ii aura reve" qu'il les poss6dait, repondit le 
gouverneur, et le lendemain il £e sera reveille fou. 

— En effet, dit Finspecteur avec la na'ivet6 de la 
corruption; s'il eut 6te r^ellement riche, il ne serait 
pas en prison. 

Ainsi finit Favehture pour Fabbe" Faria. II demeura 
prisonnier, et, a la suite de cette visite, sa reputation 
de fou re^jouissant s'augment& encore. 

Caligula ou N£ron, ces grands chercheurs de tv6- 
sors, ces desireurs de Fimpossible, eussent prete' 
Foreille aux paroles de ce pauvre homme et Itti eus- 
serit accord6 Fair qu'il d6sirait, Fespace qu'il estimait 
a un si haut prix, et la liberte qu'il offrait de payer si 
cher. Mais les rois de nos jours, maintenus dans la 
limite du probable, n'ont plus Faudace de la volont6; 
ils craignent Toreille qui ecoute les ordres qu'ils don- 
nent, Foeil qui scrute leurs actions ; ils ne sentent plus 
la superiority de leur essence divine; ils sont des 
bommes couronnes, voila tout. Jadis ils se croyaient 
ou du moins se disaient fils de Jupiter, et retenaient 
quelque chose des facons du dieu leur pere : on ne 
tontrdle pas facilement ce qui se passe au dela des 
nuages; aujourd'hui les rois se laissent ais^ment re- 
joindre. Or, comme il a toujours r^pugne* au gouver- 
nement despotique de montrer au grand jour les effets 
de la prison et de la torture ; comme il y a peu d'exem- 
ples qu'une victinie des inquisitions ait pu reparaitre 
avec ses os broy£s et ses plaies saignantes, de meme 
la folie, cet ulcere ne dans la fange des cachots a la 
suite des tortures morales, se cache presque toujours 
avec soin dans le lieu ou elle est n6e, ou, si elle en 
sort, elle va s'ensevelir dans quelque hopital sombre, 
ou les medecins ne reconnaissent ni 1'homme ni la 



LE COMTE DE MONTE-CRt STO 179 

pensee dans le debris informe que leur transmet le 
geolier fatigue. 

L'abbe Faria, devenu fou en prison, etait condamne, 
par sa folie meme, a une prison perpetuelle. 

Quant a Dantes, l'inspecteur lui tint parole. En re- 
montant chez le gouverneur, il se fit presenter le 
registre d'6crou. La note concernant le prisonnier 
6tait ainsi concue : 

Bonapartiste enrage; a pris une 
part active au retour de File 
Edmond Dantes. { d'Elbe. 

A tenir au plus grand secret et 
sous la plus stricte surveillance. 

Cette note etait d'une autre ecriture et d'une encre 
differente que le reste du registre, ce qui prouvait 
qu'elle avait 6te ajoute depuis l'incarceration de 
Dantes. 

L'accusation etait trop positive pour essayer de la 
combattre. L'inspecteur ^crivit done au-dessous de 
Taccolade : 

« Rien a faire. » 

Cette visite avait, pour ainsi dire, raviye Dantes ; 
depuis qu'il etait entre en prison, il avait oublie de 
compter les jours ; mais Tinspecteur lui avait donne 
une nouvelle date et Dantes ne l'avait pas oublie. 
Derriere lui, il ecrivit sur le mur, avec un morceau 
de platre detache de son plafond, 30 juillet 1816, et, a 
partir de ce moment, il fit un cran chaque jour pour 
que la mesure du temps ne lui echappM plus. 

Les jours s'ecoulerent, puis les semaines, puis les 
mois : Dantes attendait toujours, il avait commence 
par fixer a sa liberte un terme de quinze jours. En 
mettant a suivre son affaire la moitie de l'inter§t qu'il 
avait paru eprouver, l'inspecteur devait avoir assez 



180 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

de quinze jours. Ces quinze jours ecoules, il se dit 
qu'il etait absurde a lui de croire que l'inspecteur se 
serait occupe de lui avant son retour a Paris ; or, son 
retour a Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque sa 
tournee serait finie, et sa tournee pouvait durer un 
mois ou deux ; il se donna done trois mois au lieu de 
quinze jours. Les trois mois ecoules, un autre raison- 
nement vint a son aide, qui fit qu'il s'accorda six 
mois, mais ces six mois ecoules, en mettant les jours 
au bout les uns des autres, il se trouvait qu'il avait 
attendu dix mois et demi. Pendant ces dix mois, rien 
n 'avait ete change au regime de sa prison ; aucune 
nouvelle consolante ne lui etait parvenue ; le geolier 
interroge etait muet comme d'habitude. Dantes com* 
menca a douter de ses sens, a croire que ce qu'il pre- 
nait pour un souvenir de sa memoire n'etait rien 
autre chose qu'une hallucination de son cerveau, et 
que cet ange consolateur qui etait apparu dans sa 
prison y etait descendu sur Faile d'un reve. 

Au bout d'un an, le gouverneur fut change, il avait 
obtenu la direction du fort de Ham ; il emmena avec 
lui plusieurs de ses subordonnes et entre autres le 
gedlier de Dantes. Un nouveau gouverneur arriva ; il 
eut 6t6 trop long pour lui d'apprendre les noms de 
ses prisonniers, il se fit representer seulement leurs 
num^ros. Cet horrible hotel garni se composait de 
cinquante chambres ; leurs habitants furent appeles 
du nume>o de la chambre qu'ils occupaient, et le mal- 
heureux jeune homme cessa de s'appeler de son pre- 
nom d'Edmond ou de son nom de Dantes, il s'appela 
le no 34. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 181 

XV 

LE NUMERO 34 ET LE NUMERO 27 

Dantes passa tous les degres du malheur que subis- 
sent les prisonniers oublies dans une prison. 

II commenca par l'orgueil, qui est une suite de 
l'espoir et une conscience de l'innocence ; puis il en 
vint a douter de son innocence, ce qui ne justifiait 
pas mal les id^es du gouverneur sur l'alienation men- 
tale ; enfin il tomba du haut de son orgueil, il pria, 
non pas encore Dieu, mais les hommes ; Dieu est le 
dernier recours. Le malheureux, qui devrait co'm- 
mencer par le Seigneur, n'en arrive a esperer en lui 
qu'apres avoir epuise toutes les autres esperances. 

Dantes pria done qu'on voulut bien le tirer de son 
cachot pour le'mettre dans un autre, fut-il plus noir 
et plus profond. Un changement, meme desavanta- 
geux, £tait toujours un changement, et procurerait a 
Dantes une distraction de quelques jours. II pria qu'on 
lui accordat la promenade, -Fair, des livres, des ins- 
truments. Rien de tout cela ne lui fut accorde; mais 
n'importe, il demandait toujours. II s'etait habitue a 
parler a son nouveau ge61ier, quoiqu'il fut encore, s'il 
6tait possible, plus muet que Tancien; mais parler a 
un homme, meme a un muet, etait encore un plaisir. 
Dantes parlait pour entendre le son de sa propre voix : 
il avait essaye de parler lorsqu'il etait seul, mais alors 
il se faisait peur. 

Souvent, du temps qu'il £tait en liberty, Dantes 
s'etait fait un epouvantail de ces chambrees de pri- 



182 LE C0MTi2 DE MONTE-CiUSTO 

sonniers, composees de vagabonds, de bandits et 
d'assassins, dont la joie ignoble met en commun des 
orgies inintelligibles et des amities effrayantes. II en 
vint a souhaiter d'etre jete dans quelqu'un de ces 
bouges, afin de voir d'autres visages que celui de ce 
geolier impassible qui ne voulait point parler; il re- 
grettait lebagne avec son costume infamant, sa chaine 
au pied, sa fletrissure sur l'epaule. Au moins les gale- 
riens etaient dans la societe de leurs semblables, ils 
respiraient Fair, ils voyaient le ciel; les galeriens 
etaient bien heureux. 

II supplia un jour le geolier de demander pour lui 
un compagnon, quel qu'il fut, ce compagnon dut-il 
etre cet abbe fou dont il avait entendu parler. Sous 
l'eoorce du geolier, si rude qu'elle soit, il reste tou- 
jours un peu de 1'homme. Celui-ci avait souvent, du 
fond du coeur, et quoique son visage n'en eut rien dit, 
plaint ce malheureux jeune homme, a qui la captivite 
etait si dure ; il transmit la demande du numero, 34 au 
gouverneur; mais celui-ci, prudent comme s'il eut ete 
un homme politique, se figura que Dantes voulait ameu- 
ter les prisonniers, tramer quelque complot, s 'aider 
d'un ami dans quelque tentative d'evasion, et il refusa. 

Dantes avait 6puise le cercle des ressources hu- 
maines. Comme nous avons dit que cela devait arri- 
ver, il se tourna alors vers Dieu. 

Toutes les idees pieuses eparses dans le monde, et 
que glanent les malheureux courbes par la clestinee, 
vinrent alors rafraichir son esprit; il se rappela les 
prieres que lui avait apprises sa mere, et leur trouva 
un sens jadis ignore de lui; car, pour I'liomme heu- 
reux, la priere demeure un assemblage/ monotone et 
vide de sens, jusqu'au jour ou la clouleur vient expli- 
quer a llnfortune ce langage' sublime a l'aide duquel 
il parle a Dieu, 



LE COMTE ±)E MONTE-CRISTO 183 

II pria done, non pas avec ferveur, mais avec rage. 
En priant tout haut, il ne s'effrayait plus de ses pa- 
roles; alors il tombait dans des especes d'extases- il 
voyait Dieu eclatant a chaque mot qu'il prononcait; 
toutes les actions de sa vie humble et perdue, il les 
rapportait a la volonte de ce Dieu puissant, s'en faiPiit- 
des lecons, se proposait des taches a accomplir, et, 
a la fin de chaque priere, glissait le vosu int^resse 
que les hommes trouvent bien plus souvent moyen 
d'adresser aux hommes qii'a Dieu : Et pardonnez- 
nous nos offenses, comme nous les pardonnons a ceux 
qui nous ont offenses. 

Malgre' ses prieres ferventes, Dantes demeura pri- 
sonnier. 

Alors son esprit devint sombre, un niiage S'epaissit 
devant ses yeux. Dantes etait un homme simple et 
sans education ; le passe etait reste pour lui couvert 
de ce voile sombre que souleve la science. II ne pou- 
vait, dans la solitude de son cachot et dans le desert 
de sa pens^e, reconstruire les &ges r6volus, ranimer 
les peuples Steints, reb&tir les villes antiques, que 
imagination grandit et poetise, et qui passent devant 
les yeux, gigantesques et eclairees par le feu du ciel, 
comme les tableaux babyloniens de Martinn; lui 
n'avait que son passe" si court, son present si sombre, 
son avenir si douteux: dix-neuf ans de lumiere a 
m^diter peut-etre dans une eternelle nuit ! Aucune 
distraction ne pouvait done lui venir en aide : son 
esprit £nergique, et qui n'eut pas mieux aime que de 
prendre son vol a travers les &ges, etait force de res- 
ter prisonnier comme un aigle dans une cage. II se 
cramponnait alors a une idee, a celle de son bonheur 
detruit sans cause apparente et par une fatalite 
inoui'e ; il s'acharnait sur cette idee, la tournant, la 
retournant sur toutes les faces, et la devorant pour 



184 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

ainsi dire a belles dents, comme dans l'enfer de Dante 
Fimpitoyable Ugolin de>ore le crane de Farcheveque 
Roger. Dantes n'avait eu qu'une foi passagere basee 
sur la puissance ; il la perdit comme d'autres la per- 
dent apres le succes. Seulement il n'avait pas pro- 
fits. 

La rage sueceda a Fascetisme. Edmond laneait des 
blasphemes qui faisaient reculer d'horreur le geolier; 
il brisait son corps contre les murs de sa prison ; il 
s'en prenait avec fureur a tout ce qui l'entourait, et 
surtout a lui-meme, de la moindre contrariety que 
lui faisait £prouver un grain de sable, un fetu de 
paille, un souffle d'air. Alors cette lettre denoncia- 
trice qu'il avait vue, que lui avait montree Villefort, 
qu'il avait touched, lui revenait a Fesprit ; chaque ligne 
flamboyait sur la muraille comme le Mane Thecel 
Phares de Balthazar. II se disait que c'6tait la haine 
des hommes, et non la vengeance de Dieu qui Favait 
plough dans l'abime ou il £tait ; il vouait ces hommes 
inconnus a tous les supplices dont son ardente ima- 
gination lui fournissait Fid^e, et il trouvait encore 
que les plus terribles 6taient trop doux et surtout 
trop courts pour eux ; car apres le supplice venait la 
mort ; et dans la mort 6tait, sinon le repos, du moins 
Finsensibilite qui lui ressemble. 

A force de se dire a lui-meme, a propos de ses en- 
nemis, que le calme etait la mort, et qu'a celui qui 
vent punir cruellement il faut d'autres moyens que 
la mort, il tomba dans l'immobilit6 morne des idees 
de suicide ; malheur a celui qui, sur la pente du mal- 
heur, s'arr£te a ces sombres iddes ! C'est une de ces 
mers mortes qui s'etendent comme l'azur des flots 
purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en 
plus s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui 
l'attire a elle, Faspire, Fengloutit. Une fois pris ainsi, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 185 

si le secours divin ne vient point a son aide, tout est 
fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce plus avant 
dans la mort. 

Cependant cet etat d'agonie morale est moins ter- 
rible que la souffrance qui l'a precede et que le cMti- 
ment qui le suivra peut-etre; c'est une espece de 
consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre 
beant, mais au fond du gouffre le neant. Arrive la, 
Edmond trouva quelque consolation dans cette idee ; 
toutes ses douleurs, toutes ses souffrances, ce cor- 
tege de spectres qu'elles trainaient a leur suite, paru- 
rent s'envoler de ce coin de sa prison ou l'ange de la 
mort pouvait poser son pied silencieux. Dantes 
regarda avec calme sa vie passee, avec terreur sa 
vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait 
etre un lieu d'asile. 

— Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses 
lointaines, quand j'etais encore un homme, et quand 
cet homme, libre et puissant, jetait a d'autres 
hommes des commandements qui etaient executes, 
j'ai vu le ciel se couvrir, la mer fremir et gronder, 
Forage naitre dans un coin du ciel, et comme un 
aigle gigantesque battre les deux horizons de ses 
deux ailes ; alors je sentais que mon vaisseau n'etait 
plus qu'un refuge impuissant, car mon vaisseau, 
\6gev comme une plume a la main d'un geant, trem- 
blait et frissonnait lui-meme. Bientot, au bruit 
effroyable des lames, l'aspect des rochers tranchants 
m'annoncait la mort, et la mort m'epouvantait ; je fai- 
sais tous mes efforts pour y echapper, et je reunis- 
sais toutes les forces de l'homme et toute l'intelli- 
gence du marin pour lutter avec Dieu !... C'est que 
j'etais heureux alors, c'est que revenir a la vie, c'e*tait 
revenir au bonheur ; c'est que cette mort, je ne Tavais 
pas appel^e, je ne l'avais pas choisie; c'est quele som- 



186 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

meil enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de 
cailloux ; c'est que je m'indignais, moi qui me croyais 
une creature faite a l'image de Dieu, de servir, apres 
ma, mort, de p&ture aux goelands et aux vautours. Mais 
aujourd'hui c'est autre chose : j'ai perdu tout ce qui 
pouvait me faire aimer la vie, aujourd'hui la mort me 
sourit comme une nourrice a l'enfant qu'elle va ber- 
cer; mais aujourd'hui je meurs h ma guise, et je m'en- 
dors las et brise, comme je m'endormais apres un de 
ces soirs de desespoir et de rage pendant lesquels 
j 'avals Gompt6 trois mille tours dans ma chambre, 
c'est-a-dire trente mille pas, c'est-a-dire a peu pres 
dix lieues. 

Des. que cette pense"e eut germe" dans l'esprit du 
jeune homme, il deyint plus doux, plus souriant ; ij 
s'arrangea mieux de son lit dur et de son pain noir, 
niangea moins, ne dormit plus, et trouva a peu pres 
supportable ce reste d'existence qu'il etait sur de. 
laisser la quand il voudrait, comme on laisse un vete? 
merit use. 

II y avait deux moyens de mourir : Tun etait simple, 
il s'agissait d'attacher son mouchoir a un barreau 
de la fenetre et de se pendre ; l'autre consistait a 
faire semblant de manger et h se laisser mourir de 
faim. Le premier r6pugna fort a Dantes. II ayait £te 
eleve' dans l'horreur des pirates, gens que Ton pend 
aux vergues des batiments ; la pendaison £tait done 
pour lui une espece de supplice infamant qu'il ne 
voulait pas s'appliquer a lui-meme ; il adopta clone le 
deuxieme, et en commenca l'executionlejour meme. 

Pres de quatre annees s'dtaient dcoul^es dans les 
alternatives que nous avous racontees. A la fin de la 
deuxieme, Dantes avait .cesse* de compter les jours 
et etait retombe dans cette, ignorance du temps dent 
autrefois l'avait tire Tinspecteur. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTQ 187 

Dantes avait clit : « Je veux mourir » et s'etait 
choisi soil genre de mort ; alors il l'avait bieri envi- 
sage, et, de peurde revenir stir sa decision, il s'«etait 
fait serment a lui-nieme de mourir ainsi. Quand on 
me servira mon repas dii matin et mon repas du soii^ 
avait-il pense, je jetterai les aliments par la fenetre 
et j'aurai l'air de les avoir "manges. 

II le fit coiiime il s'etait promis de le faire. Deux 
ibis le jour, par la petite ouverture grillee qui rie llii 
laissait apercevoir que ie ciel, il jetait ses vivres; 
d'abord gaiementj puis avee reflexion; puis avec 
regret ; il lui falltit le souvenir du serment qu'il s'etait 
fait pour avoir la force de poursuivre ce terrible des- 
sein. Ces aliments, qui lui repugiiaient autrefois^ la 
faim, aux dents aigues, les lui faisait paraitre app£- 
tissants a l'oeil et exquis a l'odorat; quelquefois il 
teiiait pendant une heure a sa main le plat qui les 
contenait, l'oeil fixe stir ce morceau de viande pourrie 
ou sur ce poisson infect* et sur ce pain noir et moisi. 
C'etaient les derniers instincts de la vie qui luttaietit 
encore en lui et qui de temps en temps terrassaieiit 
sa resolution. Alors son cachot ne lui paraissait plus 
atissi sombre, son etat lui semblait moins desespere ; il 
6tait jeune encore; il devait avoir vingt-cinq ou vingt- 
six ans, il ltti restait cinquante ans a vivre & peu pres, 
c'est-a-dire deux fois ce qu'il avait vecti. Pendant ce 
laps de temps immense, que d'evenemerits pouvaient 
forcer les portes, renverser les murailles du cMteau 
d'lf et le rendre a la liberte 1 Alors il approchait ses 
dents da repas que* Tantale volontaire, il elolgnait 
liii-meme de sa bouche; mais alors le souvenir de 
son serment lui revenait a Fesprit, et cette genereuse 
nature avait tf op peur de se mepriser soi-meme pour 
rrianquer a son serrneiit. II usa done, rigouretix et 
inipitoyable, le peu d'existetice qui lui restait, et un 



188 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

jour vint ou il n'eut plus la force de se lever pour 
jeter par la lucarne le souper qu'on lui apportait. 

Le lendemain il ne voyait plus, il entendait a peine. 
Le ge61ier croyait a une maladie grave ; Edmond 
espeYait dans une mort prochaine. 

La journ£e s'ecoula ainsi : Edmond sentait un vague 
engourdissement, qui ne manquait pas d'un certain 
bien-etre, le gagner. Les tiraillements nerveux de 
son estomac s'6taient assoupis ; les ardeurs de sa soif 
s'etaient calm^es ; lorsqu'il fermait les yeux, il voyait 
une foule de lueurs brillantes pareilles a ces feux fol- 
lets qui courent la nuit sur les terrains fangeux : 
c'6tait le crepuscule de ce pays inconnu qu'on appelle 
la mort. Tout a coup le soir, vers neuf heures, il 
entendit un bruit sourd a la paroi du mur contre 
lequel il etait couche. 

Tant d'animaux immondes etaient venus faire leur 
bruit dans cette prison que peu a peu Edmond avait 
habitue son sommeil a ne pas se troubler de si peu 
de chose ; mais cette fois, soit que ses sens fussent 
exaltes par Fabstinence, soit que reellement le bruit 
fut plus fort que de coutume, soit que dans ce mo- 
ment supreme tout acquit de Timportance, Edmond 
souleva sa tete pour mieux entendre. 

C'etait un grattement 6gal qui semblait accuser, 
soit une griffe 6norme, soit une dent puissante, soit 
enfin la pression d'un instrument quelconque sur des 
pierres. 

Bien qu'affaibli, le cerveau du jeune homme fut 
frapp^e par cette id6e banale constamment presente 
a Tesprit des prisonniers : la libert6. Ce bruit arrivait 
si juste au moment ou tout bruit allait cesser pour 
lui, qu'il lui semblait que Dieu se montrait enfin 
pitoyable a ses souffrances et lui envoyait ce bruit 
pour Tavertir de s'arreter au bord de la tombe ou 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 189 

chancelait deja son pied. Qui pouvait savoir si un de 
ses amis, un de ces etres bien-aimes auxquels il 
avait songe si souvent qu'il y avait use sa pensee, ne 
s'occupait pas de lui en ce moment et ne cherchait 
pas a rapprocher la distance qui les separait ? 

Mais non, sans doute Edmond se trompait, et c'etait 
un de ces reves qui flottent a la porte de la mort. 

Cependant Edmond ecoutait toujours ce bruit. Ce 
bruit dura trois heures a peu pres, puis Edmond enten- 
dit une sorte de croulement, apres quoi le bruit cessa. 

Quelques heures apres, il reprit plus fort et plus 
rapproche. Deja Edmond s'interessait a ce travail qui 
lui faisait society ; tout a coup le geolier entra. 

Depuis huit jours a peu pres qu'il avait resolu cle 
mourir, depuis quatre jours qu'il avait commence de 
mettre ce projet a execution, Edmond n 'avait point 
adresse la parole a cet homme, ne lui rdpondant pas 
quand il lui avait parle* pour lui demander de quelle 
maladie il croyait etre atteint, et se retournant du 
cote du mur quand il en etait regard^ trop attentive- 
ment. Mais aujourd'hui le geolier pouvait entendre 
ce bruissement sourd, s'en alarmer, y mettre fin, et 
deranger ainsi peut-etre ce je ne sais quoi d'espe'- 
rance, dont l'idee seule charmait les derniers mo- 
ments de Dantes. 

Le geolier apportait a dejeuner. 

Dantes se souleva sur son lit, et, enflant sa voix, se 
mit a parler sur tous les sujets possibles, sur la 
mauvaise qualite des vivres qu'il apportait, sur le 
froid dont on souffrait dans ce cachot, murmurant et 
grondant pour avoir le droit de crier plus fort, et 
lassant la patience du geolier, qui justement ce jour- 
la avait sollicite* pour le prisonnier malade un bouil- 
lon et du pain frais, et qui lui apportait ce bouillon 
et ce pain. 



190 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Heureusement il crtit qiie Daiites avait le delire ; 
il posa les vivres sur la iiiauvaise table boiteuse 
stir laqtielle il avait l'habitude de les poser, et se 
retira. 

Libre alors, Edmond se remit a 6couter avec joie. 

Le bruit devenait si distinct que maintenant le 
jeime homme l'entendait sans efforts. 

Plus de doute, se dit-il a lui-meme, puisque ce bruit 
continue, inalgre le jour, e'est quelque malheiireux 
pri^onnier comme moi qui travaille a sa clelivrance. 
Oh ! si j'etais pres de luij comftie je l'aiderais ! 

Puis t6ut a coup un nuage sombre passa sur cette 
aurore d'esperance dans ce cerveau habitue au mal- 
heur et qui ne pouvait se reprendre que clifficilement 
aux joies humaines ; cette ide'e surgit aussitot, que ce 
bruit avait pour cause le travail de quelques ouvriers 
que le gouverneur employait aux reparations d'une 
chambre voisiile. 

II etait facile de s'en assurer ; mais comment ris- 
quer une question ? Certes il elait tout simple d'at- 
tendre l'arrivee du geolier, de lui faire ecouter ce 
bfuitj et de voir la mine qu'il ferait en l'ecoutant ; 
mais se donner uhe pareille satisfaction, n'etait- 
ce pas trahir des inte>ets bien precieux pour une 
satisfaction bien courte ? Malheureusement la tete 
d'Edmond, cloche vide^ etait assourdie par le bour- 
donneme^t d'une ide'e ; il 3tait si faible que son esprit 
flottait coiume une vapeur, et ne pouvait se condenser 
aiitour d'Uhe peiis^e. Edmorid ne vit qu'un moyen de 
rendre la nettete a sa reflexion et la lucidite" a son 
jiigement; il tourna les yeux vers le bouillon fumaiit 
encore que le geolier venait de deposer sur la table, 
se leva, alia en chancelant jusqu'a lui, prit la tasse, 
la porta a ses levres, et avala le breuvage qu'elle con- 
tenait avec une indicible sensation de bien-etre. 



h% CQMTE DE MONTE-GRISTO 191 

Alors il eut le courage d'en rester la : il avait en- 
tendu dire que de malheureux naufrages recueillis, 
extenues par la faim, etaient morts pour avoir glouv 
tonnement devore une nourriture trop substantielle. 
Edmond posa sur la table le pain qu'il tenait deja 
presque a portee de sa bouche, et alia se recpucjier. 
Edmond ne vqulait plus mourir, 
,. Bientot il sentit que le jour rentrait dans son cer- 
veau ; toutes ses id<§es, vagues et presque insaisis- 
sables, reprenaient leur place dans cet ecluquier 
merveilleux, ou une case de plus peut-etre sufftt 
pour etablir la superiority de l'homme sur les ani- 
maux, II put penser et fortifier sa pens£e. avec les rai- 
sonnement. 

Alors il se dit : 

— II faut tenter l'epreuve, mais sans compromettr§ 
personne. Si le travailleur est un ouvrier ordinaire, 
]e n'ai qu'a f rapper contre mon mur, aussitot il ces- 
sera sa besogne pour tacher de deviner quel est celui 
qui frappe et dans quel but il frappe. Mais comme ~ 
son travail sera non seulement licite, mais encore 
commande, il reprendra bient6t son travail. Si au con-" 
traire c'est un prisonnier, le bruit que je ferai l'ef- 
frayera ; il craindra d'etre decouvert ; il cessera son 
travail et ne le reprendra que ce soir, quand il 
croira tout le monde couche et endormi. 

Aussitot Edmond se leva de nouveau. Gette Ms, 
ses jambes ne vacillaient plus et ses yeux etaient 
sans eblouissements. II alia vers un angle de sa pri- 
son, detacha une pierre minee par l'humidite, et 
. revint frapper le mur a l'endroit meme ou le retenfe 
sement etait le plus sensible. 

II frappa trois coups. 

Des le premier, le bruit avait cesse comme par 
enchantement. 



192 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

Edmond dcouta de toute son &me. Une heure 
s'ecoula, deux heures s'ecoulerent, aucun bruit nou- 
veau ne se fit entendre ; Edmond avait fait naitre de 
l'autre c6t6 de la muraille un silence absolu. 

Plein d'espoir, Edmond mangea quelques bouchees 
de son pain, avala quelques gorgees d'eau, et, grace 
a la constitution puissante dont la nature Favait doue, 
se retrouva a peu pres comme auparavant. 

La journ6e s'ecoula, le silence durait toujours. 

La nuit vint sans que le bruit eut recommence. 

— (Test un prisonnier, se dit Edmond avec une 
indicible joie. 

Des lors sa tete s'embrasa, la vie lui revint violente 
a force d'etre active. 

La nuit se passa sans que le moindre bruit se fit 
entendre. 

Edmond ne ferma pas les yeux de cette nuit. 

Le jour revint; le geolier rentra apportant les pro- 
visions. Edmond avait deja devore les anciennes ; il 
devora les nouvelles, ecoutant sans cesse ce bruit 
qui ne revenait pas, tremblant qu'il eut cesse pour 
toujours, faisant dix ou douze lieues dans son cachot, 
6branlant pendant des heures entieres les barreaux 
de fer de son soupirail, rendant l'elasticite" et la 
vigueur a ses membres par un exercice desappris 
depuis longtemps, se disposant enfin a reprendre 
corps a corps sa destinee a venir, comme fait, en 
etendant ses bras, et en frottant son corps d'huile, 
le lutteur qui va entrer dans l'arene. Puis, dans les 
intervalles de cette activite fievreuse, il ecoutait si le 
bruit ne revenait pas, s'impatientant de la prudence 
de ce prisonnier qui ne devinait point qu'il avait 
ete distrait dans son ceuvre de liberte par un autre 
prisonnier, qui avait au moins aussi grande hate 
d'etre libre que lui. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 193 

Trois jours s'ecoulerent, soixante-douze mortelles 
heures comptees minute par minute ! 

Bnfin un soir, comme le geolier venait de faire sa 
derniere visite, comme pour la centieme fois Dantes 
collait son oreille a la muraille, il lui sembla qu'un 
ebranlement imperceptible repondait sourdement 
dans sa tete, mise en rapport avec les pierres silen- 
cieuses. 

Dantes se recula pour bien rasseoir son cerveau 
ebranle, fit quelques tours dans la chambre, et 
replaga son oreille au m§me endroit. 

II n'y avait plus de doute, il se faisait quelque 
chose de Taut re cote' ; le prisonnier avait reconnu le 
danger de sa manoeuvre et en avait adopte quelque 
autre, et, sans doute pour continuer son oeuvre avec 
plus de securite, il avait substitue le levier au ciseau. 

Enhardi par ce'tte decouverte, Edmond resolut de 
venir en aide k l'infatigable travailleur. II commenca 
par deplacer son lit derriere lequel il lui semblait 
que l'oeuvre de delivrance s'accomplissait, et cher- 
cha des yeux un objet avec lequel il put entamer la 
muraille, faire tomber le ciment humide, desceller 
une pierre enfin. 

Rien ne se presenta a sa vue. II n'avait ni couteau 
ni instrument tranchant ; du fer & ses barreaux seu- 
lement, et il s'etait assure si souvent que ses bar- 
reaux etaient bien scelles, que ce n'dtait plus meme 
la peine d'essayer a les ebranler. 

Pour tout ameublement, un lit, une chaise, une 
table, un seau, une cruche. 

A ce lit il y avait bien des tenons de fer, mais ces 
tenons etaient scelles au bois par des vis. II eut fallu 
un tourne-vis pour tirer ces vis et arracher ces 
tenons. 

A la table et a la chaise, rien ; au seau il y avait 
!• 7 



194 LE GOMTE DE MONTE-CRISTG 

eu autrefois une anse, mais cette anse avait ete 
enlevee. 

II n'y avait plus pour D antes qu'tine ressource, 
c'etait de briser sa cruche et, avec tin des morceaux 
de gres tailles en angle, de se mettre a la besogne. 

II laissa tomber la cruche sur un pav<3, et la cruche 
vola en eclats. 

Dantes choisit deux ou trois eclats aigus, les cacha 
dans sa paillasse, et laissa les autres epars sur la 
terre. La rupture de sa cruche etait un accident trop 
naturel pour que Ton s'en inquiet&t. 

Edmond avait toute la nuit pour travailler • mais 
dans Fobscurite, la besogne allait mal, car il lui fal- 
lait travailler a t&tons, et il sentit bientot qu'il emous- 
sait l'instrument informe contre un gres plus dur. II 
repoussa done son lit et attendit le jour. Avec l'espoir, 
la patience lui etait revenue. 

Toute la nuit 11 ecouta et entendit le mineur 
inconnu qui continuait son ceuvre souterraine. 

Le jour vint, le geolier entra. Dantes lui dit qu'en 
buvant la veille a meme la cruche, elle avait echappe a 
sa main et s 'etait brisee en tombant. Le geolier alia en 
grommelant chercher une cruche neuve, sans meme 
prendre la peine d'emporter les morceaux de la vieille. 

II revint un instant apres, recommanda plus d'a- 
dresse au prisonnier et sortit. 

Dantes Ecouta avec une joie indicible le grincement 
de la serrure qui, chaque fois qu'elle se refermait 
jadis, lui serrait le coeur. II ecouta s'eloigner le bruit 
des pas; puis, quand ce bruit se fut eteint, il bondit 
vers sa couchette qu'il deplaca, et, a la lueur du faible 
rayon de jour qui penetrait dans son cachot, put voir 
la besogne inutile qu'il avait faite la nuit prec6dente 
en s'adressant au corps de la pierre au lieu de s'adres* 
ser au platre qui entourait ses extremites. 



LE GOMTE DE MONTE - GRISTO 195 

L'humidite avait rendu ce pMtre friable. 

Dantes vit avec un battement de coeur joyeux que 
ce pl&tre se detachait par fragments ; ces fragments 
etaient presque des atonies, c'est vrai ; mais au bout 
d'une demi-heure, cependant, Dantes en avait deta- 
cbe une poignee a pen pres. Un matbematicien eut 
pu calculer qu'avec deux annees a peu pres de ce 
travail, en supposant qu'on ne rencontrat point le roc, 
on pouvait se creuser un passage de deux pieds car- 
res et de vingt pieds de profondeur. 

Le prisonnier se reprocha alors de ne pas avoir em- 
ploye a ce travail ces longues heures successivement 
ecoulees, toujours plus lentes, et qu'il avait perdues 
dans l'esperance, dans la priere et dans le desespoir. 

Depuis six ans a peu pres qu'il etait enferme dans 
ce cachot, quel travail, si lent qu'il fut, n'eut-il pas 
acheve ! 

Et cette idee lui donna une npuvelle ardeur. 

En trois jours il parvint, avec des precautions 
monies, k enlever tout le ciment et a mettre k nu la 
pierre : la muraille etait faite de moellqns au milieu 
desquels, pour ajouter a la solidite, avait pris place 
de temps en temps une pierre de taille. G'e'tait une de 
cespierres de taille qu'il avait presque clechaussee, et 
qu'il s'agissait maintenant d'ebranler dans son alveole. 
'Dantes essaya avec ses ongles, mais ses ongles 
(Staient insuffisants pour cela. 

Les morceaux cle la crucbe introduits dans les 
intervalles se brisaient lorsque Dantes voulait s'en 
servir en maniere de levier. 

Apres une heure de tentatives inutiles, Dantes se 
releva la sueur et Tangoisse sur le front. 

Allait-il done etre arrete ainsi des le debut, et lui 
faudrait-il attendre, inerte et inutile, que son voisin, 
qui de son cote se lasserait oeut-etre, eut tout fait! 



196 _ LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

** Alors une i&6e lui passa par l'esprit ; il demeura 
debout et souriant; son front humide de sueur se 
secha tout seul. 

Le geolier apportait tous les jours la soupe de Dan- 
tes dans une casserole de fer-blanc. Cette casserole 
contenait sa soupe et celle d'un second prisonnier, 
car Dantes avait remarque* que cette casserole etait, 
ou entierement pleine, ou a moitie vide, selon que le 
porte-clefs commengait la distribution des vivres par 
lui ou par son compagnon. 

Cette casserole avait un manche de fer ; c'etait ce 
manche de fer qu'ambitionnait Dantes et qu'il eut 
paye, si on les lui avait demandes en echange, de dix 
ann6es de sa vie. 

Le geolier versa le contenu de cette casserole dans 
l'assiette de Dantes. Apres avoir mange* sa soupe 
avec une cuiller de bois, Dantes lavait cette assiette 
qui servait ainsi chaque jour. 

Le soir, Dantes posa son assiette a terre, a mi-che- 
min de la porte a la table ; le geolier en entrant mit 
le pied sur l'assiette et la brisa en mille morceaux. 

Cette fois il n'y avait rien a dire contre Dantes : il 
avait eu le tort de laisser son assiette a terre, c'est 
vrai, mais le gedlier avait eu celui de ne pas regarder 
a ses pieds. 

Le gedlier de contenta done de grommeler. 

Puis il regarda autour de lui dans quoi il pouvait 
verser la soupe ; le mobilier de Dantes se bornait a 
cette seule assiette, il n'y avait pas de choix. 

— Laissez la casserole, dit Dantes, vous la repren- 
drez en m'apportant demain mon dejeuner. 

Ce conseil flattait la paresse du gedlier, qui n'avait 
pas besoin ainsi de remonter, de redescendre et de 
remonter encore. 

II laissa la casserole. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 197 

Dantes fr6mit de joie. 

Cette fois il mangea vivement la soupe et la viande 
que, selon l'habitude des prisons, on mettait avec la 
soupe. Puis, apres avoir attendu une heure, pour 
etre certain que le geolier ne se raviserait point, il 
derangea son lit, prit sa casserole, introduisit le bout 
du manche entre la pierre de taille denuee de son 
ciment et les moellons voisins, et commenca de faire 
le levier. 

Une legere oscillation prouva a Dantes que la 
besogne venait a bien. 

En effet, au bout d'une heure la pierre etait tiree 
du mur, ou elle faisait une excavation de plus d'un 
pied et clemi de diametre. 

Dantes ramassa avec soin tout le pl&tre, le porta 
dans les angles de sa prison, gratta la terre grisatre 
avec un des fragments de sa cruche et recouvrit le 
pl&tre de terre. 

Puis voulant mettre a profit cette nuit ou le hasard, 
ou plutot la savante combinaison qu'il avait imaginee, 
avait remis entre ses mains un instrument si precieux, 
il continua de creuser avec acharnement. 

A l'aube du jour il replaca la pierre dans son trou, 
repoussa son lit contre la muraille et se coucha. 

Le dejeuner consistait en un morceau de pain ; le 
ge61ier entra et posa ce morceau de pain sur la table. 

— Eh bien ! vous ne m'apportez pas une autre 
assiette ? demanda Dantes. 

— Non, dit le porte-clefs; vous etes un brise-tout, 
vous avez detruit votre cruche, et vous etes cause 
que j'ai casse votre assiette ; si tous les prisonniers 
faisaient autant de degats, le gouvernement n'y 
pourrait pas tenir. On vous laisse la casserole, on 
vous versera votre soupe dedans; de cette facon. 
vous ne casserez pas votre manage, peut-etre. 



198 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Dantes leva les yeux au ciel et joignit ses mains 
sous sa couverture. 

Ce morceau de fer qui lui restait faisait naitre dans 
son coeur un elan de reconnaissance plus vif vers le 
ciel que ne lui avaient jamais cause dans sa vie 
passee les plus grands biens qui lui etaient sur- 
venus. 

Seulement il avait remarque que depuis qu'il avait 
commence a travailler, lui, le prisonnier ne travail- 
lait plus. 

N'importe, ce n 'etait pas une raison pour cesser sa 
t&che ; si son voisin ne venait pas a lui, c'^tait lui 
qui irait a son voisin. 

Toute la journee il travailla sans relache ; le soir il 
avait, grace a son nouvel instrument, tire de la 
muraille plus de dix poignees de debris de moellons, 
de pMtre et de ciment. 

Lorsque l'heure de la visite arriva, il redressa de 
son mieux le manche tordu de sa casserole et remit 
le recipient a sa place accoutumee. Le porte-clefs y 
versa la ration ordinaire de soupe et de viande, ou 
plutot de soupe et de poisson, car ce jour-la etait un 
jour maigre, et trois fois par semaine on faisait faire 
maigre aux prisonniers. C'eut ete encore un moyen 
de calculer le temps, si depuis longtemps Dantes 
n'avait pas abandonne ce calcul. 

Puis la soupe versee, le porte-clefs se retira. 

Cette fois Dantes voulut s'assurer si son voisin 
avait bien reellement cess6 de travailler. 

II ecouta. 

Tout etait silencieux comme pendant ces trois jours 
ou les travaux avaient ete interrompus. 

Dantes soupira ; il etait Evident que son voisin se 
d6fiait de lui. 

Cependant il ne se decouragea point et continua 



LE GOITE DE MQNTE-CRISTO 190 

de travailler toute la nuit ; mais apres deux ou trois 
heures de labeur, il rencontra un obstacle. Le fer ne 
morclait plus et glissait sur une surface plane. 

Dantes toucha l'obstacle avec ses mains et reconnut 
qu'il avait atteint une poutre. 

Cette poutre traversait ou plutot barrait entiere- 
ment le trou qu'avait commence Dantes. 

Maintenant il fallait cfeuser dessus ou dessous. 

Le malheureux jeune homme n'avait point songe a 
cet obstacle. 

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! s'ecria-t-il, je vous 
avais cependant tant prie, que j'esperais que vous 
m'aviez entendu. Mon Dieu! apres m'avoir die la 
liberte de la vie, mon Dieu ! apres m'avoir 6te* le 
calme de la mort, mon Dieu ! qui m'avez rappele a 
l'existenee, mon Dieu ! ayez pitie de moi, ne me lais- 
sez pas mourir dans le desespoir! 

— - Qui parle de Dieu et de desespoir en meme 
temps, articula une voix qui semblait venir de des- 
sous terre et qui, assourdie par l'opacite, parvenait 
au jeune homme avec un accent sepulcral. 

Edmond sentit se dresser ses cheveux sur sa t&te, 
et il recula sur ses genoux. 

— Ah! murmura-t-il, j'entends parler un homme. 
II y avait quatre ou cinq ans qu'Edmond n'avait 

entendu parler que son geolier, et pour le prisonnier 
le geolier n'est pas un homme: c'est une porte 
vivante ajoutee a sa porte de ch£ne ; c'est un barreau 
de chair ajoute a ses barreaux de fer. 

— Au nom du ciel 1 s'ecria Dantes, vous qui avez 
parle, parlez encore, quoique votre voix m'ait epou- 
vante ; qui etes-vous ? 

— Qui etes-vous vous-meme? demanda la voix. 

— • Un malheureux prisonnier, reprit Dantes qui ne 
faisait, lui, aucune difficulte de repondre. 



200 Ll COMTE £>E M0NTE-GRIST6 

-De quel pays? 

— Francais. 

— Votre nom? 

— Edmond Dantes. 

— Votre profession ? 
— - Marin. 

— Depuis combien de temps 6tes-vous ici? 

— Depuis le 28 fevrier 1815. 

— Votre crime ? 

— Je suis innocent. 

— Mais de quoi vous accuse-t-on ? 

— D'avoir conspire* pour le retour de l'einpereur. 

— Comment ! pour le retour de l'empereur ! l'em- 
pereur n'est done plus sur le trone ? 

— II a abdique a Fontainebleau en 1814 et a et6 
relegue a l'ile d'Elbe. Mais vous-m6me depuis quel 
temps etes-vous done ici, que vous ignorez tout 
cela ? 

— Depuis 1811. 

Dantes frissonna ; cet bomme avait quatre ans de 
prison de plus que lui. 

— C'est bien, ne creusez plus, dit la voix en par- 
lant fort vite ; seulement dites-moi a- quelle hauteur 
se trouve l'excavation que vous avez faite ? 

— Au ras de la terre. 

— Comment est-elle cachee ? 

— Derriere mon lit. 

— A-t-on derange votre lit depuis que vous §tes 
en prison ? 

— Jamais. 

— Sur quoi donne votre chambre? 
~— Sur un corridor. 

— Et le corridor ? 

— Aboutit a la cour. 

— Helas ! murmura la voix. 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 201 

— Oh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il done? s'6cria Dantes. 

— II y a que je me suis trompe, que Fimperfection 
de mes dessins m'a abuse, que le defaut d'un compas 
m'a perdu, qu'une ligne d'erreur sur mon plan a 
equivalu a quinze pieds en realite, et que j'ai pris le 
mur que vous creusez pour celui de la citadelle ! 

— Mais alors vous aboutissiez a la mer ? 
C'etait ce que je voulais. 

— Et si vous aviez reussi ! 

— Je me jetais a la nage, je gagnais une des iles 
qui environnent le chateau d'lf, soit l'ile de Daume, 
soit l'ile de Tiboulen, soit m^me la cote, et alors 
j'etais sauve. 

— Auriez-vous done pu nager jusque-la ? 

— Dieu m'eut donne la force ; et maintenant tout 
est perdu. 

— Tout ? 

— Oui. Rebouchez votre trou avec precaution, ne 
travaillez plus, ne vous occupez de rien, et attendez 
de mes nouvelles. 

— Qui etes-vous au moins... dites-moi qui vous 
etes ? 

— Je suis... je suis... le n° 27 

— Vous defiez-vous done de moi? demanda Dantes. 
Edmond crut entendre comme un rire amer percer 

la voute et monter jusqu'a lui. 

— Oh ! je suis bon chretien, s'e'cria-t-il, devinant 
instinctivement que cet homme songeait a Tabandon- 
ner ; je vous jure sur le Christ que je me ferai tuer 
plutot que de laisser entrevoir a vos bourreaux et 
aux miens l'ombre de la verit6 ; mais, au nom du del, 
ne me privez pas de votre presence, ne me privez 
pas de votre voix, ou, je vous le jure, car je suis au 
bout de ma force, je me brise la tete contre la muraille, 
et vous aurez ma mort a vous reprocher. 



202 LE GOMTE.-D]E-MPSfTE-CRISTjO 

— Quel £ge avez-vous ? votre voix semble etre celle 
d'un jeune homme. 

— Je ne sais pas mon &ge, car je n'ai pas mesure 
le temps depuis que je suis lei. Ce que je sais, e'est 
que j'allais avoir dix-neuf ans lorsquej'ai ete arrete 
le 18 feyrier 1815. 

— Pas tout a fait virigt-six ans, murmura la voix. 
Allons, a cet &ge on n'est pas encore un traitre. 

— Oh ! non ! non ! je vous le jure, repeta Dantes. 
Je vous l'ai d&ja dit et je vous le redis, je me ferai « 
couper en morceaux plutot que de vous trahir. 

— Vous avez bien fait de me parler; vous avez 
bien fait de me prier, car j'allais former un autre 
plan et m 'eloigner de vous. Mais votre $ge me ras- 
sure, je vqus rejoindrai, attendez-moi. 

— Quand cela ? 

— 11 faut que je calcule nos chances ; laissez-moi 
vous donner le signal. 

— Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous ne m& 
laisserez pas seul, vous viendrez a moi, ou vous m@ 
permettrez d'aller a vous ? Nous fuirons ensemble, 
et, si nous ne pouvons fuir, nous parlerons, vous des 
gens que vous aimez, moi des gens que j 'alme. Vous 
devez aimer quelqu'un ? 

-r-r Je suis seul au monde. 

— Alors vous m'aimerez, moi : si vous 6tes jeune, 
je serai votre camarade; si vpus &tes vieux, je serai 
yotre Ms. J'ai un pere qui doit avoir soixante-dix 
ans, s'il vit encore ; je n'aimais/que lui et une jeune 
fiile qu'on appelait Mercedes. Mon pere ne m'a pas 
oublie, j'en suis sur; mais elle, Dieu salt si elle pense 
encore a moi. Je vous aimerai comme j'aimais mon 
pere. 

-r- C'est bien, dit le prispnnier, a demain. 

Ge peu de parpjes furent 4tte§ ayec un, accent qui 



LE COMTE i)E MONTE-CRISTO 203 

convainquit Dantes ; il n'en demanda pas davantage, 
se releva, prit les memes precautions pour les debris 
tire's du mur qu'il avait deja prises, et repoussa son 
lit contre la muraille, 

Des lors Dantes se laissa aller tout entier k son 
JDonheur ; il n'allait plus etre seul cef tainement, peut- 
etre m&rie allait-il etre libre ; le pis-aller ? s'il restait 
prisonnier 5 6ts.it d'avoir un compagnon ; or la caf)ti- 
vite partagee n'est plus qu'une demi-captivite. Les 
plaintes qu'on met en commun sont presque des 
prieres ; des prieres qu'on fait a deux sont presque 
des actions de graces. 

Toute la journee, Dantes alia et vint dans son 
cachot, le cceur bondissant de joie. De temps en 
temps cette joie 1'etouffait : il s'asseyait sur son lit, 
pressant sa poitrine avec sa main. Au moindre bruit 
qu'il entendait clans le corridor, il bondissait vers la 
porte. Urie fors ou deux, cette crainte qu'on le sepa- 
rat de cet homme qu'il no connaissait point, et que 
cependant il aimait deja comme un ami, lui passa par 
le cerveau. Alors il etait decide : au moment oil le 
geolier ecarterait son lit, baisserait la tete pour exa- 
miner 1'ouverture, il lui briserait la tete avec le pave' 
sur lequel etait posee sa cruche. 

On le condamnerait a mort$ il le savait bien ; mais 
n'allait-il pas mourir d'enhui et de desespoir au 
moment ou ce bruit miraculeux l'avait rendu a la 
vie ? 

Le soir le geolier vint ; Dantes etait sur son lit, de 
la il lui semblait qu'il gardait mieux 1'ouverture ina- 
chevee. Sans doute il regarda le visiteur importun 
d'un ceil etrange, car celui-ci lui dit : 

— Voyons, allez-vous redevenir encore fou ? 

Dantes ne r6pondit rien, il craignait que l'emotion 
de sa voix ne le trahit. v 



204 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Le geolier se retira en secouant la tete. 

La nuit arrivee, Dantes crut que son voisin profi- 
terait du silence et de l'obscurite pour renouer la 
conversation avec lui, mais il se trompait; la nuit 
s'ecoula sans qu'aucun bruit repondit a sa fie>reuse 
attente. Mais le lendemain, apres la visite du matin 
et comme il venait d'ecarter son lit de la muraille, il 
entendit frapper trois coups a intervalles egaux • il se 
precipita a genoux. 

— Est-ce vous ? dit-il ; me voila ! 

— Votre geolier est-il parti ? demanda la voix. 

— Oui, repondit Dantes, il ne reviendra que ce soir ; 
nous avons douze heures de liberte. 

— Je puis done agir? dit la voix. 

— Oh! oui, oui, sans retard, a l'instant meme, je 
vous en supplie ! 

Aussitot la portion de terre sur laquelle Dantes, a 
moiti6 perdu dans Touverture, appuyait ses deux 
mains, sembla ceder sous lui ; il se rejeta en arriere, 
tandis qu'une masse de terre et de pierres detachees 
se pr^cipitait dans un trou qui venait de s'ouvrir 
au-dessous de Fouverture que lui-meme avait faite ; 
alors, au fond de ce trou sombre et dont il ne pou- 
vait mesurer la profondeur, il vit paraitre une tete, 
des 6paules et enfin un homme tout entier qui sortit 
avec assez d'agilite' de l'excavation pratiquee. 



LE COMTE DE MONTE -C RISTO 205 



XVI 

UN SAVANT ITALIEN 

Dantes prit dans ses bras ce nouvel ami, si long- 
temps et si impatiemment attendu, et l'attira vers sa 
fenetre, afin que le peu de jour qui penetrait dans le 
cachot l'dclairal. tout entier. 

C'etait un personnage de petite taille, aux cheveux 
blanchis par la peine plutot que par l'&ge, a l'oeil. 
penetrant cache sous d'6pais sourcils qui grison- 
naient, a la barbe encore noire et descendant jusque 
sur sa poitrine : la maigreur de son visage creuse 
par des rides profondes, la ligne hardie de ses traits 
caracte'ristiques, revelaient un homme plus habitue 
a exercer ses facultes morales que ses forces physi- 
ques. Le front du nouveau venu etait couvert de sueur. 

Quant a son vetement, il etait impossible d'en dis- 
tinguer la forme primtive, car il tombait en lam- 
beaux. 

II paraissait avoir soixante-cinq ans au moins, 
quoiqu'une certaine vigueur dans les mouvements 
annong&t qu'il avait moins d'annees peut-etre que 
n'en accusait une longue captivite. 

II accueillit avec une sorte de plaisir les protesta- 
tions enthousiastes du jeune homme ; son Etme glac6e 
sembla pour un instant se rechauffer et se fondre au 
contact de cette &me ardente. II le remercia de sa 
cordiality avec une certaine chaleur, quoique sa decep- 
tion eut 6te grande de trouver un second cachot oil 
il croyait rencontrer la liberte. 



206 , LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Voyons d'abord, dit-il, s'il y a moyen de faire 
disparaitre aux yeux de vos geoliers les trades de 
mon passage. Toute notre tranquillite a venir est dans 
leur ignorance de ce qui s'est passe. 

Alors il se pencha vers 1'ouverture, prit la pierre, 
qu'il souleva facilement malgre son poids, et la fit 
entrer dans le troii. 

— Cette pierre a ete descelle'e Men negligemment, 
dit-il en hochant la tete ; vous n'avez done pas d'ou- 
tils? 

— Et vous, demanda Dantes avec etonnement, en 
avez-vous done? 

— Je m'en suis fait quelques-uns. Except6 une 
lime, j'ai tout ce qu'il me faut, ciseau, pince, levier. 

— Oh ! je serais curieux de voir ces produits de 
votre patience et de votre industrie, dit Dantes. 

— Tenez, voici d'abord un ciseau. 

Et il lui* montra une lame forte et aigue emman- 
chee dans un morceau de bois de hetre. 

— Avec quoi avez-vous fait cela? dit Dantes. 

— Avec une des fiches de mon lit. C'est avec cefe 
instrument que je me suis creuse* tout le chemin qui 
m'a conduit jusqu'ici ; cinquante pieds a peu pres. 

— Cinquante pieds ! s'ecria Dantes avec une espece 
de terreur. 

— Parlez plus bas, jeune homme, parlez plus bas ; 
souvent il arrive qu'on ecoute aux portes cles prison- 
niers. 

— On me sait seul. 

— N'importe. 

— Et vous dites que vous avez peree* cinquante 
pieds pour arriver jusqu'ici ? 

— OuL telle est a peu pros la distance qui separe ma 
chambre de la v6tre; seulement j'ai mai calculi ma 
courbe ? faute d'instrument de geometrie pour dres- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 207 

ser mon echelle de proportion ; au lieu de quarante 
pieds d'ellipse il s'en est rencontre cinquante ; je 
croyais, ainsi que je vous Fai dit, arriver jusqu'au 
mur exterieur, percer ce mur et me jeter a la mer. 
J'ai longe le corridor, centre lequel donne votre 
chambre, an lieu de passer dessous ; tout mon travail 
est perdu, car ce corridor donne sur une cour pleine 
de gardes. 

— G'est vrai, dit Dantes ; mais ce corridor ,ne longe 
qu'une face de ma chambre, et ma chambre en a 
quatre. 

— Oui, sans doute, mais en voici d'abord une donfc 
le rocher fait la muraille ; il faudrait dix annees de 
travail a dix mineurs munis de tons leurs outils pour 
percer le rocher ; cette autre doit etre adossee aux 
formations de l'apparfcement du gouverneur ; nous 
tomberions dans les caves qui ferment evidemment 
a la clef et nous serions pris ; i'autre face donne, 
attendez done, ou donne i'autre face ? 

Cette face etait celle ou etait percee la meurtriere 
a travers laquelle venait le jour : cette meurtriere, 
qui allait toujours en se retrecissant jusqu'au moment 
ou- elle donnait entree au jour, et par laquelle un 
enfant n'aurait certes pas pu passer, etait en outre 
garnie par trois rangs de barreaux de fer qui pou- 
vaient rassurer sur la crainte d'une evasion par ce 
moyen le geolier le plus soupgonneux. 

Et le nouveau venu, en faisant cette question, 
traina la table au-dessous de la fenetre. 

— Montez sur cette table, dii-il a Dantes. 
Dantes obeit, monta sur la table, et, devinant les 

intentions de son compagnon, appuya le dos au mur 
et lui presenta les deux mains. 

Gelui qui s'etait donne le nom du numero de sa 
chambre et dont Dantes ignorait encore le veritable 



208 .. LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

nom, monta alors plus lestement que n'eut pu le 
faire pr^sager son &ge, avec une habilete de chat ou 
de lezard, sur la table d'abord, puis de la table sur 
les mains de Dantes, puis de ses mains sur ses 
£paules ; ainsi courbe en deux, car la voute du cachot 
Tempechait de se redresser, il glissa sa tete entre le 
premier rang de barreaux, et put plonger alors de 
haut en has. 
Un instant apres il retira vivement la tete. 

— Oh ! oh ! dit-il, je m'en etais doute. 

Et il se laissa glisser le long du corps de Dantes 
sur la table, et de la table sauta a terre. 

— De quoi vous etiez-vous doute ? demanda le 
jeune homme anxieux, en sautant a son tour aupres 
de lui. 

Le vieux prisonnier meditait 

— Oui, dii-il, c'est cela ; la quatrieme face de votre 
cachot donne sur une galerie exterieure, espece de 
chemin de ronde ou passent les patrouilles et ou 
veillent des sentinelles. 

— Vous en etes sur ? 

— J'ai vu le schako du soldat et le bout de son 
fusil et je ne me suis retire si vivement que de peur 
qu'il m'apercut moi-meme. 

— Eh bien ? dit Dantes. 

— Vous vojez bien qu'il est impossible de fuir par 
votre cachot. 

— Alors ? continua le jeune homme avec un accent 
interrogates. 

— Alors, dit le vieux prisonnier, que la volonte" de 
Dieu soit faite ? 

Et uneteinte de profonde resignation s'etendit sur 
les traits du vieillard. 

Dantes regarda cet homme qui renoncait ainsi et 
avec tant de philosophie a une esperance nourrie 



LE COMTE DE MONTE- CRISTO 209 

depuis si longtemps, avec un etonnement mele d'ad- 
miration. 

— Maintenant, voulez-vous me dire qui vous etes? 
demanda Dantes. 

— Oh ! mon Dieu, oui, si cela peut encore vous 
interesser, maintenant que je ne puis plus vous etre 
bon a rien. 

— Vous pouvez etre bon a me consoler et a me 
soutenir, car vous me semblez fort parmi les forts. 

L'abbe sourit tristement. 

— Je suis l'abbe Faria, dit-il, prisonnier depuis 1811, 
comme vous le savez, au chateau d'lf ; mais j'etais 
depuis trois ans renferme dans la forteresse de Fenes- 
trelle. En 1811, on m'a transfer^ du Piemont en 
France. C'est alors que j'ai appris que la destinee qui, 
a cette epoque, lui semblait soumise, avait donne un 
fils a Napoleon et que ce fils au berceau avait ete 
nomme roi de Rome. J'etais loin de me douter alors 
de ce que vous m'avez dit tout a Fheure : c'est que, 
quatre ans plus tard, le colosse serait renverse ; qui 
regne done en France? Est-ce Napoleon II? 

— Non, c'est Louis XVIII. 

— Louis XVIII, le frere de Louis XVII, les decrets 
du ciel sont e'tranges et mysterieux. Quelle a done 
ete Tintention de la Providence en abaissant l'homme 
qu'elle avait eleve et en elevant celui qu'elle avait 
abaisse ? 

Dantes suivait des _yeux cet homme qui oubliait un 
instant sa propre destinee pour se preoccuper ainsi 
des destinees du monde. 

— Oui, oui, continua-t-il, c'est comme en Angle- 
terre : apres Charles I er , Cromwell, apres Cromwell, 
Charles II, et peut-etre apres Jacques II, quelque 
gendre, quelque parent, quelque prince d'Orange ; un 
stathouder qui se fera roi ; et alors de nouvelles con- 



210 LE GOMTE RE MONTE-CRISTO 

cessions au peuple, alors une constitution, alors la 
liberte ! Vous verrez cela, jeune homme, dit-il en so 
retournant vers Dantes et en le regardant avec des 
yeux brillants et profonds comme en dovaient avoir 
les prophetes. Vons etes encore d'age a le voir, vous 
verrez cela. 

— Oui, si je sors d'ici. 

— Ah ! c'est juste, dit 1'abbe Faria. Nous spmmes 
prisonniers ; il y a des moments oil je l'oublie, et ou, 
parce que mes yeux percent les murailles qui m'en- 
ferment ; je me crois en liberte. 

— ■ Mais pourquoi etes- vous enferme, vous ? 

— Moi? parce que j'ai reve en 1807 le projet que 
Napoleon a voulu realiser en 1811 ; parce que, comme 
Machiavel, au milieu de tous ces principicules qui 
faisaient de 1'Italie un nid de petits royaumcs tyran- 
niques et faibles, j'ai voulu un grand et seul empire. 
compacte et fort : parce que j'ai cru trouver mon 
Cesar Borgia dans un niais couronne qui a fait sem- 
blant de me comprendre pour me mieux trahir. 
C'etait le projet d' Alexandre VI et de Clement VII; 
il echouera toujours, puisqu'ils 1'ont entrepris inuti- 
lement et que Napoleon n'a pu Fachever ; decidement 
1'Italie est maudite ! 

Et le vieillard baissa la tete. 

Dantes ne comprenait pas comment un homme 
pouvait risquer sa vie pour de pareils interets ; il est 
vrai que s'il connaissait Napoleon pour I'avoir vu et 
lui avoir parle, il ignorait completement en revanche 
ce que c'etaient que Clement VII et Alexandre VI. 

— N'etes-vous pas, dit Dantes, commencant h par- 
tager l'opinion de son geolier, qui etait 1'opinion 
generale au chateau d'lf, le pretre que 1'on croit... 
malade ? 

9 — Que Ton croit fou, vous voulez dire, n'est-ce pas ? 



• LE GOMTE BE MGNTE ~ CRISTO 211 

— Je n'osais, clit Dantes eii souriant. 

— Oui, oui, contintia Faria avec un rire amer ; oni, 
c'est moi qui passe pour fou ; c'est moi qui divertis 
depuis si longtemps les notes de cette prison, et qui 
rejouirais les petits enfants, s'il y avait des enfants 
dans.le sejour de la dotileur sans espoir 

Dantes demeura un instant immobile et muet. 

— Ainsi vous renoncez a Mr? lui dit-il. 

, — - Je vols la fuite impossible ; c'est se revolter 
centre Dieu que de tenter ce que Dieu ne veut pas 
qui s'accomplisse. 

— Pourquoi vous decourager ? ce serait trop deman- 
der aussi a la Providence que de vouloir reussir du 
premier coup. Ne pouvez-vous pas recommencer 
dans un autre sens ee que vous avez fait dans 
celui-ci ? 

— Mais savez-vous ce que j'ai fait pour parler ainsi 
de recommencer? Savez-vous qu'il m'a fallu quatre 
ans pour faire les outils que je possede? savez-vous 
que depuis deux ans je gratte et creuse une terre 
dure comme le granit ? Savez-vous qu'il m'a fallu 
dechausser des pierres qu'autrefois je n'aiirais pas 
cru pouvoir remuer, que des joumees tout eritieres 
se sont passees dans ce labeur titanique et que par- 
fois, le soir, j'etais beureux quand j'avais enleve un 
pouce carre de ce vieux ciment, devenu aussi dur 
que la pierre elle-meme? Savez-vous, savez-vous 
que pour loger toute cette terre et toutes ces pierres 
que j'enterrais, il m'a fallu percer la voute d'un esca- 
lier, dans le tambour duquel tous ces decombres ont 
ete tour a tour ensevelis ; si bien qu'aujourd'hui le 
tambour est plein, et que je ne saurais plus ou mettre 
une poignee de poussiere ? savez-vous, enfin, que je 
croyais toucher au but de tous mes travaux, que je 
me sentais juste la force d'accomplir cette t&che, et 



212 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

que voila que Dieu non seulement recule ce but, 
mais le transporte je ne sais ou ? Ah ! je vous le dis, 
je vous le r£pete, je ne ferai plus rien desormais 
pour essayer de reconquerir ma liberte, puisque la 
volonte de Dieu est qu'elle soit perdue a tout jamais. 

Edmond baissa la tete pour ne pas avouer a cet 
homme que la joie d'avoir un compagnon l'empechait 
de compatir comme il eut du a la douleur qu'eprou- 
vait le prisonnier de n'avoir pu se sauver. 

L'abbe Faria se laissa aller sur le lit d'Edmond, 
et Edmond resta debout. 

Le jeune homme n'avait jamais song6 a la fuite. II 
y a de ces choses qui semblent tellement impossibles 
qu'on n'a pas meme l'idee de les tenter et qu'on les 
6vite d'instinct. Oreuser cinquante pieds sous la 
terre, consacrer a cette operation un travail de trois 
ans pour arriver, si on reussit, a un precipice don- 
nant a pic sur la mer ; se precipiter de cinquante, de 
soixante, de cent pieds peut-etre, pour s'ecraser, en 
tombant, la tete sur quelque rocher, si la balle des 
sentinelles ne vous a point deja tu6 auparavant; etre 
oblige, si Ton echappe a tous ces dangers, de faire 
en nag.eant une lieue, e'en etait trop pour qu'on ne se 
resignat point, et nous avons vu que Dantes avait 
failli pousser cette resignation jusqu'a la mort. 

Mais maintenant que le jeune homme avait vu un 
vieillard se cramponner a la vie avec tant d'energie 
et lui donner l'exemple des resolutions desesperees, 
il se mit a re"flechir et a mesurer son courage. Un 
autre avait tente ce qu'il n'avait pas m&me eu l'idee de 
faire ; un autre moins jeune, moins fort, moins adroit 
que lui, s'etait procure, a force d'adresse et de patience, 
tous les instruments dont il avait eu besoin pour cette 
incroyable operation, qu'une mesure mal prise avait 
pu seule faire echouer ; un autre avait fait tout cela, 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 213 

rien n'^tait done impossible a Dantes : Faria avait 
perce cinquante pieds, il en percerait cent ; Faria, a 
cinquante ans, avait mis trois ans a son oeuvre; il 
n'avait que la moitie de l'%e de Faria, lui, il en met- 
trait six ; Faria, abbe, savant, homme d'eglise, n'avait 
pas craint de risquer la traversee du chateau d'lf a 
l'ile de Daume, de Ratonneau ou de Lemaire ; lui, 
Edmond le marin, lui, Dantes le hardi plongeur, qui 
avait £te si souvent chercher une branche de corail 
au fond de la mer, hesiterait-il done a faire une lieue 
en nageant ? que fallait-il pour faire une lieue en 
nageant? une heure?.Eh bien! n'etait-il done pas 
reste des heures entieres a la mer sans reprendre pied 
sur le rivage ! Non, non, Dantes n'avait besoin que 
d'etre encourage par un exemple. Tout ce qu'un autre 
a fait ou aurait pu faire, Dantes le fera. 
Le jeune homme reflechit un instant. 

— J'ai trouve ce que vous cherchiez, dit-il au vieil- 
lard. 

Faria tressaillit. 

— Vous ? dit-il, et en relevant la tete d'un air qui 
indiquait que si Dantes disait la verite\ le decoura- 
gement de son compagnon ne serait pas de longue 
duree ; vous, voyons, qu'avez-vous trouve ? 

— Le corridor que vous avez perce pour venir de 
chez vous ici s'etend dans le m&me sens que la gale- 
rie exterieure, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— II doit n'en etre eloigne que d'une quinzaine de 
pas? 

— Tout au plus. 

— Eh bien ! vers le milieu du corridor nous per- 
sons un chemin formant comme la branche d'une 
croix. Cette fois vous prenez mieux vos mesures. 
Nous d&bouchons sur la galerie exterieure. Nous 



214 LE COMTE DE MONTE-CRJSTO 

tuons la sentinelle et nous nous evadons. II ne faut* 
pour que ce plan reussisse, que du courage, vous en 
avez; que de la vigueur, je n'en manque pas. Je ne 
parle pas de la patience, vous avez fait vos preuves 
et je ferai les miennes. 

— Un instant, repondit Fabbe ; vous n'avez pas su, 
mon cher compagnon, de quelle espece est mon cou- 
rage, et quel emploi je conipte faire de ma force. 
Quant a la patience, je crois avoir ete assez patient 
en recommencant chaque matin la tache de la nuit, 
et chaque nuit la T^che clu jour. Mais alors ecoutez- 
moi bieh, jeune homme, c'est qu'il ma semblait que 
je servais Dieu en delivrant une de ses creatures qui, 
6tant innoceiite, n'avait pu etre condamnee. 

— Eh bien ! demanda Dantes, la chose n'en est-elle 
pas au meme point, et vous etes-vous reconnu cou- 
pable depuis que vous m'avez rencontre, dites ? 

— Non, mais je ne veux pas le devenir. Jusqu'ici 
|e croyais n'avoir affaire qu'aux choses, voila que 
vous me propose? d'avoir affaire aux hommes. J'ai 
pu percer un mur et detruire un escalier, mais je ne 
percerai pas une poitrine et ne detruirai pas une 
existence. 

Dantes fit un leger mouvement de surprise. 

— Comment, dit-il, pouvant etre libre, vous seriez 
retenu par un semblable scrupule ? 

— Mais, vous-meme, dit Faria, pourquoi n ? avez- 
vous pas un soir assomm^ votre geolier avec le pied 
de votre table, revetu ses habits et essaye de fuir? 

— C'est que I'ide^e ne m'en est pas venue, dit 
Dantes. 

— C'est que vous avez une telle horreur instinc- 
tive pour un pareil crime, une telle horreur que 
vous n'y avez pas meme songe, reprit le vieillard ; 
car dans les choses simples et permises nos appetits 



LE COMTE DE MONTE-CHI STO 215 

naturels nous avertissent que nous ne clevions pas , 
da la ligne de notre droit. Le tigre, qui verse le sang 
par nature, dont c'est l'etat, la destination, n'a besom 
que d'une chose, c'est que son odorat l'avertisse qu'ii 
a une proie a sa portee. Aussitdt il bondit vers cette 
proie, tombe dessus et la dechire. C'est son instinct, 
et il y obeit. Mais l'homme, au contraire, repugne au 
sang; ce ne sont point les lots sociales qui repugnent 
au meurtre, ce sont les lois naturelles. 

Dantes resta confondu : c'etait en effet l'explication 
de ce qui s'etait passe a son insu dans son esprit ou 
plutot dans son &me, car il y a des pensees qui vien- 
nent de la tete, et d'autres qui viennent du coeur. 

— Et puis ! continua Faria, depuis tantot douze ans 
que je suis en prison, j'ai repasse dans mon esprit 
toutes les evasions celebres. Je n'ai vu reussir que 
rarement les evasions. Les evasions heureuses, les 
evasions couronnees d'un plein succes, sont les eva- 
sions meditees avec soin et lentement preparees ; 
c'est ainsi que le due de Beaufort s'est echappe 
du cMteau de Vincennes ; 1'abbe Dubuquoi du For- 
l'Eveque, et Latude de la Bastille. II y a encore 
celles que le hasard peut offrir : celles-Ja sont les 
nieilleures; attendons une occasion, croyez-moi, et 
si cette occasion se presente, profltons-en. 

— Vous avez pu attendre, vous, dit Dantes en sou- 
pirant; ce long travail vous faisait une occupation 
de tous les instants, et quand vous n'aviez pas votre 
travail pour vous distraire, vous aviez vos esperances 
pour vous consoler. 

— Puis, dit l'abbe*, je ne m'oceupais point qu'a cela. 

— Que faisiez-vous done? 

— J'ecrivais ou j'etudiais. 

— On vous donne done du papier, des plumes, de 
1'encre? 



216 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Non, dit l'abbe, mais je m'en fais. 

— Vous vous faites du papier, des plumes et de 
l'encre ? s'ecria Dantes. 

— Oui. 

Dantes regarda cet homme avec admiration ; settle- 
ment il avait encore peine a croire ce qu'il disait. 
Faria s'apercut de ce leger doute. 

— Quand vous viendrez chez moi, lui dit-il, je vous 
montrerai un ouvrage entier, resultat des pensees, 
des recherches et des reflexions de toute ma vie, que 
j'avais medite a l'ombre du Colysee a Rome, au pied 
de la colonne Saint-Marc a Venise, sur les bords de 
l'Arno a Florence, et que je ne me doutais guere 
qu'un jour mes geoliers me laisseraient le loisir d'exe- 
cuter entre les quatre murs du chstteau d'If. C'est un 
Tmite sur la possibility d'une mon&rchie genemle 
en Italie. Ce fera un grand volume in-quarto. 

— Et vous l'avez ecrit ? 

— Sur deux chemises. J'ai invente une preparation 
qui rend le linge lisse et uni comme le parchemin. 

— Vous etes done chimiste ? 

— Un peu. J'ai connu Lavoisier et je suis lie avec 
Cabanis. 

— Mais, pour un pareil ouvrage, il vous a fallu 
faire des recherches historiques. Vous aviez done 
des livres ? 

— A Rome, j'avais a peu pres cinq mille volumes 
dans ma bibliotheque. A force de les lire et de les 
relire, j'ai decouvert qu'avec cent cinquante ou- 
vrages bien choisis on a, sinon le resume complet 
des connaissances humaines, du moins tout ce 
qu'il est utile a un homme de savoir. J'ai consacre' 
trois annees de ma vie a lire et a relire ces cent 
cinquante volumes, de sorte que je les savais a peu 
pres par coeur lorsque j'ai ete arrete. Dans ma prison, 



LE COM-TE DE MONTE-CRISTO . 217 

avec un leger effort de memoire, je me les suis rap- 
peles tout a fait. Ainsi pourrais-je vous reciter Thu- 
cydide, Xenophon, Plutarque, Tite-Live, Tacite f 
Strada, Jornandes, Dante, Montaigne, Shakspeare* 
Spinosa, Machiavel et Bossuet. Je ne vous cite que 
les plus importants. 

— Mais vous savez done plusieurs langues ? 

— Je parle cinq langues vivantes, l'allemand, le 
francais, l'italien, l'anglais et l'espagnol ; a l'aide du 
grec ancien je comprends le grec moderne ; seule- 
ment je le parle mal, mais je Fetudie en ce moment. 

— Vous l'dtudiez ? dit Dantes. 

— Qui, je me suis fait un vocabulaire des mots que 
je sais, je les ai arranges, combines, tournes et 
retournes, de fagon a ce qu'ils puissent me suffire 
pour exprimer ma pens6e. Je sais a peu pres mille 
mots, e'est tout ce qu'il me faut a la rigueur, quoi- 
qu'il y en ait cent mille, je crois, dans les diction- 
naires. Seulement je ne serai pas eloquent, mais je 
me ferai comprendre a merveille et cela me suffit. 

De plus en plus emerveille, Edmond commencaita 
trouver presque surnaturelles les facultes de cet 
homme dtrange, il voulut le trouver en deTaut surun 
point quelconque, il continua : 

— Mais si Ton ne vous a pas donne de plumes, dit-il, 
avec quoi avez-vous pu ecrire ce traite si volumineux? 

— Je m'en suis fait d'excellentes, et que Ton pr6- 
fererait aux plumes ordinaires si la matiere etait 
connue, avec les cartillages des tetes de ces enormes 
merlans que Ton nous sert quelquefois pendant les 
jours maigres. Aussi vois-je toujours arriver lesmer- 
credis, les vendredis et les samedis avec grand plai- 
sir, car ils me donnent l'esperance d'augmenter ma 
provision de plumes, et mes travaux histbriques sont, 
je l'avoue, ma plus douce occupation. En descendant 



218 LE COMTE BE MONTE-GRISTO 

dans le passe, j'publie le present ; en marchant libre 
et independant dans l'histoire, je ne me souviens plus 
que je suis prisonnier. 

— Mais de 1'encre ? dit Dantes ; avec quoi vous 
§tes-vous fait de 1'encre ? 

— II y avait autrefois une cheminee dans -inon 
cachot, dit Faria ; cette cheminee a et6 bouchee 
quelque temps avant mon arrivee, sans doute, mais 
pendant longues annees on y avait fait du feu : tout 
Fintdrieur en est done tapisse de suie. Je fais dis- 
soudre cette suie dans une portion du vin qu'on me 
donne tous les dimanches, cela me fournit de 1'encre 
excellente. Pour les notes particulieres et qui ont 
besoin d'attirer les yeux, je me pique les doigts et 
j'ecris avec mon sang. 

— Et quand pourrai-je voir tout cela ? demanda 
Dantes. 

— Quand vous voudrez, reponclit Faria. 

— Oh ! tout de suite ! s'ecria lc jcune homme, 

— Suivez-moi done, dit 1'abbe. 

Et ii rentra dans le corridor souterrain ou il dispa- 
rat. Dantes le suivit. 



XVII 

LA GHAMBRE DE L'ABBli 

Apres avoir passe en se courbant, mais cependant 
avec assez de facilite, par le passage souterrain, 
Dantes arriva a 1'extremite opposee du corridor qui 
donnait dans la chambre de l'abbd. La, le passage se 
retrecissait et offrait a peine Fespace suffisant pour 
qi^'un homme put se glisser en rampant. La chambre 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO - " 219 

de l'abbe* etait dallee; c'dtait en soulevantune de ces 
dalles placee dans le coin le plus obscur qu'il avait 
commence la laborieuse operation dont Dantes avait 
vulafin. 

A peine entre et debout, le jeune homme examina 
cette chambre avec grande attention. An premier 
aspect elle ne presentait rien de particulier. 

— Bon, dit l'abbe, il n'est que midi un quart, et 
nous avons encore quelques heures devant nous. 

Dantes regarcla autour de lui, cherchant a quelle 
horloge l'abbe avait pu lire l'heure d'une facon si 
precise. 

— Regardez ce rayon du jour qui vient par ma 
fenetre, dit l'abbe, et regardez sur le mur les lignes 
que j'ai tracees. Gr&ce. a ces lignes, qui sont combi- 
ners avec le double mouvement de la terre et.l'ellipse 
qu'elle decrit autour du soleil, je sais plus exacte- 
ment l'heure que si j'avais une montre, car une 
montre se derange, tandis que le soleil et la terre ne 
se derangent jamais. 

Dantes n'avait rien compris a cette explication ; il 
avait toujours era, en voyant le soleil se lever der- 
riere les montagnes et se couclier dans la Mediter- 
ranee, que e'etait lui qui marchait et non la terre. 
Ce double mouvement du globe qu'il habitait, etdont 
cependant il ne s'apercevait pas, lui semblait presque 
impossible; dans chacune des paroles de son inter- 
locuteur il voyait des mysteres de science aussi admi- 
rables a creuser que ces mines d'or et de diamants 
qu'il avait visitees dans un voyage qu'il avait fait 
presque'enfant encore a Guzarate et a Golconde. 

— Voyons, dit-il a l'abbe, j'ai Mte d'examiner vos 
tresors. 

L'abbe alia vers la cheminee, deplaca avec le ciseau 
qu'il tenait toujours a la main la pierre qui formait 



220 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

autrefois l'&tre et qui cachait une cavitd assez pro- 
fonde ; c'etait dans cette cavite" qu'etaient renfermes 
tous les objets dont il avait parle a Dantes. 

— Que voulez-vous voir d'abord? lui demanda-t-il. 

— Montrez-moi votre grand ouvrage sur la royaute 
en Italie. 

Faria tira de l'armoire pr^cieuse trois ou quatre 
rouleaux de linge tournes sur eux-memes, comme 
des feuilles de papyrus : c'etaient des bandes de toile 
larges de quatre pouces a peu pres et longues de dix- 
huit. Ces bandes, numerotees, etaient couvertes 
d'une dcriture que Dantes put lire, car elles etaient 
dcrites dans la langue maternelle de l'abbe, c'est-a- 
dire en italien, idiome qu'en sa qualite de Provengal 
Dantes comprenait parfaitement. 

— Voyez, lui dit-il, tout est la; il y a huit jours 
a peu pres que j'ai ecrit le mot fin au [bas de la' 
soixante-huitieme bande. Deux de mes chemises et 
tout ce que j'avais de mouchoirs y a passe ; si jamais 

.je redeviens libre et qu'il se trouve dans toute J'ltalie 
un imprimeur qui ose m'imprimer, ma reputation 
est faite. 

— Oui, repondit Dantes, je vois bien. Et mainte- 
-nant montrez-moi done, je vous prie, les plumes avec 

lesquelles a ete ecrit cet ouvrage. 

— Voyez, dit Faria. • 

Et il montra au jeune homme un petit baton long 
de six pouces, gros comme le manche d'un pinceau, 
au bout et autour duquel etait lie par un fll un de ces 
cartillages, encore tache par l'encre, dont l'abbe 
avait parle a Dantes ; il etait allonge en bee et fendu 
comme une plume ordinaire. 

Dantes Texamina, cherchant des yeux l'instrument 
avec lequel il avait pu dtre taille d'une facon si cor- 
recte. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 221 

— Ah ! oui, dit Faria, le canif, n'est-ce pas ? C'est 
mon chef-d'oeuvre; je l'ai fait, ainsi que le couteau 
que void, avec un vieux chandelier de fer. 

Le canif coupait comme un rasoir. Quant au cou- 
teau, il avait cet avantage qu'il pouvait servir tout a 
la fois de couteau et de poignard. 

Dantes examina ces differents objets avec la meme 
attention que, dans les boutiques de curiosites de 
Marseille, il avait examine parfois ces instruments 
ex£cut£s par des sauvages et rapportes des mers du 
Sud par les capitaines au long cours. 

— Quant a Tencre, dit Faria, vous savez comment 
je procede ; je la fais a mesure que j'en ai besoin. 

— Maintenant je m'etonne d'une chose, dit Dantes, 
c'est que les jours vous aient suffi pour toute cette 
besogne. 

■— J'avais les nuits, r6pondit Faria. 

— Les nuits ! etes-vous done de la nature des chats 
et voyez-vous clair pendant la nuit ? 

— Non ; mais Dieu a donne a l'homme Intelligence 
pour venir en aide a la pauvrete de ses sens : je me 
suis procure de la lumiere. 

— Comment cela? 

— De la viande qu'on m'apporte je separe la 
graisse, je la fais fondre et j'en tire une espece d'huile 
compacte. Tenez, voila ma bougie. 

Et l'abbe montra a Dantes une espece de lampion 
pareil a ceux qui servent dans les illuminations pu- 
bliques. 

— Mais du feu ? 

— Voici deux cailloux et du linge brule. 

— Mais des allumettes ? 

— J'ai feint une maladie de peau, et j'ai demande 
du soufre, que l'on m'a accorde. 

Dantes posa les objets qu'il tenait sur la table et 



222 J,E COMTE DE .MONTE-GRIS TO 

baissa la tete, 6crase sous la perseverance et Ja force 
de cet esprit. 

— Ce n'est pas tout, continua Faria; car il ne faut 
pas mettre tous ses tresors dans une seule cachette ; 
refermons celle-ci. 

lis poserent la dalle a sa place ; 1'abbe sema un 
peu de poussiere dessus, y passa son pied pour faire 
disparaitre toute trace de solution de continuity, 
s'avanca vers son lit et le deplaca. 

Derriere le chevet, cache par une pierre qui le 
refermait avec une hermeticite presque parfaite, 
etait un trou, et dans ce trou une echelle de corde 
longue de vingt-cinq & trente pieds. 

Dantes 1'examina : elle etait d'une solidite a toute 
epreuve. 

— Qui vous a fourni la corde necessaire a ce mer- 
veilleux ouvrage ? demanda Dantes. 

— D'abord quelques chemises que j'avais, puis les 
draps de mon lit que, pendant trois ans de captivite 
a Fenestrelle, j'ai effiles. Quand on m'a transports 
au chateau d J If, j'ai trouve moyen d'emporter avec 
moi cet effil6; ici j'ai continue la besogne. 

— Mais ne s'apercevait-on pas que les draps de 
votre lit n'avaient plus d'ourlet. 

— Je les recousais. 

— Avec quoi ? 

— Avec cette aiguille. 

Et l'abbe ouvrant un lambeau de ses vetements, 
montra a Dantes une arete longue, aigue et encore 
enfilee, qu'il portait sur lui. 

— Oui, continua Faria, j'avais d'abord. songe ades- 
celler ces barreaux et a fuir par cette fenetre, qui est 
un peu plus large que la votre, comme vous voyez, 
et que j'eusse elargie encore au moment de mon 
evasion; mais je me suis apercu que cette fen§tre 



LE COMTE BE MONTE-CRISTO 223 

donnait sur une cour interieure, et j'ai rendnce" a 
mon projet comme trop chanceux. Cependant j'ai 
conserve 1'echelle pour une circonstance imprevue, 
pour une de ces evasions dont je vous parlais, et 
que le hasard procure. 

Dantes, tout en ayant l'air d'exaininer 1'gchelle, 
pensait cette fois a autre chose; une idee avait tra- 
verse son esprit. G'est que cet homme, si intelligent, 
si inge'nieux^ si profond, verrait peut-etre clair dans 
l'obscurite de son propre malheur, ou jamais iui- 
meme n'avait rien pu distinguer. 

— A quoi songez-vous ? demanda l'abbe en souriant, 
et prenant 1'absorbement de Dantes pour une admi- 

, ration portee au plus haut degre. 

— Je pense h une chose d'abord, c'est a la somme 
enorme d 'intelligence qu'il vous a fallu depenser pour 
arriver au but ou vous etes parvenu ; qu'eussiez-vous 
done fait libre ? 

— Rien, peut-£tre : ce trop plein de mon cerveau 
se fut evapore en futiiites. II faut le malheur pour 
creuser certaines mines mysterieuses cachees dans 
rintelligence humaine ; il faut la pression pour faire 
eclater la pouclre. La captivite a reuni sur un seul 
point toutes mes facultes flottantes qk et la ; elles se 
sont heurtees dans un espace etroit; et, vous le 
savez, du choc des nuages resulte l'electricite, de 
l'electricite 1' Eclair, de 1' Eclair la lumiere. 

— Non, je ne sais rien, dit Dantes, abattu par son 
ignorance ; une partie des mots que vous prononcez 
sont pour moi des .mots vides de sens ; vous etes bien 
heureux d'etre si savant, vous ! 

L'abbe sourit. 

— Vous pensiez a deux choses, disiez-vous tout a 
1'heure ? 

~-Oui. 



224 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

— Et vous ne m'avez fait connaitre que la pre- 
miere ; quelle est la seconde ? 

— La seconde est que vous m'avez raconte votre 
vie, et que vous ne connaissez pas la mienne. 

— Votre vie, jeune homme, est bien courte pour 
renfermer des evenements de quelque importance. 

— Elle renferme un immense malheur, dit Dantes ; 
un malheur que je n'ai pas m6rit£ ; et je voudrais,. 
pour ne plus blasphemer Dieu comme je l'ai fait quel- 
quefois, pouvoir m'en prendre aux hommes de mon 
malheur. 

• — Alors, vous vous pr^tendez innocent du fait 
qu'on vous impute ? 

— Completement innocent, sur la tete des deux 
seules personnes qui me sont cheres, sur la tete de 
mon pere et de Mercedes. 

— Voyons, dit l'abbe en refermant sa cachette et 
en repoussant son lit a sa place, racontez-moi done 
votre histoire. 

Dantes alors raconta ce qu'il appelait son histoire, 
et qui se bornait a un voyage dans l'lnde et a deux 
ou trois voyages dans le Levant ; enfin il en arriva a 
sa derniere traversee, a la mort du capitaine Leclere, 
au paquet remis par lui pour le grand marechal, a 
i'entrevue du grand marechal, a la lettre remise par 
lui et adressee a un monsieur Noirtier ; enfin a son 
arrivee a Marseille, a son entrevue avec son pere, a 
ses amours avec Mercedes, au repas de ses fian- 
Cailles, a son arrestation, a son interrogatoire, a sa 
prison provisoire au palais de justice, enfin a sa pri- 
son definitive au chateau d'If. Arrive la, Dantes ne 
savait plus rien, pas meme le temps qu'il y 6tait 
reste prisonnier. 

Le recit acheve, l'abbe r6flechit profondement. 

— II y a, dit~il au bout d'un instant, un axiome de 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 2.25 

droit (Time grande profondeur, et qui en revient a ce 
que je vous disais tout a l'heure, c'est qu'a moins 
que la pensee mauvaise ne naisse avec une organisa- 
tion faussee, la nature liumaine repugne au crime. 
Cependant la civilisation nous a donne des besoins, 
des vices, des app6tits factices qui ont parfois l'in- 
fluence de nous faire e^ouffer nos bons instincts et 
qui nous conduisent au maL De la cette maxime : Si 
vous voulez d^couvrir le coupable, cherchez d'abord 
celui a qui le crime commis peut etre utile ! 

— A qui votre disparition pouvait-elle etre utile?- 

— A personne, mon Dieu ! j'etais si peu de chose. 

— Ne repondez pas ainsi, car la reponse manque a 
la fois de logique et de philosophie ; tout est relatif, 
mon cher ami, depuis le roi qui gene son futur sue- 
cesseur, jusqu'a l'employe qui gene le surnumeraire; 
si le roi meurt, le successeur h^rite d'une couronne; 
si remploye" meurt, le surnumeraire herite de douze 
cents livres d'appointements. Ces douze cents livres 
d'appointements, c'est sa liste civile a lui; ils lui sont 
aussi necessaires pour vivre que les douze millions 
d'un roi. Chaque individu, depuis le plus bas jusqu'au 
plus haut degre de Techelle sociale, groupe autour . 
de lui tout un petit monde d'interets, ayant ses tour- 
billons et ses atomes crochus, comme les mondes de 
Descartes. Seulement, ces mondes vont toujours 
s'elargissant a mesure qu'ils montent. C'est une spi- 
rale renversee et qui se tient sur la pointe par un 
jeu d'equilibre. Revenons-en done a votre monde a 
vous. Vous alliez dtre nomme capitaine du Pharaon? 

— Oui. 

— Vous alliez epouser une belle jeune fille ? 

— Oui. 

— Quelqu'un avait-il inte'ret a ce que vous ne 
cLevinssiez pas capitaine du Pharaon? Quelqu'un 

i. 8 



226 LE GOMTE DE MO NTE- ORIS TO 

avait-il interet a ce que vous n'6pousassiez pas Mer- 
cedes ? Repondez d'abord a la premiere question, 
l'ordre est la clef de tous les problemes. Quelqu'un 
avait-il interdt a ce que vous ne devinssiez pas capi- 
taine du Phafaon ? 

— Non ; j'etais fort aime a bord. Si les matelots 
avaient pu elire un chef, je suis stir qu'ils m'eussent 
elu. Un seul homme avait quelque motif de m'en 
vouloir, j'avais eu quelque teiiips auparavant une 
querelle avec lui, et je lui avais propose un duel qu'il 
avait refuse. 

— Allons done! Cet homme, comment se nom- 
mait-il ? 

— Danglars. 

— Qu'etait-il a bord ? 

— Agent comptable, 

— Si vous fussiez devenu capitaine, I'eussiez-voiis 
conserve dans son postc? 

— Non, si la chose eut dependu de moi, car j'avais 
cru remarquer quelques infldelites dans ses comptes. 

— Bien. Maintenant quelqu'un a-t-il assists a votre 
dernier entretien avec le capitaine Leclere ? 

— Non, nous etions seuls. 

— Quelqu'un a-t-il pu entendre votre conver- 
sation ? 

— Qui, car la porte etait ouverte ; et meme... atten- 
dez,.. oui, oui, Danglars est passe juste au moment 
ou le capitaine Leclere me remettait le paquet des- 
tine au grand marechal. 

— Bon, fit l'abbe, nous sommes sur la voie. Avez- 
vous amene quelqu'un avec vous a terre qiiand vous 
avez relache a l'ile d'Elbe ? 

i — Personne. 

— On vous a remis une lettre ? 

— Oui, le grand marechal. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 227 

— Cette lettre, qu'en avez-vous fait ? 

— Je l'ai mise dans mon portefeuille. 

— Vous aviez done votre portefeuille sur vous? 
Comment un portefeuille devant contenir une lettre 
officielle pouvait-il tenir dans la poche d'un marin ? 

— Vous avez raison, mon portefeuille etait a bord. 

— Ge n'est done qu'a borcl que vous avez enferme 
la lettre dans le portefeuille ? 

— Oui. 

— De Porto-Ferrajo a bord qu'avez-vous fait de 
cette lettre? 

" — Je l'ai tenue a la main. 

— Quand vous etes remonte" sur le Pharaon, ena- 
enn a done pu voir que vous teniez une lettre ? 

— Oui. 

— Danglars comme les autres ? 

— Danglars comme les autres. 

— Maintenant, ecoutez bien ; reunissez tous vos 
souvenirs: vous rappelez-vous dans quels termes 
£tait redigee la denonciatlon ? 

— Oh ! oui ; je l'ai reluo trois fois, et chaque parole 
en est restee dans ma memoire, 

— Repetez-la-moi. 

Dantes se recueillit un instant. 

— La voici, dit-il, textuellement : 

« M. le procureur du roi est preyenu par un ami 
du trone et de la religion qx\$ le nomine. Edmond 
Dantes, second du navjre le, Phamon, ^rrive ce 
matin de Smyrne, apres avoir touche a Naples et a 
Porto- Ferrajo, a e'te" charge par Murat d'un paquet 
pour l'usurpateur, et par Tusurpateur d'une lettre 
pour le comite bonapartiste de Paris. 

» On aura la preuye de son crime en 1'arretant, 
car on trouvera cette lettre sur lui, ou chez son pere, 
ou dans sa cabine a bord du Pharaon. » 



228 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

I/abbe* haussa les epaules. 

— C'est clair comme le jour, dit-il, il faut que vous 
ayez eu le cceur bien naif et bien bon pour n'avoir 
pas devine' la chose tout d'abord. 

— Vous croyez ? s'ecria Dantes. Ah ! ce serait bien 
infetme ! 

— Quelle elait Fecriture ordinaire de Danglars? 

— Une belle cursive. 

— Quelle etait l'ecriture de la lettre anonyme. 

— Une ecriture renversee. 
L'abbe sourit. 

— Contrefaite, n'est-ce pas ? 

— Bien hardie pour etre contrefaite. 

— Attendez, dit-il. 

II prit sa plume, ou plutot ce qu'il appelait ainsi, 
la trempa dans l'encre et ecrivit de la main gauche, 
sur un linge prepare" a cet effet, les deux ou trois 
premieres lignes de la d6nonciation. 

Dantes recula et regarda presque avec terreur 
l'abbe\ 

— Oh ! c'est etonnant, s'ecria-t-il, comme cette 
denture ressemblait a celle-ci. 

— C'est que la ddnonciation avait ete e'erite de la 
main gauche. J'ai observe" une chose, continuaTabbe. 

— Laquelle ? 

— C'est que toutes les ecritures trac6es de la main 
droite sont variees, c'est que toutes les ecritures tra- 
cers de la main gauche se ressemblent. 

— Vous avez done tout vu, tout observe ? 

— Continuous. 

— Oh ! oui, oui. 

— Passons a la seconde question. 

— J'ecoute. 

— Quelqu'un avait-il intent a ce que vous n'epou- 
sassiez pas Mercedes ? 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 229 

— Oui ! un jeune homme qui Faimait. 
t- Son nom ? 

— Fernand. 

— C'est un nom espagnol? 

— II ecait Catalan. 

— Croyez-vous que celui-ci etait capable d'^crire 
la lettre ? 

— Non ! celui-ci m'eut donne" un coup de couteau, 
voila tout. 

— Oui, c'est dans la nature espagnole : un assas- 
sinat, oui, une Mchete\ non. 

' — D'ailleurs, continua Dantes, il ignorait tous les 
details consignes dans la denonciation. 

— Vous ne les aviez donnas a personne ? 

— A personne. 

— Pas meme a votre maitresse? 

— Pas meme a ma fiancee. 

— C'est Danglars. 

— Oh ! maintenant j'en suis sur. 

— Attenclez... Danglars connaissait-il Fernand? 

— Non... si... Je me rappelle... 

— Quoi ? 

— La surveille cle mon mariage je les ai vus atta- 
bles ensemble sous la tonnelle du pere Pamphile. 
Danglars etait amical et railleur, Fernand etait pale 
et trouble. 

— lis etaient seuls ? 

— Non, ils avaient avec eux un troisieme compa- 
gnon, bien connu de moi, qui sans doute leur avait 
fait faire connaissance, un tailleur nomme Cade- 
rousse ; mais celui-ci etait d£ja ivre ; attendez... 
attendez... Comment ne me suis-je pas rappele' cela? 
Pres de la table ou ils buvaieiit etaient un encrier, 
du papier, des plumes. (Dantes porta la main a son 
front.) Oh 1 les inf&mes 1 les inf&mes ! 



230 LE COMTE DE MONTE-PRISTO 

— Voulez-vous encore savoir autre chose? dit 
l'abbe' en riant. 

— Oui, oui, puisque vous approfondissez tout, 
puisque vous voyez clair en to.utes Glioses, je veux 
savoir pourquoi je n'ai 6te interroge qu'une fois, pour- 
quoi on ne m'a pas donne" des juges, et comment je 
suis condamne sans arr&t. 

— Oh ! ceci, dit l'abbe, c'est un peu plus grave ; la 
justice a des allures sombres et mysterieuses qu'il 
est difficile de p6netrer. Ge que nous avons fait jus- 
qu'ici pour vos deux amis etait un jeu d'enfant ; il va 
falloir, sur ce sujet, me donner les indications les 
plus precises. 

— Voyons, interrogez-moi, car en verite vous voyez 
plus clair dans ma vie que moi-meme. 

— Qui vous a interroge ? est-ce le procureur du 
roi, le substitut, le juge d'instruction ? 

— C'etait le substitut. 

— Jeune, ou vieux ? 

— Jeune : vingt-sept ou vingt-huit ans. 

— Bien ! pas corrompu encore, mais ambitieux 
d6fo, dit l'abbe. Quelles furent ses manieres avec 
vous ? 

— Douces plutot que s^veres. 

— Lui avez-vous tout racont£? 

— Tout. 

— Et ses manieres ont-elles change dans le cou- 
rant de l'interrogatoire ? 

— Un instant elles ont 6t6 alterees, lorsqu'il eut lu 
la lettre qui me compromettait ; il parut comme acca- 
b\6 de mon malheur. 

— De votre malheur ? 

— Oui. 

— Et vous etes bien sur que c'etait votre malheur 
qu'il plaignait? 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 231 

— II m'a donne* une grande preuve de sa sympa- 
thie, du moins. 

— Laquelle ? 

— II a brule la seule pi&ce qui pouvait me com- 
promettre. 

— Laquelle? la denonciation? 

— Non, la lettre. 

— Vous en etes su 

— Cela s'est pass6 devant moi. 

— C'est autre chose; cet Homme pourrait etre un 
plus profond scelerat que vous ne croyez. 

— Vous me faites frissonner; sur mon honneur! 
dit Dantes, le monde est-il done peuple* de tigres et 
de crocodiles? 

— Oui; seulement, les tigres et les crocodiles a 
deux pieds sont plus dangereux que les autres. 

— Continuous, continuous. 

— Volontiers; il a brule la lettre, dites-vous? 

— Oui, en me disant : Vous voyez, il n'existe que 
cette preuve-la contre vous, et je l'aneantis. 

— Cette conduite est trop sublime pour etre natu- 
relle. 

— Vous croyez ? 

— J'en suis sur. A qui cette lettre etait-elle adressee? 

— AM. Noirtier, rue Coq-Heron, n° 13, a Paris. 

— Pouvez-vous presumer que votre substitut eut 
quelque interet a ce que cette lettre disparut ? 

— iPeut-etre; car il m'a fait promettre deux ou 
trois fois, dans mon interet, disait-il, de ne parier a 
personne de cette iettre, et il m'a fait jurer de ne pas 
prononcer le nom qui etait iriscrit sur l'adresse. 

— Noirtier? repeta L'abbe... Noirtier? j'ai connu 
un Noirtier a la cour de l'ancienne reine d'Etrurie, 
un Noirtier qui avait ete girondin sous la revolution. 
Comment s'appelait voire substitut, a vous ? 



232 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— De Villefort. 
L'abbe" eclata de rire. 

Dantes le regarda avec stupefaction. 

— Qu'avez-vous ? dit-il. 

— Voyez-vous ce rayon du jour ? demanda l'abbe\ 

— Oui. 

— Eh bien ! tout est plus clair pour moi mainte- 
nant que ce rayon transparent et lumineux. Pauvre 
enfant, pauvre jeune homme ! Et ce magistrat a 6t6 
bon pour vous ? 

— Oui. 

— Ce digne substitut a brul.6, an^anti la lettre ? 

— Oui. 

— Cet honnete pourvoyeur du bourreau vous a fait 
jurer de ne jamais prononcer le nom de Noirtier? 

— Oui. 

— Ce Noirtier, pauvre aveugle que vous etes, 
savez-vous ce que c'6tait que ce Noirtier ? 

« Ce Noirtier, c'etait son pere ! » 
La foudre, tombee aux pieds de Dantes et lui 
creusant un abime au fond duquel s'ouvrait Tenfer, 
lui eut produit un effet moins prompt, moms elec- 
trique, moins ecrasant, que ces paroles inattendues ; 
. il se leva, saisissant sa tete a deux mains comme 
pour l'empecher d'eclater. 

— Son pere 1 son pere ! s'6cria-t-il. 

— Oui, son pere, qui s'appelle Noirtier de Villefort, 
reprit l'abbe\ 

Alors une lumiere fulgurante traversa le cerveau 
du prisonnier, tout ce qui lui etait demeure obscur 
fut a l'instant meme eclaire d'un jour ^clatant. Ces 
tergiversations de Villefort pendant l'interrogatoire, 
cette lettre detruite, ce serment exige, cette voix 
presque suppliante du magistrat qui, au lieu de mena- 
cer, semblait implorer, tout lui revint a la memoire ; 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 233 

il jeta un cri, chancela un instant comme un homme 
ivre; puis, s'elancant par l'ouverture qui conduisait 
de la cellule de l'abbe a la sienne : 

— Oh ! dit-il, il faut que je sois seul pour penser a 
tout cela. 

Et, en arrivant dans son cachot, il tomba sur son 
lit, ou le porte-clefs le retrouva le soir, assis, les 
yeux fixes, les traits contractus, mais immobile et 
muet comme une statue. 

Pendant ces heures de meditation qui s'6taient 
ecoulees comme des secondes, il avait pris une ter- 
rible resolution et fait un formidable serment. 

Une voix tira Dantes de cette reverie, c'etait celle 
de l'abbe Faria, qui, ayant recu a son tour la visite de 
son geolier, venait inviter Dantes a souper avec lui. 
Sa qualite de fou reconnu, et surtout de fou divertis- 
sant, valait au vieux prisonnier quelques privileges, 
comme celui d'avoir du pain un peu plus blanc et un 
petit flacon de vin le dimanche. Or, on etait juste- 
ment arrive au dimanche, et l'abbe venait inviter son 
jeune compagnon a partager son pain et son vin. 

Dantes le suivit: toutes les lignes de son visage 
s'etaient remises et avaient repris leur place accou- 
tumee ; mais avec une raideur et une fermete\ si 
Ton peut le dire, qui accusaient une resolution prise. 
L'abbe le regarda fixement. 

— Je suis f&che de vous avoir aide dans vos re- 
cherches et de vous avoir dit ce que je vous ai dit, 
fit-il. 

— Pourquoi cela? demanda Dantes. 

— Parce que je vous ai infiltre dans le coeur un 
sentiment qui n'y etait point : la vengeance. 

Dantes sourit. 

— Parlons d'autre chose, dit-il. 

L'abbe le regarda encore un instant et hocha tris- 



234 LE GOMTE DE MONTfi-CRISTO 

tement la tete ; puis, comme Ten avait prie' Dantes, il 
parla d'autre chose. 

Le vieux prisonnier etait un de ces hommes dont la 
conversation, comme celle des gens qui ontbeaucoup 
souffert, contient des enseignements nombreux et ren- 
ferme un inte>£t soutenu ; mais elle n'etait pas egoi'ste, 
et ce malheureux ne parlait jamais de ses malheurs. 

Dantes ecoutait chacune de ses paroles avec admi- 
ration : les unes correspondaient a des idees qu'il 
avait deja et a des connaissances qui etaient du res- 
sort de son etat de marin, les autres touchaient a des 
chpses inconnues, et, comme ces aurores boreales . 
qui eclairent les navigateurs dans les latitudes aus- 
trales, niontraient au jeune homme des pay sages et 
des horizons nouveaux, illumines de lueurs fantas- 
tiques. Dantes comprit le bonheur qu'il y aurait pour 
une organisation intelligente a suivre cet esprit eleve 
sur les hauteurs morales, philosophiques ou sociales 
sur lesquelles il avait l'habitude de se jouer. 

— Vous devriez m'apprendre un peu de ce que vous 
savez, dit Dantes, ne fut-ce que pour ne pas vous 
ennuyer avec moi. II me semble maintenant que vous 
devez prdferer la solitude a un compagnon sans edu- 
cation et sans port6e comme moi. Si vous consentez 
a ce que je vous demande, je m'engage a ne plus 
vous parler de fuir. 

L'abbe sourit. 

— Helas ! mon enfant, dit-il, la science humaine 
est bien bornee, et quand je vous aurai appris les 
mathe'matiques, la physique, l'histoire et les trois ou 
quatre langues vivantes que je parle, vous saurez ce 
que je sais : or, toute cette science, je serai deuxans 
a peine a la verser de mon esprit dans le votre. 

-— Deux ans ! dit Dantes, vous croyez que je pour- 
rais apprendre toutes ces choses en deux ans ? 



LE COMTE DE MONTE -GRIST O 235 

— Dans leur application, non ; dans leurs principes, 
oui : apprendro n'est pas savoir ; il y a les sachants 
et les savants : c'est la memoire qui fait les uns, c'est 
la philosophie qui fait les autres. 

— Mais ne peut-on apprendre la philosophie ? 

— La philosophie ne s'apprend pas ; la philosophie 
est la reunion des sciences acquises au genie qui les 
applique ; la philosophie, c'est le nuage eclatant sur 
lequel le Christ a pose le pied pour remonter au ciel. 

— Voyons 5 dit Dantes, que m'apprendrez-vous 
d'abord? J'ai hate de commencer, j'ai soif de science. 

— Tout! dit l'abbe. 

En effet, des le soir, les deux prisonniers arreterent 
un plan d'education qui commenga de s'executer le 
lendemain. Dantes avait une memoire procligieuse, 
une facilite cle conception extreme : la disposition 
mathematique de son esprit le rendait apte a tout 
comprendre par le calcul, tandis que la poesie du 
marin corrigeait tout ce que pouvait avoir de trop 
materiel la demonstration re'duite a la secheresse* 
des chiffres ou a la rectitude des lignes ; il savait deja 
d'ailleurs Tita-lien et un peu de roma'ique qu'il avait 
appris clans ses voyages d'Orient. Avec pes deux 
langues il comprit bientot le mecanisme de toutes les 
autres, et, au bout de six mois,- il commengait a parler 
1'espagnol, l'anglais et l'allemand. 

Comme il l'avait dit a l'abbe Faria, soit que la dis- 
traction que lui donnait Tetude lui tint lieu de liberte, 
soit qu'il fut,. comme nous l'avons vii deja, rigide 
observateur de sa parole, il ne parlait plus de Mr, 
et les journees s'ecoulaient pour lui rapides et ins- 
tructives. Au bout d'un an c'etait un autre homme. 

Quant a l'abbe Faria, Dantes remarquait que, mal- 
gre la distraction que sa presence avait apportee a 
sa captivite, il s'assombrissait tous les jours. Une 



236 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

pens6e incessante et dternelle paraissait assieger son 
esprit ; il tombait dans de profondes reveries, soupi- 
rait involontairement, se levait tout a coup, croisait 
les bras, et se promenait sombre autour de sa prison. 
Un jour il s'arreta tout a coup au milieu d'un de 
ces cercles cent fois repet6s qu'il decrivait autour de 
sa chambre, et s'ecria : 

— Ah ! s'il n'y avait pas de sentinelle ! 

— II n'y aura de sentinelle qu'autant que vous le 
voudrez bien, dit Dantes qui avait suivi sa pensee a 
travers la boite de son cerveau comme a travers un 
cristal. 

— Ah ! je vous Tai dit, reprit l'abbe, je repugne a 
un meurtre. 

— Et cependant ce meurtre, s'il est commis, le 
sera par l'instinct de notre conservation, par un sen- 
timent de defense personnelle. 

— N'importe, je ne saurais. 

— Vous y pensez, cependant ? 

— Sans cesse, sans cesse, murmura l'abbe. 

— Et vous avez trouve un moyen, n'est-ce pas ? dit 
vivement Dantes. 

— Oui, s'il arrivait qu'on put mettre sur la galerie 
une sentinelle aveugle et sourde. 

— Elle sera aveugle, elle sera sourde, repondit le 
jeune homme avec un accent de resolution qui epou- 
vanta l'abbe\ 

— Non, non ! s'ecria-t-il ; impossible. 

Dantes voulut le retenir sur ce sujet, mais l'abbe 
secoua la tete et refusa de repondre davantage. 
Trois mois s'ecoulerent. 

— Etes-vous fort ? demanda un jour l'abb6 a 
Dantes. 

Dantes, sans r6pondre, prit le ciseau, le tordit 
comme un fer a cheval et le redressa. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 237 

— Vous engageriez-vous a ne tuer la sentinelle qu'a 
la derniere extremite ? 

— Oui, sur l'iionneur. 

— Alors, dit l'abbe, nous pourrons executer notre 
dessein. 

— Et combien nous faudra-t-il de temps pour l'exd- 
cuter ? 

— Un an, au moins. 

— Mais nous pourrions nous mettre au travail ? 

— Tout de suite. 

— Oh ! voyez done, nous avons perdu un an, s'e'eria 
Dantes. 

— Trouvez-vous que nous l'ayons perdu ? dit 
l'abbe. 

— Ob ! pardon, pardon, s'ecria Edmond rougissant. 

— Chut! dit l'abbe; l'homme n'est jamais qu'un 
homme ; et vous etes encore un des meilleurs que 
3'aie connus. Tenez, voici mon plan. 

L'abbe montra "alors a Dantes un dessin qu'il avait 
trace : e'etait le plan de sa chambre, de celle de Dan- 
tes et du corridor qui joignait l'une a l'autre. Au 
milieu de. cette galerie, il etablissait un boyau pareil 
a celui qu'on pratique dans les mines. Ce boyau me- 
nait les deux prisonniers sous la galerie ou se pro- 
menait la sentinelle ; une fois arrives la, ils prati- 
quaient une large excavation, descellaient une des 
dalles qui formaient le plancher cle la galerie ; la 
dalle, a un moment donne, s'enfongait sous le poids 
du soldat, qui disparaissait englouti dans l'excava- 
tion : Dantes se precipitait sur lui au moment ou, tout 
etourdi de sa chute, il ne pouvait se defendre, le liait, 
le baillonnait, et tous deux alors, passant par une des 
fenetres de cette galerie, descendaient le long de la 
muraille exterieure a l'aide de Fechelle de corde et 
se sauvaient. 



238 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

Dantes battit des mains et ses yeux etincelerent de 
joie; ce plan etait si simple qu'il devait reussir. 

Le meme jour les mineurs se mirent a Fouvrage 
avec d'autant plus d'ardeur que ce travail succedait 
h un long repos, et ne faisait, selon touts probability 
que continuer la pens<6e intime et secrete de chacun 
d'eux. 

Rien ne les interrompait que l'heure a laquelle cha- 
cun d'eux etait force* de rentrer chez soi pour rece- 
voir la visite du geolier. lis avaient, au reste, pris 
l'habitucle de distinguer, au bruit imperceptible des 
pas, le moment ou cet homme descendant, et jamais 
ni Tun ni Fautre ne fut pris a 1'improviste. La terre 
qu'ils extrayaient de la nouvelle galerie, et qui eut 
fini par combler l'ancien corridor, etait jetee petit a 
petit, et avec des precautions monies, par Tune ou 
Fautre des deux fenetres du cachot de Dantes ou du 
cachot de Faria : on la pulverisait avec soin, et le 
vent de la nuit l'emportait au loin sans qu'elle laissat 
de traces. 

Plus d'un an se passa a ce travail execute avec un 
ciseau, un couteau et un levier de bois pourtous ins- 
truments; pendant cette annee, ettout en travaillant, 
Faria continuait d'instruire Dantes, lui parlant tantot 
une langue, tantot une autre, lui apprenant Fhistoire 
des nations et des grands hommes qui laissent de 
temps en temps derriere eux une de ces traces lumi- 
neiises qu'on ap|3elle la gloire. L'abbe, homme du 
monde et du grand monde, avait en outre dans ses 
manieres une sorte cle majeste melancolique dont 
Dantes, gr&ce a Fesprit d'assimilation dont la nature 
F avait doue, sut extraire cette politesse elegante qui 
lui manquait et ces facons aristocratiques que Fon 
n'acquiert d'habitiide que par le frottemeht des classes 
elevees ou la societe des hommes superieurs. 



LE GOMTE DE MONTE-^RISTO ' 239 

Au bout de quinze mois, le trou 6tait achev6 ; Fex- 
cavation etait faite sous la galerie ; on entendait pas- 
ser et repasser la sentinelle, et les deux ouvriers, 
qui etaient forces d'attendre une nuit obscure et sans 
lune pour rendre leur Evasion plus certaine encore, 
n'avaient plus qu'une crainte : e'etait de voir le sol 
, trop Mtif s'effondrer de lui-meme sous les pieds du 
soldat. On obvia a cet inconvenient en placant une 
espece de petite pbutre, qu'on avait trouvee dans les 
fondations, comme un support, Dantes etait occupe k 
la placer, lorsqu'il entendit tout a coup Fabbe' Faria, 
reste" dans la chambre, du jeune homme, ou il s'occu- 
pq,it de son cote a aiguiser une cheville destinee a 
maintenir 1'echelle de cordes, qui Tappelait avec un 
accent de detresse, Dantes rentra vivement, et aper- 
cut Fabbe, debout au milieu de la chambre, pale, la 
sueur au front et les mains crispees. 

— Oh ! mon Dieu ! s'ecria Dantes, qu'y a-t-il, et 
qu'avez-vous done ? 

— Vite, vite ! dit Fabbe, e'eoutez-moi. 

Dantes regarda le visage livide de Faria, ses yeux • 
cernes d'un cercle bleutoe, ses levres blanches, ses 
cheveux herisses ; et, d'epouvante, il laissa tomber a 
terre le ciseau qu'il tenait a la main. 

— Mais qu'y a-t-il done ? s'ecria Edmond. 

— Je suis perdu ! dit Fabbe ; ecoutez-moi. Un mal 
terrible, mortel peut-etre, va me saisir; Faeces 
arrive, je le sens : deja j'en fus atteint Fannee qui 
preceda mon incarceration. A ce mal il n'est qu'un 
remede, je vais vous le dire : courez vite chez moi, 
levez le pied du lit ; ce pied est creux, vous y trou- 
verez un petit . flacon de cristal a moitie plein 
d'une liqueur rouge, apportez-le; ou plutot, non, 
npn, je pourrais etre surpris ici ; aidez-moi a ren- 
trer chez moi pendant que j'ai encore quelques 



.240 le comte'de monte-cristo 

forces. Qui sait ce qui va arriver le temps que durera 
l'acces ? 

Dantes, sans perdre la tete, bien que le malheur 
qui le frappait fut immense, descendit dans le corri- 
dor, trainant son malheureux compagnon apres lui, 
et le conduisant, avec une peine inflnie, jusqu'a l'ex- 
tr6mite opposee, se retrouva dans la chambre de 
l'abbe qu'il d^posa sur son lit. 

— Merci, dit I'abbd, frissonnant de tous ses mem- 
bres comme s'il sortait d'une eau glacee. Voici le 
mal qui vient, je vais tomber en catalepsie ; peut-etre 
ne ferai-je pas un mouvement, peut-etre ne jetterai- 
je pas une plainte ; mais peut-etre aussi j'ecumerai, 
je me raidirai, je crierai ; t&chez que Ton n'entende 
pas mes cris, c'est l'important, car alors peut-etre 
me changerait-on de chambre, et nous serions 
separ6s a tout jamais. Quand vous me verrez im- 
mobile, froid et mort, pour ainsi dire, seulement a 
cet instant, entendez-vous bien, desserrez-moi les 
dents avec le couteau, faites couler dans ma bou- 

. fihe huit a dix gouttes de cette liqueur, et peut-etre 
reviendrai-je. 

— Peut-etre? s'^cria douloureusement Dantes. 

— A moi ! a moi ! s'ecria l'abbe, je me... je me m... 
L'acces fut si subit et si violent que le malheureux 

prisonnier ne put meme achever le mot commence ; 
un .nuage passa sur son front, rapide et sombre comme 
les tempetes de la mer ; la crise dilata ses yeux, tor- 
dit sa bouche, empourpra ses joues; il s'agita, 
,e*cuma, rugit : mais ainsi qu'il i'avait recommande 
lui-meme, Dantes dtouffa ses cris sous sacouverture. 
Cela dura deux heures. Alors, plus inerte qu'une 
masse, plus pale et plus froid que le marbre, plus 
brise qu'un roseau foule aux pieds, il tomba, se raidit 
encore dans une derniere convulsion et devint livide* 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 241 

Edmond attendit que cette mort apparente eut en- 
vahi le corps et glace" jusqu'au coeur ; alors il prit le 
couteau, introduisit la lame entre les dents, desserra 
avec une peine infinie les m&choires crispees, compta 
Tune apres l'autre dix gouttes de la liqueur rouge, et 
attendit. 

Une heure s'ecoula sans que le vieillard . fit le 
moindre mouvement. Dantes craignait d'avoir attendu 
trop tard, et le regardait les deux mains enfoncees 
dans ses cheveux. Enfin une legere coloration parut 
our ses joues, ses yeux, constamment restes ouverts 
et atones, reprirent leur regard, un faible soupir 
s'^chappa de sa bouche, il fit un mouvement. 

— Sauve ! sauve" ! s'ecria Dantes. 

Le malade ne pouvait point parler encore, mais il 
etendit avec une anxiete visible la main vers la porte. 
-Dantes ecouta, et entendit les pas du geolier : il allait 
etre sept heures et Dantes n'avait pas eu le loisir de 
mesurer le temps. 

Le jeune homme bondit vers l'ouverture, s'y en- 
fonca, replaca la dalle au-dessus de sa tete, et rentra 
chez lui. 

Un instant apres sa porte s'ouvrit a son tour, et le 
geolier, comme d'habitude, trouva le prisonnier assis 
sur son lit. 

A peine eut-il le dos tourn6, a peine le bruit des 
pas se fut-il perdu dans le corridor, que Dantes, de- 
vore" d'inqui^tude, reprit, sans songer a manger, le 
chemin qu'il venait de faire, et, soulevant la dalle 
avec sa tete, rentra dans la chambre de 1'abbe. 

Celui-ci avait repris connaissance, mais il etait 
toujours etendu, inerte et sans force, sur son lit. 

— Je ne comptais plus vous revoir, dit-il a Dantes 

— Pourquoi cela ? demanda le jeune homme ; comp- 
tiez-vous done mourir ? 



242 LE COMTE DE MONT&-CRISTO 

— Non ; mais tout est pret pour votre .fuite, et je 
comptais que vous fuiriez. 

La rougeur de 1'indignation colora les joues de 
Dantes. 

— Sans vous ! s'ecria-t-il ; m'avez-vous veritable- 
ment cru capable de cela ? 

— A present, je vois que je m'etais trompe, dit le 
malade. Ah ! je suis bien faible, bien brise, bien 
aneanti. 

— Courage, vos forces reviendront, dit Dantes, 
s'asseyarjt pres du lit de Faria et lui prenant les 
mains. 

L'abbe* secoua la tete. 

— La derniere fois, dit-il, l'acc&s dura une demi- 
heure, apres quoi j'eus faim et me releyai seul : au- 
jourd'hui, je ne puis remuer ni ma jambe ni mon bras 
droit ; ma tete est embarrassed, ce qui prouve un 
e'panchement au cerveau. La troisieme fois, j'en res- 
terai paralyse entierement ou je mourrai sur le coup. 

— Non, non, rassurez-yous, vous ne mourrez pas; 
ce troisieme acces, s'il vous prend, vous trouvera 
libre. Nous vous, sauverons comnae cette fois, et 
mieux que cette fois, car nous aurons tpus les secours 
necessaires. 

— Mon ami, dit le vieillard, ne vpus abusez pas, la 
crise qui yient de se passer m'a condamne a une pri- 
son perpetuelle : pour fuir, il faut pouvoir marcher. 

— Eh bien ! nous attendrpns huit jours, un mois, 
deux mois, s'il le faut ; dans cet intervalle, vos forces 
reviendront ; tout est prepare pour notre fuite, et 
nous avons la liberte d'en choisir l'heure et le mo- 
ment. Le jour ou vous vous sentirez assez de forces 
pour nager, eh bien 1 ce jour-la, nous mettrons notre 
projet a execution. 

— Je ne nagerai plus, dit Faria, ce bras est para- 



LE COMTE DE MQNTE-CRISTO 243 

lyse, non pas pour un jour, mais a jamais. Soulevez-le 
vous-meme, et voyez ce qu'il pese. 

Le jeune homme souleva le bras, qui retomba in- 
sensible. II poussa un soupir. 

— Vous etes convaincu, maintenant, n'est-ce pas, 
Edmond? dit Faria ; croyez-moi, je sais ce que je dis : 
depuis la premiere attaque que j'ai eue de ce mail, je 
n'ai pas cesse* d'y reflechir. Je l'attendais, car c'est 
un heritage de famille ; mon pere est mort a la troi- 
sieme crise, mon a'ieul aussi. Le medecin qui m'a 
compose cette liqueur, et qui n'est autre que le fa- 
meux Cabanis, m'a predit le meme sort. 

— Le medecin se trompe, s'ecria Dantes ; quant a 
votre paralysie, elle ne me gene pas, je vous prendrai 
sur mes epaules et je nagerai en vous soutenant. 

— Enfant, dit 1'abbe, vous etes nlarin, vous. etes 
nageur, vous devez par consequent savoir qu'un 
homme charge d'un fardeau pareil ne ferait pas cin- 
quante brasses dans la mer. Cessez de vous laisser 
abuser par des chimeres dont votre excellent cceur 
n'est pas meme la dupe : je resterai done icrjusqu'a ce 
que sonne l'heure de ma d^livrance, qui ne peut plus 
etre maintenant que celle de la mort. Quant a vous, 
fuyez, partez ! Vous etes jeune, adroit et fort, ne vous 
inquietez pas de moi, je vous rends votre parole. 

— C'est bien, dit Dantes. Eh bien ! alors, moi aussi, 
je resterai. 

Puis, se levant et etendant une main solennelle 
sur le vieillard : 

— Par le sang du Christ, je jure de ne vous quitter 
qu'a votre mort ! 

Faria considera ce jeune homme si noble, si simple, 
si eleve, et kit sur ses traits animes par 1'expression 
du devouement le plus pur, la sincerite de son affec- 
tion et la loyaute de son serment. 



244 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— Allons, dit le malade, j'accepte, merci. 
Puis, lui tendant la main : 

— Vous serez peut-etre recompense de ce devour- 
ment si desinteresse, lui dit-il ; mais comme je ne 
puis et que vous ne voulez pas partir, il importe que 
nous bouchions le souterrain fait sous la galerie : le 
soldat peut decouvrir en marchant la sonorite de 
l'endroit mine\ appeler Fattention d'un inspecteur, et 
alors nous serions decouverts et separes. Allez faire 
cette besogne, dans laquelle je ne puis plus malheu- 
reusement vous aider ; employez-y toute la nuit, s'il 
le faut, et ne revenez que demain matin apres la vi- 
site du geolier, j'aurai quelque chose d'important a 
vous dire. 

Dantes prit la main de l'abbe, qui le rassura par un 
sourire, et sortit avec cette obeissance et ce respect 
qull avait voues a son vieil ami. 



XVIII 



LE TRESOR 

Lorsque Dantes rentra le lendemain matin dans la 
chambre de son compagnon de captivite, il trouva 
Faria assis, le visage calme. 

Sous le rayon qui glissait a travers l'e'troite fenetre 
de sa cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, 
la seule, on se le rappelle, dont Tusage lui fut reste, 
un morceau de papier, auquel l'habitude d'etre roule 
en un mince volume avait imprime la forme d'un 
cylindre rebelle a s'etendre. 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 245 

11 montra sans rien dire le papier a Dantes. 

— Qu'est-ce cela ? demanda celui-ci. 

— Regardez bien, dit 1'abbe* en souriant. 

— Je regarde de tous mes yeux, dit Dantes, et je 
ne vois rien qu'un papier a demi brute, et sur lequel 
sont traces des caracteres gothiques avec une encre 
sinpuliere. 

— Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous 
tout avouer maintenant puisque je vous ai 6prouve, 
ce papier c'est mon tresor, dont a compter d'aujour- 
d'hui la inoitie* vous appartient. 

Une sueur froide passa sur le front de Dantes. Jus- 
qu'a ce jour, et pendant quel espace de temps ! il 
avait evite de parler avec Faria de ce tresor, source 
de Faccusation de folie qui pesait sur le pauvre abbe ; 
avec sa delicatesse instinctive, Edmond avait pre- 
fere ne pas toucher cette corde douloureusement 
vibrante ; et, de son cot£, Faria s'etait tu. II avait 
pris le silence du vieillard pour un retour a la raison ; 
aujourd'hui, ces quelques mots, echappds a Faria 
apres une crise si p^nible, semblaient annoncer une 
grave rechute d'ali^nation mentale. 

— Votre tr6sor? balbutia Dantes. 
Faria sourit. 

— Qui, dit-il ; en tout point vous etes un noble 
coeur, Edmond, et je comprends, a votre paleur et a 
votre frisson, ce qui se passe en vous en ce moment. 
Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou. Ce tresor 
existe, Dantes, et s'il ne m'a pas 6te donne de le pos- 
sedez, vous le possdderez, vous : personne n'a voulu 
m'^couter ni me croire parce qu'on me jugeait fou ; 
mais vous,, qui devez savoir que je ne le suis pas, 
ecoutez-moi, et vous me croirez apres si vous voulez. 

— Helas ! murmura Edmond en lui-meme, le voilci 
retombe ! ce malheur me manquait. 



246 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Puis tout haut : 

— Mon ami, dit-il a Faria, votre acces vous a peut- 
etre fatigue, ne voulez-vous pas prendre un peu de 
repos? Demain, si vous le desirez, j'entendrai votre 
histoire, mais aujourd'hui je veux vous soigner, voila 
tout. D'ailleurs, continua-t-il en souriant, un tresor, 
est-ce bien presse" pour nous? 

— Fort presse\ Edniond ! repondit le vieillard. Qui 
sait si demain, apres-demain peut-&tre, n'arrivera 
pas le troisieme acces ? songez que tout serait fini 
alors ! Oui, c'est vrai ; souvent j'ai pense avec un 
amer plaisir a ces richesses, qui feraient la fortune 
de dix families, perdues pour ces hommes qui, me 
persecutaient : cette idee me servait de vengeance, 
et je la savourais lentement dans la nuit de mon 
cachot et dans le desespoir de ma captivite. Mais 
a present que j'ai pardonne au monde pour l'amour 
de vous, maintenant que je vous vois jeune et 
plein. d'avenir, maintenant que je songe a tout ce 
qui peut resulter pour vous de bonheur a la suite 
d'une pareille revelation, je fremis du retard, et 
je tremble de ne pas assurer a un proprietaire si 
digne que vous Fetes la possession de tant de riches- 
ses enfouies. 

Edniond detourna la tete en soupirant. 

— Vous persistez dans votre incredulity, Edmond, 
poursuivit Faria, ma voix ne vous a point convaincu ? 
Je vois qu'il vous faut des preuves. Eh bien ! lisez 
ce papier que je n'ai montre a personne. 

— Demain, mon ami, dit Edmond repugnant a se 
preter a la folie du vieillard; je croyais qu'il etait con- 
venu que nous ne parlerions de cela que demain. 

— Nous n'en parlerons que demain, mais lisez ce 
papier aujourd'hui. 

— Ne Tirritons point, pensa Edmond. 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 247 

Et prenant ce papier dont la moitie manquait, con- 
sumee qu'elle ayait ete sans doute par quelque acci- 
dent, il lut : 

« Ce trespr qui peut monter a deux 
cTecus romains dans Tangle le plus 61 
de la seconde puyerture, lequel 
declare lui appartenir en toute pro 
tier. 

25 spril 149 

— Eh bien? dit Faria quand le jeune homme eut 
flni sa lecture. 

— Mais, repondit Dantes, je ne vois la que des 
lignes tronquees, des mots sans suite ; les caracteres 
sont interrompus par Taction du feu et restent inin- 
telligibles. 

— Pour vqus, mon ami, qui les lisez pour la pre- 
miere fpis, mais pas pour moi qui ai pali dessus pen- 
dant bien des nuits, qui ai reconstruct chaque phrase, 
complete chaque pensee. . -. 

— Et vous crqyez avoir trouv6 ce sens suspendu ? 

— J'en suis sur, vous en jugerez vous-meme ; mais 
d'abord 6coutez Thistoire de ce papier : 

— Silence! s'ecria Dantes... Des pas!...- On apprp- 
che... je pars... Adieu. 

Et Dantes, heureux d'echapper h Thistoire et a 
Texplication qui n'eussent pas manque de lui confir- 
mer le malheur de son ami, se glissa comme une 
pouleuvre par Tetroit couloir, tandis que Faria, rendu 
a une sorte d'activite par la terreur, reppussait du 
pied la (lalle qu'il recouvrait d'une natte afin de ca- 
chpr aux yeux la solution de continuite qu'il n'avait 
pas eu le temps de faire disparaitre. 

C'e'tait le gouverneur qui, ayant appris par le geo- 



248 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

lier l'accident de Faria, venait s'assurer par lui-meme 
de sa gravite. 

Faria le recut assis, 6vita tout geste compromet- 
tant, et parvint a cacher au gouverneur la paralysie 
qui avait deja frapp e de mort la moitie de sa per- 
sonne. Sa crainte etait que le gouverneur, touche de 
pitie pour lui, ne le voulut mettre dans une prison 
plus saine et ne le sepanH ainsi de son jeune compa- 
gnon ; mais il n'en fut heureusement pas ainsi, et le 
gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, 
pour lequel il ressentait au fond du coeur une certaine 
affection, n'etait atteint que d'une indisposition le- 
gere. 

Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la 
tete dans ses mains, essayait de rassembler ses pen- 
s6es ; tout etait si raisonn6, si grand et si logique 
dans Faria depuis qu'il le connaissait, qu'il ne pou- 
vait comprendre cette supreme sagesse sur tous les 
points, alliee a la deraison sur un seul : 6tait-ce Faria 
qui se trompait sur son tresor, etait-ce tout le monde 
qui se trompait sur Faria ? 

Dantes resta chez lui toute la journe'e, n'osant 
retourner chez son ami. II essayait de reculer ainsi 
le moment ou il acquerrait la certitude que l'abbe 
etait fou. Oette conviction devait etre effroyable 
pour lui. 

Mais vers le soir, apres l'heure de la visite ordi- 
naire, Faria, ne voyant pas revenir le jeune homme, 
essaya de franchir l'espace qui le separait de lui. 
Edmond frissonna en entendant les efforts doulou- 
reux que faisait le vieillard pour se trainer : sa jambe 
6tait inerte, et il ne pouvait plus s'aider de son bras. 
Edmond fut oblige de l'attirer a lui, car il n'eut jamais 
pu en sortir seul par l'etroite ouverture qui donnait 
dans la chambre de Dantes* 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 249 

— Me voici impitoyablement acharne" a votre pour- 
suite, dit-il avec un sourire rayonnant de bienveil- 
lance. Vous aviez cru pouvoir echapper a ma magni- 
ficence, mais il n'en sera rien. Ecoutez done. 

Edmond vit qu'il ne pouvait reculer ; il fit asseoir 
le vieillard sur son lit, et se plaga pres de lui sur son 
escabeau. 

— Vous savez, dit l'abbe\ que j'etais le secretaire, 
le familier, l'ami du cardinal Spada, le dernier des 
princes de ce nom. Je dois a ce digne seigneur tout 
ce que j'ai goute de bonheur en cette vie. II n'etait 
pas riche, bien que les richesses de sa famille fussent 
proverbiales et que j'aie entendu dire sou vent : Riche 
comme un Spada.. Mais lui, comme le bruit public, 
vivait sur cette reputation d'opulence. Son palais fut 
mon paradis. J'instruisis ses neveux, qui sont morts, 
et lorsqu'il fut seul au monde, je lui rendis par un 
devouement absolu a ses volontes, tout ce qu'il avait 
fait pour moi depuis dix an«. 

» La maison du cardinal n'eutbientot plus de secrets 
pour moi ; j'avais vu souvent Monseigneur travailler 
a compulser des livres antiques et fouiller avid^ment 
dans la poussiere des manuscrits de famille. Un jour 
que je lui reprochais ses inutiles veilles et Fespece 
d'abattement qui les suivait, il me regarda en sou riant 
amerement et m'ouvrit un livre qui est l'histoire de 
la ville de Rome. La, au vingtieme chapitre de la 
Vie du pape Alexandre VI, il y avait les lignes sui- 
vantes, que je n'ai pu jamais oublier: 

» Les grandes guerres de la Romagne e^aient ter- 
minees. Cesar Borgia, qui avait acheve sa conquete, 
avait besom d'argent pour acheter l'ltalie tout en- 
tiere. Le pape avait egalement besoin d'argent pour 
en finir avec Louis XII, roi de France, encore ter- 
rible malgre ses derniers revers. II s'agissait done de 



250 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

faire une bonne speculation, ce qui devenait difficile 
dans cette pauvre Italie 6puisee. 

» Sa Saintete eut une idee. Elle r6solut de faire 
deux cardinaux. 

» En choisissant deux des grands personnages de 
Rome, deux riches surtout, voici ce qui revenait au 
Saint-Pere de la speculation : d'abord il avait a vendre 
les grandes charges et les emplois magnifiques dont 
ces deux cardinaux etaient en possession; en outre U 
pouvait compter sur un prix tres brillant de la vente 
de ces deux chapeaux. 

» II restait une troisieme part de speculation, qui 
va apparaitre bientot. 

» Le pape et Cesar Borgia trouverent d'abord les 
deux cardinaux futurs : c'etait Jean Rospigliosi, qui 
tenait a lui seul quatre des plus hautes dignites du 
Saint-Siege, puis Cesar Spada, Tun des plus nobles 
et des plus riches Romains. L'un et 1'autre sentaient 
le prix d'une pareille faveur du pape. lis etaient am- 
bitieux. Ceux-la trouves, Cesar trouva bientot des 
acquereurs pour leurs charges. 

» II resulta que Rospigliosi et Spada payerent pour 
etre cardinaux, et que huit autres payerent pour etre 
ce qu'etaient auparavant les deux cardinaux de crea« 
tion nouvelle. II entra huit cent mille 6cus dans les 
coffres des speculateurs. 

» Passons a la derniere partie de la speculation, il 
est temps. Le pape ayant comble' de caresses Rospi- 
gliosi et Spada, leur ayant confer^ les insignes du 
cardinal at, sur qu'ils avaient du, pour acquitter la 
dette non fictive de leur reconnaissance ? rapprocher 
et realiser leur fortune pour se fixer a Rome, le pape 
et Cesar Borgia inviterent a diner ces deux cardinaux, 

» Ce fut le sujet d'une contestation entre le Saint- 
Pere et son fils : Cesar pensait qu'on pouvait user de 



LE COM'TE DE MONTE - CRIST0 251 

J'un de ces moyens qu'il tenait toujours a la disposi- 
tion de ses amis intimes, savoir : d'abord, de la fa- 
meuse clef avec iaquelle on priait certaines gens 
d'aller ouvrir certairie armoire. Cette clef etait garnie 
d'une petite pointe de fer, negligence de l'ouvrier. 
Lorsqu'on forcait pour ouvrir Farmoire, dont la ser- 
rure etait difficile, on se piquait avec cette petite 
pointe,. et Ton en mourait le lendemain. II y avait 
aussi la bague a tete de lion, que Cesar passait a son 
doigt lorsqu'il donnait de certaines poignees de main. 
Le lion mordait l'epiderme de ces mains favorisees, 
et la morsure etait mortelle au bout de vingt-quatre 
heures. 

» Cesar proposa done a son pere, soit d'envoyer les 
cardinaux ouvrir l'armoire, soit de leur donner a cha- 
cun une cordiale poignee de main, mais Alexandre VI 
lui repondit : 

» — Ne regardons pas a un diner quand il s'agit de 
ces excellents cardinaux Spada et Rospigliosi. Quel- 
que chose me dit que nous regagnerons cet argent- 
la. D'ailleurs vous oubliez, Cdsar, qu'une indigestion 
se declare tout de suite, tandis qu'une piqure ou une 
morsure n'aboutissent qu'apres un jour ou deux. 

» Cesar se fendit a ce raisonnement. Voila pourquoi 
les cardinaux furent invites a ce diner. 

» On dressa le couvert dans la vigne quepossedait 
le pape pres de Saint- Pierre-es-Liens, charmante 
habitation que les cardinaux connaissaient bien de 
reputation. 

» Rospigliosp, tout elourdi de sa dignit6 nouvelle, 
appreta son estomac et sa meilleure mine. Spada, 
homme prudent et qui aimait uniquement son neveu, 
jeune capitaine de la plus belle esperance, prit du 
papier, une plume, et fit son testament. 

» II fit dire ensuite a ce neveu de l'attendre aux en- 



252 LE C0MTE DE MONTE-CRISTO - 

virons de la vigne, mais il parait que le serviteur ne 
le trouva pas. 

» Spada connaissait la coutume des invitations. De- 
puis que le christianisme, eminemment civilisateur, 
avait apporte" ses progres dans Rome, ce n 'etait plus 
un centurion qui arrivait de la part du tyran vous 
dire : « Cesar veut que tu meures; » mais c'etait un 
13gat a latere, qui venait, la bouche souriante, vous 
dire de la part du pape : « Sa Saintete* veut que vous 
diniez avec elle. » 

» Spada partit vers les deux heures pour la vigne de 
Saint-Pierre-es-Liens ; le pape l'y attendait. La pre- 
miere figure qui frappa les yeux de Spada fut celle 
de son neveu tout pare, tout gracieux, auquel Cesar 
Borgia prodiguait les caresses. Spada palit ; et C6sar, 
qui lui decocha un regard plein d'ironie, laissa voir 
qu'il avait tout prevu, que le piege etait bien dresse. 

» On dina. Spada n'avait pu que demander a son 
neveu: « Avez-vous regu mon message? » Le neveu 
re'pondit que non et comprit parfaitement la valeur 
de cette question, il etait trop tard, car il venait de 
boire un verre d'excellent vin mis a part pour lui par 
le sommelier du pape. Spada vit au m6me moment 
approcher une autre bouteille dont on lui offrit libe- 
ralement. Une heure apres un medecin les d^clarait 
tous deux empoisonnes par des morilles ven^neuses. 
Spada mourait sur le seuil de la vigne, le neveu expi- 
rait a sa porte* en faisant un sigiie que sa femme ne 
comprit pas. 

» Aussitot Cesar et le pape s'empresserent d'enva- 
hir Theritage, sous pretexte de rechercher les papiers 
des defunts. Mais Theritage consistait en ceci : un 
morceau de papier sur lequel Spada avait ecrit : 

» Je liegue a mon neveu bien-aime mes coffres, mes 
livres, parmi lesquels mon beau bre'viaire a coins 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 253 

d'or, d^sirant qu'il garde ce souvenir de son oncle 
affectionne. 

» Les h^ritiers chercherent partout, admirerent 
le breviaire, firent main basse sur les meubles, et 
s'etonnerent que Spada, l'homme riche, fut effecti- 
vement le plus miserable des oncles; de tr6sors, 
aucun : si ce n'est des tresors de science renferm6s 
dans la bibliotheque et les laboratoires. 

» .Ce fut tout. Cesar et son pere chercherent, fouil- 
lerent et espionnerent, on ne trouva rien, ou du moins 
tr&s peu de choses : pour un millier d'ecus, peut-etre, 
d'orfevrerie, et pour autant a peu pres d'argent 
monnaye" ; mais le neveu avait eu le temps de dire en 
rentrant a sa femme : ' 

» — Cherchez parmi les papiers de mon oncle, 
il y a un testament reel. » 

» On chercha plus activement encore peut-etre que 
n'avaient fait les augustes heritiers. Ce fut en vain : 
il resta deux palais et une vigne derriere le Palatin, 
Mais a cette epoque les biens immobiliers avaient 
une valeur m6diocre ; les deux palais et la vigne res- 
terent a la famille, comme indignes de la rapacity 
du pape et de son fils. 

» Les mois et les annees s'ecoulerent. Alexandre VI 
mourut empoisonn6, vous savez par quelle meprise ; 
Cesar, empoisonn6 en meme temps que lui, en fut 
quitte pour changer de peau comme un serpent, et 
rev^tir une nouvelle enveloppe ou le poison avait 
laisse des taches pareilles a celles que Ton voit sur 
la fourrure du tigre ; en fin, force de quitter Rome, il 
alia se faire tuer obscurement dans une escarmouche 
nocturne et presque oubliee par l'histoire. 

» Apres la mort du pape, apres l'exil de son fils, 
on s'attendait generalement a voir reprendre a la fa- 
mille le train premier qu'elle menait du temps du 



254 LE .GOMTE DE MONTE-CRISTO 

cardinal Spada ; mais il n'en fut pas ainsi. Les Spada 
resterent dans une aisance douteuse, un mystere 
eternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit 
public fut que Cesar, meilleur politique que son pere, 
avait enleve an pape la fortune des deux cardinaux ; 
je clis des deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui 
n'avait pris aucune precaution, fut depouille comple- 
tement* 

— Jusqu'a present, interrompit Faria en souriant, 
cela ne vous semble pas trop insense, n'est-ce pas? 

— O mon ami, dit Dantes, il me semble que je lis 
au contraire une chronique pleine d'interei Conti- 
nuez, je vous prie. 

— Je continue : 

» La famille s'accoutuma & cette obscurity. Les 
annees s'ecoulerent ; parmi les descendants les uns 
furent soldats, les autres diplomates; ceux-ci gens 
d'eglise, ceux-la banquiers ; les uns s'enrichirent, les 
autres acheverent de se ruiner, J 'arrive au dernier de 
la famille, a celui-la dont je fus le secretaire, au 
comte de Spada,, 

» Je Favais bien souvent entendu se plaindre de la 
disproportion de sa fortune avec son rang, aussi lui 
avais-je donne le conseil de placer le peu de biens 
qui lui restait en rentes viageres ; il suivit ce conseil, 
et doubla ainsi son revenu» 

» Le fameux breviaire etait reste dans la famille, et 
c ? etait le comte de Spada qui le possedait : on l'avait 
conserve* de pere en fils, car la clause bizarre du seul 
testament qu'on eut retrouve* en avait fait une veri- 
table relique gardee avec une superstitieuse venera- 
tion dans la famille ; c'etait un livre enlumine des plus 
belles figures gothiques, et si pesant.d'or, qu'un 
domestique le portait toujours devant le cardinal dans 
les jours de grande solennite. 



LE GOMTE DE MONTE-CR1 STO 255 

» A la vue des papiers de toutes sortes, titres, con- 
trats, parchemins, qu'on gardait dans les archives de 
la famille et qui tous venaient du cardinal empoi- 
sonne, je me mis a mon tour, comme vingt serviteurs, 
vingt intendants, vingt secretaires qui m'avaient pre- 
cede, a compulser les liasses formidables : malgre 
1'activite et la - religion de mes recherches, je ne 
retrouvai absolument rien. Cependant j'avais lu, 
j'avais meme ecrit une histoire exacte et presque 
ephemeridique de la famille des Borgia, dans le seul 
but de m 'assurer si un supplement de fortune etait 
survenu a ces princes a la mort de mon cardidal 
Cesar Spada, et je n'y avais remarque que l'addition 
des biens du cardinal Rospigliosi, son compagnon 
d'infortune. 

» J'etais done a peu pres sur que i'heritage n'avait 
profite ni aux Borgia ni a la famille, mais etait reste 
sans maitre comme ces tresors des contes arabes qui 
dorment au sein de la terre sous les regards d'un 
genie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et 
mille fois les revenus et les depenses de la famille 
depuis trois cents ans i tout fut inutile, je restai 
dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa 
misere. 

» Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait, 
excepte ses papiers de famille, sa bibliotneque, coin- 
posee de cinq mille volumes, et son fameux br^-= 
viaire. II me legua tout cela ? avec un millier d'ecus 
romains qu'il posseclait en argent comptant, a la 
condition que je ferais dire des messes anniver- 
saires et que je dresserais un arbre genealogique et 
une histoire de sa maison, ce que je hs fort exacte- 
mento. 

» Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous ap- 
prochons de la fin* 



256 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

» En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze 
jours apres la mort du comte de Spada, le 25 du mois 
de decembre, vous allez comprendre tout a 1'heure 
comment la date de ce jour memorable est rested 
dans mon souvenir, je relisais pour la millieme fois 
ces papiers que je coordonnais, car, le palais appar- 
tenant desormais a un etranger, j'allais quitter Rome 
pour aller m'etablir a Florence, en emportant une 
douzaine de mille livres que je possedais, ma biblio- 
theque et mon fameux breviaire, lorsque, fatigue de 
cette etude assidue, mal dispose par un diner assez 
lourd que j'avais fait, je laissai tomber ma tete sur 
-mes deux mains et m'endormis : il etait trois heures 
de l'apres-midi. 

» Je me reveillai comme la pendule sonnait six 
heures. 

» Je levai la t&te, j'dtais dans l'obscurite la plus 
profonde. Je sonnai pour qu'on m'apportat de la 
lumiere, personne ne vint ; je resolus alors de me 
servir moi-mSme. C'etait d'ailleurs une habitude de 
philosophe qu 'il allait me falloir prendre. Je pris d'une 
main une bougie toute pr^paree, et de l'autre je cher- 
chai, a defaut des allumettes absentes de leur boite, 
un papier que je comptais allumer a un dernier reste 
de flamme dansant au-dessus du foyer ; mais, craignant 
dans l'obscurit6 de prendre un papier pr6cieux a la 
place d'un papier inutile, j'hesitais, lorsque je me 
rappelai avoir vu, dans le fameux breviaire qui etait 
pose sur la table a cote de moi, un vieux papier tout 
jaune par le haut qui avait l'air de servir de signet 
et qui avait traverse les siecles, maintenu a sa place 
par la veneration des heritiers. Je cherchai, en 
t&tonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tor- 
dis, et, la presentant & la flamme mourante, je Val- 
lumai. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 257 

» Mais, sous mes doigts, comme par magie, a me- 
sure que le feu montait, je vis des caracteres jau- 
n&tres sortir du papier blanc et apparaitre sur la 
feuille ; alors la terreur me prit : je serrai dans mes 
mains le papier, j'etoulfai le feu, j'allumai directe- 
ment la bougie au foyer, je rouvris avec une indicible 
emotion la lettre froissee, et je reconnus qu'une encre 
myst£rieuse et sympathique avait trace ces lettres 
apparentes seulement au contact de la vive chaleur. 
Un peu plus du tiers du papier avait ete consume 
par la flamme : c'est ce papier que vous avez lu ce 
matin ; relisez-le, Dantes ; puis quand vous l'aurez 
relu, je vous completerai, moi, les phrases interrom- 
pues et le sens incomplet. » 

■ ; Et Faria, interrompant, offrit le papier a Dantes, 
qui, cette fois, relut avidement les mots suivants tra 
ces avec une encre rousse, pareille a la rouille ; 

» Cejourd'hui 25 avril 1498, ay 
Alexandre VI, et craignant que, non 
il ne veuille heriter de moi et ne me re 
et Bentivoglio, morts empoisonnes, 
mon l^gataire universel, que j'ai enf 
pour 1' avoir visite avec moi, c'est-a-dire dans 
ile de Monte-Cristo, tout ce que je pes 
reries, diamants, bijoux ; que seul 
peut monter a peu pres a deux mil 
trouvera ayant leve la vingtieme roch 
crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu 
dans ces grottes : le tresor est dans Tangle le plus 6 
lequel tresor je lui legue et cede en tou 
seul heritier, 

25 avril 1498. 

Ces 



258 LE GOMTEDE MON TE-CRISTO 

— Maintenant, reprit l'abbe, lisez cet autre papier, 
Et il presenta a Dantes une seconde feuille avec 

d'autres fragments de lignes. 
Dantes prit et lut : 

ant ete invite a diner par Sa Saintete 

content de m'avoir fait payer le chapeau, 

• serve le sort des cardinaux Crapara 

je declare a mon neveu Guido Spada, 

oui dans un endroit qu'il connait 

les grottes de la petite 

sMais de lingots, d'or monnaye, de pier- 

je connais 1'existence de ce tresor, qui 

lions d'ecus romains, et qu'il 

e, a partir de la petite 

res ont ete pratiquees 

loigne de la deuxieme, 

te propriete, comme a mon 

ar f Spada. » 

Faria le suivait d'un oeil ardent. 

— Et maintenant, dit-il, -lorsqu'il eut vu que Dan- 
tes en etait arrive a la derniere ligne, rapprochez les 
deux fragments, et jugez vous-meme. 

Dantes obeit ; les deux fragments rapproches don- 
naient l'ensemble suivant : 

» Cejourd'hui 25 avril 1498, ay.o. ant ete invite a 
diner par Sa Saintete Alexandre VI, et craignant que, 
non.o. content de m'avoir fait payer le chapeau, il ne 
veuille heriter de moi et ne me re... serve le sort 
des cardinaux Gaprara et Bentivoglio, morts empoi- 
sonnes,... je declare a mon neveu Guido Spada, mon 
Idgataire universel, que j'ai en... foui dans xm en- 
droit qu'il connait pour l'avoir visits avec moi, c'est- 
It-dire dans... les grottes de la petite ile de Monte- 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 259 

Oristo, tout ce que je pos... sMais de lingots, d'or 
monnaye, pierreries, diamants, bijoux; que seul... je 
oonnais 1'existence de ce tresor, qui peut monter a 
peu pres a deux mil... lions d'ecus romains, et qu'il 
trouvera ayant leve la vingtieme roch... e a partir de 
la petite crique de l'Est en droite ligne. Deux ouver- 
tu... res ont ete pratiquees dans ces grottes : le tresor 
est dans Tangle le plus e... loigne de la deuxieme^ 
lequel tresor je lui legue et cede en tou..,. te, pro- 
priety, comme a mon seul heritier. 

25 avril 1498. 

Ces... ar f Spada. » 

— Eh bien ! comprenez-vous enfin ? dit Faria. 

— C'etait la declaration du cardinal Spada et le 
testament que Ton cherchait depuis si longtemps-? 
dit Edmond encore ineredule. 

— Oui, mille fois oui. 

— Qui l'a reconstruite ainsi ? 

S- Moi, qui, a l'aide du fragment restan-t, ai devine 
le reste en mesurant la longueur des lignes par celle 
du papier et en penetrant dans le sens cache au 
moyen du sens visible, comme on se guide dans un 
souterrain par un reste de lumiere qui vient d'en 
haut. 

— Et qu'avez-vous fait quand vous avez cru avoir 
acquis cette conviction? 

— J'ai voulu partir et je suis parti a Finstant meme, 
emportant avec moi le commencement de mon grand 
travail sur runite d'un royaume d'ltalie.; mais depuis 
longtemps la police imperiale, qui, dans ce temps, 
au contraire de ce qu^e Napoleon a voulu depuis, 
quand un flls lui fut ne, voulait la division des pro- 
vinces, avait les yeux sur moi : mon depart pr6cipitej 
dont elle etait loin de deviner la. cause,, eveilla ses 



260 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

soupcons, et au moment ou je m'embarquais a Piom- 
bino je fus arrete. 

» Maintenant, continua Faria en regardant Dantes 
avec une expression presque paternelle, maintenant, 
mon ami, vous en savez autant que moi : si nous nous 
sauvons jamais ensemble, la moitie de mon tresor 
est a vous ; si je meurs ici et que vous vous sauviez 
seul, il vous appartient en totalite. 

— Mais, demanda Dantes hesitant, ce tresor n'a-t-ii 
pas dans ee monde quelque plus legitime possesseur 
que nous ? 

— Non, non, rassurez-vous, la famille est eteinte 
eompletement, le dernier comte Spada, d'ailleurs, m'a 
fait son heritier ; en me leguant ce breviaire symbo- 
lique il m'a legue ce qu'il contenait; non, non, tran- 
quillisez-vous : si nous mettons la main sur cette for- 
tune, nous pourrons en jouir sans remords. 

— Et vous dites que ce tresor renferme... 

— Deux millions d'ecus romains, treize. millions a 
peu pres cle notre monnaie. 

— Impossible ! dit Dantes effraye par l'^normite de 
la somme. 

— Impossible ! et pourquoi ? reprit le vieillard. La 
famille Spada etait une des plus- vieilles et des plus 
puissantes families du xve siecle. D'ailleurs, dans 
ces temps ou toute speculation et toute industrie 
etaient absentes, ces agglomerations d'or et de bijoux 
ne sont pas rares, il y a encore aujourd'hui des 
families romaines qui meurent de faim pres d'un 
million e.n diamants et en pierreries transmis par 
majorat, et auquel ils ne peuvent toucher. 

Edmond croyait rever : il flottait entre l'incredulitd 
et la joie. 

— Je n'ai garde si longtemps le secret avec vous, 
continua Faria, d'abord que pour vous eprouver, et 



LE GOMTE DE MONTE - CRISTO 261 

ensuite pour vous surprendre ; si nous nous fussions 
Evades avant mon acces de catalepsie, je vous con- 
duisais a Monte-Cristo ; maintenant, ajouta-t-il avec 
un soupir, c'est vous qui m'y conduirez. Eh bien ! 
Dantes, vous ne me remerciez pas ? 

— Ce tresor vous appartient, mon ami, dit Dantes, 
il appartient a vous seul, et je n'y ai aucun droit : je 
ne suis point votre parent. 

— Vous etes mon fils, Dantes ! s'6cria le vieillard, 
vous etes Tenfant de ma captivite, mon etat me con- 
damnait au celibat : Dieu vous a envoye a moi pour 
consoler a la fois l'homme qui ne pouvait etre pere 
et le prisonnier qui ne pouvait etre libre. 

Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune 
homme qui se jeta a son eou en pleurant. 



XIX 

LE TROISIEME ACCfiS 



Maintenant que ce tresor, qui avait ete si longtemps 
l'objet des meditations de l'abbe, pouvait assurer le 
bonheur a venir de celui que Faria aimait veritable- 
ment comme son fills, il avait enc'ore double de valeur 
a ses yeux; tous les jours il s'appesantissait sur la 
quotite de ce trdsor^ expliquant a Dantes tout ce qu'a- 
vec treize ou quatorze millions de fortune un homme 
dans nos temps modernes pouvait faire de bien a ses 
amis; et alors le visage de Dantes se rembrunissait, 
car le serment de vengeance qu'il avait fait se repre- 
sentait a sa pensee, et il songeait, lui, combien dans 



262 LE QOMTE DE MONTE-CRISTO 

nos temps modernes aussi un homme avec treize on 
quatorze millions de fortune pouvait faire de mal a 
ses ennemis. 

L'abbe ne connaissait pas l'ile de Monte-Cristo, 
mais Dantes la connaissait: il avait souvent passe 
devant cette iie, situee a vingt-cinq milles de la Pia- 
nosa, entre la Corse et File d'Elbe, et une fois meme 
il y avait rel&che. Cette ile etait, avait toujours ete et 
est encore completement d6serte ; c'est un rocher de 
forme presque conique, qui semble avoir ete pousse 
par quelque cataclysme volcanique du fond de 1'abime 
a la surface de la mer. 

Dantes faisait le plan de L'ile a Faria, et Faria don- 
nait des conseils a Dantes sur les moyens a employer 
pour retrouver le tresor. 

Mais Dantes etait loin d'etre aussi enthousiaste 
et surtout aussi confiant que le vieillard. Certes, il 
etait bien certain maintenant que Faria n'etait pas 
fou, et la facon dont il etait arrive" a la decouverte 
qui avait fait croire. a sa folie redoublait encore son 
admiration pour lui ; mais aussi il ne pouvait croire 
que ce depot, en supposant qu'il eut existe, exis- 
tat encore, et, quand il ne regardait pas le tresor 
comme chimerique, il le regardait du moins comme 
absent. 

Cependant, comme si le destin eut voulu oter aux 
prisonniers leur derniere esperance et leur faire 
comprendre qu'ils etaient condamnes a une prison 
perpetuelle, un nouveau malheur les atteignit : la 
galerie du bord de la mer, qui depuis longtemps 
nienacait mine, avait ete reconstruite ; on avait 
repare les assises et bouche" avec d'enormes qua-r- 
tiers de roc le trou deja a demi comble par Dantes>. 
Sans cette precaution, qui avait ete suggeree, on se 
le rappelle, au jeune homme par 1-ahb.e, leur mal? 



LE COMTE DE MONTE -CRIS TO 2G3 

hear -etait bien plus grand encore, car on decouvrait 
leur tentative d'evasion, et on les separait indubi- 
tablement : une nouvelle porte, plus forte, plus inexo- 
rable que les autres, s'etait done encore refermee 
sur eux. 

■ — Vous voyez bien, disait le jeune iiomme avec 
une douce tristesse a Faria, que Bieu veut m'oter 
jusqu'au merite cle ce que vous appelez mon devoue- 
ment pour vous. Je vous ai proniis de rester eternel- 
lement avec vous, ;et je ne suis plus libre maintenant 
de ne pas tenirma promesse ; je n'aurai pas plus le 
tresor que yous, et nous ne sortirons d'ici ni l'un ni 
l'autre. Au reste, mon veritable tresor. voyez-vous, 
mon ami, n'est pas celui qui m' attendant sous les 
so.mbr.es roches de Monte-Cristo, e'est votre pre- 
sence, e'est no-tre cohabitation de cinq ou six heures 
par jour, malgre nos geoliers; ce sont ces rayons 
d'intelligence que vous avez versus dans mon cer- 
veau, ces Jangues que vous avez implantees dans nr& 
mdmoire et qui y poussent avec toutes leurs ramifi- 
cations philologiques. Oes sciences diverses que vous 
m'avez rendues si faciles par la profondeur de la con- 
naissance quevous en avez et la nettete des principes 
ou vous les avez. reduites, voila mon tresor, ami, 
voila en quoi vous m'avez fait riche et heureux, 
Croyez-moi et eonsolez-vous, cela vaut mi-eux pour 
moi que des tonnes d'or et des caisses de diamants, 
ne fussent-elles pas problematiques, comme ces 
nuages que Ton voit le matin Hotter sur la mer, que 
Ton prend pour des terres fermes, et qui s'evaporent, 
se volatilisent et s'evanouissent a mesur-e qu'on s'en 
approche. Vous avoir pres de moi le plus longtemps 
possible, ecouter votre voix eloquente orner mon 
esprit, retremper mon &nie, faire toute mon orga- 
nisation capable de grandes et terribles cboses si 



264 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

jamais je suis libre, les emplir si bien que le d6ses- 
poir auquel j'etais pret a me laisser aller quand je 
vous ai connu n'y trouve plus de place, voila ma for- 
tune, a moi : celle-la n'est point chimerique ; je vous 
la dois bien veritable, et tous les souverains de la 
terre, fussent-ils des Cesar Borgia, ne viendraient 
pas a bout de me l'enlever. 

Ainsi ce furent pour les deux infortunes, sinon 
d'lieureux jours, du moins des jours assez prompte- 
ment ecoules que les jours qui suivirent, Faria, qui 
pendant de si longues annees avait garde le silence 
sur le tr6sor, en reparlait maintenant a toute occa- 
sion. Comme il l'avait prevu, il etait reste" paralyse 
du bras droit et de la jambe gauche, et avait a peu 
pres perdu tout espoir d'en jouir lui-meme ; mais il 
revait toujours pour son jeune compagnon une deli- 
vrance ou une evasion, et il en jouissait pour lui. De 
peur que la lettre ne fut un jour 6garee ou perdue, il 
avait force Dantes de l'apprendre par coeur, et Dantes 
la savait depuis le premier jusqu'au dernier mot. 
Alors il avait detruit la seconde partie, certain qu'on 
pouvait retrouver et saisir la premiere sans en devi- 
ner le veritable sens. Quelquefois des heures entieres 
se passerent pour Faria a donner des instructions a 
Dantes, instructions qui devaient lui servir au jour 
de saliberte. Alors, une fois libre, du jour, de l'heure, 
du moment ou il serait libre, il ne devait plus avoir 
qif une seule et unique pense'e, gagner Monte-Cristo 
par un moyen quelconque, y rester seul sous un 
pr6fcexte qui ne donnat point de soupcons, et, une 
fois la, une fois seul, tacher de retrouver les grottes 
merveilleuses et fouiller l'endroit indique. L'endroit 
indique, on se le rappelle, c'est Tangle le plus eloigne 
de la seconde ouverture. 

En attendant, les heures passaient, sinon rapides, 



LE GOMTE DE MONTE - CR ISTO 265 

du moins supportables. Faria, comme nous l'avons dit, 
sans avoir retrouve l'usage de sa main et de son pied, 
avait reconquis toute .la nettete de son intelligence, 
et avait peu a peu, outre les connaissances morales 
que nous avons detaillees, appris a son jeune compa- 
gnon ce metier patient et sublime du prisonnier, qui 
de rien sait faire quelque chose. lis s'occupaient done 
eternellement, Faria de peur de se voir vieillir, Dan- 
tes de peur de se rappeler son passe presque eteint, 
et qui ne flottait plus au plus profond de sa memoire 
que comme une lumiere lointaine egaree dans la nuit; 
tout allait ainsi, comme dans ces existences ou le 
malheur n'a rien derange et qui s'ecoule machinales 
et calmes sous 1'oeil de la Providence. 

Mais, sous ce calme superficiel, il y avait dans le 
coeur du jeune homme et dans celui du vieillard peut- 
etre bien des elans retenus, bien des soupirs etouffes, 
qui se faisaient jour lorsque Faria etait reste seul et 
qu'Edmond etait rentre chez lui- 

Une nuit Eclmond se reveilla en. sursaut, croyant 
s'etre entendu appeler„ 

II ouvrit les yeux et essaya de percer les epaisseurs 
de l'obscurite. 

Son nom, ou plutot une voix plaintive qui essayait 
d'articuler son nom, arriva jusqu'a lui. 

II se leva sur son lit, la sueur de Tangoisse au 
front, et ecouta. Plus de doute, la plainte venait du 
cachot de son compagnon. 

— Grand Dieu ! murmura Dantes ; serait-ce ? 

Et il deplaca son lit, tira la pierre, s'elanca dans le 
corridor et parvint a l'extr^mite opposee ; la dalle 
etait lev6e. 

A la lueur de cette lampe informe et vacillante 
dont nous avons parle, Edmond vit le vieillard pale, 
debout encore et se cramponnant au bois de son lit. 



266 LE COMTE DE MO NTE-CRISTO 

Ses traits etaient bouleverses par ces horribles symp- 
tomes qu'il cormaissait deja et qui l'avaient tan-t 
epouvante lorsqu'ils etaient apparus pour la pre- 
miere fois. 

— Eh bien ! mon ami, dit Faria resigne, vous com- 
prenez, n'est-ce pas ? et je n'ai besoin de vous rien 
apprendre ! 

Edmond poussa un eri douloureux, et perdant com- 
pletement la tete, il s'elanca vers la porte en criant : 

— Au secours ! au secours ! 

Faria eut encore la force de l'arr&ter par le bras. 

— Silence ! dit-il, ou vous etes perdu. Ne son- 
geons plus qu'a vous, mon ami, a vous rendre votre 
captivite supportable ou votre fuite possible. II vous 
faudrait des annees pour refaire seul tout ce que j'ai 
fait ici, et qui serait detruit a l'instant meme par la 
connaissance que nos surveillants auraient de notre 
intelligence. D'ailleurs, soyez tranquille, mon ami, le 
cachot que je vais quitter ne restera pas longtemps 
vide : un autre malheureux viendra prendre ma 
place. A cet autre vous apparaitrez comme un ange 
sauveur. CelinVLa sera peut-etre jeune, fort et patient 
comme vous, celui-la pourra vous aider dans votre 
fuite, tandis que je l'empechais. Vous n'aurez plus 
une moitie de cadavre liee a vous pour vous paralyser 
tous vos mouvements. Decidement Dieu fait enfin 
quelque chose pour vous : il vous rend plus qu'il ne 
vous ote, et il est bien temps que je meure. 

Edmond ne put que joindre les mains et s'ecrier : 

— Oh ! mon ami, mon ami, taisez-vous! 

Puis reprenant sa force un instant ebranlee par ce 
coup imprevu et son courage plie par les paroles du 
TieillaTd : + 

— Oh [ dit-il, je vous- ai deja sauve une fois, je vous 
. sauverai bien une second e ! 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 267 

Et il souleva Je pied du lit et en tira le flacon 
encore au tiers plain de la liqueur rouge. 

— Tenez, dit-il ; il en reste encore, de ce breu- 
vage sauwur. Vite, vite, dites-moi ce qu'il faut que 
je fasse cette fois ; y a-t-il des instructions nouvelles ? 
Parlez, mon ami, j'ecoute. 

— II n'y a pas d'espoir, repondit Fan a en secouant 
la t£fce ; mais n'importe ; ; Dieu veut que 1'homme qu'il 
a eree, et dans le coeur duquel il a si profondement 
enracine l'amour dela vie, fasse toutce qu'il pourra 
pour conserver cette existence si penible parfois, si 
chere toujours. 

— Oh ! oui, oui,s'ecria Dant&s, etje vous sauverai, 
vous dis-jel 

— Eh bien, essay ez done! le froid me gagne; je 
sens le sang qui afflue a mon cerveau ; cet horrible 
tremblement qui fait claquer mes dents et semble 
disjoindre mes os commence a secouer tout mon 
corps ; dans cinq minutes le mal eclatera, dans un 
quart cVheure il ne restera plus de moi qu'un 
cadavre. 

—.Oh! s'ecria Dantes le cceur navre de douleur. 

— Vous ferez comme la premiere fois, seulemeni 
vous n'attendrez pas si longtemps. Tous les ressorts 
de la vie sont bien uses a cette heure, et la mort. 
continua-t-il en montrant son bras et sa jambe para- 
lyses, n'aura plus que la moitie de la besogne a faire. 
Si apres m'avoir verse douze gouttes dans la bouche, 
au lieu de dix, vous voyez que je ne reviens pas ? 
alors vous verserez le reste . Maintenant portez-moi 
sur mon lit, car je ne puis plus me tenir debout, 

Edmond prit le vieillard dans ses bras et le deposa 
sur le lit. 

— Maintenant, ami, dit Faria, seule consolation de 
ma vie miserable, vous que le del m'a donne un pen 



268 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

tard, mais enfin qu'il m'a donne, present inappre- 
ciable et dont je le remercie ; ail moment de me sepa- 
rer de vous. pour jamais, je vous souhaite tout le 
bonheur, toute la prospe>ite que vous m£ritez : mon 
fills, je vous benis ! 

Le jeune homme se jeta a genoux, appuyant sa tete 
contre le lit du vieillard. 

— Mais surtout, ecoutez bien ce que je vous dis a 
ce moment supreme : le trdsor des Spada existe ; 
Dieu permet qu'il n'y ait plus pour moi ni distance, 
ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte ; 
mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont 
eblouis de tant de richesses. Si vous parvenez a fuir, 
rappelez-vous que le pauvre abbe que tout le monde 
croyait fou ne l'^tait pas. Courez a Monte-Cristo, pro- 
fitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez 
souffert. 

Une secousse violente interrompit le vieillard; 
Dantes releva la tete, il vit les yeux qui s'injectaient 
de rouge : on eut dit qu'une vague de sang venait 
de monter de sa poitrine a son front. 

— Adieu ! adieu ! murmura le vieillard en pressant 
convulsivement la main du jeune homme, adieu ! 

— Oh ! pas encore, pas encore ! s'ecria celui-ci ; ne 
nous abandonnez pas; 6 mon Dieu! secourez-le... 
a l'aide... a moi... 

— Silence ! silence ! murmura le moribond, qu'on 
ne nous separe pas si vous me sauvez ! 

— Vous avez raison. Oh ! oui, oui, soyez tranquille, 
je vous sauverai! D'ailleurs, quoique vous souffriez 
beaucoup, vous paraissez souffrir moins que la pre- 
miere fois. 

— Oh ! detrompez-vous ! je souffre moins, parce 
qu'il y a en moi moins de force pour souffrir. A votre 
£ge on a foi dans la vie, c'est le privilege de la jeu- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 269 

nesse de croire et d'esperer ; mais les vieillards voient 
plus clairement la mort. Oh ! la voila... elle vient.., . 
c'est fini... ma vue se perd... ma raison s'enfuit... 
Votre main, D antes !.. adieu!... adieu! 

Et se relevant par un dernier effort dans lequel il 
rassembla toutes ses facultes : 

— Monte-Cristo ! dit-il, n'oubliez pas Monte-Cristo ! 

Et il retomba sur son lit. 

La crise fut terrible : des membres tordus, des 
paupieres gonfl^es, une ecume sanglante, un corps 
sans mouvement, voila ce qui resta sur ce lit de dou- 
ieur a la place de l'etre intelligent qui s'y etait cou- 
che un instant auparavant. 

Dantes prit la lampe, la posa au chevet du lit sur 
une pierre qui faisait saillie et d'ou sa lueur trem- 
blante eclairait d'un reflet etrange et fantastique ce 
visage decompose et ce corps inerte et roidi. 

Les yeux Axe's, il attendit intrepidement le moment 
d'administrer le remede sauveur. 

Lorsqu'il crut le moment arrive, il prit le couteau, 
desserra les dents, qui offrirent moins de resistance 
que la premiere fois, compta Tune apres l'autre dix 
gouttes et attendit ; la fiole contenait le double encore 
a peu pres de ce qu'il avait verse. 

II attendit dix minutes, un quart d'heure, une 
demi-heure, rien ne bougea. Tremblant, les clieveux 
roidis, le front glace de sueur, il comptait les se- 
condes par les battements de son coeur. 

Alors il pensa qu'il etait temps d'essayer la der« 
niere epreuve ; il approcha la fiole des levres vio- 
lettes de Faria, et, sans avoir besoin de desserrer les 
m&choires restees ouvertes, il versa toute la liqueur 
qu'elle contenait. 

Le remede produisit un effet galvanique, un violent 
tremblement secoua les membres du vieillard, ses 



270 LE C-OMTE DE MONTE- CRISTO 

yeux se rouvrirent effrayants a voir, il poussa un sou- 
pir qui ressemblait a un cri, puis tout ce corps frls- 
sonnant rentra peu a peu dans son immobility 

Les yeux seuls xesterent ouverts. 

Une demi-beure, une beure, one beure et demio 
s'ecoulerent. Pendant cette beure et demie d'an- 
goisse, Edmond, pencbe* sur son ami, la main appli- 
quee a son coeur, sentit successivement ee corps se 
, refroidir et ce coeur eteindre son battement de plus 
en plus sourd et profond. 

. Enfin rien ne survecut ; le dernier fremissement 
du coeur cessa, la face devint livide, les yeux reste- 
rent ou verts, mais le regard se ternit 

Id 6tait six beures du matin, le jour commengait a, 
paraitre, et son rayon biafard, envabissant le cacbot, 
fai-sait pilir la lumiere mourante de la dampe. Des 
reflets etranges passaient sur le visage du cadavre, 
lui dominant de temps en temps des apparences de 
vie. Tant que dura cette lutte du jour et de la nuit, 
Dantes put douter encore ; mais des que le jour eut 
yaincu, il com prit qu'il e\tait seul avec un cadavre. 

Alors une terreur profende et invincible s'empara 
de lui ; il n'osa plus pressor cette main qui pendait 
bors du lit, il n'osa plus arreter ses yeux sur ces 
yeux fixes et blancs qu'il essaya plusieurs fois mais 
inutilement de fermer, et qui se rauvraient toujours, 
II eteignit la lampe, la cacba soigneusement et s'en- 
fuit, replacant cle son mieux la dalle au-dessus de sa 
tete. 

D'ailleurs il etait temps, le geolier allait venir. 

Cette fois il commenca sa visite par ' Dantes ; en 
sortant de son cachot il allait passer dans celui cle 
Faria, auquel il portait a dejeuner et du linge. 

Rien d'ailleurs n'indiquait chez cet bom me qu'il 
eut connaissance cle l'accident arrive, II sortit. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO £71 

Dantes rut alors pris d'une indicihle impatience de 
savoir ce qui allait se passer dans le cachot de son 
malhetfrenx ami ; il rentra done dans la galerie sou- 
terraine et arriva & temps pour entendre les excla- 
mations du porte-clefs, qui appelait a Faide. 

Bientot les autres porte-clefs entrerent; puis on 
entendit ce pas lourd et regulier habituel aux sol- 
dats, meme hors de leur service. Derriere les soldats. 
arriva le gouverneur. 

Edmond entendit le bruit du lit sur lequel on agi- 
tait le cadavre ; il entendit la voix du gouverneur, 
qui ordonnait de lui jeter de 1'eau an visage, et qui 
voyant que, malgre cette immersion, le prisonnier ne 
revenait pas, envoy a chercner le medecin. 

Le gouverneur sortit ; et quelques paroles de com- 
passion parvinrent aux oreilles de Dantes, melees a 
des rires de moquerie. 

— Allons, allons, disait Fun, le foi\ a ete rejoindre 
ses tresors, bon voyage ! 

— II n'aura pas, avec tous ses millions, de quoi 
payer son linceul, disait Fautre. 

— Oh ! reprit une troisieme voix, les linceuls du 
cMteau d'lf ne coutent pas cher, 

— Peut-etre; dit un des premiers interlocuteurs, 
comme e'est un bomme d'eglise, on fera^quelques . 
frais en sa faveur. 

— Alors il aura* les hennemrs du sac. 

Edmond ecoutait, ne perdait pas une parole,, mais 
ne comprenait pas grand'ehose a tout cela, Bientdt 
les voix s'eteignirent,, et il kti sembla que les assis- 
tants quittaient la chambre:. 

Cependant il n'osa y ireatreT." on pouvait avoir 
laisse quelque porte-clefs pour garder le mort 

II rest a done muet, immobile et retenant sa respi- 
ration. 



272 LE GOMTE DE MONT E-CRI STO 

Au bout d'une heure, a peu pr&s, le silence s'anima 
d'un faible bruit, qui alia croissant. 

C'etait le gouverneur qui revenait, suivi du mede- 
cin et de plusieurs officiers. 

II se fit un moment de silence : il etait evident que 
le medecin s'approchait du lit et examinait le ca- 
davre. 

Bientot les questions commencerent. 

Le medecin analysa le mal auquel le prisonnier 
avait succombe et declara qu'il etait mort. 

Questions et reponses se faisaient avec une non- 
chalance qui indignait Dantes ; il lui semblait que 
tout le monde devait ressentir pour le pauvre abbe 
une partie de F affection qu'il lui portait. 
- — Je suis faclie" de ce que vous m'annoncez la, dit 
le gouverneur, repondant a cette certitude manifestee 
par le medecin que le vieillard etait bien reellement 
mort; c'etait un prisonnier doux, inoffensif, rejouis- 
sant avec sa folie et surtout facile a surveiller. 

— Oh ! reprit le porte-clefs, on aurait pu ne pas le 
surveiller du tout", il serait bien reste cinquante ans 
ici, j'en r6ponds, celui-la, sans essayer de faire une 
seule tentative d'evasion. 

— Cependant, reprit le gouverneur, je crois qu'il 
serait urgent, malgre votre conviction, non pas que 
je doute de, votre science, mais pour ma propre res- 
ponsabilite, de nous assurer si le prisonnier est bien 
reellement mort. 

II se fit un instant de silence absolu pendant lequel 
Dantes, toujours aux ecoutes, estima que le medecin 
examinait et palpait une seconde fois le cadavre. 

— Vous pouvez etre tranquille, dit alors le mede- 
cin, il est mort, c'est moi qui vous en rdponds. 

— Vous savez, monsieur, reprit le gouverneur en 
insistant, que nous ne nous contentons pas, dans les 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 273 

cas pareils a celui-ci, d'un simple examen; malgre 
toutes les apparences, veuillez done achever la be- 
sogne en remplissant les formality prescrites par 
la loi. 

— Que Ton fasse chauffer les fers, dit le medecin ; 
mais en verite, e'est une precaution bien inutile. 

Cet ordre de chauffer les fers fit frissonner Dantes. 

On entendit des pas empresses, le grincement de 
la porte, quelques allees et venues interieures, et, 
quelques instants apres, un guichetier rentra en 
disant : 

— Voici le brasier avec un fer. 

II se fit alors un silence d'un instant, puis on en- 
tendit le fremissement des chairs qui brulaient, et 
dont l'odeur epaisse et nauseabonde perca le mur 
meme derriere lequel Dantes ecoutait avec horreur 

A cette odeur de chair humaine carbonisee, la sueur 
jaillit du front du jeune homme et il crut qu'il allait 
s'evanouir. 

— Vous voyez, monsieur, qu'il est bien mort, dit 
le medecin; cette brulure au talon est decisive : le 
pauvre fou est gueri de sa folie et delivre de sa cap- 
tivite. 

— Ne s'appelait-il pas Faria ? demanda un des offi- 
ciers qui accompagnaient le gouverneur. 

— Oui, monsieur, et, a ce qu'il pretendait, e'etait 
un vieux nom ; d'ailleurs il etait fort savant et assez 
raisonnable m6me sur tous les points qui ne tou- 
chaient pas a son tresor ; mais sur celui-la, il faut 
Tavouer, il etait intraitable. 

— C'est l'affection que nous appelons la mono- 
manie, dit le medecin., 

— Vous n'aviez jamais eu a vous plaindre de lui ? 
demanda le gouverneur au ge61ier charge' d'apporter 
les vivres de l'abbe\ 



274 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Jamais, monsieur le gouverneur, repondit le 
geolier, jamais, au grand jamais ! an contraire : autre- 
fois meme il m'amusait fort en me racontant des his- 
toires ; un jour que ma fern me etait malade il m'a 
mMe donne une recette qui l'a guerie. 

— Ah! ah! fit le medecin, j'ignorais que j'eusse 
affaire a un collegue ; j'espere, monsieur le gouver- 
neur, ajouta-t-il en riant, que vous le traiterez en 
consequence. 

— Oui, oui, soyez tranquille, il sera decemrnent 
enseveli dans le sac le plus neuf qu'on pourra trouver ; 
etes-vous content:? 

•— Devons-hous accomplir cette derniere formalite 
devant vous, monsieur ? demanda un guichetier. 

— Sans doute, mais qu'on se hate ; je ne puis rester 
dans cette ehambre toute la journ^e. 

De nouvelles allees et venues se firent entendre ; 
un instant apres, un bruit de toile froissee parvint 
aux oreilles de Dantes, le lit cria sur ses ressorts, un 
pas alourdi comme celui d'un hornme qui souleve un 
fardeau s'appesantit sur la dalle, puis, le lit cria de 
nouveau sous le poids qu'on lui rendail 

— A ce soir, dit le gouverneur. 

— Y aura-t-il une messe? demanda un des officiers. 

— Impossible, repondit le gouverneur; le chape- 
lain du cMteau est venu me demander hier un conge 
pour faire un petit voyage de huit jours a Hyeres, je 
lui ai repondu de tous mes prisonniers pendant tout 
ce temps-la ; le pauvre abbe n'avait qu'a no pas tant 
se presser, et il aurait eu son requiem. 

— Bah ! bah ! dit le medecin avec l'impi6te famil- 
liere aux gens de sa profession, il est homme d'eglise : 
Dieu aura egard a Tetat, et ne donnera pas a l'enfer 
le mechant plaisir de lui envoyer un pr&tre. 

Un eclat de rire suivit cette mauvaise plaisanterie. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 275 

Pendant ce temps Foperation de l'ensevelissenient 
se poursuivait. 

— A ce soir ! dit le gouverneur lorsqu'elle fut finie. 

— A quelle heure? clemanda le guicbetier. 

— Mais vers dix on onze heures. 

— Veillera-t-on le mort ? 

— Pourquoi faire ? On fermera le cachot comme 
s'il etait vivant, voila tout. 

Alors les pas s'eloignerent, lesvoix allerent s'affai- 
blissant, le bruit de la porte avec sa serrure criarde 
et ses verrous grincants se fit entendre, un silence 
plus morne que celui d^e la solitude, le silence de la 
mort, envahit tout, jusqu'a Fame glacee du jeune 
homme. 

Alors il souleva lentement la dalle avec sa tete, et 
jeta un regard investigateur dans la chambre. 

La chambre etait vide : Dantes sortit de la galerie. 



XX 

LE CIMET.IERE DU CH.ATE AU-D'lF 

Sur le lit, r couche dans le senfe de la longueur, et 
faiblement eclaire par un jour brumeux qui penetrait 
a travers la fenetre, on voyait un sac de toile gros- 
siere, sous les larges plis duquel se dessinait confu- 
sement une forme longue et raide : c'etait le dernier 
iinceul de Faria, ce linceul qui, au dire des gixiehe- 
tiers, coutait si peu cher. Ainsi, tout etait fini. Une 
separation materielle existait deja entre Dantes et 
son vieil ami ; il ne pouvait plus voir ses yeux qui 
etaient restes diverts comme pour regarder au dela 



276 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

de la mort, il ne pouvait plus serrer cette main 
industrieuse qui avait souleve pour lui le voile qui 
couvrait les choses cachees. Faria, Futile, le bon 
compagnon auquel il s'etait habitue* avec tant de 
force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors il 
s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans 
une sombre et amere melancolie. 

Seul ! il etait redevenu seul ! il etait retombe dans 
le silence, il se retrouvait en face du n6ant ! 

Seul,!. plus meme la vue, plus m£me la voix du seul 
etre humain qui l'attachait encore a la terre ! Ne 
valait-il pas mieux, comme Faria, s'en aller deman- 
der a Dieu l'enigme de la vie, au risque de passer 
par la porte lugubre des souffrances ! 

L'idee du suicide, chassee par son ami, dcartee par 
sa presence, revint alors se dresser comme un fan- 
t6me pres du cadavre de Faria. 

— Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais ou il va, et je 
le retrouverais certainement. Mais comment mou- 
rir? C'est bien facile, ajouta-t-il en riant; je vais res- 
ter ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer, je 
Tetranglerai et Ton me guillotinera. 

Mais, comme il arrive que, dans les grandes dou- 
leurs comme dans les grandes tempetes, l'abime se 
trouve entre deux cimes de flots, Dantes recula a 
l'idee de cette mort infamante, et passa precipitam- 
ment de ce desespoir a une soif ardente de vie et de 
liberte. 

— Mourir ! oh non ! s'ecria-t-il, ce n'est pas la peine 
d'avoir tant vecu, d'avoir tant souffert, pour mourir 
maintenant ! Mourir, c 'etait bon quand j'en avais pris 
la resolution, autrefois, il y a des annees; mais 
maintenant ce serait veritablement trop aider a ma 
miserable destined. Non, je veux vivre, je veux lutter 
jusqu'au bout; non ; je veux reconquerir ce bonheur 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 277 

qu'on m'a enleve! Avant que je meure, j'oubliais que 
j'ai mes bourreaux a punir, et peut-etre bien aussi, 
qui sait ? quelques amis a recompenses Mais a pre- 
sent on va m'oublier ici, et je ne sortirai de mon 
cachot que comme Faria. 

Mais a cette parole Edmond resta immobile, les 
yeux fixes, comme un homme frappe d'une idee 
subite, mais que cette idee epouvante ; tout a coup 
il se leva, porta la main a son front comme s'il avait 
le vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre et 
revint s'arreter devant le lit... 

— Oh ! oh ! murmura-t-il, qui m'envoie cette pensee ? 
est-ce vous, mon Dieu? Puisqu'il n'y a que les morts 
qui sortentlibrement d'ici, prenons la place des morts. 

Et sans perdre le temps de revenir sur cette deci- 
sion, comme pour ne pas donner a la pensee le temps 
de detruire cette resolution desesperee, il se pencha 
vers le sac hideux, l'ouvrit avec le couteau que Faria 
avait fait, retira le cadavre du sac, l'emporta chez 
lui, le coucha dans son lit, le coiffa du lambeau de 
linge dont il avait l'habitude de se coiffer lui-meme, 
le couvrit de sa couverture, baisa une derniere fois 
ce front glace^ essaya de refermer ces yeux rebelles, 
qui continuaient de rester ouverts, effrayants par 
l'absence de la pensee, tourna la tete le long du mur 
afin que le geolier, en apportant son repas du soir, 
crut qu'il etait couche comme c'etait souvent son 
habitude, rentra dans la galerie, tira le lit contre la 
muraille, rentra dans l'autre chambre, prit dans l'ar- 
moire l'aiguille, le fil, jeta ses haillons pour qu'on 
sentit bien sous la toile les chairs nues, se glissa 
dans le sac ^ventre, se placa dans la situation ou etait 
le cadavre, et referma la couture en dedans 

On aurait pu entendre battre son coeur si par mal~ 
heur on fut entre en ce moment. 



278 LE CQMTE I>E MONTE-GRISTO 

Dantes iturait bien pu attendre apres la visite du 
soir, mais il avait peur que d'ici \k le gouverneur ne 
cha,nge&t de resolution et qu'on enlev&t le cadavre. 

Alors sa derniere esperance £tait perdue. 

En tout cas, maintenant son plan etait arrete. 

Voici ce qu'il comptait laire. 

Si pendant le trajet les fossoyeurs reconnaissaient 
qu'ils portaient un vivant au lieu de porter un mort, 
Dantes ne leur donnait pas le temps de se recon- 
naitre ; d'un vigoureux coup de couteau il ouvrait le 
sac depuis le haut jusqu'en bas, profitait de leur ter- 
reur et s'echappait ; s'iis voulaient l'arreter, il jouait 
du couteau. 

S'ils le conduisaient jusqu'au cimetiere et le depo- 
saient dans une fosse, il se laissait couvrir de terre ; 
puis, comme c'etait la nuit, a peine les fossoyeurs 
avaient-ils le dos tourne, qu'il s'ouvrait un passage a 
travers la terre molle et s'enfuyait : il esperait que 
le poids ne serait pas trop grand pour qu'il put le 
saulever u 

S'il se trompait, si au contraire la terre etait trop 
pesante, il mourait etouffe, et, tant mieux ! tout etait 
fini. 

Dantes n'av.ait pas mange depuis la veille, mais il 
n'avait pas songe a la faim le matin, et il n'y songeait 
pas encore. Sa position etait trop jprecaire pour lui 
laisser le temps d'arreter sa pens6e sur aucune 
autre ideeo 

Le premier danger que courait Dantes c'etait que 
le geolier, en lui apportant son souper de sept heures, 
s'apergut de la substitution operee; heureusement, 
vingfc fois, soit par misanthropie, soit par fatigue, 
Dantes avait recu le geolier couche' ; et dans ce cas, 
d'ordinaire, cet homme deposait son pain et sa soupe 
sur la table et se retirait sans lui parler, 



LE COMTE DE MONTE- CRI STO - 279 

Mais, cette fois, le geolier pouvait deroger a ses 
habitudes de mutisme, parler a Dantes, et voyant que 
Dantes ne lui repondait point, s'approcher d-u lit et 
tout decouvrir. 

Lorsque sept heures du soir s'approcherent, les 
angoisses de Dantes commencerent veritablement. 
Sa main, appuyee sur son coeur, essay ait d'en com- 
primer.les batteinents, tandis que del'autre il essuyait 
la sueur de son front qui ruisselait le long de. ses 
tempes. De temps en temps des frissons lui couraierft 
par tout, le corps et lui serraient le coeur-comme 
dans un etau glace. Alors il croyait qu'il allait mourir. 
Les heures s^ecoulerent sans amener aucun mou- 
vement dans le cMteau, et Dantes comprit qu'il ayait 
echappe a ce premier danger ; c'etait d'un bon augure. 
Enfm, vers 1'heure fixee par le gouverneur, des pas 
se firent entendre dans l'escalier. Edmond com.prit 
que le moment etait venu ; il rappela tout son cou- 
rage, retenant son haleine; heureux s'il eut pu rete- 
nir en meme temps et comme elle les. pulsations 
precipitees de ses arteres. 

On s'a-rreta a la porte, le pas etait double. Dantes 
devina que c'^taient les deux fossoyeurs qui le 
venaient chercher. Ce soupgon. se changea en certi- 
tude, quand il entendit le bruit qu'ils faisaient en 
d6posant la civiere. 

La porte s'ouvrit, une lumiere voilee parvint aux 
yeux de Dantes. Au travers de la toile qui le couvrait, 
il vit deux ombres s'approcher de son lit. Une troi- 
sieme a la porte, tenant un. falot a la main. Chacun 
des deux homines, qui s'etaient approches du lit ? 
saisitle sac par une de ses extremit.es. 

— C'est qu'il est encore lourd, pour un vieillard si 
maigre ! di± l'un d'eux en le soulevant par la tete. 
; — On dit que chaque annee ajoute une demi-livre 



280 LE-CO'MTE DE MONTE-GRISTO 

au poids des os, dit l'autre en le prenant par les 
pieds. 

— As-tu fait ton noeud ? demanda le premier. 

— Je serais bien bete de nous charger d'un poids 
inutile, dit le second, je le ferai la-bas. 

— Tu as raison ; partons alors. 

— Pourquoi ce noeud? se demanda Dantes. 

On transporta le pretendu mort du lit sur la civiere. 
Edmond se raidissait pour mieux jouer son role de 
tr6passe. On le posa sur la civiere ; et le cortege, 
eclaire* par Thomme au falot, qui marchait devant, 
monta l'escalier. 

Tout a coup, l'air frais et &pre de la nuit l'inonda. 
Dantes reconnut le mistral. Ce fut une sensation 
subite, pleine a la fois de delices et d'angoisses. 

Les porteurs firent une vingtaine de pas, puis ils 
s'arreterent et deposerent la civiere sur le sol. 

Un des porteurs s'eloigna, et Dantes entendit ses 
souliers retentir sur les dalles. 

— Ou suis-je done ? se demanda-t-il. 

— Sais-tu qu'il n'est pas leger du tout ! dit celui 
qui etait reste pres de Dantes en s'asseyant sur le 
bord de la civiere. 

Le premier sentiment de Dantes avait 6te de 
s'echapper, heureusement ii se retint. 

— Eclaire-moi done, animal, dit celui des deux 
porteurs qui s'etait eloigne, ou je ne trouverai jamais 
ce que je cherche. 

L'homme au falot obeit a l'injonction, quoique, 
comme on Fa vu, elle fut faite en termes peu conve- 
nables. 

— Que cherche-t-il done? se demanda Dantes. Une 
beche sans doute. 

Une exclamation de satisfaction indiqua que le 
fossoyeur avait trouve ce qu'il cherchait. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 281 

— Enfin, dit l'autre, ce n'est pas sans peine- 

— Oui, repondit-il, mais il n'aura rien perdu pour 
attendre. 

A ces mots il se rapprocha d'Edmond, qui entendit 
deposer pres de lui un corps lourd et retentissant ; 
ciu m^rne moment, une corde entoura ses pieds d'une 
vive et douloureuse pression. 

— Eh bien ! le noeud est-il fait ? demanda celui des 
fossoyeurs qui etait reste inactif. 

.— Et bien fait, dit l'autre ; je t'en reponds. 

— En ce cas, en route. 

Et la civiere soulevee reprit son chemin. 

On fit cinquante pas a peu pres, puis on s'arreta 
pour ouvrir une porte, puis on se remit en route. Le 
bruit des flots se brisant contre les rochers sur les- 
quels est b^ti le chateau, arrivait plus distinctement 
a l'oreille de Dantes a mesure que Ton avanca. 

— Mauvais temps ! dit un des porteurs, il ne fera 
pas bon d'etre en mer cette nuit. 

— Our, l'abbe court grand risque d'etre mouille, 
dit l'autre, — et ils 6claterent de rire. 

Dantes ne conlprit pas tres bien la plaisanterie, 
mais ses cheveux ne s'en dresserent pas moins sur 
sa tete. 

^- Bon, nous voila arrives ! reprit le premier. 

— Plus loin, plus loin, dit l'autre, tu sais bien que, 
le dernier est reste en route, brise sur les rochers, 
et que le gouverneur nous a dit le lendemain que 
nous etions des faineants. 

On fit encore quatre ou cinq pas en montant tou- 
jours, puis Dantes sentit qu'on le prenait par la tete 
et par les pieds et qu'on le balangait. 

— Une, dirent les fossoyeurs. 
— - Deux, 

— Trois ! 



282 LE C0MTE DE MONTE-CRISTO 

En meine temps Dantes se sentit lance, en effet, 
dans un vide enorme, traversant les airs comme un 
oiseau blesse\ tombant, tombant toujours avec une 
epouvante qui lui glacait le coeur. Quoique tire en 
bas par quelque chose de pesant qui precipitait son 
vol rapide, il lui sembla que cette chute durait un 
siecle. Enfin, avec un bruit epouvantable, il entra 
comme une fleche dans une eau glacee qui lui fit 
pousser un cri, etouffe a l'instant meme par l*im- 
mersion. 

Dantes avait ete lance dans la mer, au fond de 
laquelle l'entrainait un boulet detrente-six attache a 
ses pieds. 

La mer est le cimetiere du cMteau d'If. 



XXI 

l'ile de tiboulen 

Dantes etourdi, presque suffoque, eut cependantla 
presence d 'esprit de retenir son haleine, et, comme 
sa main droite, ainsi que nous l'avons dit, prepare 
qu'il dtart a tout-es les chances, tenait son couteau. 
tout ouvert, il eventra rapi dement le sac, sortit le 
bras, puis la tete ; mais alors, malgre ses mouve- 
ments pour soulever le boulet, il continua de se sen- 
tir entraine ; alors il se cambra, cherchant la corde 
qui liait ses jambes, et, par un effort supreme, il la 
trancha precisement au moment ou il suffoquait ; 
alors, donnant un vigoureux coup de pied, il remonta 
libre a la surface de la mer, tahdis que le boulet 



LE COMTE DE MONTE-CRIS.TO - 283 

entrainait dans ses profondeurs inconnaes le tissu 
grossier qui avait failli devenir son linceuL 

Dantes ne prit que le temps de respirer, efrreplon- 
gea une seconde fois ; car la premiere precaution 
qu'il devait prendre, etait d'eviter les regards; 

Lorsqu'il reparut pour la seconde fois, il etait deja 
a cinquante pas au moins du lieu de sa chute ; il vit 
au-dessus de sa tete un ciel noir et tempetueux, a la 
surface, duquel le vent balayait quelqaes nuages 
rapid.es, decouvrant parfois un petit coin d'azur 
rehausse d'une etoile •; devant lui s'6tendait la plaine 
sombre et mugissante, dont les vagues commencaient 
a, bouillonner comme a l'approche d'une tempete, 
tandis que, derriere lui, plus noir que la mer, plus 
noir que le ciel, montait, coume un fantome mena- 
gant, le geant de granit, dont la pointe sombre sem- 
blait un bras etendu pour ressaisir sa proie. ; sur la 
roche la plus haute etait un falot eclairant d.eux 
ombres. 

II lui sembla que ces deux ombres se penchaient 
sur la mer avec inquietude ; en effet, ces etranges 
fossoyeurs devaient avoir entendu le cri qu'il avait 
jete en traversant l'espace.. Dantes plongea done de 
nouveau, et fit un trajet assez long entre deux eaux; 
cette manoeuvre lui etait jadis familiere, et attirait 
d'ordinaire autour de lui, dans 1'anse- du Pharo, de 
nombreux admirateurs, lesquels- L'avaient proclame 
bien souvent le plus habile nageur de Marseille. 

Lorsqu'il revint a la surface de la mer. le falot avait 
disparu. 

II fallait s'orienter : de toutes les iles qui entourent 
1© chiteau d'lf, Ratonneau et Pommegue sont les 
plus proches ; mais Ratonneau et. Pommegue sont ha- 
bitees, ilen est ainsi de la petite ile de Daume : Tile la 
plus sure etait done celle de Tiboul.en ou de Lemaire ; 



284 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

les iles de Tiboulen et de Lemaire sont a une lieue 
du cMteau d'If. 

Dantes ne resolut pas moins cle gagner une de ees 
deux iles; mais comment trouver ces iles au milieu 
de la nuit qui s'epaississait a chaque instant autour 
de lui ! 

En ee moment, il vit briller comme une etoile le 
phare de Planier. 

En se dirigeant droit sur ce phare, il laissait Tile 
de Tiboulen un peu a gauche ; en appuyant un peu a 
gauche, il devait done rencontrer cette ile sur son 
chemin. 

Mais, nous Tavons dit, il y avait une lieue au moins 
du chstteau d'If a cette ile. 

Souvent, dans la prison, Faria repetait au jeune 
homme, en le voyant abattu et paresseux : 

— Dantes, ne vous laissez pas aller a cet amolisse- 
ment; vous vous noierez, si vous essayez de vous 
enfuir, et que vos forces n'aient pas ete entretenues. 

Sous l'onde lourde et amere, cette parole etait 
venue tinter aux oreilles de Dantes ; il avait eu Mte 
de remonter alors et de fendre les lames pour voir 
si effectivement il n'avait pas perdu de ses forces ; 
il vit avec joie que son inaction force'e ne lui avait 
rien ote de sa puissance et de son agilite, et sentit 
qu'il etait toujours maitre de l'element, ou, tout 
enfant, il s'etait joue\ 

D'ailleurs la peur, cette rapide persecutrice, dou- 
blait la vigueur de Dantes ; il ecoutait, penche sur la 
cime des flots, si aucune rumeur n'arrivait jusqu'a 
lui. Chaque fois qu'il s'elevait a l'extremite d'une 
vague, son rapide regard embrassait l'horizon visible 
et essayait de plonger dans l'epaisse obscurity ; 
chaque fiot un peu plus eleve que les autres flots lui 
semblait une barque a sa poursuite, et alors il redou- 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 285 

blait d'efforts, qui l'eloignaient sans doute, mais dont 
la repetition devait promptement user ses forces. 

II nageait cependant, et deja le cMteau terrible 
s'etait un peu fondu dans la vapeur nocturne : il ne 
le distinguait pas, mais il le sentait toujours. 

Une heure s'ecoula, pendant laquelle Dantes, 
exalte par le sentiment de la liberte qui avait envahi 
toute sa personne, continua de fendre les flots dans 
la direction qu'il s'dtait faite. 

— Voyons, se disait-il, voila bientot une heure que 
je nage, mais comme le vent m'est contraire j'ai du 
perdre un quart de ma rapidite ; cependant, a moins 
que je ne me sois trompe de ligne, je ne dois pas 
etre loin de Tiboulen maintenant.... Mais, si je m'etais 
trompe ! 

Un frisson passa par tout le corps du nageur; il 
essaya de faire un instant la planche pour se reposer ; 
mais la mer devenait de plus en plus forte, et il com- 
prit bientot que ce moyen de soula-gement, sur lequel 
il avait compte, dtait impossible. 

— Eh bien ! dit-il, soit, j'irai jusqu'au bout, jus- 
qu'a ce que mes bras se lassent, jusqu'a ce que les 
crampes envahissent mon corps, et alors je coulerai 
a fond ! 

Et il se mit a nager avec la force et l'impulsion du 
desespoir. 

Tout a coup il lui sembla que le ciel, deja si obs- 
cur, s'assombrissait encore, qu'un nuage epais, lourd, 
compacte s'abaissait vers lui; en meme temps, il sen- 
tit une violente douleur au genou : l'imagination, 
avec son incalculable vitesse, lui dit alors que c'etait 
le choc d'une balle, et qu'il allait imme'diatement 
entendre l'explosion du coup de fusil ; mais l'explo- 
sion ne retentitpas. Dantes allongeala main et sentit 
une resistance, il retira son autre jambe a lui et tou- 



H% LE CaMTE DE MONTE-GRISTO 

cha la terre ; il vit alors quel etait l'objet qu'il avait 
pris pour un image. 

A vingt pas de lui s'elevait une masse de rochers 
bizarres, qu'on prendrait pour un foyer immense 
petrifie au moment de sa plus ardente combustion : 
c'etait File de Tiboulen. 

Dantes se releva, fit quelques pas en avant, et 
s'etendit, en remerciant Dieu, sur ces pointes de 
granit, qui lui semblerent a cette heure plus douces 
que ne lui avait jamais paru le lit le plus doux. 

Puis, malgre le vent, malgr6 la tempete, malgre la 
pluie , qui commenQait a tomber, brise de fatigue 
qu'il etait, il s'endormit de ee delicieux sommeil de 
l'bomme chez lequel le corps s'engourdit, mais dont 
Tame veille avec la conscience d'un bonbeur 
inespere. 

Au bout d'une b<3ure, Edmond se reveilla sous le 
grondement d!un immense coup de tonnerre : la tem- 
pete etait deehainee dans l'espace et battait l'air de 
son vol eclatant ; de temps en temps un eclair des- 
cendant du ci-el comme un serpent de feu, dclairant 
les flots et les nuages qui roulaient au-devant les 
uns des autres comme les vagues d'un immense 
chaos. 

Dantes, avec son coup d'oeil de marin, ne s'^tait pas 
trompe : il avait aborde & la premiere des deux iles, 
qui est effectivement celle de Tiboulen, II la savait 
nue, decouverte et n'offrant pas le moindre asile; 
mais quand la tempete serait calm^e il se remettrait 
a la mer et gagnerait & la nage l'ile Lemaire, aussi 
aride, mais plus large et par consequent plus hospi- 
taliere. 

Une roche qui surplombart offrit un abri momen- 
tane a Dantes, il s'y. refugia, et presque au meme 
instant la tempete eclata dans toute sa fureur. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 287 

Edmond sentart trembler la roche sous laqueHe il 
s'abritait ; les vagues, se brisant centre la base de la 
gigantesque pyramide, rejaillissaient jusqu'a lui ; tout 
en surete qu'il etait, il etait au milieu de ce bruit 
profond, au milieu de ces ebioulssements fulgurants, 
pris d'une espece de vertige : il lui semblait que l'ile 
tremblait sous lui, et d'un moment a r autre allait, 
comme un vaisseau a 1'ancre, b riser son cable, et 
l'entrainer au milieu de rimmense tourbillon. 

II se rappela alors que depuis vingt quatre hetires 
il n'avait pas mange : il avait faim, il avait soif. 

Dantes etendit les mains et la tete, et but l'eau de 
la tempete dans le creux d'un rociier. 

Comme il se relevait, un eclair qui semblait ouvrir 
le ciel jusqu'au pied du trone eblouissant de Dieu, 
illumina l'espace ; a la lueur de cet eclair, entre 
l'ile Lemaire et le cap Croisille, a un quart de lieue 
de lui, Dantes vit apparaitre comme un spectre glis- 
sant du baut d'une vague dans un abime, un petit 
batiment peeheur emporte a la fois par Forage et par 
le not; une seconde apres, a la cime d'une autre 
vague, le fantome reparut, s'approchant avec une 
effroyabie rapidite. Dantes vou'jut crier, cherctia 
quelque lambeau de linge a agiter en Fair pour leur 
faire voir qu'ils se perdaient, mais its le voyaient bien 
eux-memes. A la lueur d'un autre eclair, le jeune 
homme vit quatre hommes cramponnes aux mats et 
aux etais ; un cinquieme se tenait a la barre du gou- 
vernail brise. Ces bommes qu'il voyait le virent 
aussi sans doute, car des cris desesperes, emportes 
par la rafale sifflante, arriverent a son oreille. Au- 
'dessus du m&t, tordu comme un roseau, claquait en 
Fair, a coups precipites', une voile en lambeaux; tout 
a coup les liens qui la retenaient encore se rompirent, 
et elle disparut, emportee dans les sombres profon- 



288 LE GOMTE DE MONTE- CRISTO 

deurs du ciel, pareille a ces grands oiseaux Manes 
qui se dessinent sur les nuages noirs. 

En m6me temps un craquement effrayant se fit 
entendre, des oris d'agonie arriverent jusqu'a Dan- 
tes. Cramponne comme un sphinx a son rocher, d'ou 
il plongeait sur l'abime, un nouvel eclair lui montra 
le petit Mtiment brise, et, parmi les debris, des 
tetes aux visages desesperes, des bras dtendus vers 
le ciel. 

Puis tout rentra dans la nuit, le terrible spectacle 
avait eu la duree de l'eclair. 

Dantes se precipita sur la pente glissante des 
rochers, au risque de rouler lui-meme dans la mer ; 
il regarda, il ecouta, mais il n'entendit et ne vit plus 
rien : plus de cris, plus d'efforts humains ; la tempete 
seule, cette grande chose de Dieu, continuait de 
rugir avec les vents et d'ecumer avec les flots. 

Peu a peu le vent s'abattit ; le ciel roula vers l'oc- 
cident de gros nuages gris et pour ainsi dire d^teints 
par Forage : l'azur reparut avec les 6toiles plus scin- 
tillantes que jamais : bientot vers Test, une longue 
bancle rougeHtre dessina a l'horizon des ondulations 
d'an bleu noir ; les flots bondirent, une subite lueur 
courut sur leurs cimes et changea leurs cimes ecu- 
meuses en crinieres d*or. 

C'etait le jour. 

Dantes resta immobile et muet devant ce grand 
spectacle, comme s'il le voyait pour la premiere fois ; 
en effet, depuis le temps qu'il etait au chateau d'lf, 
il l'avait oublie. II se retourna vers la forteresse, in- 
terrogeant a la fois d'un long regard circulaire la 
terre et la mer. 

Le sombre b&timent sortait du sein des vagues 
avec cette imposante majeste des choses immobiles, 
qui semblent a la fois surveiller et commander. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO l 289 

II pouvait 6tre cinq heures du matin ; la mer eonti- 
nuait cle se calmer. 

— Dans deux ou trois heures, se dit Edmond, le 
porte-clefs va rentrer dans ma chambre, trouvera le 
cadavre cle mon pauvre ami, le reconnaitra, me cher- 
chera vainement et donnera l'alarme. Alors on trou- 
vera. le trou, la galerie; on interrogera ces hommes 
qui m'ont lance a la mer et qui ont du entendre le 
cri que j'ai pousse. Aussitot des barques remplies cle 
soldats armes courront apres le malheureux fugitif, 
qu'on sait bien ne pas etre loin. Le canon avertira 
toute la cote, qu'il ne faut point donner asile ami 
homme qu'on rencontrera errant, nu et aflame. Les 
espions et les alguazils de Marseille seront avertis et 
battront la cote, tanclis que le gouverneur du chateau 
d'lf fera battre la mer. Alors, traque sur l'eau, cerae" 
sur la terre, que deviendrai-je? J'ai faim, j'ai froid, 
j'ai l&ch6 jusqu'au couteau sauveur qui me genait 
pour nager ; je suis a la merci du premier paysan qui 
voudra gagnervingt francs en me livrant; je n'aiplus 
ni force, ni idee, ni resolution. mon Dieu ! mon 
Dieu! voyez si j'ai assez souffert, et si vous pouvez 
faire pour moi plus que je ne puis faire moi-meme. 

Ail; moment ou Edmond, dans une espece de delire 
occasionne par 1'epuisement de sa force et le vide de 
son cerveau pronongait, anxieuseihent tourne vers le 
chateau d'lf, cette priere ardente, il vit apparaitre 
a la pointe de Tile de Pomegue, clessinant sa voile 
lat'i-nS a l'horizon, et pareil a une mouette qui vole en 
rasant le flot, un petit batiment que l'ceil d'un marin 
pouvait seul reconnaitre pour une tartane ggnoise 
sur la ligne encore a demi obscure de la mer. Elle 
venait du port de Marseille et gagnaitle large en 
poussantl'ecume etincelantedevant la proue aigue qui 
ouvrait une route plus facile a ses flancs rebondis. 



290 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— Oh! s'ecria Edmond, dire que dans une demi- 
heure j'aurais rejoint ce navire si je ne craignais pas 
d'etre questional, reconnu pour un fugitif et recon- 
duit a Marseille! Que faire? que dire? quelle fable 
inventer dont ils puissent 6tre la dupe? Ces gens sont 
tous des contrebandiers, des demi-pirates. Sous pre- 
texte de faire le cabotage, ils 6cument les cotes; ils 
aimeront mieux me vendre que de faire une bonne 
action sterile. 

» Attendons. 

» Mais attendre est chose impossible : je meurs de 
faim; dans quelques heures le peu de forces qui me 
reste sera evanoui : d'ailleurs l'heure de la visite 
approche; Feveil n'est pas encore donne, peut-etre 
ne se doutera-t-on de rien : je puis me faire passer 
pour un des matelots de ce petit Mtiment qui s'est 
bris6 cette nuit. Cette fable ne manquera point de 
vraisemblance ; nul ne viendra pour me contredire, 
lis sont bien engloutis tous. Allons. 

Et, tout en disant ces mots, Dantes tourna les yeux 
vers 1'endroit ou le petit navire s'etait brise, et tres- 
saillit. A l'arete d'un rocher etait reste* accroche" le 
bonnet phrygien d'un des matelots naufrag6s, et tout 
pres de la flottaient quelques debris de la carene, 
solives inertes que la mer poussait et repoussait 
contre la base de Tile, qu'elles battaient comme d'im- 
puissants beliers. 

En un instant la resolution de Dantes fut prise ; il 
se remit a la mer, nagea vers le bonnet, s'en couvrit 
la tete, saisit une des solives et se dirigea pour cou- 
per la ligne que devait suivre le b&timent. 

— Maintenant, je suis sauvd, murmura-t-iL 
Et cette conviction lui rendit ses forces. 

Bientot il apercut la tartane, qui, ayant le vent 
presque debout, courait des bordees entre le chateau 



LE COMTE DE MONTE- CRISTO 291 

d'lf et la tour de Planier. Un instant Dantes eraignit 
qu'au lieu de serrer la cote le petit Mtiment ne 
gagnat le large, comme il exit fait par exemple si sa 
destination eut ete pour la Corse ou la Sardaigne; 
mais, a la facon dont il manoeuvrait, le nageur re- 
connut bientot qu'il desirait passer, comme c'est 
1 'habitude des Mtiments qui vont en Italie, entre Tile 
de Jaros et 1'ile de Calaseraigne. 

Dependant le navire et le nageur approchaient in- 
sensiblement Tun de 1'autre ; dans une de ses bor- 
dees, le petit bsttiment vintmeme a un quart delieue 
a peu pres de Dantes, II se souleva alors sur les 
flots, agitant son bonnet en signe de detresse; mais 
personne ne le vit sur le Mtiment, qui vira de bord 
et recommenca une nouvelle bordee. Dantes songea 
a appeler ; mais il mesura de l'oeil la distance et com- 
prit que sa voix n'arriverait point jusqu'au navire, 
emportee et couverte qu'elle serait auparavant par 
la brise de la mer et le bruit des flots. 

C'est alors qu'il se felicita de cette precaution qu'il 
avait prise de s'etendre sur une solive. Affaibli comme 
il etait, peut-etre n'eut-il pas pu se soutenir sur la 
mer jusqu'a ce qu'il eut rejoint la tartane; et, a coup 
sur, si la tartane, ce qui dtait possible, passait sans 
le voir, il n'eut pas pu regagner la cote. 

Dantes, quoiqu'il fut a peu pres certain de la route 
que suivait le Mtiment, 1'accompagna des yeux avec 
une certaine anxiete, jusqu'au moment ou il lui vit 
faire son abattee et revenir a lui. 

Alors il s'avanca a sa rencontre; mais avant qu'ils 
se fussent joints, le batiment commenca a virer de 
bord. 

Aussitdt Dantes, par un effort supreme, se leva 
presque debout sur l'eau, agitant son bonnet, et ,ie- 
tant un de ces cris lamentables comme en poassenfc 



292 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

les marins en detresse, et qui semblent la plainte de 
quelque genie de la mer. 

Gette fois on le vit et on 1'entendit. La tartane in- 
terrompit sa manoeuvre et tourna le cap de son cote. 
En meme temps il vit qu'on se preparait a mettre une 
chaloupe a la mer. 

Un instant apres, la chaloupe, montee par deux 
hommes, se dirigea de son cote, battant la mer de 
son double aviron. Dantes alors laissa glisser la solive 
dont il pensaitn'avoirplusbesoin, et nagea vigoureu- 
sement pour epargner la moitie du chemin a ceux qui 
venaient a lui. 

. Cependant le nageur avait compte sur des forces 
presque absentes ; ce fut alors qu'il sentit de quelle 
utility lui avait 6t6 ce morceau de bois qui flottait 
deja, inerte, a cent pas de lui. Ses bras commen- 
caient a se roidir, ses jambes avaient perdu leur 
flexibilite, ses mouvements devenaient durs et sac- 
cades, sa poitrine etait haletante. 

II poussa un grand cri, les deux rameurs redou- 
blerent d'e'nergie, et Fun d'eux lui cria en italien : 

— Courage ! 

Le mot lui arriva au moment ou une vague, qu'il 
n'avait plus la force de surmonter, passait au-dessus 
de sa tete et le couvrait d'ecume. 

II reparut battant la mer de ces mouvements in6- 
gaux et desesper6s d'un homme qui se noie, poussa 
un troisieme cri, et se sentit enfoncer dans la mer, 
comme s'il eut eu encore au pied le boulet mortel. 

L'eau passa par-dessus sa tete, et a travers 1'eau il 
vit le ciel livide avec des taches noires. 

Un violent effort le ramena a la surface de la mer. 
II lui sembla alors qu'on le saisissait par les cheveux; 
puis il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien ; il 
etait 6vanoui. 



LE GOMTE BE MGNTE-CRISTO 293 

Lorsqu'il rouvrit les yeux, Dantes se retrouva sur 
le pont de la tartane, qui continuait son chemin; son 
premier regard fut pour voir quelle direction elle 
suivait, on continuait de s'eloigner du chateau d'If 

Dantes etait tellenient epuise, que Texclamation 
de joie qu'il fit fut prise pour un soupir de douleui\ 

Comme nous l'avons dit, il etait couche sur le pont % 
un matelot lui frottait les membres avec une cou- 
verture de laine; un autre, qu'il reconnut pour celu! 
qui lui avait erie : « Courage ! » lui introduisait Forifico 
d'une gourde dans labouche; un troisieme, vieus 
marin, qui etait a la fois le pilote et le patron, le re- 
gardait avec le sentiment de piti6 egoi'ste qu'6- 
prouvent en general les hommes pour un malheur 
auquel ils ont echappe* la veille et qui pent les at- 
teindre le lendemain. 

Quelques gouttes de rhum, que contenait la gourde? 
ranimerent le coeur defaillant du jeune homme, 
tandis que les frictions que le matelot, a genoux 
devant lui, continuait d'operer avec de la laine, ren- 
daient l'elasticite a ses membres. 

— Qui etes-vous? demanda en mauvais francais le 
patron. 

— Je suis, r^pondit Dantes en mauvais italien, un 
matelot maltais; nous venions de Syracuse, nous 
etions charges de vin et de panoline. Le grain de 
cette nuit nous a surpris au cap Morgiou, et nous 
avons 616 bris6s contre ces rochers que vous voyez 
la-bas. 

— D'ou venez-vous ? 

— De ces rochers ou j'avais eu le bonheurde me 
cramponner, tandis que notre pauvre capitaine s'y 
brisait la t&te. Nos trois autres compagnons se sont 
noyes. Je crois que je suis le seul qui reste vivant ; 
3*ai apercu votre navire, et, craignant d'avoir long- 



294 JOE COMTE DE MONTE-CRISTO 

temps a attendre sur cette ile isolee et d^serte, je 
me suis hasarde sur un debris de notre batiment 
pour essayer de venir jusqu'a vous. Merci, continua 
Dantes, vous m'avez sauve la vie ; j'etais perdu quand 
Tun de vos matelots m'a saisi par les cheveux. 

— C'est moi, dit un matelot a la figure franche et 
ouverte, encadrde de longs favoris noirs; et il etait 
temps, vous couliez. 

— Oui, dit Dantes en lui tendant la main, oui, mon 
ami, et je vous remercie une seconde fois.j 

— |Ma foi! dit le marin, j'besitais presque; avec 
votre barbe de six pouces de long et vos cheveux 
d'un pied, vous aviez plus Fair d'un brigand que d'un 
honnete homme. 

Dantes se rappela effectivement que depuis qu'il 
etait au cMteau d'lf il ne s'^tait pas coupe les che- 
veux, et ne s'etait point fait la barbe. 

— Oui, dit-il, c'est un voeu que j'avais fait a Notre- 
Dame del Pie de la Grotta, dans un moment de dan- 
ger, d'etre dix ans sans couper mes cheveux ni ma 
barbe. C'est aujourd'hui 1'expiration de mon voeu, et 
j'ai failli me noyer pour mon anniversaire. 

— Maintenant, qu'allons-nous faire de vous? de- 
manda le patron. 

— Helas ! repondit Dantes, ce que vous voudrez : 
la felouque que je montais est perdue, le capitaine 
est mort; comme vous le voyez, j'ai 6chappe au meme 
sort, mais absolument nu ; heureusement, je suisassez 
bon matelot; jetez-moi dans le premier port ou vous 
reMcherez, et je trouverai toujours de i'emploi sur un 
Mtiment marchand. 

— - Vous eonnaissez la M^diterranee ? 

— J'y navigue depuis mon enfance. 

— Vous savez les bons mouillages ? 

.-— II y a pen de ports, m§me des plus difficiies, 



LE COMTE BE MONTE -C RISTO . 295 

dans lesquels je ne puisse entrer ou dont je ne puisse* 
sortir les yeux fermes. 

— Eh bien I dites done, patron, demanda le ma- 
telot qui avait crie courage a Dantes, si le camarade 
dit vrai, qui empeche qu'il reste avec nous? 

— Oui, s'il dit vrai, dit le patron d'un air de doute, 
mais dans Tetat ou est le pauvre diable, on promet 
foeaucoup, quitte a tenir ce que Ton peut. 

— • Je tiendrai plus queje n'ai promis, dit Dantes. 

— Oh! oh! fit le patron en riant, nous verrons 
cela. 

— Quand vous voudrez, reprit Dantes en se rele- 
vant. Ou allez-vous? 

— A Livourne. 

— Eh bien ! alors, au lieu de courir des borders qui 
vous font perdre un temps precieux, pourquoi ne 
serrez-vous pas tout simplement le vent au plus 
pres? 

— Parce que nous irions donner droit sur File de 
Rion. 

— Vous en passerez a plus de vingt brasses; 

— Prenez done le gouvernail, dit le patron, et que 
nous jugions de votre science. 

Le jeune homme alia s'asseoir au gouvernail, s'as- 
sura par une 16gere pression que le batiment etait 
obeissant; et ? voyant que sans e.tre de premiere 
finesse, il ne se refusait pas : 

— Aux bras et aux boulines ! dit-iL 

Les quatre matelots qui formaient 1' equipage cou- 
rurerit a leur poste, tandis que le patron les regar- 
dait faire. 

— Halez ! continua Dantes. 

Les matelots obeirent avec assez de precision. 

— Et maintenant, amarrez bien 1 

Cet ordre fut execute" comme les deux premiers, 



296 LE COMTE DE MONTE-CIUSTO 

et le petit Mtiment, au lieu de continuer de courir des 
bordees commenea de s'avancer vers Tile de Rion, 
pres de laquelle il passa, comme Favait pr^dit Dantes, 
en la laissant, par tribord, a une vingtaine de brasses 

— Bravo! dit le patron. 

— Bravo ! repeterent les matelots. 

Et tous regardaient, £merveill6s, cet homme dont 
le regard avait retrouv6 une intelligence et le corps 
une vigueur qu'on 6tait loin de soupgonner en lui. 

— Vous voyez, dit Dantes en quittant la barre, que 
je pourrai vous etre de quelque utilite, pendant la 
traversee du moins. Si vous ne voulez pas de moi a 
Livourne, eh bien! vous me laisserez la; et, sur mes 
premiers mois de solde, je vous rembourserai ma 
nourriture jusque-la et les habits que vous allez me 
preter. 

— C'est bien, c'est bien, dit le patron; nous pour- 
rons nous arranger si vous etes raisonnable. 

— Un homme vaut un homme, dit Dantes; ce que 
vous donnez aux camarades vous me le donnerez, et 
tout sera dit. 

— Ce n'est pas juste, dit le matelot qui avait tire 
Dantes de la mer, gar vous en savez plus que nous, 

— De quoi diable te meles-tu? Cela te regarde-t-il, 
Jacopo? dit le patron; chacun est libre de s'engager 
pour la somme qui lui convient. 

— C'est juste, dit Jacopo; c'^tait une simple obser- 
vation que je faisais. 

— Eh bien ! tu ferais bien mieux encore de preter 
a ce brave garcon, qui est tout nu, un pantalon et 
une vareuse, si toutefois tu en as de rechange. 

— Non, dit Jacopo* mais j'ai une chemise et un 
pantalon. 

— C'est tout ce qu'il me faut, dit Dantes; mere!, 
moil ami. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 297 

Jacopo se laissa glisser par l'ecoutille, et remonta 
un instant apres avec les deux v§tements, que Dantes 
revetit avec un indicible bonheur. 

— Maintenant, vous faut-il encore autre chose? 
demanda le patron. 

— Un morceau de pain et une seconde gorgee de 
cet excellent rhum dont j'ai deja gout6; carily a 
bieii longtemps que je n'ai rien pris. 

En effet, il y avait quarante heures a peu pres. 
On apporta a Dantes un morceau de pain, et Jacopo 
lui pr^senta la gourde. 

— La foarre a Mbord ! cria le capitaine en se re- 
tournant vers le timonier. 

Dantes j eta un coup d'oeil du mejme cote en portant 
la gourde a sa bouche, mais la gourde resta a moitie 
cbemin. 

— Tiens ! demanda le patron, que se passe-t-il done 
au cMteau d'If. 

En effet, un petit nuage blanc, nuage qui avait 
attire l'attention de Dantes, vetaait d'apparaitre, cou- 
ronnant les creneaux du bastion sud du chateau d'If. 

Une seconde apres, le bruit d'une explosion loin- 
taine vint mourir a bord de la tartane. 

Les matelots leverent la tete en se regardant les 
uns les autres. 

— Que veut dire cela ? demanda le patron. 

— II se sera sauve quelque prisonnier cette nuit, 
dit Dantes, et Ton tire le canon d'alarme. 

Le patron jeta un regard sur le jeune homme, qui, 
en disant ces paroles, avait porte la gourde a sa 
bouche; mais il le vit savourer la liqueur qu'elle con- 
tenait avec tant de calme et de satisfaction, que, s'il 
eut eu un soupcon quelconque, ce soupcon ne fit que 
traverser son esprit et mourut aussitot. 

— Voila du rhum qui est diablement fort, fit Dantes, 



298 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

essuyant avec la manche de sa chemise son front 
ruisselant de sueur. 

— En tout cas, murmura le patron en le regardant, 
si c'est lui, tant mieux; car j'ai fait la Facquisition 
d'un fier homme. 

Sous le pretexte qu'il 6tait fatigue, Dantes demanda 
alors a s'asseoir au gouvernail. Le timonier, enchante 
d'etre relaye dans ses fonctions, consulta de l'oeil le 
patron, qui lui fit de la tete signe qu'il pouvait re- 
mettre la barre a son nouveau compagnon. 

Dantes ainsi plac6 put rester les yeux fixes du cote' 
de Marseille. 

— Quel quantieme du mois tenons-nous? demanda 
Dantes a Jacopo, qui etaitvenu s'asseoir aupres de 
lui en perdant de vue le chateau d'If. 

— Le 28 fevrier, repondit celui-ci. 

— De quelle annee? demanda encore Dantes. 

— Comment, de quelle annee! Vous demandez de 
quelle annee ? 

— Oui, reprit le jeune homme, je vous demande de 
quelle annee? 

— Vous avez oublie* l'annee ou nous sommes? 

— Que voulez-vous ! j'ai eu si grande peur cette 
nuit, dit en riant Dantes, que j'ai failli en perdre 
1'esprit; si bien que ma memoire en est demeuree 
toute troublee : je vous demande done, le 28 de fe- 
vrier de quelle annee nous sommes? 

— De l'annde 1829, dit Jacopo. 

II y avait quatorze ans, jour pour jour, que Dantes 
avait ete arrete. 

II 6tait entre a dix-neuf ans au cMteau d'If, il en 
sortait a trente-trois ans. 

Un douloureux sourire passa sur ses levres; il se 
demanda ce qu'etait devenue Mercedes pendant ce 
temps ou elle avait du le croire mort. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 299 

Puis un eclair de haine s'alluma dans ses yeux en 
songeant a ces trois hommes auxquels il devait une 
si longue et si cruelle captivite. 

Et il renouvela contre Danglars, Fernand et Ville- 
fort ce serment d'implacable vengeance qu'il avait 
deja prononce dans sa prison. 

Et ce serment n'etait plus une vaine menace, car, 
a cette heure, le plus fin voilier de la Mediterran6e 
n'eut certes pu rattraper la petite tartane qui cinglait 
a pleines voiles vers Livourne. 



FIN DU PREMIER VOLUME 



TABLE 



DU PREMIER VOLUME 



pages 

I. — Marseille. — L'arrivee ........... 1 

II. — Le pere et le fils 14 

III. — Les Catalans „ 24 

IV. - Complot 39 

V. — Le repas des fiancailles. 48 

VI. — Le substitut du procureur du roi 66 

VII. — L'interrogatoire . . . , 79 

VIII. - Le chateau d'If. 96 

IX. — Le soir des fiancailles ■ . . HI 

X. — Le petit cabinet des Tuileries 120 

XI. - L'ogre de Corse 131 

XII. - Le pere et le fils 142 

XIII. - Les Cent-Jours 152 

XIV. — Le prisonnier furieux et le prisonnier foti. . 165 
XV. — Le numero 34 et le numero 27 ...... . 481 

XVI. — Un savant italien 205 

XVII. - La chambre de l'abbe ........... 218 

XVIII. — Le tresor 244 

XIX. — Le troisieme acces 261 

XX. — Le cimetiere du chateau d'If 275 

XXI. - L'ile de Tiboulen 282 



L'MILE COLIN ET C fe — - IMPRIMERIE DE LAGNY 



OEUVRES COMPLETES 

D'ALEXANDRE DUMAS 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

II 



OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DtfMAS 

PUBL1EES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY 



Acte 1 

Amaury 1 

Ange Pitou 2 

Ascanio 2 

Aventure d'amour 1 

Aventuresde John Davys 2 

Les Baleiniers 2 

Le Batard de Mauleon. 3 

Kack 1 

*Les Blancs et les Bleus. 3 
La Bouillie de la com- 

tesse Berthe 1 

La Boule de neige 1 

Bric-a-Brac 1 

Un Cadet de famille . . 3 

Le Capitaine Pamphile. 1 

Le Capitaine Paul 1 

Le Capitaine Rhino ... 1 

Le Capitaine Richard.. 1 

Catherine Blum 1 

Causeries.... 2 

Cecile 1 

Cesar 2 

Charles le Temeraire. . 2 

Chasseur de Sauvagine. 1 

Le Chateau d'Eppstein. 2 

Chevalier d'Harmental. 2 
Le Chevalier deMaison- 

Rouge 2 

Le Collier de la Reine. 3 

La Colotnbe 1 

Compagnons de Jehu.. 3 
.- Comte de M onte-Cristo . 6 
Comtesse de Cbaray. . . 6 
Comtesse de Salisbury. 2 
Confessions de la mar- 
quise , 2 

Conscience ITnnocent. 2 

La Dame de Monsoreau 3 

La Dame de Volupte. , 2 

Les Deux Diane 3 

Les Deux Reines 2 

Dieu dispose 2 

Le Docteur mysterieux. 2 

Le Drame de 93 3 

Les Drames de la mer. t 

Les Drames galants. . . 2 

Emma Lyonna 5 

La Ferame au collier de 

velours 1 

Fernande 1 

La Fille du Marquis. . . 2 



(Jne Fille du regent. . . 1 
Filles, Lorettes et Cour- 

tisanes 1 

Le Fils du forcat 1 

Les Freres corses 1 

Gabriel Lambert 1 

Les Garibaldiens 1 

Gaule et France 1 

Georges 1 

Un Gil Bias en California 1 

La Guerre des femmes 2 
Henri IV, Louis XIII, 

Richelieu 2 

Histoire de mes betes. 1 
Histoire d'un casse-noi- 

sette 1 

L'Homme aux contes . . 1 

Les Hommes de fer... 4 

L'Horoscope 1 

L'lle de Feu 2 

Impressions de voyage : 

Une Annee a Florence 1 

L' Arabie Heureuse. . 3 

Les Bords du Rhin ... 2 

Le Capitaine Arena. 1 

Le Caucase 3 

Le Corricolo 2 

Le Midi de la France 2 

De Paris aCadix.... 2 

15 jours au Sinai... 1 

En Kussie 4 

Le Speronare 2 

En Suisse 3 

Le Veloce 2 

La Villa Palmieri 1 

Ingenue 2 

Isaac Laquedem 2 

Isabel de Baviere 2 

Italiens et Fiamands.. 2 

lvanhoe 2 

Jacques Ortis 1 

Jacquot sans Oreilles . . , i 

JaDe 1 

Jehanne la Pucelle .... 1 
Louis XIV et son Siecle 4 
Louis X Vet sa Cour... 2 
Louis XVI et la Revo- 
lution 2 

Louves de Machecoul.. 3 

Madame de Chamblay 2 

La Maison de Glace... 2 

Le Maitre d'armes .... 1 



Manages du Pere Olifus i 

Les Medicis 1 

Mes Memoires 10 

Memoires de Garibaldi 2 

Mem oires d'une a veugle 2 
Memoires d'un mede- 

cin : Balsamo 5 

Le Meneur de loups. .. 1 

Mi lie et un fantomes.. 1 

Les Mohicans de Paris 4 X 

Les Morts vont vite... 2 

Napoleon 1 

Une Nuit a Florence . . 1 

Olympe de Cleves 3 

Page du due de Savoie 2 
Parisiens et Proviu- 

ciaux • 2 

Le Pasteur d'Ashbourn 2 

Pauline et Pascal Bruno 1 

Un Pays inconnu i 

Le Pere Gigogne 2 

Le Pere la Ruine..,.. 1 
Le Prince des Voleurs. 2 
Princesse de Monaco.. 2 
La Princesse Flora. ... 1 
Propos d'Art et de Cui- 
sine I 

Les Quarante-Cinq .... 3 

La Regence 1 

La Reine Margot 2 

Robin Hood le Proscrit 2 

La Route de Varenne? 1 

Le Salfeador 1 

Salvator 5 

La San-Felice 4 

Souvenirs d' Antony ... 1 

Souvenirs dramatiques 2 

Souvenirs (Time Favorite 4 

Les Stuarts 1 

Sultanetta 1 

Sylvandire 1 

Terreur prussienne.. . . 2 

Testament de Chauvehn 1 

Theatre complet 25 

Trois Maitres 1 

Trois Mousquetaires. . . 2 

Le Trou de 1' en fer. ... 1 

La Tuiipe noire 1 

Vicomte de Bragelonne 6 

La Vie au Desert. „ . . . 2 

Une Vie d'artiste 1 

Vingt Ans apres 3 



£. 3IU5Y1IK — lOTRIliSAIS 3>« LA9KY 



ALEXANDRE DUMAS 



LE COMTE 



DE 



MONTE-CRISTO 



II 




PARIS 
CA.LMANN-LEVY, EDITEURS 

3, RDE AUBER, 3 
Droits de reproduction et de traduction reserves. 



LE COMTE 

DE MONTE-GRISTO 



LES CONTREBANDIERS 



Dantes n'avait point encore passe un jour a bord, 
qu'il avait deja reconnu a qui il avait affaire. Sans 
avoir ete a l'ecole de Fabbe Faria, le digne patron de 
la Jeune-Amelie, c'etait le nom de la tartane genoise, 
savait a peu pres toutes les langues qui se parlent 
autour de ce grand lac qu'on appelle la Mediterranee ; 
depuis l'arabe jusqu'au provencal ; cela lui donnait, 
en lui ^pargnant les interpretes, gens toujours 
ennuyeux et parfois indiscrets, de grandes facilites 
de communication, soit avec les navires qu'il rencon- 
trait en mer, soit avec les petites barques qu'il rele- 
vait le long des cotes, soit enfin avec les gens sans 
nom, sans patrie, sans etat apparent, comme il y en 
a toujours sur les dalles des quais qui avoisinent les 
ports de mer, et qui vivent de ces ressources myste- 
rieuses et cachees qu'il faut bien croire leur venir en 
ligne directe de la Providence, puisqu'ilsn'ont aucun 
h. 10. 



2 LE. COMTE DE MONTE-CRISTO 

moyen d'existence visible a l'oeil nu : on devine que 
Dantes etait a bord d'un batiment contrebandier. 

Aussi le patron avait-il regu Dantes a bord 
avec une certaine defiance : il 6tait fort connu de 
tons les douaniers de la cote, et, comme c'etait entre 
ces messieurs et lui un echange de ruses plus 
adroites les unes que les autres, il avait pense d'abord 
que Dantes etait un emissaire de dame gabelle, qui 
employait cet ing^nieux moyen de pene'trer quel- 
ques-uns des secrets du metier. Mais la maniere bril- 
lante dont Dantes s'etait tir6 de l'epreuve quand il 
avait orients au plus pres, l'avait entierement con- 
vaincu ; puis ensuite, quand il avait vu cette legere 
fumee flotter comme un panache au-dessus du bas- 
tion du cMteau d'lf, et qu'il avait entendu ce bruit 
lointain de l'explosion, il avait eu un instant l'idee 
qu'il venait de recevoir a bord celui a qui, comme 
pour les entrees et les sorties des rois, on accordait 
les honneurs du canon ; cela l'inquietait moins d6ja, 
il faut le dire, que si le nouveau venu 6tait un doua- 
nier ; mais cette seconde supposition avait bientot 
disparu comme la premiere a la vue de la parfaite 
tranquillite de sa recrue. 

Edmond eut done l'avantage de savoir ce qu'6tait 
son patron sans que son patron put savoir ce qu'il 
etait; de quelque cotd que l'attaquassent le vieux 
marin ou ses camarades, il tint bon et ne fit aucun 
aveu ; donnant force details sur Naples et sur Malte, 
qu'il connaissait comme Marseille, et maintenant, 
avec une fermete qui faisait honneur a sa memoire, 
sa premiere narration. Ce fut done le Genois, tout 
subtil qu'il etait, qui se laissa duper par Edmond, 
en faveur duquel parlaient sa douceur, son expe- 
rience nautique et surtout la plus savante dissimu- 
lation. 



LE GOMTE DEMONTE-CRISTO $ 

Et puis, peut-etre le Genois etait-il eomme ces 
gens d'esprit qui ne savent jamais que ce qu'ils doi- 
vent savoir, et qui ne croient que ce qu'ils out interet 
a croire. 

Ce fut done dans cette situation reciproque que 
Ton arriva a Livourne. 

Edmond devait tenter la une nouvelle 6preuve: 
c 'etait de savoir s'il se reconnaftrait lui-meme, depuis 
quatorze ans qu'il ne s'etait vu ; il avait conserve une 
idee assez precise de ce qu'etait le jeune homme, 
il allait voir ce qu'il etait devenu homme. Aux yeux 
de ses camarades, son voeu 6tait accompli : vingt fois 
d6ja il avait relache a Livourne, il connaissait un 
barbier rue Saint-Ferdinand. II entra chez lui pour 
se faire couper la barbe et les cheveux. 

Le barbier regarda avec etonnement cet homme 
a la longue chevelure et a la barbe epaisse et noire, 
qui ressemblait a une de ces belles testes du Titien. 
Ce n'etait point encore la mode a cette epoque-la que 
Ton portat la barbe et les cheveux si developpes : 
aujourd'hui un barbier s'etonnerait seulement qu'un 
homme dou6 de si grands avantages physiques con- 
sents a s'en priver. 

Le barbier livournais se mit a la besogne sans 
observation. 

Lorsque l'operation fut terminee, lorsque Edmond 
sentit son menton entierement rase, lorsque ses che- 
veux furent reduits a la longueur ordinaire, il 
demanda un miroir et se regarda. 

II avait alors trente-trois ans, comme nous l'avons 
dit, et ces quatorze annexes de prison avaient pour 
ainsi dire apporte un grand changement moral dans 
sa figure! 

Dantes etait entr6 au chateau d'lf avec ce visage 
rond, riant et epanoui du jeune homme heureux, a 



4 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

qui les premiers pas dans la vie ont 6t6 faciles, et qui 
compte sur l'avenir comme sur la deduction naturelle 
du passe : tout cela £tait bien change\ 

Sa figure ovale s'etait allong£e, sa bouche rieuse 
avait pris ces lignes fermes et arretees qui indiquent 
la resolution ; ses sourcils s'etaient arques sous line 
ride unique, pensive; ses yeux s'etaient empreints 
d'une profonde tristesse, du fond de laquelle jaillis- 
saient de temps en temps de sombres eclairs, de la 
misanthropie et de la haine; son teint, eloign^ si 
longtemps de la lumiere du jour et des rayons du 
soleil, avait pris cette couleur mate qui fait, quand 
leur visage est encadre dans des cheveux noirs, la 
beaute aristocratique des hommes du Nord; cette 
science profonde qu'il avait acquise avait en outre 
reflate* sur tout son visage une aureole d'intelligente 
securite; en outre, il avait, quoique naturellement 
d'une taille assez haute, acquis cette vigueur trapue 
d'un corps toujours concentrant ses forces en lui. 

A l'elegance des formes nerveuses et greles avait 
succ£de la solidity des formes arrondies et muscu- 
leuses. Quant a sa voix, les prieres, les sanglots et 
les imprecations l'avaient changee, tantot en un tim- 
bre d'une douceur strange, tantot en une accentuation 
rude et presque rauque. 

En outre, sans cesse dans un demi-jour et dans 
l'obscurite*, ses yeux avaient acquis cette singuliere 
faculte* de distinguer les objets pendant la nuit, 
comme font ceux de l'hyene et du loup. 

Edmond sourit en se voyant : il 6tait impossible 
que son meilleur ami, si toutefois il lui restait un ami, 
le reconnut; il ne se reconnaissait meme pas lui- 
meme. 

' Le patron de la Jeune-Amelie, qui tenait beaucoup 
a garder parmi ses gens un homme de la valeur d'Ed- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 5 

mond, lui avait propose quelques avances sur sa part 
de benefices futurs, et Edmond avait accepts ; son 
premier soin, en sortant de chez le barbier qui venait 
d'op^rer chez lui cette premiere metamorphose, fut 
done d'entrer dans un magasin et d'acheter un vete- 
ment complet de matelot : ce vehement, comme on 
le sait, est fort simple : il se compose d'un pan- 
talon blanc, d'une chemise ray^e et d'un bonnet 
phrygien. 

C'est sous ce costume, en rapportant a Jacopo la 
chemise et le pantalon qu'il lui avait pret6s, qu 'Ed- 
mond reparut devant le patron de la Jeune-Amelie, 
auquel il fut oblige de r£p6ter son histoire. Le patron 
ne voulait pas reconnaitre dans ce matelot coquet et 
61£gant 1'homme a la barbe ^paisse, aux cheveux 
meles d'algues et au corps trempe' d'eau de mer, 
qu'il avait recueilli nu et mourant sur le pont de son 
navire. 

Entrain^ par sa bonne mine, il renouvela done a 
Dantes ses propositions d'engagement ; mais Dantes, 
qui avait ses projets, ne les voulut accepter que pour 
trois mois. 

Au reste, e'etait un Equipage fort actif que celui de 
la Jeune-Amelie, et soumis aux ordres d'un patron 
qui avait pris l'habitude de ne pas perdre son temps. 
A peine 6tait-il depuis huit jours a Livourne, que les 
flancs rebondis du navire £taient remplis de mousse- 
lines peintes, de cotons prohibes, de poudre anglaise 
et de tabac sur lequel la rdgie avait oublie" de mettre 
son cachet. II s'agissait de faire sortir tout cela de 
Livourne, port franc, et de d^barquer sur le rivage 
de la Corse, d'ou certains sp^culateurs se chargeaient 
de faire passer la cargaison en France. 

On partit; Edmond fendit de nouveau cette mer 
azur<§e, premier, horizon de sa jeunesse, qu'il avait 



6 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

revu si sotivent dans ies reves de sa prison. II laissa 
a sa droite la Gorgone, a sa gauche la Pianbsa, et 
s'avanca vers la patrie de Paoli et de Napoleon. 

Le iendemain, en montant sur le pont, ce qu'il foi- 
sait toujours d'assez bonne heure, le patron trbiiva 
Dantes appuye" a la muraille du Mtiment et regar- 
dant avec une expression strange un entassement de 
rochers granitiques que le soleii levant inondait 
d'une lumiere rosee : c'etait File de Monte-Cristo. 

La Jeune-Amelie la laissa a trois quarts de lieue a 
peu pres a tribord et continua son chemin vers la 
Corse. 

Dantes songeait, tout en iongeant cette ile au nom 
si retentissant pour lui, qu'il n'aurait qu'a sauter a la 
mer et que dans une demi-heure ii serait sur cette 
terre promise. Mais la que ferait-il, sans instruments 
pour d^couvrir son tr6sor, sans armes pour le defen- 
dre ? D'ailleurs, que diraient les matelots ? que peh- 
serait le patron? II fallait attendre. 

Heureusement Dantes savait attendre : il avait 
attendu quatorze ans sa iiberte ; il pouvait bien, main- 
tenant qu'il 6tait libre, attendre six mois ou un an la 
richesse. 

N'eut-il pas accepte' la lAerte sans la richesse si 
on la lui eut proposee ? 

D'ailleurs cette richesse n'etait-elle pas toute chi- 
merique? N6e dans le cerveau malade du ]3auvre 
abbe Faria, n'etait-elle pas morte avec lui ? 

II est vrai que cette lettre du cardinal Spada etait 
etrangement precise. 

Et Dantes repetait d'un bout a 1'autre dans sa md- 
moire cette lettre, dont il n'avait pas oublie un mot. 

Le soir vint ; Edmond vit 1'ile passer par toutes les 
teintes que le crepuscule amene avec lui, et se per- 
dre pour tout le monde dans i'obscurite ; mais lui, 



LE COMTE DE MONT E- CRI STO 7 

avec son regard habitue" a l'obscurit6 de la prison, il 
continua sans doute de la voir, car il demeura le 
dernier sur ie pont. 

Le lendemain on se re>eilla a la hauteur d' Alexia. 
Tout le jour on eourut des bordees, le soir des feux 
s'allumerent sur la cote. A la disposition de ces feux 
on reconnut sans doute qu'on pouvait debarquer, car 
un fanal monta au lieu de pavilion a la corne du petit 
b&timent, et Ton s'approcha a portee de fusil du ri- 
vage. 

Dantes avait remarque\ pour ces circonstances so- 
lennelles sans doute, que le patron de la Jeune- 
Amelie avait monte sur pivot, en approchant de la 
terre, deux petites couleuvrines, pareilles a des fusils 
de rempart, qui, sans faire grand bruit, pouvaient 
envoyer unejolieballe de quatre a la livre a mille pas.' 

Mais pour.ce soir-la la precaution fut superflue ; 
tout se passa le plus doucement et le plus poliment 
du monde. Quatre chaloupes s'approcherent a petit 
bruit du Mtiment, qui, sans doute pour leur faire 
honneur, mit sa propre chaloupe a la mer ; tant il y 
a que les cinq chaloupes s'escrimerent si bien, qu'a 
deux heures du matin tout le chargement etait pass6 
du bord de la Jeune-Amelie sur la terre ferme. 

La nuit meme, tant le patron de la Jeune-Amelie 
etait un homme d'ordre, la repartition de la prime 
fut faite : chaque homme eut cent livres toscanes de 
part, e'est-a-dire a peu pres quatre-vingts francs de 
notre monnaie. 

Mais 1'expedition n'etait pas finie; on mit le cap 
sur la Sardaigne. II s'agissait d'aller recharger le 
b^timent qu'on venait de decharger. 

La seconde operation se fit aussi heureusement 
que la premiere ; la Jeune-Amelie etait en veine de 
bonheur. 



8 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

La nouvelle cargaison 3tait pour le duche de 
Lucques. Elle se composait presque entierement de 
cigares de la Havane, de vin de X£res et de Malaga. 

La on eut maille a partir avec la gabelle, cette 
,3ternelle ennemie du patron de la Jeune-Amelie. Un 
douanier resta sur le carreau, et deux matelots fu- 
rent blesses. Dantes 6tait un de ces deux matelots ; 
une balle lui avait traverse* les chairs de F^paule 
gauche. 

Dantes 6tait presque heureux de cette escarmou- 
che et presque content de cette blessure ; elles lui 
avaient, ces rudes institutrices, appris a lui-m£me de 
quel ceil il regardait le danger et de quel cceur il 
supportait la souffrance. II avait regarde* le danger 
en riant, et en recevant le coup il avait dit comme le 
philosophe grec : « Douleur, tu n'es pas un mal. » 

En outre il avait examine* le douanier bless6 a 
mort, et, soit chaleur du sang dans Taction, soit re- 
froidissement des sentiments humains, cette vue ne 
lui avait produit qu'une legere impression. Dantes 
etait sur la voie qu'il voulait parcourir, et marchait 
au but qu'il voulait atteindre : son coeur 6tait en train 
de se p^trifier dans sa poitrine. 

Au reste, Jacopo, qui, en le voyant tomber, 1'avait 
cru mort, s'etait pr^cipite* sur lui, 1'avait relev6, et 
enfin, une fois relevd, 1'avait soigne* en excellent ca- 
marade. 

Ce monde n'eHait done pas si bon que le voyait le 
docteur Pangloss; mais il n'dtait done pas non plus 
si mdchant que le voyait Dantes, puisque cet homme, 
qui n'avait rien a attendre de son compagnon que 
d'he>iter de sa part de primes, e*prouvait une si vive 
affliction de le voir tue* ? 

Heureusement, nous l'avons dit, Edmond n'^tait 
que blesse\ Gr&ce a certaines herbes cueillies a cer~ 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO ^ 

taines dpoques et vendues aux contrebandiers par de 
vieilles femmes sardes, la blessure se referma bien 
vite. Edmond voulut tenter alors Jacopo ; il lui offrit, 
en echange des soins qu'il en avait recus, sa part des 
primes ; mais Jacopo refusa avec indignation. 

II 6ta.it requite" de cette espece de devourment 
sympathique que Jacopo avait voue* a Edmond du 
premier moment ou il Tavait vu, qu'Edmpnd accor- 
dait a Jacopo une certaine somme d'affection. Mais 
Jacopo n'en demandait pas davantage : il avait devin6 
instinctivement chez Edmond cette supreme supd- 
riorite a sa position, superiority qu'Edmond ^tait 
parvenu a cacher aux autres. Et de ce peu que lui 
accordait Edmond le brave marin 6tait content. 
- Aussi, pendant les longues journ6es de bord, quand 
le navire courant avec s^curite sur cette mer d'azur 
n'avait besoin, gr£ce au vent favorable qui gonflait 
ses voiles, que du secours du timonier, Edmond, une 
carte marine a la main, se faisait instituteur avec 
Jacopo comme le pauvre abb£ Faria s'6tait fait insti- 
tuteur avec lui. II lui montrait le gise'ment des cotes, 
lui expliquait les variations de la boussole, lui appre- 
nait a lire dans ce grand livre ouvert'au-dessus de 
nos tdtes, qu'on appelle le ciel, et ou Dieu a £crit sur 
Fazur avec des lettres de diamant. 

Et quand Jacopo lui demandait : 

— A quoi bon apprendre toutes ces choses a un 
pauvre matelot comme moi ? 

Edmond repondait : 

— Qui sait ? tu seras peut-etre un jour capitaine de 
Mtiment : ton compatriote Bonaparte est bien devenu 
empereur ! 

Nous avons oublie de dire que Jacopo etait Corse. 

Deux mois et demi s'etaient ddja e'coulds dans ces 

courses successives. Edmond £tait devenu aussi ha- 



10 £E GOMTE DE MONTE-CRIST 

bile caboteur qu'il etait autrefois hardi marin; il 
avait lie connaissance avec ious les contrebandiers 
de la c6te : il avait appris tons les signes magonni- 
ques a l'aide desquels ces demi-pirates se reconnais- 
sent entre eux. 

Il avait passe et repasse vingt fois devant son ile 
de Monte-Cristo, mais dans tout cela il n'avait pas 
une settle fois trouve l'occasion d.'y d^barquer. 

II avait done pris une resolution : 

C'etait, aussitot que son engagement avec le patron 
de la Jeune-Amelie aurait pris tin, de louer une pe- 
tite barque pour son propre compte (Dantes le pou- 
vait, car dans ses differentes courses il avait amasse 
une centaine de piastres), et, sous un pretexte quel- 
conque, de se rendre a Tile de Monte-Cristo. 

La il ferait en toute liberte ses recherehes. 

Non pas en toute liberte, car il serait, sans aucun 
doute, espionn6 par ceux qui l'auraient conduit. 

Mais dans ce monde il faut bien risquer quelque 
chose. 

La prison avait rendu Edmond prudent, et il aurait 
bien voulu ne rien risquer. 

Mais il avait beau chercher dans son imagination, 
si feconde qu'elle fut, il ne trouvait pas d'autres 
moyens d'arriver a l'ile tant souhaitee que de s'y 
faire conduire. 

Dantes flottait dans cette he'sitation, lorsque le pa- 
tron, qui avait mis une grande confiance en lui, et 
qui avait grande envie de le garder a son service, le 
prit un soir par le bras et l'emmena dans une taverne 
de la via del Oglio, dans laquelle avait 1'habitude de 
se reunir ce qu'il y a de mieux en contrebandiers a 
Livourne. 

C'dtait la que se traitaient d 'habitude les affaires 
de la c6te. Deja deux ou trois fois Dantes 6tait entre 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 11 

daris cette Bourse maritime ; et en voyant ces hardis 
dcumeurs que fournit tout un littoral de deux mille 
lieues de tour a peu pres, il s'etait demande de quelle 
puissance ne disposerait pas un homme qui arriverait 
a donner l'impulsion de sa volonte a tous ces fils 
reunis ou divergents. 

Cette fois il 6ta.it question d'une grande affaire : il 
s'agissait d'un b&timent charg6 de tapis turcs, d'etoffes 
du Levant et de cachemire ; il fallait trouver un ter- 
rain neutre ou l'echange put se faire ; puis tenter de 
jeter ces objets sur les cotes de France. 

La prime e'tait enorme si Ton reussissait il s'agis- 
sait de cinquante a soixante piastres par homme. 

Le patron de la Jeune-Amelie proposa comme lieu 
de debarquement l'ile de Monte-Cristo, laquelle, 
etant completement deserte et n'ayant ni soldats ni 
douaniers, semble avoir ete placee au milieu de la 
mer du temps de l'Olympe pa'ien par Mercure, ce 
dieu des coiiimergants et des voleurs, classes que 
nous avons faites sdparees, sinon distinctes, et que 
1'antiquite, a ce qu'il parait, rangeait dans la meme 
categorie. 

A ce nom de Monte-(3ristb, D'antes tressaillit de 
joie: il se leva pour cacher son emotion et fit un 
tour dans la taverne enfumee ou tons les idioriies du 
monde connu venaient se fondre dans la Iangue 
f ran que. 

Lorsqu'ii se rapprocha des deux interlocuteiirs, il 
etait decide que Ton reMcherait a Monte-Cristo et 
que Ton partirait pour cette expedition des la nuit 
suivante. 

Edmond, consulte, fut d'avis que File offrait toutes 
les securites possibles, et que les grandes entreprises 
pour reussir avaient besoin d'etre menees vite. 

Rien ne fut done change all programme arrele. II 



12 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

fut convenu que Ton appareillerait le lendemain soir, 
et que Ton tacherait, la mer £tant belle et le vent 
favorable, de se trouver le surlendemain soir dans 
les eaux de File neutre. 



II 



LILE DE MONTE-CRISTp 



Enfin Dantes, par un de ces bonheurs inesperds 
qui arrivent parfois a ceux sur lesquels la rigueur du 
sort s'est longtemps lassee, Dantes allait arriver a 
son but par un moyen simple et naturel, et mettre le 
pied dans l'ile sans inspirer a personne aucun 
soupQon. 

Une nuit le separait seulement de ce depart tant 
^attendu. 

Cette nuit fut une des plus ftevreuses que passa 
Dantes. Pendant cette nuit, toutes les chances bonnes 
et mauvaises se pr£senterent tour a tour a son esprit: 
s'il fermait les yeux, il voyait la lettre du cardinal 
Spada e*crite en caractere flamboyants sur la muraille ; 
s'il s'endormait un instant, les reves les plus insenses 
venaient tourbillonner dans son cerveau. II descen- 
dant dans les grottes aux pavds d^meraudes, aux 
parois de rubis, aux stalactites de diamants. Les per- 
les tombaient goutte a goutte comme filtre d'ordi- 
naire l'eau souterraine. 

Edmond, ravi, Smerveille, remplissait ses poches 
de pierreries ; puis il revenait au jour, et ces pierre- 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 13 

ries s'6taient changees en simples cailloux. Alors il 
essayait de rentrer dans ces grottes merveilleuses, 
entrevues seulement ; mais le chemin se tordait en 
spirales infinies : 1' entree etait redevenue invisible. 
II cherchait inutilement dans sa mernoire fatiguee 
ce mot magique et myste>ieux qui ouvrait pour le 
pecheur arabe les cavernes splendides d'Ali-Baba. 
Tout dtait inutile ; le tremor disparu etait redevenu 
la propriety des g£nies de la terre, auxquels il avait 
eu un instant l'espoir de 1'enlever. 

Le jour vint presque aussi f&brile que l'avait et6 la 
nuit ; mais il amena la logique a Faide de Fimagina- 
tion, et Dantes put arreter un plan jusqu 'alors vague 
et flottant dans son cerveau. 

Le soir vint, et avec le soir les preparatifs du de- 
part. Ces, preparatifs etaient un moyen pour Dantes 
de cacher son agitation. Peu a peu il avait pris cette 
autorite" sur ses compagnons de commander comrhe 
s'il £tait le maitre du b&timent ; et comme ses ordres 
etaient toujours clairs, precis et faciles & ex^cuter, 
ses compagnons lui obeissaient non seulement avec v 
promptitude, mais encore avec plaisir. 

Le vieux marin le laissait faire : lui aussi avait re- 
connu la superiority de Dantes sur ses autres mate- 
lots et sur lui-menie. II voyait dans le jeune homme 
son successeur naturel, et il regrettait de n'avoir pas 
une fille pour enchainer Edmond par cette haute 
alliance. 

A sept heures du soir tout fut pr6t ; & sept heures 
dix minutes on doublait le phare juste au moment ou 
le phare s'allumait. 

La mer etait calme, avec un vent frais venant du 
sud-est; on naviguait sous un ciel d'azur ou Dieu 
allumait aussi tour & tour ses phares, dont chacun 
est un monde. Dantes declara que tout le monde 



14 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

pouvait se coucher et qu'il se chargeait du gouver- 
nail. 

Quand le Maltais (c'est ainsi que Ton appelait Dan- 
tes) avait fait une pareille declaration, cela suffisait, 
et chacun s'en allait coucher tranquille. 

Cela arrivait quelquefois : Dantes, rejete de la so- 
litude dans le monde, eprouvait de temps en temps 
d'imperieux besoins de solitude. Or, quelle solitude 
^ la fois plus immense et plus poetique que celle d 7 un 
Mtiment qui flotte isole sur la mer, pendant l'obscu- 
rite de la nuit, dans le silence de l'immensite et sous 
le regard du Seigneur ? 

Cette fois, la solitude fut peuplee de ses pensees, 
la nuit eclair^e par ses illusions, le silence anime par 
ses promesses. 

Quand le patron se reveilla, le navire marchait sous 
toutes voiles : il n'y avait pas un lambeau de toile 
qui ne fut gonfle par le vent ; on faisait plus de deux 
lieues et demie a l'heure. 

L'ile de Monte-Cristo grandissait a 1'horizon. 

Edmond rendit le b^timent a son maitre, et alia 
s'^tendre a son tour dans son Jiamac ; mais, malgr6 
sa nuit d'insomnie, il ne put fermer Fceil un seul 
instant. 

Deux heures apres il remonta sur le pont ; le bM- 
ment etait en train de doubler l'ile d'Elbe. On etait a 
la hauteur de Mareciana et au-dessus de l'ile plate et 
verte de la Pianosa. On voyait s'elancer dans l'azur 
du ciel le sommet flamboyant de Monte-Cristo. 

Dantes ordonna au timonier de mettre la barre a 
babord, afin de laisser la Pianosa a droite ; il avait 
calcule que cette manoeuvre devrait raccourcir la 
route de deux ou trois nceuds. 

Vers cinq beures du soir, on eut la vue complete 
de Tile. On en apercevait les moindres details, gr^ce 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 15 

a cette limpidity atmospherique qui est parti culiere 
a la lumiere que versent les rayons du soleil a son 
deelin. 

Edmond devorait des yeux cette masse de rochers 
qui passait par toutes les couleurs cr^pusculaires, 
depuis le rose vif jusqu'au bleu fonce ; cte temps en 
temps des bouffees ardentes lui montaient au visage ; 
son front s'empourprait, un nuage pourpre passait 
devant ses yeux. 

Jamais joueur dont toute la fortune est en jeu n'eut, 
sur un coup de des, les angoisses que ressentait Ed- 
mond dans ses paroxysmes d'espdrance. 

La nuit vint : a dix heures du soir on aborda ; la 
Jeune-Amelie etait la premiere au rendez-vous. 

Dantes, malgre son empire ordinaire sur lui-meme, 
ne put se contenir : il sauta le premier sur le rivage ; 
s'il 1'eut ose, comme Brutus, il eut baise la terre. 

II faisait nuit close ; mais a onze heures la lune se 
leva du milieu de la mer dont elle argenta chaque 
fremissement ; puis ses rayons, a mesure qu'elle se 
leva, commencerent a se jouer, en JDlanches cascades 
de lumiere, sur les roches entassees de cet autre 
Pelion. 

L'ile etait familiere a Fequipage de la Jeune-Ame- 
lie : c'etait une de ses stations ordinaires. Quant a 
Dantes, il l'avait reconnue a chacun de ses voyages 
dans le Levant, mais jamais il n'y etait descendu. 

II interrogea Jacopo. 

— Ou allons-nous passer la nuit ? demanda-t-i|. 

— Mais a bord de la tartane, repondit le marin. 

— Ne serions-nous pas mieux dans les grottes ? 

— Pans quelles grottes ? 

— Mais dans les grottes de File. 

— Je ne connais pas de grottes, dit Jacopo. 
Une sueur froide passa sur le front de Dantes. 



16 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— II n'y a pas de grottes a Monte-Cristo ? de- 
man cla-t-il. 

— Non. 

Dantes demeura un instant £tourdi ; puis il songea 
que ces grottes pouvaient avoir 6te combines depuis 
par un accident quelconque, ou meme bouch6es, pour 
plus grandes precautions, par le cardinal Spada. 

Le tout, dans ce cas, etait done de retrouver cette 
ouverture perdue. II 6tait inutile de la chercher pen- 
dant la nuit. Dantes remit done Investigation au len- 
demain. D'ailleurs, un signal arbore a une demi-lieue 
en mer, et auquel la Jeune-Amelie repondit aussitdt 
par un signal pareil, indiqua que le moment 6tait 
venu de se mettre a la besogne. 

Le Mtiment retardataire, rassure par le signal qui 
devait faire connaitre au dernier arrive qu'il y avait 
toute s£curit6 k s'aboucher, apparut bientdt blanc et 
silencieux comme un fantome, et vint jeter 1'ancre a 
une encablure du rivage. 

Aussitot le transport commenca. 

Dantes songeait, tout en travaillant, au hourra de 
joie que d'un seul mot il pourrait provoquer parmi 
tous ces homines s'il disait tout haut Fincessante 
pens^e qui bourdonnait tout bas a son oreille et a son 
cosur. Mais, tout au contraire de reveler le magni- 
fique secret, il craignait d'en avoir d£ja trop dit et 
d'avoir, par ses allees et ses venues, ses demandes 
r£p£tees, ses observations minutieuses et sa preoc- 
cupation continuelle, 6veill6 les soupcons. Heureuse- 
rnent, pour cette circonstance du moins, que chez lui 
un passe bien douloureux refl^tait sur son visage une 
tristesse indel^bile, et que les lueurs de gaiete entre- 
vues sous ce nuage n'etaient reellement que des 
eclairs. 

Personne ne se doutait done de rien, et lorsque le 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 17 

lendemain, en prenant un fusil, du plomb et de la 
poudre, Dantes manifesta le d6sir d'aller tuer quel- 
qu'une de ces nombreuses chevres sauvages que Ton 
voyait sauter de rocher en rocher, on n'attribua cette 
excursion de Dantes qu'a Famour de la chasse ou au 
desir de la solitude. II n'y eut que Jacopo qui insista 
pour le suivre. Dantes ne voulut pas s'y opposer, 
craignant par cette repugnance a etre accompagne 
d'inspirer quelques soupcons. Mais a peine eut-il fait 
un quart de lieue, qu'ayant trouve l'oecasion de 
tirer et de tuer un chevreau, il envoya Jacopo le por- 
ter a ses compagnons, les invitant a le faire cuire et 
a lui donner, lorsqu'il serait cuit, le signal d'en man- 
ger sa part en tirant un coup de fusil ; quelques fruits 
sees et un fiasco de vin de Monte-Pulciano devaient 
completer Fordonnance du repas. 

Dantes continua son chemin en &e retournant de 
temps en temps. Arrive au sommet d'une roche, il 
vit a mille pieds au-dessous de lui ses compagnons 
que venait de rejoindre Jacopo, et qui s'occupaient 
deja activement des appr^ts du dejeuner, augments, 
gr&ee a 1'adresse d'Edmond, d'une piece capltale. 

Edmond les regarda un instant avec ce sourire 
doux et triste de Thorn'me superieur. 

— Dans deux heures, dit-il, ces gens-la repartiront, 
riches de cinquante piastres, pour aller, en risquant 
leur vie, essay er d'en gagner cinquante autres ; puis 
reviendront, riches de six cents livres, dilapider ce 
tr^sor dans une ville quelconque, avec la fierte' des 
sultans et,la confiance des nababs. Aujourd'hui l'es- 
perance fait que je m6prise leur richesse, qui me 
parait la plus profonde misere ; demain la deception 
fera peut-etre que je serai forc6 de regarder cette 
profonde misere comme le supreme bonheur... Oh! 
non, s'ecria Edmond, cela ne sera pas; le savant, 
n. 11 



1$ LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Hnfaillible Paria ne se serait point trompe sur cette 
seule chose. D'ailleurs autant voudrait mourir que 
de continuer de mener cette vie miserable jet inf6- 
rieure. 

Ainsi Dantes qui, il y a trois mois, n'aspirait qu'a 
la liberte, n'avait deja plus assez de la libert6 et as- 
pirait & la richesse ; la faute n'en 6tait pas k Dantes, 
mais a Dieu, qui, en bornant la puissance de l'homme, 
lui a fait des d6sirs infinis ! Oependant, par une route 
perdue entre deux murailles de roches, suivant un 
sentier creuse* par le torrent et que, selon toute pro- 
bability jamais pied humain n'avait foule, Dantes 
s'etait approch6 de Tendroit ou il supposait que les 
grottes avaient du exister. Tout en suivant le rivage 
de la mer et en examinant les moindres objets avec 
une attention s6riense, il erut remarquer sur certains 
rochers des entailles creus^es par la main de 
Thomme. 

Le temps, qui jette sur toute chose physique son 
manteau de mousse, comme sur les choses morales 
son manteau d'oubli, semblait avoir respecte* ces 
signes trace's avec une certaine r^gularite, et dans 
le but probablement d'indiquer une trace ; de temps 
en temps cependant ces signes disparaissaient sous 
des touffes de myrtes, qui s'epanouissaient en gros 
bouquets charges 4e fleurs, ou sous des lichens para- 
sites. II fallait alors qu'Edmond dcart&t les branches 
ou soulev&t les mousses pour retrouver les signes 
indicateurs qui le conduisaient dans cet autre laby- 
rinthe, Ces signes avaient au reste donn6 bon 
espoir k Edmond. Pourquoi ne serait-ce pas le cardi- 
nal qui les aurait traces pour qu'ils pussent, en cas 
d'une catastrophe qu'il n'avait pas pu prevoir si com- 
plete, servir de guide a son neveu ? Ce lieu solitaire 
^tait bien celui qui c0nven9.it & un homme qui voulait 



LE COMTE DE MQKTE-CRISTO 19 

enfouir un tresor. Seulement ces signes infideles 
n'avaient-ils pas attire" d'autres yeux que ceux pour 
lesquels ils £taient traces, et File aux sombres mer- 
veilles avait-elle fidelement garde son magnifique 
secret ! 

Cependant, a soixante pas du port a peu pres, il 
sembla a Edmond, toujours cache" a ses compagnons 
par les accidents du terrain, que les entailles s'arr§- 
taient; seulement elles n'aboutissaient a aucune 
grotte. Un gros rocher rond, pose sur une base solide 
etait le seul but auquel elles semblassent conduire. 
Edmond pensa qu'au lieu d'etre arrive" a la fin, il 
n 'etait peut-etre, tout au contraire, qu'au commence- 
ment; il prit en consequence le contre-pied et 
retourna sur ses pas. 

Pendant ce temps ses compagnons preparaient le 
dejeuner, allaient puiser de l'eau a la source, trans- 
portaient le pain et les fruits a terre et faisaient 
cuire le cbevreau. Juste au moment ou ils le tiraient 
de sa broche improvisee, ils apercurent Edmond qui, 
16ger et hardi comme un chamois, sautait de rocher 
en rocher : ils tirerent un coup de fusil pour lui don- 
ner le signal. Le chasseur changea aussitot de direc- 
tion, et revint tout courant a eux. Mais au moment 
ou tous le suivaient des yeux dans l'espece de vol 
qu'il ex^cutait, taxant son adresse de temerite, 
comme pour donner raison a leurs craintes le pied 
manqua a Edmond ; on le vit chanceler a la cime 
d'un rocher, pousser un cri et disparaitre. 

Tous bondirent d'un seul elan, car tous aimaient 
Edmond, malgre" sa superiority; cependant ce fut 
Jacopo qui arriva le premier. 

II trouva Edmond etendu sanglant et presque sans 
connaissance ; il avait du rouler d'une hauteur de 
douze ou quinze pieds. On lui introduisit dans la bou- 



20 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

die quelques gouttes de rhum, et ce remade, qui 
avait deja eu tant d'efficacit6 sur lui, produisit le 
meme effet que la premiere fois. 

Edmond rouvrit les yeux, se plaignit de souffrir 
une vive douleur au genou, une grande pesanteur & 
la tete et des elancements insupportables dans les 
reins. On voulut le transporter jusqu'au rivage ; mais 
lorsqu'on le toucha, quoique ce fut Jacopo qui dirigestt 
Fop6ration, il d6clara en ge^missant qu'il ne se sentait 
point la force de supporter le transport. 

On comprend qu'il ne fut point question de dejeu- 
ner pour Dantes ; mais il exigea que ses camarades, 
qui n'avaient pas les memes raisons que lui pour 
faire diete, retournassent a leur poste. Quant a lui, 
il prdtendit qu'il n'avait besoin que d'un peu de repos, 
et qu'& leur retour ils le trouveraient soulage\ 

Les marins ne se firent pas trop prier : les .marins 
avaient faim, Fodeur du chevreau arrivait jusqu'a eux 
et Ton n'est point c6r6monieux entre loups de mer. 

Une heure apres ils revinrent. Tout ce qu 'Edmond 
avait pu faire, c'etait de se trainer pendant un espace 
d'une dizaine de pas pour s'appuyer & une roche 
moussue. 

Mais, loin de se calmer, les douleurs de Dantes 
avaient sembie' croitre en violence. Le vieux patron, 
qui etait force' de partir dans la matine'e pour aller 
ddposer son chargement sur les frontieres du Pied- 
mont et de la France, entre Nice et Fre'jus, insista 
pour que Dantes essay&t de se lever. Dantes fit des 
efforts surhumains pour se rendre & cette invitation ; 
mais & cliaque effort il retombait plaintif et p&lissant. 

— II a les reins casses, dit tout bas le patron : 
n'importe ! c'est un bon compagnon, et il ne faut pas 
Fabandonner; t&chons de le transporter jusqu'a la 
tartane. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 21 

Mais Dantes declara qu'il aimait mieux mourir ou 
il etait que de supporter les douleurs atroces que lui 
occasionnerait le mouvement, si faible qu'il fut. 

— Eh bien, dit le patron, advienne que pourra, 
mais il ne sera pas dit que nous avons laisse* sans 
secours un brave compagnon comme vous. Nous ne 
partirons que ce soir. 

Cette proposition etonna fort les matelots, quoique 
aucun d'eux ne la combattit, au contraire. Le patron 
e'tait un homme si rigide, que c'etait la premiere fois 
qu'on le voyait renoncer a une entreprise ou meme 
retarder son execution. 

Aussi Dantes ne voulut-il pas souffrir qu'on fit en 
sa faveur une si grave infraction aux regies de la 
discipline £tablie a bord. 

— Non, dit-il au patron, j'ai e*te un maladroit, et il 
est juste que je porte la peine de ma maladresse. 
Laissez-moi une petite provision de biscuit, un fusil, 
de la poudre et des balles pour tuer des chevreaux, 
ou meme pour me defendre, et une pioche pour me 
construire, si vous tardiez trop a me venir prendre, 
une espece de maison. 

— Mais tu mourras de faim, dit le patron. 

— J'aime mieux cela, r^pondit Edmond, que de 
souffrir les douleurs inoui'es qu'un seul mouvement 
me fait endurer. 

Le patron se retournait du cot6 du batiment, qui 
se balancait avec un commencement d'appareillage 
dans le petit port, pret a reprendre la mer des que 
sa toilette serait achev6e. 

— Que veux-tu done que nous fassions, Maltais ! 
dit-il, nous ne pouvons t'abandonner ainsi, et nous 
ne pouvons rester, cependant ? 

— Partez, partez ! s'ecria Dantes. 

; — - Nous serons au moins buit jours absents, dit le 



22 LE C0ICT8 n® MONTE-CMSTO 

patron, et encore faudra-t-il que nous nous d£tour- 
nions de notre route pour te venir prendre. 
> — ficoutez, dit Pantds : si d'ici a deux ou trois 
jours vous rencontrez quelque Mtiment p§cbeur ou 
autre qui vieane dans ces parages, recommandez-moi 
a lui, je donnerai vingt-cinq piastres pour mon re tour 
k Livourne. Si vous n'en trouves pas, revenez. 
Le patron secoua la t§te. 

— Ecoutez patron Baldi, il y a un moyen de tout 
coricilier, dit Jacopo ; partez, moi je resterai avec le 
bless£ pour le soigner. 

— Et tu renonceras a ta part de partage, dit 
Edmond, pour rester avec moi ? 

— Oui, dit Jacopo, et sans regret 

' — Allons, tu es un brave gar^on, Jacopo, dit 
Edmond, Dieu te r<§compensera de ta bonne volont6 ; 
mais je n'ai besoin de personne, merci : un jour ou 
deux de repos me remettront, et j'espere trouver 
dans ces rochers certaines berbes excellentes contre 
les contusions. 

Et un sourire strange passa sur les 16vres de Dan- 
tb$ ; il serra la main de Jacopo avec effusion, mais il 
demeura inebranlable dans sa resolution de rester, 
et de rester seul. 

■ Les contrebandiers laisserent a Edmond ce qull 
demandait et s'eloignerent non sans se retourner plu- 
sieurs fois, lui faisant a cbaque fois qu'ils se retour- 
naient tous les signes d'un cordial ad*eu, auquel 
Edmond r6pondait de la main seulement comme s'il 
ne pouvait remuer le reste du corps. 

Puis, lorsqu'ils eurent disparu : 

— C'est strange, murmura Dantes en riant, que ce 
soit parmi de pareils hommes que Ton trouve des 
preuves d'amiti6 et des actes de devouement. 

Alors il se traina avec precaution jusqu'au sommet 



LE COMTE DE MONtf E-CRISTO 23 

(fun rocher qui lui ddrobait Faspect de la mer, et de 
la il vit la tartane achever son appareillage, lever 
1'ancre, se balancer gracieusement comme une 
mouette qui va prendre son vol, et partir. 

Au bout d'une heure elle avait completement dis- 
paru : du moins de 1'endroit ou etait demeure' le blesse" 
il etait imposssible de la voir. 

Alors Dantes se releva plus souple et plus 16ger 
qu'un des cbevreaux qui bondissaient parmi les myrtes 
et les lentisques sur ces rochers sauvages, prit son 
fusil d'une main, sa pioche de l'autre, et courut k 
cette roche a laquelle aboutissaient les entailles qu'il 
avait remarquees sur les rochers. 

— Et maintenant, s'6eria-t-il en se rappelant cette 
histoire du pecheur arabe que lui avait racont^e Faria, 
maintenant, Sesame, ouvre-toi 1 



III 



EBLOUISSEMENT 

Le soleil etait arriv6 au tiers de sa course a peu 
pres, et ses rayons de mai donnaient, chauds et vivi- 
fiants, sur ces rochers, qui eux-memes semblaient 
sensibles a sa chaleur ; des milliers de cigales, invi- 
sibles dans les bruyeres, faisaient entendre leur 
murmure monotone et continu ; les feuilles des myr- 
tes et des oliviers s'agitaient frissonnantes, et ren- 
daient un bruit presque metallique ; a chaque pas que 
faisait Edmond sur le granit echaufife\ il faisait fuir 
des lizards qui semblaient des dmeraudes; on voyait 



24 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

bondir au loin, sur les talus inclines, les chevres 
sauvages qui parfois y attirent les chasseurs : en un 
mot Tile 6tait habitue, vivante, anime'e, et cependant 
Edmond s'y sentait seul sous la main de Dieu. 

II e*prouvait je ne sais quelle Amotion assez sem- 
blable & de la crainte : c'e'tait cette defiance du grand 
jour, qui fait supposer, m6me dans le desert, que des 
yeux inquisiteurs sont ouverts sur nous. 

Ce sentiment fut si fort, qu'au moment de se met- 
tre k la besogne Edmond s'arr&ta, d6posa sa pioche, 
reprit son fusil, gravit une derniere fois le roc le 
plus eleve* de Tile, et de la jeta un vaste regard sur 
tout ce qui l'entourait. 

Mais, nous devons le dire, ce qui attira son atten- 
tion* ce ne fut ni cette Corse poe'tique dont il pouvait 
distinguer jusqu'aux maisons, ni cette Sardaigne 
presque inconnue qui lui fait suite, ni Tile d'Elbe aux 
souvenirs gigantesques, ni enfin cette ligne imper- 
ceptible qui s'etendait a Fhorizon et qui a Foeil exercd 
du marin r^velait Genes la superbe et Livourne la 
commercante ; non : ce fut le.brigandin qui £tait parti 
au point du jour, et la tartane qui venait de partir. 

Le premier 6tait sur le point de disparaitre au d6- 
troit de Bonifacio ; Fautre, suivant la route opposee, 
c6toyait la Corse, qu'elle s'apprdtait k doubler. 

Cette vue rassura Edmond. 

II ramena alors les yeux sur les objets qui l'entou- 
raient plus immediatement ; il se vit sur le point le 
plus eleve" de Tile, conique, grele statue de cet im- 
mense pi^destal ; au-dessous de lui, pas un homme ; 
autour de lui, pas une barque : rien que la mer azur6e 
qui venait battre la base de Tile, et que ce choc eter- 
nel brodait d'une frange d'argent. 

Alors il descendit d'une marche rapide mais cepen- 
dant pleine de prudence : il craignait fort, en un pa- 



LE COMTE DE MONTE-CRI STO 25 

reil moment, un accident semblable a celui qu'il avait 
si habilement et si heureusement simule. 

Dantes, comme nous l'avons dit, avait repris le 
contre-pied des entailles laiss6es sur les rochers, et 
il avait vu que cette ligne conduisait a une espece de 
petite crique cachee comme un bain de nymphe 
antique ; cette crique 6tait assez large a son ouver- 
ture et assez profonde a son centre pour qu'un petit 
Mtiment du genre des speronares put y entrer et y 
demeurer cache\ Alors, en suivant le fil des induc- 
tions, ce fil qu'aux mains de Tabb6 Faria il avait vu 
guider Tesprit d'une facon si iiig^nieuse dans le d£- 
dale des probability, il songea que le cardinal Spada, 
dans son inte"ret a ne pas etre vu, avait aborde" a 
cette crique, y avait cache son petit batiment, avait 
suivi la ligne indiqu^e par des entailles, et avait, k 
rextremit6 de cette ligne, enfoui son tresor. 

C'e'tait cette supposition qui avait ramen6 Dantes 
pres du rocher circulaire. 

Seulement cette chose inqui^tait Edmond et boule- 
versait toutes les idees qu'il avait en dynamique : 
comment avait-on pu sans employer des forces con- 
siderables hisser ce rocher, qui pesait peut-dtre cinq 
ou six milliers, sur Fespece de base ou il reposait ? 

Tout a coup une id6e vint a Dantes. Au lieu de le 
faire monter, se dit-il, on Faura fait descendre. 

Efc lui-m§me s'elanca au-dessus du rocher, afin de 
chercher la place de sa base premiere. 

En effet, bientot il vit qu'une pente le"gere avait 6t6 
pratique^ ; le rocher avait glisse* sur sa base et etait 
venu s'arreter a l'endroit; un autre rocher, gros 
comme une pierre de taille ordinaire, lui avait servi 
de cale ; des pierres et des cailloux avaient 6t6 soi- 
gneusement rajuste's pour faire disparaitre toute 
solution de ^ontinuite' ; cette espece de petit- ouvrage 



26 hE COMTB BE MONTE-CRISTO 

en maeonnerie avait et6 recouvert de terre vegetale, 
l'herbe y avait pousse, la mousse s'y etait etendue, 
quelques semences de myrtes et de lentisques s'y 
etaient arretees, et le vieux rocher seinblait soude 
au sol. 

Dantes enleva avec precaution la terre, et reconnut 
ou crut reoonnaitre tout cet ingenieux artifice. 

Alors il se mit a attaquer avec sa pioche cette mu- 
raille intermediate cimentee par le temps. 

Apres un travail de dix minutes la muraille ceda, 
et un trou a y fourrer le bras fut ouvert. 

Dantes alia couper Folivier le plus fort qu'il put 
trouver, le degarnit de ses branches, l'introduisit 
dans le trou et en fit un levier. 

Mais le roc etait a la fois trop lourd et cale trop 
solidement par le rocher inferieur, pour qu'iine force 
humaine, fut-ce celle d'Hercule lui-m§me, put Y6- 
branler. 

Dantes refl6chit alors que c'etait cette cale elle- 
m^me qu'il fallait attaquer. 

Mais par quel moyen ? 

Dantes j eta les yeux autour de lui, comme font les 
hommes embarrasses; et son regard tomba sur une 
corne de mouflon pleine de poudre que lui avait 
laiss6e son ami Jacopo. 

II sourit : l'invention infernale allait faire son 
ceuvre. 

A l'aide de sa pioche Dantes creusa, entre le ro- 
cher sup6rieur et celui sur lequel il etait pose, un 
conduit de mine comme ont l'habitude de faire les 
pionniers, lorsqu'ils veulent epargner au bras de 
l'homme une trop grande fatigue, puis il le bourra de 
poudre ; puis, effilant son mouchoir et le roulant 
dans le salpetre, il en fit une meche. 

|^e feu mis h cette meche, Dantes s'eioigna,, 



L£ COMtfE DE MONTES-CRIS^O 2? 

L'explosion ne se fit pas attendfe : le rocher sup6- 
rieur fut en un instant soulev6 par Fine. Jculable 
force, le rocher inferieur vola en eclats ; par la petite 
ouverture qu'avait d'abord pratiquee Dantes, s'e- 
chappa tout un monde d'insectes fremissants, et une 
couleuvre 6norme, gardien de ce chemin myst^rieux, 
roula sur ses volutes bleusitres et disparut. 

Dantes s'approclia : le rocher supe>ieur, ddsormais 
sans appui, inclinait vers Tabime ; 1'intrepide cher- 
cheur en fit le tour, choisit l'endroit le plus vacillant, 
appuya son levier dans une de ses aretes et pareil a 
Sisyphe, se raidit de toute sa puissance contre le 
rocher. 

Le rocher deja ebranle par la commotion, chan- 
cela ; Dantes redoubla d'efforts : on eut dit un de ces 
Titans qui deracinaient des montagnes pour faire la 
guerre au maitre des dieux. Enfin le rocher ceda, 
roula, bondit, se pr^cipita et disparut s'engloutissant 
dans la mer. 

II laissait d6couverte une place circulaire, et met- 
tait aujourun anneau de fer scelle au milieu d'une 
dalle de forme carree. 

Dantes poussa un cri de joie et d'^tonnement : 
jamais plus magnifique r6sultat n'avait couronne une 
premiere tentative. 

II voulut continuer ; mais ses jambes tremblaient 
si fort, mais son coeur battait si violemment, mais un 
nuage si brulant passait devant ses yeux, qu'il fut 
force" de s'arreter. 

Ce moment d'h^sitation eut la dur6e de l'eclair. 
Edmond passa son levier dans l'anneau, leva vigou- 
reusement, et la dalle descellee s'ouvrit, decouvrant 
la pente rapide d'une sorte d'esealier qui allait s'en- 
foncant dans 1'ombre d'une grotte de plus en plus 
obscure. 



28 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Un autre se Mt pr6cipit£, eut pousse" des exclama- 
tions de joie ; Dantes s'arreta, palit, douta. 

— Voyons, se dit-il, soyons homme t accoutum6 a 
l'adversit^, ne nous laissons pas abattre par une 
deception ; ou sans cela ce serait done pour rien que 
j'aurais souffert ! le coeur se brise, lorsque apres 
avoir 6t6 dilat6 outre mesure par l'esperance a la 
tiede haleine, il rentre et se renferme dans la froide 
r6alite ! Faria a fait un reve : le cardinal Spada n'a 
rien enfoui dans cette grotte, peut-etre meme n'y 
est-il jamais venu, ou, s'il y est venu, C6sar Borgia, 
Fintr6pide aventurier, Finfatigable et sombre larron, 
y est venu apres lui, a d^couvert sa trace, a suivi les 
memes bris^es que moi, comme moi a souleve' cette 
pierre, et, descendu avant moi, ne m'a rien laisse* a 
prendre apres lui. 

II resta un moment immobile, pensif, les yeux 
fix6s sur cette ouverture sombre et continue. 

— Or, maintenant que je ne compte plus sur rien, 
maintenant que je me suis dit qu'il serait insense de 
conserver quelque espoir, la suite de cette aventure 
est pour moi une chose de curiosity, voila tout. 

Et il demeura encore immobile et meditant. 

— Oui, oui, ceci est une aventure a trouver sa 
place dans la vie melee d'ombre et de lumiere de 
ce royal bandit, dans ce tissu d'ev^nements etranges 
qui composent la trame diapree de son existence ; ce 
fabuleux 6v6nement a du s'enchainer invinciblement 
aux autres cboses ; oui, Borgia est venu quelque nuit 
ici, un flambeau d'une main, une £pee de l'autre, 
tandis qu'a vingt pas de lui, au pied de cette roche 
peut-etre, se tenaient, sombres et menacants, deux 
sbires interrogeant la terre, Fair et la mer, pendant que 
leur maitre entrait comme je vais le faire, secouant 
les t6n&bres de son bras redoutable et flamboyant. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 29 

» Oui ; mais des sbires auxquels il aura livre ainsi 
son secret, qu'en aura fait Cesar? se demanda 
Dantes. 

» Ce qu'on fit, se r^pondit-il en souriant, des en- 
sevelisseurs d'Alaric, que Ton enterra avec Tense- 
veli. 

» Cependant s'il y 6tait venu, reprit Dantes, il eut 
retrouv6 et pris le tresor ; Borgia, l'homme qui com- 
parait l'ltalie a un artichaut et qui la mangeait 
feuille a feuille, Borgia savait trop bien Temploi du 
temps pour avoir perdu le sien a replacer ce rocher 
sur sa base. 

» Descendons. 

Alors il descendit, le sourire du doute sur les le- 
vres, en murmurant ce dernier mot de la sagesse 
humaine : Peut-etre!... 

Mais, au lieu des t^nebres qu'il s'etait attendu a 
trouver, au lieu d'une atmosphere opaque et vici6e, 
Dantes ne vit qu'une douce lueur decomposed en jour 
bleu&tre ; Fair et la lumiere filtraient non seulement 
par Touverture qui venait d'etre pratique'e, mais en- 
core par des gergures de rochers invisibles du sol 
extdrieur, et a travers lesquels on voyait l'azur du 
ciel ou se jouaient les branches tremblotantes des 
chenes verts et des ligaments epineux et rampants 
des ronces. 

Apres quelques secondes de sejour dans cette 
grotte, dont Fatmosphere plutot tiede qu'humide, 
plutot odor ante que fade, etait a la temperature de 
Tile ce que la lueur bleue etait au soleil, le regard 
de Dantes, habitue\ comme nous l'avons dit, aux te- 
nebres, put sonder les angles les plus reculds de la 
caverne : elle etait de granit dont les facettes paille- 
ttes etincelaient comme des diamants. 

— Helas! se dit Edmond en souriant, voila sans 



&> LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

doute tons les tresors qu'aura Iaisses le cardinal; et 
ce ban abbe, en voyant en reve ces murs tout res- 
plendissants, se sera entretenu dans ses riches esp£- 
rances. 

Mais Dantes se rappela les termes du testament, 
qu'il savait par coeur : « Dans Tangle le plus eloigne* 
de la seeonde ouverture, » disait ce testament. 

Dantes avait p6n6tre seulement dans la premiere 
grotte, il fallait chercher maintenant Tentr^e de la 
seeonde. 

Dantes s'orienta : cette seeonde grotte devait natu- 
rellement s'enfoncer dans l'int6rieur de rile ; il exa- 
mina les soucbes des pierres, et il alia frapper a une 
des parois qui lui parut celle ou devait etre cette 
ouverture, masquee sans doute pour plus grande 
pr6caution. 

La pioche resonna pendant un instant, tirant du 
rocher un son mat dont la compacite faisart germer 
la sueur au front de Dantes ; enfin il sembla au mineur 
pers6verant qu'une portion de la muraille granitique 
repondait par un 6cho plus sourd et plus profond a 
l'appel qui lui 6tait fait ; il rapprocha son regard ar- 
dent de la muraille et reconnut, avec le tact du pri- 
sonnier, ce que nul autre n'eut reconnu peut-etre : 
e'est qu'il devait y avoir la une ouverture. 

Cependant, pour ne pas faire une besogne inutile, 
Dantes qui, comme Cesar Borgia, avait 6tudi6 le prix 
du temps, sonda les autres parois avec sa pioche, 
interrogea le sol avec la crosse de son fusil, ouvrit 
le sable aux endroits suspects, et n'ayant rien trouve, 
rren reconnu, revint a la portion de la muraille qui 
rendait ce son consolateur. 

II frappa de nouveau et avec plus de force. 

Alors il vit une chose singuliere, e'est que, sous les 
coups de Finstrument, une espece d'enduit, pareil a 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 31 

celui qu'on applique sur les murailles pour peindre a 
fresque, so soulevait et tombait en ecailles, &6cou- 
vrant une pierre blancMtre et molle, pareille a nos 
pierres de taille ordinaires. On avait ferme' l'ouver- 
ture du rocher avec des pierres d'une autre nature, 
puis on avait 6tendu sur ces pierres cet enduit, puis 
sur cet enduit on avait imite la teinte et le cristallin 
du granit. 

Dantes frappa alors par le bout aigu de la pioche, 
qui entra d'un pouce dans la porte-muraille. 

C 'etait la qu'il fallait fouiller. 

Par un mystere etrange de Torganisation humaine, 
plus les preuves que Faria ne s'etait pas tromp6 de- 
vaient en s'accumulant rassurer Dantes, plus son 
coeur ddfaillant se laissait aller au doute et presque 
au d6couragement : cette nouvelle experience, qui 
aurait du lui donner une force nouvelle, lui 6ta la 
force qui lui restait : la pioche descendit, s'6chappant 
presque de ses mains ; il la posa sur le sol, s'essuya 
le front et remonta vers le jour, se donnant a lui- 
meme le pretexte de voir si personne ne Te'piait, 
mais, en r6alite\ parce quil avait besoin d'air, parce 
qu'il sentait qu'il allait s'6vanouir. 

L'ile etait deserte, et le soleil a son zenith semblait 
la couvrir de son ceil de feu ; au loin, de petites bar- 
ques de pecheurs ouvraient leurs ailes sur la mer 
d'un bleu de saphir. 

Dantes n'ayait encore rien pris : mais c'^tait bien 
long de manger dans un pareil moment; il avala une 
gorgee de rhum et rentra dans la grotte le coeur 
raffermi. 

La pioche qui lui avait semble si lourde etait rede- 
venue legere ; il la souleva comme il eut fait d'une 
plume, et se remit vigoureusement a la besogne. 

Apres quelques coups il s'apercut que les pierres 



32 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

n'dtaient point scellees, mais seulement poshes les 
unes sur les autres et recouvertes de l'enduit dont 
nous avons parte ; il introduisit dans une des fissures 
la pointe de la pioche, pesa sur le manche et vit avec 
joie la pierre tomber a ses pieds. 

D6s lors Dantes n'eut plus qu'a tirer chaque pierre 
a lui avec la dent de fer de la pioche, et chaque 
pierre a son tour tomba pres de la premiere. 

Des la premiere ouverture, Dant&s eut pu entrer ; 
rnais en tardant de quelques instants c'etait retarder 
la certitude en se cramponnant a l'esp£rance. 

Enfin, apr&s une nouvelle hesitation d'un instant, 
Dantes passa de cette premiere grotte dans la se- 
conde. 

Cette seconde grotte £tait plus basse, plus sombre 
et d'un aspect plus effrayant que la premiere ; Fair, 
qui n'y penetrait que par l'ouverture pratique^ a 
Tinstant meme, avait cette odeur mephitique que 
Dantes s'^tait 6tonn6 de ne pas trouver dans la pre- 
miere. 

Dant&s donna le temps a Fair exterieur d'aller ravi- 
ver cette atmosphere morte, et entra. 

A gauche de l'ouverture, 6tait un angle profond et 
sombre. 

Mais, nous l'avons dit, pour l'ceil de Dantes il n'y 
avait pas de tenebres. 

II sonda du regard la seconde grotte : elle £tait vide 
comme la premiere. 

Le tremor, s'il existait, etait enterr£ dans cet angle 
sombre. 

L'heure de l'angoisse etait arrivee ; deux pieds de 
terre a fouiller, c'etait tout ce qui restait a Dantes 
entre la supreme joie et le supreme d^sespoir. 

II s'avanga vers Tangle, et, comme pris d'une reso- 
lution subite, il attaqua le sol hardiment. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 33 

Au cinquieme ou sixieme coup de pioche le fer r6- 
sonna sur du fer. 

Jamais tocsin funebre, jamais glas fr£missant ne 
produisit pareil effet sur celui qui l'entendit. Dantes 
n'aurait rien rencontre" qu'il ne fut certes pas devenu 
plus p£le. 

II sonda a cote de Fendroit ou il avait sonde deja, 
et rencontra la meme resistance mais non pas le 
meme son. 

— C'est un coffre de bois, ceroid de fer, dit-il. 

En ce moment une ombre rapide passa intercep- 
tant le jour. 

Dantes laissa tomber sa pioche, saisit son fusil, re- 
passa par l'ouverture, et s'elanga vers le jour. 

Une chevre sauvage avait bondi par-dessus la pre- 
miere entree de la grotte et broutait a quelques pas 
de la. 

C'etait une belle occasion de s'assurer son diner, 
mais Dantes eut peur que la detonation du fusil n'at- 
tir&t quelqu'un. 

II reflechit un instant, coupa un arbre resineux, 
alia l'allumer au feu encore fumant ou les contreban- 
diers avaient fait cuire leur dejeuner, et revint avec 
cette torche. 

II ne voulait perdre aucun detail de ce qu'il allait 
voir. 

II approcha la torche du trou informe et inacheve, 
et reconnut qu'il ne s'etait pas trompe : ses coups 
avaient alternativement frappe* sur le fer et sur le 
bois. 

II planta sa torche dans la terre et se remit a 
l'ceuvre. 

En un instant un emplacement de trois pieds de 
long sur deux pieds de large a peu pres fut deblaye, 
et Dantes put reconnaitre un coffre de bois de chene 



34 LB COMTE DE MONTE-CHISTO 

cercle de fer cisele. Au milieu du couvercle resplen- 
dissaient, sur une plaque d 'argent que la terre n'avait 
pu ternir, les armes de la famille Spada, c'est-a-dire 
une epee pos6e en pal sur un ecusson ovale, comme 
sont les 6cussons italiens, et surmonte d'un chapeau 
de cardinal. 

Dantes les reconnut facilement: Fabb6 Faria les 
lui avait tant de fois dessindes ! 

Des lors il n'y avait plus de doute, le tremor £tait 
bien la ; on n'eut pas pris tant de precautions pour 
remettre a cette place un coffre vide. 

En un instant tous les alentours du coffre furent 
ddblay^s, et Dantes vit tour a tour apparaitre la ser- 
rure du milieu, placee entre deux cadenas, et les 
anses des faces laterales; tout cela 6tait cisele" 
comme on ciselait a cette epoque, ou Tart rendait 
pr^cieux les plus vils me^taux. 

Dantes prit le coffre par les anses et essaya de le 
soulever : c'6tait chose impossible. 

Dantes essaya de l'ouvrir: serrure et cadenas 
gtaient ferm^s; les fideles gardiens semblaient ne 
pas vouloir rendre leur tresor. 

Dantes introduisit le c6t6 tranchant de sa pioche 
entre le coffre et le couvercle, pesa sur le manche de 
la pioche, et le couvercle, apres avoir cri6, dclata. 
Une large ouverture des ais rendit les ferrures inu- 
tiles, elles tomberent a leur tour, serrant encore de 
leurs ongles Menaces les planches entamdtes par leur 
chute, et le coffre fut d6couvert. 

Une fievre vertigineuse s'empara de Dantes ; il sai- 
sit son fusil, l'arma et le placa pres de lui. D'abord 
il ferma les yeux, comme font les enfants, pour aper- 
eevoir, dans la nuit 6tincelante de leur imagination, 
plus d'etoiles qu'ils n'en peuvent compter dans un ciel 
encore 6clair^ ? puis il les rouvrit et demeura 6blpui. 



LE COMTlE DE MONTE-CRISTO 35 

Trois compartiments scindaient le coffre. 

Dans le premier brillaient de rutilants £eus d'of 
aux fauves reflets. 

Dans le second, des lingots mal polis et ranges en 
bon ordre, mais qui n'avaient de Tor que le poids et 
la valeur. 

Dans le troisieme enfin, a demi plein, Edmond 
remua a poignee les diamants, les perles, les rubis, 
qui, cascade etincelante, faisaient, en retombant les 
uns sur les autres, le bruit de la grele sur les vitres. 

Apres avoir touche, palpe, enfonce" ses mains fr6- 
missantes dans Tor et les pierreries, Edmond se 
releva et prit sa course a travers les cavernes avec 
la tremblante exaltation d'un homme qui touche a la 
folie. II sauta sur un rocher d'ou il pouvait d6couvrir 
la mer, et n'apercut rien; il etait seul, bien seul, 
avec ses richesses incalculables, inoui'es, fabuleuses, 
qui lui appartenaient : seulement revait-il ou 6tait-il 
eveille? faisait-il un songe fugitif ou etreignait-il 
corps a corps une realite ? 

II avait besoin de revoir son or, et cependant il 
sentait qu'il n'aurait pas la force en ce moment d'eri 
soutenir la vue. Un instant il appuya ses deux mains 
sur le haut de sa tete, comme pour empecher sa rai- 
son de s'enfuir; puis il s'elanga tout au travers de 
File, sans suivre, non pas de chemin, il n'y en a pas 
dans File de Monte-Cristo, mais de ligne arreted, fai- 
sant fuir les chevres sauvages et effrayant les oiseaux 
de mer par ses cris et ses gesticulations. Puis, par 
tin detour, il revint, doutant encore, se precipitant 
de la premiere grotte dans la seconde, et se retrou- 
vant en face de cette mine d'or et de diamants. 

Cette fois il tomba a genoux, comprimant de ses 
deux mains convulsives son coeur bondissant, et 
murmurant une priere intelligible pour Dieu seul. 



36 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Bientot il se sentit plus calme et partant plus heu- 
reux, car de cette heure seulement il commencait a 
croire a sa f&icite. 

II se mit alors a compter sa fortune ; il y avait mille 
lingots d'or de deux a trois livres chacun;»ensuite il 
empila vingt-cinq mille 6cus d'or, pouvant valoir 
chacun quatre-vingt francs de notre monnaie actuelle, 
tous a TeflSgie du pape Alexandre VI et de ses prddd- 
cesseurs, et il s'apercut que le compartiment n'6tait 
qu'a moiti6 vide ; enfin il mesura drx fois la ca"pacit6 
de ses deux mains en pedes, en pierreries, en dia- 
mants, dont beaucoup, mont6s par les meilleurs orf&- 
vres de l'^poque, offraient une valeur d'exdcution 
remarquable m&ne a cot6 de leur valeur intrin- 
s&que. 

Dantes vit le jour baisser et s'3teindre peu & peu. 
II craignit d'etre surpris s'il restait dans la caverne, 
et sortit son fusil a la main. Un morceau de biscuit 
et quelques gorg6es de vin furent son souper. Puis il 
replaca la pierre, se coucha dessus, et dormit a peine 
quelques heures, couvrant de son corps l'entr^e de 
la grotte. , 

Cette nuit fut a la fois une de ces nuits delicieuses 
et terribles comme cet homme aux foudroyantes 
Amotions en avait d6ja passe' deux ou trois dans 
sa vie. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 37 



IV 



L INCONNUE 

Le jour vint. Dantes l'attendait depuis longtemps 
les yeux ouverts. A ses premiers rayons il se leva, 
monta, comme la veille, sur le rocher le plus eleve* 
de Tile, afin d'explorer les alentours; comme la veille, 
tout elait desert. 

Edmond descendit, leva la pierre, emplit ses 
poches de pierreries, replaga du mieux qu'il put les 
planches et les ferrures du coffre, le recouvrit de 
terre, pi6tina cette terre, jeta du sable dessus, afin 
de rendre Fendroit fraichement retourne pareil au 
reste du sol ; sortit de la grotte, replaga la dalle, 
amassa sur la dalle des pierres de differentes gros- 
seurs ; introduisit de la terre dans les intervalles, 
planta dans ces intervalles des myrtes et des bruyeres, 
arrosa les plantations nouvelles afin qu'elles semblas- 
sent anciennes, effaga les traces de ses pas amasses 
autour de cet endroit, et attendit avec impatience le 
retour de ses compagnons. En effet, il ne s'agissait 
plus maintenant de. passer son temps a regarder cet 
or et ces diamants et a rester a Monte-Cristo comme 
un dragon surveillant d'inutiles tresors. Maintenant il 
fallait retourner dans la vie, parmi les hommes, et 
prendre dans la societe le rang, Finfluence et le pou- 
voir que donne en ce monde la richesse, la premiere 
et la plus grande des forces dont peut disposer la 
creature humaine. 

Les contrebandiers revinrent le sixieme jour. Dan- 



38 IE C0MT& DE MONTE-CRISTO 

tes reconnut de loin le port et la inarche de la Jeune* 
Amelie; il se traina jusqu'au port comme Philoc- 
tete blesse, et lorsque ses compagnons aborderent, il 
leur annonga, tout en se plaignant encore, un mieux 
sensible ; puis a son tour il e'couta le recit des aven- 
turiers. lis avaient reussi, il est vrai ; mais a peine le 
chargement avait-il 6t6 depose, qu'ils avaient eu 
avis qu'un brick en surveillance a Toulon venait de 
sortir du port et se dirigeait de leur cote" . lis s'etaient 
alors enfuis a tire-d'aile, regrettant que Dantes, qui 
savait donner une vitesse si superieure au batiment, 
ne fut point la pour le diriger. En effet, bieritot ils 
avaient apercu le batiment chasseur ; mais a l'aide 
de la nuit et en doublant le cap Corse ils lui avaient 
£ehappe\ 

En somnle, ce voyage n'avait pas 6t6 mauvais ; et 
tous, et stfrtout Jacopo, regrettaient que Dantes n'en 
eut pas ete, afin d'avoir sa part des bdn6fices qu'il 
avait rapportes, part qui montait a cinquante piastres. 

Edmond demeura impenetrable ; il ne sourit meme 
pas a Enumeration des avantages qu'il eut partag^s 
s'il eut pu quitter File ; et, comme la Jeune-Amelie 
n'etait venue a Monte-Cristo que pour le chercher, il 
se rembarqua le soir meme et suivit le patron a 
Livourne. 

A Livourne il alia chez un juif et vendit cinq mille 
francs chaeun quatre de ses plus petits diamants. Le 
juif aurait pu s 'informer comment un matelot se trou- 
vait possesseur de pareils objets ; mais il s'en garda. 
bien, il gagnait mille francs sur chaeun. 

Le lendemain il acheta une barque toute neuve qu'il 
donna a Jacopo, en ajoutant a ce don cent piastres 
afin qu'il put engager un equipage ; et cela a la condi- 
tion que Jacopo irait a Marseille demander des nou- 
velles d'un vieillard nomme Louis Dantes et qui 



LE COST'S BE MONTE-GRISTO 39 

demeurait aux Allees de Meilhan, et d'une jeune fille 
qui demeurait au village des Catalans et que Ton 
nommait Mercedes. 

Ce fut a Jacopo k croire qu'il faisait un reve : 
Edmond lui raconta alors qu'il s'etait fait marin par 
un coup de tete, et parce que sa famille lui refusait 
Fargent n6cessaire a son entretien ; mais qu'en arri- 
vant a Livourne 11 avait touche la succession d'un 
oncle qui Favait fait son seul heritier. L'edueation 
6lev6e de Dantes donnait a ce recit une telle vrai- 
semblance, que Jacopo ne douta point un instant que 
son ancien compagnon ne lui eut dit la ve>ite. 

D'un autre cote, comme l'engagement d'Edrnond a 
bord de la Jeune-Amelie 6tait expire, il prit cong6 
du marin, qui essaya d'abord de le retenir, mais qui, 
ayant appris comme Jacopo l'histoire de Thdritage, 
renonca des lors a l'espoir de vaincre la resolution 
de son ancien matelot. 

Le lendemain Jacopo mit a la voile pour Marseille; 
il devait retrouver Edmond a Monte-Cristo. 

Le meme jour, Dantes partit san-s dire ou il allait, 
prenant conge de l'equipage de la Jeune-Amelie par 
une gratification splendide, et du patron avec la pro- 
messe de lui donner un jour ou l'autre de ses nou- 
velles. 

Dantes alia a Genes. 

Au moment ou il arrivait, on essayait un petit yacht 
commands' par un Anglais qui, ayant entendu dire 
que les Genois e"taient les meilleurs constructeurs de 
la Mdditerranee, avait voulu avoir un yacht construit 
a Genes ; r Anglais avait fait prix a quarante mille 
francs : Dantes en offrit soixante mille, a la condition 
que le batiment lui serait livre le jour m6me. L'An- 
glais etait alle faire un tour en Suisse en attendant 
que son Mtiment fut acheve\ II ne devait revenir 



40 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

que dans trois semaines ou un mois : le constructeur 
pensa qu'il aurait le temps d'en remettre un autre 
sur le chantier. Dantes emmena le constructeur chez 
un juif, passa avec lui dans Farriere-boutique, et le 
juif compta soixante mille francs au constructeur. 

Le constructeur offrit a Dantes ses services pour 
lui composer un equipage ; mais Dantes le remercia 
en disant qu'il avait l'habitude de naviguer seul, et 
que la seule chose qu'il desirait £tait qu'on execute 
dans la cabine, a la t&te du lit, une armoire a secret 
dans laquelle se trouveraient trois compartiments a 
secret aussi. II donna la mesure de ces comparti- 
ments, qui furent executes le lendemain. 

Deux heures apres, Dantes sortait du port de Gemes, 
escorte* par les regards d'une foule de curieux qui 
voulaient voir le seigneur espagnol qui avait l'habi- 
tude de naviguer seul. 

Dantes s'en tira a merveille ; avec l'aide du gou- 
vernail et sans avoir besoin de le quitter, il fit faire 
a son Mtiment toutes les Evolutions voulues ; on eut 
dit un etre intelligent pr§t a obelr a la moindre impul- 
sion donnee, et Dantes convint en lui-mSme que les 
G6nois m6ritaient leur reputation de premiers cons- 
tructeurs du monde. 

Les curieux suivirent le petit Mtiment des yeux 
jusqu'a ce qu'ils l'eussent perdu de vue, et alors les 
discussions s'6tablirent pour savoir ou il allait : les 
uns pencherent pour la Corse, les autres pour l'ile 
d'Elbe; ceux-ci offrirent de parier qu'il allait en 
Espagne, ceux-la soutinrent qu'il allait en Afrique ; 
nul ne pensa a nommer l'ile de Monte-Cristo. 

C'dtait cependant a Monte-Cristo qu'allait Dantes. 

II y arriva vers la fin du second jour ; le navire 
£tait excellent voilier et avait parcouru la distance 
en trente-cinq heures. Dantes avait parfaitement 



LE COMTEDE MONTE-CRISTO 4! 

reconnu le gisement de la cote ; et, au lieu d'aborder 
au port habituel, il jeta l'ancre dans la petite crique. 

L'ile dtait d£serte ; personne ne paraissait y avoir 
abord6 depuis que Dantes en <§tait parti ; il alia a son 
tr6sor: tout etait dans le meme 6tat qu'il 1' avait 
laisse\ 

Le lendemain son immense fortune 6tait transpor- 
ted a bord du yacht et enferm^e dans les trois com- 
partiments de I'armoire a secret. 

Dantes attendit huit jours encore. Pendant huit 
jours il fit manoeuvrer son yacht autour de Tile, l'£tu- 
diant comme un £cuyer etudie un cheval : au bout de 
ce temps, il en connaissait toutes les qualit6s et tous 
les d6fauts ; Dantes se promit d'augmenter les unes 
et de rem6dier aux autres. 

Le huitieme jour Dantes vit un petit Mtiment qui 
venait sur Tile toutes voiles dehors, et reconnut la 
barque de Jacopo ; il fit un signal auquel Jacopo 
rdpondit, et deux heures apres la barque etait pr6s 
du yacht. 

II y avait une triste r6ponse a chacune des deux 
demandes faites par Edmond. 

Le vieux Dantes 6tait mort. 

Mercedes avait disparu. 

Edmond ^couta ces deux nouvelles d'un visage 
calme ; mais aussitdt il descendit a terre, en defen- 
dant que personne l'y suivit. 

Deux heures apres il revint ; deux hommes de la 
barque de Jacopo passerent sur son yacht pour Taider 
a la manoeuvre, et il donna l'ordre de mettre le cap 
sur Marseille. II pre>oyait la mort de son pere ; inais 
Mercedes, qu'^tait-elle devenue ? 

Sans divulguer son secret, Edmond ne pouvait don- 
ner d'instructions sufiisantes a un agent; d'ailleurs 
il y avait d'autres renseignements encore qu'il voulait 



42 IE COMTE DE MONTE-CRISTO 

prendre, et pour lesquels il ne s'en rapportait qu'a 
lui-mdme. Son miroir lui avait appris a Livourne qu'il 
ne courait pas le danger d'etre reconnu ; d'ailleurs il 
avait maintenant a sa disposition tous les moyens de 
se d^guiser. Un matin done, le yacht, suivi de la 
petite barque, entra bravement dans le port de Mar- 
seille et s'arrSta juste en face de l'endroit ou, ce soir 
de fatale m^moire, on Favait embarqu6 pour le cha- 
teau d'If. 

Oe ne fut pas sans un certain fr^niissement que, 
dans le canot de sant6, Dantes vit venir a lui un gen- 
darme. Mais Dant6s, avec cette assurance parfaite 
qu'il avait acquise, lui presenta un passeport anglais 
qu'il avait achet6 a Livourne ; etmoyennant ce laissez- 
passer stranger, beaucoup plus respecte en France 
que le notre, il descendit sans difficulty a terre. 

La premiere chose qu'apergut Dantes, en mettant 
le pied sur la Cannebiere, fut un des matelots du 
Pharaon. Get homme avait servi sous ses ordres, et 
se trouvait la comme un moyen de rassurer Dant&s 
sur les changements qui s'etaient faits en lui. II alia 
droit a cet homme et lui fit plusieurs questions aux- 
quelles celui-ci repondit, sans meme laisser soup- 
ed onner, ni par ses paroles, ni par sa physionomie, 
qu'il se rappelat avoir jamais vu celui qui lui adres- 
sait la parole. 

Dantes donna au matelot une pi&ce de monnaie 
pour le remercier de ses renseignements ; un instant 
apres, il entendit le brave homme qui courait apres 
lui. 

Dantes se retourna. 

— - Pardon, monsieur, dit le matelot, mais vous vous 
&tes trompe sans doute ; vous aurez cru me donner 
une ptece de quarante i&ous, et vous m'avez doxm6 un 
double napoleon. 



Ml COMTE DB MONTE-CRISTO 43 

— En effet, mon ami, dit Dantes, je m'etais trompe; 
mais, comme votre honn^tete merite une recom- 
pense, en voici un second que je vous prie d'accepter 
pour boire a ma sant6 avec vos camarades 

Le matelot regarda Edmond avec tant d'etonne- 
ment, qu'il ne songea pas meme a le remercier ; et il 
le regarda s'eloigner en disant : 

— O'est quelque nabab qui arrive de l'lnde. 
Dantes continua son chemin ; chaque pas qu'il fai- 

sait oppressait son coeur d'une emotion nouvelle: 
tous ces souvenirs d'enfance, souvenirs indelebiles, 
eternellement presents a la pensee, etaient la se 
dressant a chaque coin de place, a chaque angle de 
rue, a chaque borne de carrefour. En arrivant au 
bout de la rue de Noailles, et en apercevant les 
Allees de Meilhan, il sentit ses genoux qui flechis- 
saient, et il faillit tomber sous les roues d'une voiture. 
Enfin il arriva jusqu'a la maison qu'avait habit ee son 
pere. Les aristoloches et les capucines avaient dis- 
paru de la mansarde, ou autrefois la main du bon- 
homme les treillageait avec tant de soin. 

II s'appuya contre un arbre, et resta quelque temps 
pensif, regardant les derniers stages de cette pauvre 
petite maison; enfin il s'avanca vers la porte, en 
franchit le seuil, demanda s'il n'y avait pas un loge- 
ment vacant, et, quoiqu'il fut occupe, insista si long- 
temps pour visiter celui du cinquieme, que le con- 
cierge monta et demanda, de la part d'un etranger, 
aux personnes qui l'habitaient, la permission de voir 
les deux pieces dont il etait compose. Les personnes 
qui habitaient ce petit logement etaient un jeune 
homme et une jeune femme qui venaient de se marier 
depuis huit jours seulement. 

En voyant ces deux jeunes gens, Dantes poussa un 
profond soupir. 



44 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Au reste, rien ne rappelait plus a Dantes l'appar- 
tement de son pere : ce n'etait plus le meme papier ; 
tous les vieux meubles, ces amis d'enfance d'Edmond, 
presents a son souvenir dans tous leurs d6tails, avaient 
disparu. Les murailles seules etaient les memes. 

Dantes se tourna du cdte du lit, il dtait a la meme 
place que celui de l'ancien locataire ; Emigre* lui, les 
yeux d'Edmond se mouillerent de larmes : c'etait a 
cette place que le vieillard avait du expirer en nom- 
mant son ills. 

Les deux jeunes gens regardaient avec £tonnement 
cet homme au front severe, sur les joues duquel cou- 
laient deux grosses larmes sans que son visage sour- 
cillat. Mais, comme toute douleur porte avec elle sa 
religion, les jeunes gens ne firent aucune question a 
l'inconnu ; seulement ils se retirement en arriere pour 
le laisser pleurer tout a son aise, et quand il se retira 
ils l'accompagnerent, en lui disant qu'il pouvait reve- 
nir quand il voudrait et que leur pauvre maison lui 
serait toujours hospitaliere. 

En passant a l'6tage au-dessous, Edmond s'arreta 
devant une autre porte et demanda si c'etait toujours 
le tailleur Caderousse qui demeurait la. Mais le con- 
cierge lui re'pondit que 1 'homme dont il parlait avait 
fait de mauvaises affaires et tenait maintenant une 
petite auberge sur la route de Bellegarde a Beaucaire. 

Dantes descendit, demanda l'adresse du proprie- 
taire de la maison des Allies de Meilhan, se rendit 
chez lui, se fit annoncer sous le nom de lord Wilmore 
(c'6taitle nom et le titre qui etaient porte"s sur son 
passeport), etlui acheta cette petite maison pour la 
somme de vingt-cinq mille francs. C'e'tait dix mille 
francs au moins de plus qu'elle ne valait. Mais Dan- 
tes, s'il la lui eiit faite un demi-million, l'eut paye*e 
ce prix. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 45 

Le jour meme, les jeunes gens du cinquieme etage 
furent prevenus par le notaire qui avait fait le con- 
trat que le nouveail proprietaire leur donnait le choix 
d'un appartement dans toute la maison, sans aug- 
menter en aucune fagon leur loyer, a la condition 
qu'ils lui c^deraient les deux chambres qu'ils occu- 
paient. 

Cet e'venement e*trange occupa pendant plus de 
huit jours tous les habitu6s des Allees de Meilhan, et 
fit faire mille conjectures dont pas une ne se trouva 
6tre exacte. , 

Mais ce qui surtout brouilla toutes les cervelles et 
troubla tous les esprits, c'est qu'on vit le soir le 
meme hamme qu'on avait vu entrer dans la maison 
des Allees de Meilhan se promener dans le petit vil- 
lage des Catalans, et entrer dans une pauvre maison 
de pecheurs ou il resta plus d'une heure a demander 
des nouvelles de plusieurs personnes qui etaient 
mortes ou qui avaient disparu depuis plus de quinze 
ou seize ans. 

Le lendemain les gens cbez lesquels il etait entre 
pour faire toutes ces questions recurent en cadeau 
une barque catalane toute neuve, garnie de deux sei- 
nes et d'un chalut. 

Ces braves gens eussent bien voulu remercier le 
g^nereux questionneur ; mais en les quittant on 
l'avait vu, apres avoir donne* quelques ordres a un 
marin, monter a cheval et sortir de Marseille par la 
porte d'Aix. 



46 LE COMTE DE MONTE-CRIST<) 



l/ATJBEIH*E DU PONT DU GARD 

Ceux qui comme moi ont parcouru a pied le midi 
de la France, ont pu remarquer entre Bellegarde et 
Beaucaire, a moitie chemin a peu pres du village a 
la ville, mais plus rapprochee eependant de Beaucaire 
que de Bellegarde, une petite auberge ou pend, sur 
une plaque de tole qui grince au moindre vent, une 
grotesque representation du pont du Gard. Cette 
petite auberge, en prenant pour regie le cours du 
Rhone, est situ^e au c6t6 gauche de la route, tournant 
le dos au fleuve ; elle est accompagn6e de ce que dans 
le Languedoc on appelle un jardin : c'est-a-dire que 
la face oppos6e a celle qui ouvre sa porte aux voya- 
geurs donne sur un enclos ou rampent quelques oli- 
viers rabougris et quelques figuiers sauvages au feuil- 
lage argente par la poussiere ; dans leurs intervalles 
poussent, pour tout legume, des aulx, des piments et 
des 6chalottes ; enfin, a Tun de ses angles, comme 
une sentinelle oubli^e, un grand pin parasol elance 
m61ancoliquement sa tige flexible, tandis que sa cime, 
epanouie en £ventail, craque sous un soleil de trente 
degr6s. 

Tous ces arbres, grands ou petits, se courbent in- 
clines naturellement dans la direction ou passe le 
mistral, Fun des trois fl£aux de la Provence ; les deux 
auires, comme on sait ou comme on ne sait pas, 
6taient la Durance et le Parlement. 

Qk et la dans la plaine environnante, qui ressemble 



LE COMTE DE MONTfe-CRISTO 47 

a un grand lac de poussiere, veg&tent quelques tiges 
de froment que les hortieulteurs du .pays elevent sans 
doute par curiosite et dont chacune sert de perchoir 
a une cigale qui poursuit de son chant aigre et mo- 
notone les voyageurs £gares dans cette th^baide. 

Depuis sept ou huit ans a peu pres, cette petite 
auberge dtait tenue par un homme et une femme 
ayant pour tout domestique une fille de chambre 
appel6e Trinette et un garcon d'^curie r^pondant au 
nom de Pacaud ; double cooperation qui au reste 
suffisait largement aux besoins du service, depuis 
qu'un canal creuse* de Beaucaire a Aiguemortes avait 
fait succeder victorieusement les bateaux au roulage 
aec616re, et le coche a la diligence. 

Ce canal, comme pour rendre plus vifs encore les 
regrets du malheureux aubergiste qu'il ruinait, pas- 
sait, entre le Rhdne qui l'alimente et la route qu'il 
epuise, a cent pas k peu pres de l'auberge dont nous 
venons de donner une courte mais fidele description. 

L'hdtelier qui tenait cette petite auberge pouvait 
etre un homme de quarante a quarante-cinq ans, 
grand, sec et nerveux, v&ritable type meridional avec 
ses yeux enfoncds et brillants, son nez en bee d'aigle 
et ses dents blanches comme celles d'un animal car- 
nassier. Ses cheveux, qui semblaient, malgr6 les 
premiers souffles de T&ge, ne pouvoir se decider a 
blanchir, 6taient, ainsi que sa barbe, qu'il portait en 
collier, epais, cr^pus et a peine parsem6s de quel- 
ques poils blancs. Son teint, hale naturellement, 
s'6tait encore couvert d'une nouvelle couche de bistre 
par l'habitude que le pauvre diable avait prise de se 
tenir depuis le matin jusqu'au soir sur le seuil de sa 
porte, pour voir si, soit a pied, soit en voiture, il ne 
lui arrivait pas quelque pratique : attente presque 
toujours d^sue, et pendant laquelle il n'opposait a 



48 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

l'ardeur devorante du soleil d'autre pr^servatif pour 
son visage qu'un mouchoir rouge noue sur sa tete a 
la maniere des muletiers espagnols. Cet homme, 
c'dtait notre ancienne connaissance Gaspard Oade- 
rousse. 

Sa femme au contraire qui, de son nom de fille, 
s'appelait Madeleine Radelle, etait une femme pale, 
maigre et maladive ; n6e aux environs d'Arles, elle 
avait, tout en eonservant les traces primitives de la 
beaute" traditionnelle de ses compatriotes, vu son 
visage se delabrer lentement dans l'acces presque 
continuel d'une de ces fievres sourdes si communes 
parmi les populations voisines des 6tangs d'Aigue- 
mortes et des marais de la Camargue. Elle se tenait 
done presque toujours assise et grelottante au fond 
de sa chambre situde au premier, soit etendue dans 
un fauteuil, soit appuy6e contre son lit, tandis que 
son mari montait a la porte sa faction habituelle : 
faction qu'il prolongeait d'autant plus volontiers que 
chaque fois qu'il se retrouvait avec son aigre moitie\ 
celle-ci le poursuivait de ses plaintes eternelles con- 
tre le sort, plaintes auxquelles son mari ne repondait 
d'habitude que par ces paroles philosophiques : 

« Tais-toi, la Carconte ! e'est Dieu qui le veut 
comme cela. » 

Ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle 
etait n6e dans le village de la Carconte, situe* entre 
Salon et Lambesc. Or, suivant une habitude du pays, 
qui veut que Ton designe presque toujours les gens 
par un surnom au lieu de les designer par un nom, 
son mari avait substitue' cette appellation a celle de 
Madeleine, trop douce et trop eupbonique peut-etre 
pour son rude langage. 

Cependant, maigre* cette pr6tendue resignation aux 
d£crets de la Providence, que Ton n'aille pas croire 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 49 

que notre aubergiste ne sentit pas profond6ment retat 
de inisere ou l'avait reduit ce miserable canal de 
Beaucaire, et qu'il fut invulnerable aux plaintes in- 
cessantes dont sa femme le poursuivait. C'etait, 
comme tous les Meridionaux, un homme sobre et 
sans de grands besoins, mais vaniteux pour les choses 
exterieures ; aussi, au temps de sa prosperity, il ne 
laissait passer ni une ferrade, ni une procession de 
la tarasque sans s'y montrer avec la Carconte, Fun 
dans ce costume pittoresque des hommes du Midi et 
qui tient a la fois du Catalan et de l'andalou ; Fautre 
avec ce charmant habit des femmes d'Arles qui sem- 
ble emprunte a la Grece et & l'Arabie ; mais peu a peu, 
chatnes de montres, colliers, ceintures aux mille 
couleurs, corsages brod6s, vestes de velours, bas & 
coins elegants, guetres barioiees, souliers k boucles 
d'argent avaient disparu, et Gaspard Caderousse, ne 
pouvant plus se montrer a la hauteur de sa splendeur 
passee, avait renonce* pour lui et pour sa fernme a 
toutes ces pompes mondaines, dont il entendait en 
se rongeant sourdement le coeur les bruits joyeux 
retentir jusqu'a cette pauvre auberge, qu'il continuait 
de garder bien plus comme un abri que comme une 
speculation. 

Caderousse s'etait done tenu, comme c'etait son 
habitude, une partie de la matinee devant la porte, 
promenant son regard meiancolique d'un petit gazon 
peie, ou picoraient quelques poules, aux deux extrd- 
mites du chemin desert qui s'enfoncait d'un c6te au 
midi et de Fautre au nord, quand tout h coup la voix 
aigre de sa femme le forca de quitter son poste ; il 
rentra en grommelant et monta au premier, laissant 
neanmoins la porte toute grande ouverte, comme 
pour inviter les voyageurs & ne pas 1'oublier en pas- 
sant. 

ii. 12 



50 LE COMTE DE MOMTE-CB.ISTO 

Au moment oil Caderousse rentrait, la grande route 
clout nous avons parl6, et que parcouraient ses regards, 
£tait aussi nue et aussi solitaire que le desert a midi ; 
elle s'^tendait, blanche et infinie, entre deux rangees 
d'arbres maigres, et Ton comprenait parfaitement 
qu'aucun voyageur, libre de choisir une autre heure 
du jour, ne se hasard&t dans cet effroyable Sahara. 

Cependant, malgr6 toutes les probabilites, s'il fut 
reste a son poste, Caderousse aurait pu voir poindre, 
du cote de Bellegarde, un cavalier et un cheval ve- 
jiant de cette allure honnete et amicale qui indique 
les meilleures relations entre le cheval et le cavalier ; 
le cheval elait un cheval hongre, marchant agr enable- 
ment ramble ; le cavalier dtait un pr@tre v6tu de noir 
et coiff6 d'un chapeau a trois comes, malgre la cha- 
leur devorante du soleil alors a son midi; ils n'al- 
laient tous deux qu'a un trot fort raisonnable. 

Arrive devant la porte, le groupe s'arreta : il out 
gte difficile de decider si ce fut le cheval qui arreta 
Fhomme ou 1'homme qui arr&ta le cheval ; mais en 
tout cas le cavalier mit pied a terre, et, tirant Fani- 
mal par la bride, il alia Fattacher au tourniquet d'un 
contrevent delabre qui ne tenait plus qu'a un gond ; 
puis s'avancant vers la porte en essuyant d'un mou- 
choir de coton rouge son front ruisselant de sueur, le 
pretre frappa trois coups sur le seuil, du bout fexre" 
de la canne qu'il tenait a la main. 

Aussitdt un grand chien noir se leva et fit quelques 
pas en aboyant et en montrant ses dents blanches et 
aigues ; double demonstration hostile qui prouvait le 
peu d'habitude qu'il avait de la societe. 

Aussitot un pas lourd 6branla Fescalier de bois 
rampant le long de la muraille, et que descendait, en 
se courbant et a reculons, Fhdte du pauvre logis a la 
porte duquel se tenait le prdtre. 



LE CO-MTE DE MONTE-CRISTO 51 

— Me voila ! disait Caderousse tout etonn£, me 
voila ! veux-tu te taire, Margottin ! N'ayez pas peur, 
monsieur, il aboie, mais il ne mord pas. Vous d6sirez 
du vin, n'est-ce pas? car il fait une polissonne de 
chaleur... Ah! pardon, interrompit Caderousse en 
voyant a quelle sorte de voyageur il avait affaire, 
pardon, je ne savais pas qui j'avais l'honneur de rece- 
voir; que desirez-vous, que demandez-vous, mon- 
sieur 1'abbe ? je suis a vos ordres. 

Le pretre regarda cet homme pendant deux ou 
trois secondes avec une attention etrange, il parut 
meme chercher a attirer de son cote sur lui l'atten- 
tion de 1'aubergiste ; puis, voyant que les traits de 
celui-ci n'exprimaient d'autre sentiment que la sur- 
prise de ne pas recevoir une response, il jugea qu'il 
etait temps de faire cesser cette surprise, et dit avec 
un accent italien tres prononce : 

— N'etes-vous pas monsou Caderousse ? 

— Oui, monsieur, dit l'h6te peut-etre encore plus 
etonne" de la demande qu'il ne l'avait 6t6 du silence, 
je le suis en effet ; Gaspard Caderousse, pour vous 
servir. 

•—Gaspard Caderousse... oui, je crois que e'est la 
le prenom et le nom ; vous demeuriez autrefois Allees 
de Meilhan, n'est-ce pas ? au quatrieme ? 

— C'est cela. 

— Et vous y exerciez la profession de tailleur? 

— Oui, mais l'6tat a mal tourne* : il fait si chaud a 
ce coquin de Marseille que Ton finira, je crois, par 
ne plus s'y habiller du tout. Mais a propos de cha- 
leur, ne voulez-vous pas vous rafraichir, monsieur 
l'abbe? 

— Si fait, donnez-moi une bouteille de votre meil- 
leur vin, et nous reprendrons la conversation, s'il 
vous plait, ou nous la laissons. 



52 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Comme il vous fera plaisir, monsieur l'abb6, dit 
Caderousse. 

Et pour ne pas perdre cette occasion de placer une 
des dernieres bouteilles de vin de Cahors qui lui res- 
taient, Caderousse se Mta de lever une trappe prati- 
qu6e dans le plancher ineme de cette espece de 
chambre du rez-de-chauss6e, qui servait a la fois de 
salle et de cuisine. 

Lorsqu'au bout de cinq minutes il reparut, il 
trouva l'abbe assis sur un escabeau, le coude appuye 
a une table longue, tandis que Margottin, qui parais- 
sait avoir fait sa paix avec lui en entendant que, con- 
tre l'habitude, ce voyageur singulier allait prendre 
quelque chose, allongeait sur sa cuisse son cou 
d^charnd et son oeil langoureux. 

— Vous etes seul ? demanda l'abb&a son hote, tandis 
que celui-ci posait devant lui la bouteille et un verre. 

— Oh ! mon Dieu ! orni ! seul ou a peu pres, monsieur 
l'abb6 ; car j'ai ma femme qui ne me peut aider en 
rien, attendu qu'elle est toujours malade, la pauvre 
Carconte. 

— Ah ! vous etes mari6 ! dit le pretre avec une 
sorte d'interet, et en jetant autour de lui un regard 
qui paraissait estimer a sa mince valeur le maigre 
mobilier du pauvre menage. 

— Vous trouvez que je ne suis pas riche, n'est-ce 
pas, monsieur l'abbe ? dit en soupirant Caderousse ; 
mais que voulez-vous ! il ne suffit pas d'etre honnete 
homme pour prosp^rer dans ce monde. 

L'abbe fixa sur lui un regard percant. 

— Oui, honnete homme ; de cela je puis m'en van- 
ter, monsieur, dit Th6te en soutenant le regard de 
Tabb3, une main sur sa poitrine et en hochant la tete 
du haut en bas ; et dans notre epoque tout le monde 
n'en peut pas dire autant. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 53 

— Tant mieux si ce dont vous vous vantez est 
vrai, dit Tabbe ; car tot ou tard, j'en ai la ferme con- 
viction, Tbonnete homme est recompense et le me- 
diant puni. 

— C'est votre etat de dire cela, monsieur Tabbe ; 
c'est votre etat de dire cela, reprit Caderousse avec 
une expression amere ; apres cela on est libre de ne 
pas croire ce que vous dites. 

— Vous avez tort de parler ainsi, monsieur, dit 
Tabbe, car peut-etre vais-je etre moi-meme pour 
vous, tout a Theure, une preuve de ce que j'avance. 

— Que voulez-vous dire ? demanda Caderousse 
d'un air 6tonne. 

— Je veux dire qu'il faut que je m'assure avant 
tout si vous etes celui a qui j'ai affaire. 

— Quelles preuves voulez-vous que je vous donne? 

— Avez-vous connu en 1814 ou 1815 un marin qui 
s'appelait Dantes ? 

— Dantes !... si je Tai connu, ce pauvre Edmond I 
je le crois bien ? c'etait meme un de mes meilleurs 
amis ! s'ecria Caderousse, dont un rouge de pourpre 
envahit le visage,, tandis que Toeil clair et assur6 de 
Tabb6 semblait se dilater pour couvrir tout entier 
celui qu'il interrogeait. 

— Oui, je crois en effet qu'il s'appelait Edmond. 

— S'il s'appelait Edmond, le petit ! je le crois bien! 
aussi vrai que je m'appelle, moi, Gaspard Caderousse. 
Et qu'est-il devenu, monsieur, ce pauvre Edmond? 
continua Taubergiste ; Tauriez-vous connu ? vit-il 
encore ? est-il libre ? est-il heureux ? 

— II est mort prisonnier, plus d6sesp£re et plus 
miserable que les forcats qui trainent leur boulet au 
bagne de Toulon. 

Une paleur mortelle succ^da sur le visage de 
Caderousse a la rougeur qui s'en etait d'abord em- 



54 LE COMTE DE MO^TE-GRISTO 

pare. II se retourna et Fabbe* lui vit essuyer une 
larme avec un coin du mouchoir rouge qui lui servait 
de coiffure. 

— Pauvre petit ! murmura Caderousse. Eh bien ! 
voila encore une preuve de ce que je vous disais, 
monsieur Fabbe, que le bon Dieu n'etait bon que pour 
les mauvais. Ah I continua Caderousse avec ce lan- 
gage colore des gens du Midi, le monde va de mal en 
pis, qu'il tombe done du ciel deux jours de poudre et 
une heure de feu, et que tout soit dit ! 

— Vous paraissez aimer ce gargon de tout votre 
coeur, monsieur ? demanda Fabbe. 

— Oui, je Faimais bien, dit Caderousse, quoique 
j'aie a me reprocher d'avoir un instant envie" son bon- 
heur. Mais depuis, je vous le jure, foi de Caderousse, 
j'ai bien plaint son malheureux sort. 

II se fit un instant de silence pendant lequel le 
regard fixe de Fabbe ne cessa point un instant d'in- 
terroger la physionomie mobile de Faubergiste. 

— Et vous Favez connu, le pauvre petit ? continua 
Caderousse. 

— J'ai ete appele a son lit de mort pour lui offrir 
les derniers secours de la religion, repondit Fabb6. 

— Et de quoi est-il mort ? demanda Caderousse 
d'une voix 6tranglee. 

— Et de quoi meurt-on en prison quand on y meurt 
a trente ans, si ce n'est de la prison elle meme ? 

Caderousse essuya la sueur qui coulait de son front. 

— Ce qu'il y a d'etrange dans tout cela, reprit 
Fabbe, e'est que Dantes, a son lit de mort, sur le 
Christ dont il baisait les pieds, m'a toujours jure qu'il 
ignorait la veritable cause de sa captivite. 

— C'est vrai, e'est vrai, murmura Caderousse, il ne 
pouvait pas le savoir; non, monsieur Fabbe, il ne 
mentait pas, le pauvre petit. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 55 

— C'est ce qui fait qu'il m'a charge d'eclaircir son 
malheur qu'il n'avait jamais pu dclaircir lui meme, et 
de rehabiliter sa m6moire, si cette m6moire avait 
recu quelque souillure. 

Et le regard de Tabbed devenant de plus en plus 
^.xe, d6vora l'expression presque sombre qui apparut 
sur le visage de Caderousse. 

— Un riche Anglais, continua l'abbe, son compa- 
gnon d'infortune, et qui sortit de prison, a la seconde 
Restauration, etait possesseur d'un diamant d'une 
grande valeur. En sortant de prison, il voulut laisser 
a Dantes, qui, dans une maladie qu'il avait faite, l'avait 
soign6 comme un frere, un t6moignage de sa recon- 
naissance en lui laissant ce diamant. Dantes, au lieu 
de s'en servir pour seduire ses geoliers, qui d'ailleurs 
pouvaient le prendre et le trahir apres, le conserva 
toujours precieusement pour le cas ou il sortirait de 
prison ; car s'il sortait de prison, sa fortune £tait 
assuree par la vente seule de ce diamant. 

— C'etait done, comme vous le dites, demanda 
Caderousse avec des yeux ardents, un diamant d'une 
grande valeur? 

— Tout est relatif, reprit l'abbe, d'une grande 
valeur pour Edmond; ce diamant etait estime' cin- 
quante mille francs. 

— Cinquante mille francs ! dit Caderousse ; rnais il 
e*tait done gros comme une noix ? 

— Non, pas tout a fait, dit l'abbe", mais vous allez 
en juger vous-meme, car je l'ai sur moi. 

Caderousse sembla chercher sous les vetements de 
l'abbe le depot dont il parlait. 

L'abbe tira de sa poche une petite boite de chagrin 
noir, 1'ouvrit et fit briller aux yeux eblouis de Cade- 
rousse l'etincelante merveille monte'e sur une bague 
d'un admirable travail. 



56 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Et cela vaut cinquante mille francs ? 

— Sans la monture, qui est elle-m6me d'un certain 
prix, dit l'abbe. 

Et il referma Te'crin, et remit dans sa poche le dia- 
mant qui continuait d'6tinceler au fond de la pensee 
de Caderousse. 

— Mais comment vous trouvez-vous avoir ce dia- 
mant en votre possession, monsieur l'abbe' ? demanda 
Caderousse. Edmond vous a done fait son h^ritier ? 

— Non, mais son executeur testamentaire. « J'avais 
trois bons amis et tine fiancee, m'a-t-il dit: tous 
quatre, j'en suis sur, me regrettent amerement : Tun 
de ces bons amis s'appelait Caderousse. 

Caderousse fr^mit. 

» — L'autre, continua l'abb6 sans paraitre s'aperce- 
voir de l'e'motion de Caderousse, l'autre s'appelait 
Danglars ; le troisieme, a-t-il ajout£, bien que mon 
rival, m'aimait aussi. 

Un sourire diabolique £claira les traits de Cade- 
rousse, qui fit un mouvement pour interrompre l'abbe\ 

— Attendez, dit l'abbd, laissez-moi finir, et si vous 
avez quelque observation a me faire, vous me la ferez 
tout a l'heure. « L'autre, bien que mon rival, m'aimait 
aussi et s'appelait Fernand ; quant a ma fiancee, son 
nom e'tait... » Je ne me rappelle plus le nom de la 
fiancee, dit l'abbe\ 

— Mercedes, dit Caderousse. 

— Ah ! oui, e'est cela, reprit Fabb6 avec un soupir 
dtouffe, Mercedes. 

— Eh bien ? demanda Caderousse. 

— Donnez-moi une carafe d'eau, dit Fabbe\ 
Caderousse s'empressa d'obeir. 

L'abbe remplit le verre et but quelques gorg6es. 

— Ou en e"tions-nous ? demanda-t-il en posant son 
verre sur la table. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 57 

-— La fiancee s'appelait Mercedes. 

— Oui, c'est cela. « Vous irez a Marseille... » C'est 
toujours Dantes qui parle, comprenez-vous ? 

— Parfaitement. 

» — Vous vendrez ce diamant, vous ferez cinq parts, 
et vous les partagerez entre ces bons amis, les seuls 
etres qui m'aient aim6 sur la terre ! 

— Comment cinq parts? dit Caderousse, vous ne 
m'avez nomme que quatre personnes. 

— Parce que la cinquieme est morte, a ce qu'on 
m'a dit... La cinquieme 6tait le pere de Dantes. 

— Helas ! oui, dit Caderousse emu par les passions 
qui s'entrechoquaient en lui ; helas I oui, le pauvre 
homme, il est mort. 

— J'ai appris cet ev^nement a Marseille, r^pondit 
l'abb6 en faisant un effort pour paraitre indifferent, 
mais il y a si longtemps que cette mort est arrivde 
que je n'ai pu recueillir aucun detail... Sauriez-vous 
quelque chose de la fin de ce vieillard, vous ? 

— Eh ! dit Caderousse, qui peut savoir cela mieux 
que moi ?... Je demeurais porte a porte avec le bon- 
homme... Eh ! mon Dieu ! oui : un an a peine apres la 
disparition de son ills, il mourut, le pauvre vieillard 1 

— Mais, de quoi mourut-il ? 

— Les m^decins ont nomme sa maladie... une gas- 
tro-ent6rite, je crois; ceux qui le connaissaient ont 
dit qu'il etait mort de douleur... et moi,, qui l'ai pres- 
que vu mourir, je dis qu'il est mort... 

Caderousse s'arreta. 

— Mort de quoi ? reprit avec anxi^te le pretre. 

— Eh bien ! mort de faim ! 

— De faim ? s'ecria Tabb6 bondissant sur son esca- 
beau, de faim ! les plus vils animaux ne meurent pas 
de faim ! les chiens qui errent dans les rues trouvent 
une main compatissante qui leur jette un morceau 



58 LE OOMTE DE MONTE-CRISTO 

de pain; et un homme, un Chretien, est mort de faim 
au milieu d'autres hommes qui se disent Chretiens 
comme lui ! Impossible ! oh ! c'est impossible ! 

— J'ai dit ce quej'ai dit, reprit Caderousse, 

— Et tu as tort, dit une voix dans Fescalier, de quoi 
te meles-tu ? 

Les deux hommes se retournerent, et virent a tra- 
vers les barres de la rampe la tete maladive de la 
Garconte ; elle s'etait trainee jusque-la et ecoutait la 
conversation, assise sur la derniere marche, la tete 
appuyee sur ses genoux. 

~ De quoi te meles-tu toi-meme, femme ? dit Ca- 
derousse. Monsieur demande des renseignements, la 
politesse veut que je les lui donne. 

— Oui, mais la prudence veut que tu les lui refu- 
ses. Qui te dit dans quelle intention on veut te faire 
parler, imbecile ? 

— Dans une excellente, madame, je vous en re- 
ponds, dit l'abbd. Votre mari n'a done rien k craindre, 
pourvu qu'il re'ponde franchement. 

— Rien h craindre, oui ! on commence par de belles 
promesses, puis on se contente, apres, de dire qu'on 
n'a rien a craindre ; puis on s'en va sans rien tenir 
de ce qu'on a dit, et un beau matin le malheur tombe 
sur le pauvre monde sans que Ton sache d'ou il vient. 

— Soyez tranquille, bonne femme, le malheur ne 
vous viendra pas de mon cote, je vous en reponds. 

La Garconte grommela quelques paroles qu'on ne 
put entendre, laissa retomber sur ses genoux sa tete 
un instant soulevee et continua de trembler la fievre, 
laissant son mari libre de continuer la conversation, 
mais place'e de maniere a n'en pas perdre un mot. 

Pendant ce temps, l'abbe avait bu quelques gor- 
ges d'eau et s'etait remis. 
, — Mais, reprit-ilj ce nialheureux vjeillard 6tctit-ti 



LE COMTE DE MONTE-C&ISTO 5§ 

done si abandonne de tout le monde, qu'il soit mort 
d'une pareille mort? 

— Oh ! monsieur, reprit Caderousse, ce n'est pas 
que Mercedes la Catalane, ni M. Morrel l'aient aban- 
donne ; mais le pauvre vieiliard s'6tait pris d'une 
antipathie profonde pour Fernand, celui-la meine, 
continua Caderousse avec un sourire ironique, que 
Dantes vous a dit etre de ses amis. 

— Ne l^tait-il done pas? dit 1'abbe. 

— Gaspard ! Gaspard ! murmura la femme du haut 
de son escalier, fais attention a ce que tu vas dire. 

Caderousse fit un mouvement d'impatience, et sans 
accorder d'autre reponse a celle qui 1'interrompait : 

— Peut-on etre 1'ami de celui dont on convoite la 
femme ? repondit-il a 1'abbe. Dantes, qui etait un coeur 
d'or, appelait tous ces gens-la ses amis... Pauvre Ed- 
mondl... Au fait, il vaut mieux qu'il n'ait rien su; il 
aurait eu trop de peine a leur pardonner au moment 
de la mort... Et, quoi qu'on dise, continua Caderousse 
dans son langage qui ne manquait pas d'une sorte de 
rude poesie, j'ai encore plus peur de la malediction 
des morts que de la haine des vivants. 

— Imbecile ! dit la Carconte. 

— Savez-vous done, continua l'abb6, ce que Fer- 
nand a fait contre Dantes* 

— Si je sais, je le crois bien. 

— Parlez alors. 

— Gaspard, fais ce que tu veux, tu es le maitre, dit 
la femme ; mais si tu m'en croyais, tu ne dirais rien. 

— Cette fois, je crois que tu as raison, femme, dit 
Caderousse. 

— Ainsi ? vous ne voulez rien dire? reprit l'abbe\ 

— A quoi bon ! dit Caderousse. Si le petit 6iait 
vivant et qu'il vint a moi pour connaitre une bonne 
fois pour toutes ses amis et ses ennemis, je ne dis 



60 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

pas; mais il est sous terre, a ce que vous m'avez dit, 
il ne peut plus avoir de haine, il ne peut plus se ven- 
ger. Eteignons tout cela. 

— Vous voulez alors, dit l'abbe, que je donne k ces 
gens, que vous donnez pour d'indignes et faux amis, 
une recompense destined a la fidelite* ? 

— C'est vrai, vous avez raison, dit Caderousse. 
D'ailleurs que serait pour eux maintenant le legs du 
pauvre Edmond ? une goutte d'eau tombant a la mer ! 

— Sans compter que ces gens-14 peuvent t'ecraser 
d'un geste, dit la femme. 

— Comment cela? ces gens-l& sont done devenus 
riches et puissants ? 

— Alors, vous ne savez pas leur histoire ? 

— Non, racontez-la-moi. 
Caderousse parut refl£chir un instant. 

— Non, en v£rite\ dit-il, ce serait trop long. 

— Libre a vous de vous taire, mon ami, dit l'abbe 
avec F accent de la plus profonde indifference, et je 
respecte vos scrupules ; d'ailleurs ce que vous faites 
Ik est d'un homme vraiment bon : n'en parlons done 
plus. De quoi etais-je charge^? D'une simple formality. 
Je, vendrai done ce diamant. 

Et il tira le diamant de sa poche, ouvrit l'6crin, 
et le fit briller aux yeux dblouis de Caderousse. 

— Viens done voir, femme ! dit celui-ci d'une voix 
rauque. 

— Un diamant ! dit la Carconte se levant et descen- 
dant d'un pas assez ferme l'escalier; qu'est-ce que 
c'est done que ce diamant ? 

— N'as-tu done pas entendu, femme ? dit Cade- 
rousse, c'est un diamant que le petit nous a legue : k 
son pere d'abord, k ses trois amis Fernand, Danglars 
et moi et a Mercedes sa fiancee. Le diamant vaut cin- 
quante mille francs. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 6! 

— Oh ! le beau joyau ! dit-elle. 

— Le cinquieme de cette somme nous appartient, 
alors ? dit Caderousse. 

— Oui, monsieur, repondit l'abbe, plus la part du 
pere de Dantes, que je me crois autorise a r6partir 
sur vous quatre. 

— Et pourquoi sur nous quatre ? demanda la Car- 
conte. 

— Parce que vous 6tiez les quatre amis d'Edmond. 

— Les amis ne sont pas ceux qui trahissent ! mur- 
mura sourdement a son tour la femme. 

— Oui, oui, dit Caderousse, et c'est ce que je disais : 
c'est presque une profanation, presque un sacrilege 
que de r^compenser la trahison, le crime peut-etre. 

— C'est vous qui l'aurez voulu, reprit tranquille- 
ment l'abbe' en remettant le diamant dans la pocbe 
de sa soutane ; maintenant donnez-moi l'adresse des 
amis d'Edmond, afin que je puisse executer ses der- 
nieres volontes. 

La sueur coulait a lourdes gouttes du front de 
Caderousse ; il vit l'abbe se lever, se diriger vers la 
porte comme pour jeter un coup d'ceil d'avis a son 
cheval, et revenir. 

Caderousse et sa femme se regardaient avec une 
indicible expression. 

— Le diamant serait pour nous tout entier, dit 
Caderousse. 

— Le crois-tu? repondit la femme. 

— Un homme d'e'glise ne voudrait pas nous 
tromper. 

— Fais comme tu voudras, dit la femme ; quant a 
moi, je ne m'en mele pas. 

Et elle reprit le chemin de l'escalier toute grelot- 
tante ; ses dents claquaient malgre la chaleur ardente 
qu'il faisait. 



62 I^EGOMTR BE MONTE-CRJSTO 

Sur la derniere marehe, elle s'arr^ta un instant. 

— Refi^chis bien, Gaspard ! dit-elle. 

— Je suis decide, dit Caderousse. 

La Garconte rentra dans sa chambre en poussant 
un soupir; on entendit le plafond crier sous sespas 
jusqu'a ce qu'elle eut rejoint son fauteuil ou elle 
tomba assise lourdement. 
, — A quoi §tes-vous decide* ? demanda Tabbe\ 

— A tout vous dire, r^pondit celui-ci. 

— Je crois, en verity, que c'est ce qu'il y a de 
mieux a faire, dit le pr£tre ; non pas que je tienne a 
savoir les chores que vous voudriez me cacher ; mais 
enfin, si vous pouvez m'amener a distribuer les legs 
selon les vceux du testateur, ce sera mieux. 

— Je Tespere, r6pondit Caderousse les joues en- 
flammees par la rougeur de Fesperance et de la cupi- 
dity 

— Je vous ecoute, dit Fabbe\ 

— Attendez, reprit Caderousse, on pourrait nous 
interrompre a Fendroit le plus interessant, et ce se- 
rait desagreable ; d'ailleurs il est inutile que personne 
sache que vous etes venu ici. 

Et il alia a la porte de son^auberge et ferma la 
porte, a laquelle, par surcroit de precaution, il mit 
la barre de nuit. 

Pendant ce temps, Fabbe* avait choisi sa place pour 
ecouter tout a son aise ; il s'etait assis dans un angle, 
de maniere a demeurer dans Fombre tandis que la 
lumiere tomberait en plein sur le visage de son inter- 
locuteur. Quant a lui, la tete inclinee, les mains 
jointes ou plutdt crispees, il s'appretait a ecouter de 
toutes ses oreilles. 

Caderousse approcha un escabeau et s'assit en face 
de lui. 
< — Souviens-toi que je ne te pousse a rien \ dit la 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 63 

voix tremblotante de la Carconte, comme si, a tra- 
vers le plancher, elle eut pu voir la scene qui se pre- 
parait. 

— C'est bien, c'est bien, dit Caderousse, n'en par- 
Ions plus ; je prends tout sur moi. 

Et il commenca. 



VI 

LE R^CIT 

— Avant tout, dit Caderousse, je dois, monsieur, 
vous prier de me promettre une chose. 

— Laquelle ? demanda 1'abbe. 

— C'est que jamais, si vous faites un usage quel- 
conque des details que je vais vous donner, on ne 
saura que ces details viennent de moi, car ceux dont 
je vais vous parler sont riches et puissants, et, s'ils 
me touchaient seulement du bout du doigt, ils me 
briseraient comme verre. 

— Soyez tranquille, mon ami, dit l'abbe\ je suis 
pretre, et les confessions meurent dans mon sein ; 
rappelez-vous que nous n'avons d'autre but que d'ac- 
complir dignement les dernieres volontes de notre 
ami ; parlez done sans management comme sans 
haine ; dites la v6rit6, toute la verite : je ne connais 
pas et ne connaitrai probablement jamais les per- 
sonnes dont vous allez me parler; d'ailieurs je suis 
Italien et non pas Francais; j'appartiens a Dieu et 
non pas aux homines, et je vais rentrer dans mon 
couvent, dont je ne suis sorti que pour remplir les 
dernieres volontes d'un mourant 



64 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Cette promesse positive parut donner a Caderousse 
un peu d'assurance. 

— Eh Men ! en ce cas, dit Caderousse, je veux, je 
dirai m§me plus, je dois vous d6tromper sur ces 
amities que le pauvre Edmond croyait sinceres et 
d^vouees. 

— Commencons par son p6re, s'il vous plait, dit 
Vabb6. Edmond m'a beaucoup parte de ce vieillard, 
pour lequel il avait un profond amour. 

— L'histoire est triste, monsieur, dit Caderousse 
en hochant la tete ; vous en connaissez probablement 
ies commencements. 

— Oui, rdpondit l'abb6, Edmond m'a racont£ les 
choses jusqu'au moment ou il a ete arrets dans un 
petit cabaret pr&s de Marseille. 

— A la Reserve ! 6 mon Dieu, oui ! je vois encore 
la chose comme si j'y 6tais. 

— N^tait-ce pas au repas meme de ses fiangailles ? 

— Oui, et le repas qui avait eu un gai eommence- 
cement eut une triste fin : un commissaire de police 
suivi de quatre fusiliers entra, et Dantes fut arrets. 

— Voil& ou s'arr^te ce que je sais, monsieur, dit le 
pretre ; Dant6s lui-meine ne savait rien autre que ce 
qui lui e*tait absolument personnel, car il n'a jamais 
revu aucune des cinq personnes que je vous ai nom- 
inees, ni entendu parler d'elles. 

— Eh bien ! Dant&s une fois arrets, M. Morrel cou- 
rut prendre des informations : elles furent bien tris- 
tes. Le vieillard retpurna seul dans sa maison, ploya 
son habit de noces en pleurant, passa toute la journ^e 
a aller et venir dans sa chambre, et le soir ne se 
coucha point, car je demeurais au-dessous de lui, et 
j& l'entendis marcher toute la nuit ; moi-meme, je 
dois le dire, je ne dormis pas non plus, car la douleur 
de ce pauvre pere me faisait grand mal, et chacun de 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 65 

ses pas me broyait le coeur, comme s'il eut reelle- 
merit pos6 son pied sur ma poitrine. 

» Le lendemain, Mercedes vint a Marseille pour 
implorer la protection de M. de Villefort : elle n'obtint 
rien ; mais, du meme coup, elle alia rendre visite au 
vieillard. Quand elle le vit si morne et si abattu, qu'il 
avait passe la nuit sans se mettre au lit et qu'il n'avait 
pas mangd depuis la veille, elle voulut l'emmener 
pour en prendre soin, mais le vieillard ne voulut 
jamais y consentir. 

» — Non, disait-il, je ne quitterai pas la maison, car 
c'est moi que mon pauvre enfant aime avant toutes 
choses, et, s'il sort de prison, c'est moi qu'il accourra 
voir d'abord. Que dirait-il si je n'etais point la a l'at- 
tendre ? 

» J'6coutais tout cela du carre\ car j'aurais voulu 
que Mercedes determine le vieillard a la suivre ; ce 
pas retentissant tous les jours sur ma tete ne me 
laissait pas un instant de repos. 

— Mais ne montiez-vous pas vous-meme pres du 
vieillard pour le consoler ? demanda le pretre. 

— Ah ! monsieur ! repondit Gaderousse, on ne con- 
sole que ceux qui veulent etre consoles, et lui ne 
voulait pas l'etre : d'ailleurs, je ne sais pourquoi, 
mais il me semblait qu'il avait de la repugnance a 
me voir. Une nuit cependant que j'entendais ses san- 
glots, je n'y pus resister et je montai ; mais quand 
j'arrivai a la porte, il ne sanglotait plus, il priait. Ce 
qu'il trouvait d'eloquentes paroles et de pitoyables 
supplications, je ne saurais vous le redire, monsieur : 
c'^tait plus que de la piet6, c'dtait plus que de la dou- 
leur ; aussi, moi qui ne suis pas cagot et qui n'aime 
pas les j6suites, je me dis ce jour-la : C'est bien heu- 
reux, en ve>ite, que je sois seul, et que le bon Dieu 
ne m'ait pas envoye* d'enfants, car si j'^tais pere et 



66 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

que je ressentisse une douleur semblable a celle du 
pauvre vieillard, ne pouvant trouver dans ma me- 
moire ni dans mon cceur tout ce qu'il dit au bon Dieu, 
j'irais tout droit me pr£cipiter dans la mer pour ne 
pas souffrir plus longtemps. 

~- Pauvre pere ! murmura le pretre. 

— De jour en jour il vivait plus seul et plusisole : 
souvent M. Morrel et Mercedes venaient pour le voir, 
mais sa porte etait ferm6e ; et, quoique je fusse bien 
stir qu'il etait chez lui, il ne repondait pas. Un jour 
que, contre son habitude, il avait recu Mercedes, et 
que la pauvre enfant, au desespoir elle-meme, tentait 
de le reconforter : 

» — Crois-moi, ma fille, lui dit-il, il est mort ; et, au 
lieu que nous l'attendions, c'est lui qui nous attend : 
je suis bien heureux, c'est moi qui suis le plus vieux 
et qui, par consequent, le reverrai le premier. 

» Si bon que Ton soit, voyez-vous, on cesse bientot 
de voir les gens qui vous attristent ; le vieux Dantes 
finit par demeurer tout a fait seul : je ne voyais plus 
monter de temps en temps chez lui que des gens 
inconnus, qui descendaient avec quelque paquet mal 
dissimule; j'ai comprisdepuis ce que c'etait que ces 
paquets: il vendait peu a peu ce qu'il avait pour 
vivre. Enfin, le bonhomme arriva aupres de ses pau- 
vres hardes ; il devait trois termes : on menaga de le 
renvoyer ; il demanda huit jours encore, on les lui 
accorda. Je sus ce detail parce que le proprietaire 
entra chez moi en sortant de chez lui. 

» Pendant les trois premiers jours, je l'entendis mar- 
cher comme d'habitude ; mais le quatrieme, je n'en- 
tendis plus rien. Je me hasardai a monter : la porte 
etait fermee ; mais a travers la serrure je Tapercus si 
pale et si defait, que, le jugeant bien malade, je lis 
pr&venir M. Morrel et courus chez Mercedes. Tous 



LE COM^E DE MONTE- dUSTO 67 

deux s'empresserent de venir. M. Morrel amenait 
un medecin ; le medecin reconnut une gastro-ent6- 
rite et ordonna la diete. J'6tais la, monsieur, et je 
n'oublierai jamais le sourire du vieillard a cette or- 
donnance. 

» Des lors il ouvrit sa porte : il avait une excuse 
pour ne plus manger ; le mddecin avait ordonne la 
diete. 

L'abbe poussa une espece de gemissement. 

— Cette histoire vous interesse, n'est-ce pas, mon- 
sieur? dit Caderousse. 

— Oui, repondit Fabbe ; elle est attendrissante. 

— Mercedes revint ; elle le trouva si change, que, 
comme la premiere fois, elle voulut le faire trans- 
porter cbez elle. C'^tait aussi l'avis de M. Morrel, qui 
voulait operer le transport de force ; mais le vieillard 
cria tant, qu'ils eurent peur. Mercedes resta au che- 
vet de son lit. M. Morrel s'eloigna en faisant signe a 
la Catalane qu'il laissait une bourse sur la cheminee. 
Mais, arme" de Fordonnance du medecin, le vieillard 
ne voulut rien prendre. Enfin, apres neuf jours de 
d6sespoir et d' abstinence, le vieillard expira en mau- 
dissant ceux qui avaient cause" son malheur et en 
disant a Mercedes : 

» — Si vous revoyez mon Edmond, dites-lui que 
je meurs en le b6nissant. 

L'abbe se leva, fit deux tours dans la chambre en 
portant une main fremissante a sa gorge aride. 

— Et vous croyez qu'il est mort... 

— De faim... monsieur, de faim, dit Caderousse; 
j'en reponds aussi vrai que nous sommes ici deux 
Chretiens. 

L'abbe, d'une main convulsive, saisit le verre d'eau 
encore a moitie plein, le vida d'un trait et se rassit 
les yeux rougis et les joues pales. 



68 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Avouez que voila un grand malheur ! dit-il d'une 
voix rauque. 

— D'autant plus grand, monsieur, que Dieu n'y est 
pour rien, et que les hommes seuls en sont cause. 

— Passons done a ces hommes, dit l'abbe" ; mais 
songez-y, continua-t-il d'un air presque menacant, 
vous vous etes engage" a me tout dire : voyons, quels 
sont ces hommes qui ont fait mourir le fils de d^ses- 
poir, et le pere de faim ? 

— Deux hommes jaloux de lui, monsieur, l'un par 
amour, Fautre par ambition : Fernand et Danglars. 

— Et de quelle facon se manifesta cette jalousie, 
dites? 

— lis ddnoncerent Edmond comme agent bonapar- 
tiste. 

— Mais lequel des deux le ddnonca, lequel des 
deux fut le vrai coupable ? 

— Tous deux, monsieur, Tun 6crivit la lettre, l'autre 
. la mit a la poste. 

— Et ou cette lettre fut-elle ecrite ? 

— A la Reserve m&ne, la veille du mariage. 

— (Test bien cela, e'est bien cela, murmura l'alxbg; 
6 Faria ! Faria ! comme tu connaissais les hommes et 
leschoses! 

— Vous dites, monsieur? demanda Oaderousse. 

— Rien, reprit le pretre ; continuez. 

— Ce fut Danglars qui £crivit la d^nonciation de la 
main gauche pour que son ecriture ne fut pas recon- 
nue, et Fernand qui l'envoya. 

— - Mais, s'e'eria tout a coup l'abbe, vous etiez la, 
vous! 

— Moi ! dit Caderousse etonn6 ; qui vous a dit que 
j'y 6tais ? 

L'abbe vit qu'il s'etait lance" trop avant. 

— Personne, dit-il, mais pour dtre si bien au fait 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 69 

de tous ces d6tails, il faut que vous en ayez ete* le 
temoin. 

— C'est vrai, dit Caderousse d'une voix 6touftee, 
j'y etais. 

— Et vous ne vous etes pas oppose a cette infa- 
mie? dit l'abbe ; alors vous etes leur complice. 

— Monsieur, dit Caderousse, ils m'avaient fait 
boire tous deux au point que j'en avais a peu pres 
perdu la raison. Je ne voyais plus qu'a travers un 
nuage. Je dis tout ce que peut dire un homme dans 
cet etat; mais ils me repondirent tous deux que 
c'dtait une plaisanterie qu'ils avaient voulu faire, et 
que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. 

— Le lendemain, monsieur, le lendemain, vous 
vites bien qu'elle en avait ; cependant vous ne dites 
rien ; vous etiez la cependant lorsqu'il fut arrets. 

— Oui, monsieur, j'etais la et je voulus parler, je 
voulus tout dire, mais Danglars me retint. 

» — Et s'il est coupable, par hasard, me dit-il, 
s'il a vdritablement relache a File d'Elbe, s'il est 
ve'ritablement charge dune lettre pour le comit6 
bonapartiste de Paris, si on trouve cette lettre sur 
lui, ceux qui l'auront soutenu passeront pour ses 
complices. 

» J'eus peur de la politique telle qu'elle se faisait 
alors je l'avoue ; je me tus, ce fut une l&chete\ j'en 
conviens, mais ce ne fut pas un crime. 

— - Je comprends ; vous laiss&tes faire, voila tout. 
f — Oui, monsieur, re'pondit Caderousse, et c'est 
mon remords de la nuit et du jour. J'en demande bien 
souvent pardon a Dieu, je vous le jure, d'autant plus 
que cette action, la seule que j'aie serieusement a me 
reprocher dans tout le cours de ma vie, est sans 
doute la cause de mes adversites. J'expie un instant 
d'egoisme ; aussi, c'est ce que je dis toujours a la 



70 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Carconte lorsqu'elle se plaint : « Tais toi, femme, 
c'est Dieu qui ie veut ainsi. » 

Et Caderousse baissa la t£te avec tous les signes 
d'un vrai repentir. 

— Bien, monsieur, dit Tabbed vous avez parle avec 
franchise; s'accuser ainsi, c'est meriter son pardon. 

— Malheureusement, dit Caderousse, Edmond est 
mort et ne m'a pas pardonne', lui ! 

— II ignorait, dit Fabb£... 

— Mais ii sait maintenant, peut-etre, reprit Cade- 
rousse ; on dit que les morts savent tout. 

II se fit un instant de silence : Fabbe" s'etait leve et 
se promenait pensif ; il revint a sa place et se rassit. 

— Vous m'avez nomine 1 deja deux ou trois fois un 
certain M. Morrel, dit-iL Qu'etait-ce que cethomme? 

— C'6tait Farmateur du Pharaon, le patron de 
Dantes. 

— Et quel r61e a joue cet homm'e dans toute cette 
triste affaire ? demanda l'abbe\ 

— Le role d'un homme honn£te, courageux et 
affectionne', monsieur. Vingt fois il interce'da pour 
Edmond; quand l'empereur rentra, ii ecrivit, pria, 
menaga, si bien qu'a la seconde Restauration il fut 
fort persecute comme bonapartiste. Dix fois, comme 
je vous Fai dit, il 6tait venu chez le pere Dantes pour 
le retirer chez lui, et la veille ou la surveille de sa 
mort, je vous Fai dit encore, il avait laisse sur la che- 
min6e une bourse avec laqueile on paya les dettes du 
bonhomme et l'on subvint a son enterrement ; de 
sorte que Ie pauvre vieillard put du moins mourir 
comme il avait v6cu, sans faire de tort k personne. 
C'est encore moi qui ai la bourse, une grande bourse 
en filet rouge. 

— Et, demanda Fabbe, ce M. Morrel vit-il encore ? 

— Oui, dit Caderousse. 



LS COMTE DE MONTE-GRISTO 71 

— En ce cas, reprit Fabbe\ ce doit etre un homme 
benf de Dieu, il doit etre riche... heureux?... 

Caderousse sourit amerement. 

— Oui. heureux comme moi, dit-il. 

— M. Morrel serait malheureux ! s'ecria l'abbe. 

— II touche a la misere, monsieur, et, bien plus, il 
touche au deshonneur. 

— Comment cela ? 

— Oui, reprit Caderousse, c'est comme cela ; apres 
vingt-cinq ans de travail, apres avoir acquis la plus 
honorable place dans le commerce de Marseille, 
M. Morrel est ruine de fond en comble. II a perdu 
cinq vaisseaux en deux ans, a essuye trois banque- 
routes effroyables, et n'a plus d'esperance que dans 
ce meme Pha,mon que commandait le pauvre Dantes, 
et qui doit revenir des Indes avec un chargement de 
cochenille et d'indigo. Si ce navire-la manque comme 
les autres, il est perdu. 

— Et, dit l'abbe, a-t-il une femme, des enfants ? le 
malheureux ? 

— Oui ; il a une femme qui, dans tout cela, se con- 
duit comme une sainte ; il a une fille qui allait epou- 
ser un homme qu'elle aimait, et a qui sa famille ne 
veut plus laisser epouser une fille ruinee ; il a un fils 
enfin, lieutenant dans 1'armee ; mais, vous le com- 
prenez bien, tout cela double sa douleur au lieu de 
l'adoucir, a ce pauvre cher homme. S'il etait seul, il 
se brulerait la cervelle et tout serait dit. 

— C'est affreux ! murmura le pretre. 

— Voila comme Dieu recompense la vertu, mon- 
sieur, dit Caderousse. Tenez, moi qui n'ai jamais fait 
une mauvaise action a part ce que je vous ai raconte, 
moi, je suis dans la misere ; moi, apres avoir vu 
mourir ma pauvre femme de la fievre, sans pouvoir 
rien faire pour elle, je mpurrai de faim comme est 



72 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

mort le pere Dant6s, tandis que Fernand et Danglars 
roulent sur For. 

— Et comment cela ? 

— Parce que tout leur a tourne h bien, tandis 
qu'aux honnetes gens tout tourne a mal. 

— Qu'est devenu Danglars? le plus coupable, n'est- 
ce pas, l'instigateur ? 

— Ce qu'il est devenu ? il a quitte" Marseille ; il est 
entre\ sur la recommandation de M. Morrel, qui igno- 
rait son crime, comme commis d'ordre chez un ban- 
quier espagnol ; a 1'^poque de la guerre d'Espagne il 
s ? est charge d'une part dans les fournitures de l'ar- 
m6e francaise et a fait fortune ; alors, avec ce pre- 
mier argent il a jon6 sur les fonds, et a triple, qua- 
druple ses capitaux, et veuf lui-meme de la fille de 
son banquier, il a dpousd une veuve, madame de Nar- 
gonne, fille de M. Servieux, chambellan du roi actuel, 
et qui jouit de la plus grande faveur. II s'etait fait 
millionnaire, on l'a fait baron ; de sorte qu'il est baron 
Danglars maintenant, qu'il a un hotel rue du Mont- 
Blanc, dix chevaux dans ses 6curies, six laquais dans 
son antichambre, et je ne sais combien de millions 
dans ses caisses. 

— Ah! fit l'abb6 avec un singulier accent; et il 
est heureux ? 

— Ah ! heureux, qui peut dire cela ? Le malheur 
ou le bonheur, c'est le secret des murailles ; les mu- 
railles ont des oreilles, mais elles n'ont pas de langue ; 
si Ton est heureux avec une grande fortune, Dan- 
glars est heureux. 

— • Et Fernand ? 

— Fernand, c'est bien autre chose encore. 

— Mais comment a pu faire fortune un pauvre 
pScheur Catalan, sans ressources, sans Education? 
Cela me passe, je vous l'avoue. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 73 

— Et cela passe tout le monde aussi; il faut qu'il y 
ait dans sa vie quelque etrange secret que personne 
ne sait. 

— Mais enfin par quels Echelons visibles a-t-il 
monte* a cette haute fortune ou a eette haute posi- 
tion? 

— A toutes deux, monsieur, a toutes deux ! lui 
a fortune et position tout ensemble. 

— O'est un conte que vous me faites la. 

— Le fait est que la chose en a bien Fair; mais 
dcoutez, et vous allez comprendre. 

» Fernand, quelques jours avant le retour, etait 
tombe a la conscription. Les Bourbons le laisserent 
bien tranquille aux Catalans, mais Napoleon revint, 
une lev6e extraordinaire fut decree, et Fernand fut 
force" de partir. Moi aussi, je partis ; mais comme 
j'^tais plus vieux que Fernand, et que je venais d'e- 
pouser ma pauvre femme, je fus envoye sur les cotes 
seulement. 

» Fernand, lui, fut enr^gimente dans les troupes 
actives, gagna la frontiere avec son regiment, et 
assista a la bataille de Ligny. 

» La nuit qui suivit la bataille, il etait de planton 
a la porte du g6neral qui avait des relations secretes 
avec l'ennemi. Cette nuit meme le general devait 
rejoindre les Anglais. II proposa a Fernand de l'ac- 
compagner; Fernand accepta, quitta son poste et 
suivit le general. 

» Ce qui eut fait passer Fernand a un conseii de 
guerre si Napoleon fut reste" sur le trone, lui servit 
de recommandation pr6s des Bourbons. II rentra en 
France avec l'6paulette de sous-lieutenant ; et comme 
la protection du g6n6ral, qui est en haute faveur, ne 
Tabandonna point, il etait capitaine en 1823, lors de 
la guerre d'Espagne, c'est-a-dire au moment meme 



74 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

oil Danglars risquait ses premieres speculations. 
Fernand etait Espagnol, il fut envoye a Madrid pour 
y etudier l'esprit de ses compatriotes ; il y retrouva 
Danglars, s'aboucha avec lui, promit a son gdneral 
un appui parmi les royalistes de la capitale et des 
provinces, recut des promesses, prit de son cote des 
engagements, guida son regiment par les chemins 
connus de lui seul dans des gorges gardees par des 
royalistes, et enfin rendit dans cette courte campagne 
de tels services, qu'apres la prise du Trocadero il fut 
nomme colonel et recut la croix d'officier de la 
Legion d'honneur avec le titre de comte. 

— Destined ! destined ! murmura l'abbe. 

~~ Oui, mais ecoutez, ce n'est pas le tout. La 
guerre d'Espagne finie, la carriere de Fernand se 
trouvait compromise par la longue paix qui promet- 
tait de regner en Europe. La Grece seule etait soule- 
vee contre la Turquie, et venait de commencer la 
guerre de son ind6pendance ; tous les yeux etaient 
tourn6s vers Athenes : c'6tait la mode de plaindre et 
de soutenir les Grecs. Le gouvernement frangais, sans 
les prot6ger ouvertement, comme vous savez, tole- 
rait les migrations partielles. Fernand sollicita et 
obtint la permission d'aller servir en Grece, en 
demeurant toujours porte neanmoins sur les controles 
de l'arm^e. 

» Quelque temps apr&s on apprit que le comte de 
Morcerf, c'etait le nom qu'il portait, etait entre au 
service d'Ali-Pacha avec le grade de general instruc- 
teur. 

» Ali-Pacba fut tue\ comme vous savez ; mais avant 
de mourir il recompensa les services de Fernand en 
lui laissant une somme considerable avec laquelle 
Fernand revint en France, ou son grade de lieutenant- 
general lui fut confirm^. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 75 

— De sorte qu'aujourd'hui?,.. demanda Fabbe. 

— De sorte qu'aujourd'hui, poursuivit Caderousse, 
il possede un hotel magnifique a Paris, rue du H el- 
der, n° 27. 

L'abbe ouvrit la bouche, demeura un instant comme 
un homme qui hesite, mais faisant un effort sur lui- 
meme : 

— Et Mercedes, dit-il, on m'a assure qu'elle avait 
disparu ? 

— Disparu, dit Caderousse, oui, comme disparait 
le soleil pour se lever le lendemain plus eclatant. 

— A-t-elle clone fait fortune aussi? demanda l'ahbe 
avec un sourire ironique. 

— Mercedes est a cette heure une des plus grandes 
dames de Paris, dit Caderousse. 

— Continuez, dit l'abbe, il me semble que j'ecoute 
le recit d'un reve. Mais j'ai vu moi-meme des choses 
si extraordinaires, que celles que vous me dites m'e- 
tonnent moins. 

— Mercedes fut d'abord d^sesperee du coup qui iui 
enlevait Edmond. Je vous ai dit ses instances pres 
de M. de Villefort et son devouement pour le pere de 
Dantes. Au milieu de son d^sespoir une nouvelle dou- 
leur vint 1'atteindre, ce fut le depart de Fernand, de 
Fernand dont elle ignorait le crime, et qu'elle regar- 
dait comme son frere» 

» Fernand partit, Mercedes demeura seule. 

» Trois mois s'ecoulerent pour elle dans les larmes : 
pas de nouvelles d'Edmond, pas de nouvelles de Fer- 
nand ; rien devant les yeux qu'un vieillard qui s'en 
allait mourant cle desespoir. 

» Un soir, apres etre restee toute la journee assise, 
comme e'etait son habitude, a Tangle des deux che- 
mins qui se rendent de Marseille aux Catalans, elle 
rentra cbez elle plus abattue qu'elle ne 1'avait encore 



76 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

6t6 : ni son amant ni son ami ne revenaient par Tun 
ou l'autre de ces deux chemins, et elle n'avait de 
nouvelles ni de Tun ni de l'autre. 

» Tout a coup il lui sembla entendre un pas connu ; 
elle se retourna avec anxiete, la porte s'ouvrit, elle 
vit apparaitre Fernand avec son uniforme de sous- 
lieutenant. 

» Ce n'etait pas la moitie" de ce qu'elle pleurait, 
mais c'^tait une portion de sa vie passed qui reve- 
nait h elle. 

» Mercedes saisit les mains de Fernand avec un 
transport que celui-ci prit pour de 1' amour, et qui 
n'6tait que la joie de n'etre plus seule au monde et 
de revoir enfin un ami apres les longues heures de 
la tristesse solitaire. Et puis, il faut le dire, Fernand 
n'avait jamais 6te hai, il n'£tait pas aime\ voila tout ; 
un autre tenait tout le coeur de Mercedes, cet autre 
6tait absent... £tait disparu... 6tait mort peut-etre. 
A cette derniere id6e, Mercedes 6clatait en sanglots 
et se tordait les bras de douleur; mais cette idee, 
qu'elle repoussait autrefois quand elle lui £tait sug- 
g6r6e par un autre, lui revenait maintenant toute 
seule a l'esprit; d'ailleurs, de son cot6, le vieux Dan- 
tes ne cessait de lui dire : « Notre Edmond est mort, 
car s'il n'6tait pas mort il nous reviendrait. » 

» Le vieillard mourut, comme je vous l'ai dit : s'il 
eut ve'cu, peut-etre Mercedes ne fut-elle jamais de- 
venue la femme d'un autre ; car il eut 6t6 Ik pour lui 
reprocher son infidelite. Fernand comprit cela. Quand 
il connut la mort du vieillard, il revint. Cette fois il 
etait lieutenant. Au premier voyage, il n'avait pas dit 
& Mercedes un mot d'amour ; au second, il lui rappela 
qu'il l'aimait. 

» Mercedes lui demanda six mois encore pour at- 
tendre et pleurer Edmond. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 77 

— Au fait, dit l'abb6 avec un sourire amer, cela fai- 
sait dix-huit mois en tout. Que peut demander da- 
vantage Famant le plus ador6 ? 

Puis il murmura les paroles du poete anglais : 
Frailty, thy name is woman ! 

— Six mois apres, reprit Caderousse, le mariage 
eut lieu a l'eglise des Accoules. 

— C'etait la meme 6glise ou elle devait epouser 
Edmond, murmura le pretre ; il n'y avait que le fianc6 
de change, voila tout. 

— Mercedes se maria done, continua Caderousse ; 
mais, quoique aux yeux de tous elle parut calme, 
elle ne manqua pas moins de s'evanouir en passant 
devant la Reserve, ou dix-huit mois auparavant 
avaient 6te celdbre'es ses fiancailles avec celui qu'elle 
eut vu qu'elle aimait encore, si elle eut ose regarder 
au fond de son cceur. 

» Fernand plus heureux, mais non pas plus tran- 
quille, car je le vis a cette epoque et il craignait sans 
cesse le retour d'Edmond, Fernand s'occupa aussitot 
de d6payser sa femme et de s'exiler lui-meme : il y 
avait a la fois trop de dangers et de souvenirs a res- 
ter aux Catalans. 

» Huit jours apres la noce ils partirent. 

— Et revites-vous Mercedes ? demanda le pretre. 

— Oui, au moment de la guerre d'Espagne, a Per- 
pignan, ou Fernand Favait laissee ; elle faisait alors 
l'education de son fils. 

L'abb6 tressaillit. 

— De son fils? dit-il. 

— Oui, r^pondit Caderousse, du petit Albert. 

— Mais pour instruire ce fils, continua l'abbe, elle 
avait done recu de l'education elle-meme? II me 
semblait avoir entendu dire a Edmond que c'^tait la 
fille d'un simple pecheur, belle, mais inculte. ' 



78 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

—-Oh! dit Caderousse, connaissait-il done si mal 
sa propre fiancee ! Merc6des eut pu devenir reine, 
monsieur, si la couronne se devait poser seulement 
sur les tetes les plus belles et les plus intelligentes. 
Sa fortune grandissait deja, et elle grandissait avec 
sa fortune. Elle apprenait le dessin, elle apprenait la 
musique, elle apprenait tout. D'ailleurs, je crois, entre 
nous, qu'elle ne faisaittout cela que pour se distraire, 
pour oublier, et qu'elle ne mettait tant de choses dans 
sa tete que pour combattre ce qu'elle avait dans le 
coeur. Mais maintenant tout doit etre dit, continua 
Caderousse : la fortune et les bonneurs l'ont consolee 
sans doute. Elle est riche, elle est comtesse, et ce- 
pendant... 

Caderousse s'arreta. 

— Cependant, quoi? demanda l'abbe. 

— Cependant je suis sur qu'elle n'est pas heureuse, 
dit Caderousse. 

— Et qui vous le fait croire ? 

— Eh bien ! quand je me suis trouve" trop malheu- 
reux moi-meme, j'ai pense que mes anciens amis 
m'aideraient en quelque chose. Je me suis present6 
chez Danglars, qui ne m'a pas meme recu. J'ai 6%6 
chez Fernand, qui m'a fait remettre cent francs par 
son valet de chambre. 

— Alors vous ne les vites ni Tun ni Tautre ? 

— Non ; mais madame de Morcerf m'a vu, elle. 

— Comment cela ? 

— Lorsque je suis sorti, une bourse est tombee a 
mes pieds ; elle contenait vingt-cinq louis : j'ai leve 
vivement la tete et j'ai vu Mercedes, qui refermait la 
persienne. 

— Et M. de Villefort? demanda Tabb6. 

— Oh ! lui n'avait pas 6t6 mon ami ; lui, je ne le 
connaissais pas; lui, je n'avais rien & lui demanded 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 79 

— Mais ne savez-vous point ce qu'il est devenu, et 
la part qu'il a prise au malheur d'Edmond ? 

— Non ; je sais seulement que quelque temps apres 
J 'avoir fait arreter il a epouse mademoiselle de Saint- 
Meran, et bientot a quitte Marseille. Sans doute que 
le bonheur lui aura souri comme aux autres, sans 
doute qu'il est riche comme Danglars, considere 
comme Fernand ; moi seul, vous le voyez, suis reste 
pauvre, miserable et oublie' de Dieu. 

— Vous vous trompez, mon ami, dit 1'abbe : Dieu 
peut paraitre oublier parfois quand sa justice se re- 
pose ; mais il vient toujours un moment ou il se sou- 
vient, et en voici la preuve. 

A ces mots l'abb6 tira le diamant de sa poche, et le 
presentant a Caderousse : 

— Tenez, mon ami, lui dit-il, prenez ce diamant, 
car il est a vous. 

— Comment, a moi seul ! s'ecria Caderousse ! ah ! 
monsieur, ne raillez-vous pas ? 

— Ce diamant devait etre partage entre ses amis : 
Edmond n'avait qu'un seul ami, le partage devient 
done inutile. Prenez ce diamant et vendez-le ; il vaut 
cinquante mille francs, je vous le repete, et cette 
somme, je l'espere, sufiira pour vous tirer de la mi- 
sere. 

— Oh ! monsieur, dit Caderousse en avangant timi- 
dement une main et en essuyant de l'autre la sueur 
qui perlait sur son front \ oh ! monsieur, ne faites pas 
une plaisanterie du bonheur ou du desespoir d'un 
homme ! 

— Je sais ce que e'est que le bonheur et ce que 
e'est que le desespoir, et je ne jouerai jamais a plaisir 
avec les sentiments. Prenez done, mais en echange... 

Caderousse, qui touchait deja le diamant, retira sa 
main. 



80 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

L'abbe sourit. 

— En ^change, continua-t-il, donnez-moi cette 
bourse de soie rouge que M. Morrel avait laiss^e sur 
la chemin^e du vieux Dantes, et qui, me l'avez-vous 
dit, est encore entre vos mains. 

Caderousse, de plus en plus £tonne, alia vers une 
grande armoire de chene, l'ouvrit et donna a Tabb6 
une bourse longue, de soie rouge fl^trie, et autour de 
laquelle glissaient deux anneaux de cuivre dor6s au- 
trefois. 

L'abb6 la prit, et en sa place donna le diamant a 
Caderousse. 

— Oh ! vous etes un homme de Dieu, monsieur ! 
s'6cria Caderousse, car en v6rit6 personne ne savait 
qu'Edmond vous avait donne" ce diamant et vous au- 
riez pu le garder. 

— Bien, se dit tout bas Tabb6, tu l'eusses fait, a ce 
qu'il parait, toi. 

L'abb6 se leva, prit son chapeau et ses gants. 

— Ah ca, dit-il, tout ce que vous m'avez dit est bien 
vrai, n'est-ce pas, et je puis y croire en tout point ? 

— Tenez, monsieur Fabb6, dit Caderousse, voici 
dans le coin de ce mur un Christ de bois b6nit ; voici 
sur ce bahut le livre d'6vangiles de ma femme: 
ouvrez ce livre, et je vais vous jurer dessus, la main 
6tendue vers le Christ, je vais vous jurer sur le salut 
de mon £me, sur ma foi de chr6tien, que je vous ai 
dit toutes choses comme elles s'6taient pass^es, et 
comme Fange des hommes le dira a l'oreille de Dieu 
le jour du jugement dernier ! 

— C'est bien, dit Tabbed convaincu par cet accent 
que Caderousse disait la verit6, c'est bien ; que cet 
argent vous profite ! Adieu, je retourne loin des 
hommes qui se font tant de mal les uns aux autres. 

Et Tabb6, se d&ivrant a grand 'peine des enthou- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 81 

siastes 61ans de Caderousse, leva lui-meme la barre 
de la porte, sortit, remonta a cheval, salua une der- 
niere fois l'aubergiste qui se confondait en adieux 
bruyants, et partit, suiv'ant la meme direction qu'il 
avait deja suivie pour venir. 

Quand Caderousse se retourna, il vit derriere lui la 
Carconte, plus pale et plus tremblante que jamais. 

— Est-ce bien vrai, ce que j ? ai entendu ? dit-elle. 

— Quoi ? qu'il nous donnait le diamant pour nous 
tout seuls ? dit Caderousse, presque fou de joie. 

— Oui. 

— Rien de plus vrai, car le voila. 

La femme le regarda un instant ; puis d'une voix 
sourde : 

— Et s'il 6tait faux ? dit-elle. 
Caderousse palit et chancela. 

— Faux, murmura~t-il, faux... et pourquoi cet 
homme m'aurait-il donn6 un diamant faux ? 

— Pour avoir ton secret sans le payer, imbecile ! 
Caderousse resta un instant etourdi sous le poids 

de cette supposition. 

— Oh ! dit-il au bout d'un instant et en prenant son 
chapeau qu'il posa sur le mouchoir rouge noue autour 
de sa tete, nous allons bien le savoir. 

— Et comment cela ? 

— C'est la foire a Beaucaire ; il y a des bijoutiers 
de Paris : je vais aller le leur montrer. Toi, garde 
la maison, femme ; dans deux heures je serai de 
retour. 

Et Caderousse s'61anca bors de la maison, et prit 
tout courant la route opposed a celle que venait de 
prendre l'inconnu. 

— Cinquante mille francs ! murmura la Carconte, 
restee seule, c'est de l'argent... mais ce n'est pas une 
fortune. 

n. 13 



82 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 



¥11 



LES RE&ISTRES DES PRISONS 

Le lehdemain du jour ou s'6tait passee, sur la route 
de Bellegarde a Beaucaire, la scene que nous venons 
de raconter, un homme de trente a trente-deux ans, 
vetu d'un frac bleu-barbeau, d'un pantalon de nankin 
let d'un gilet blanc, ayant a la fois la tournure et 1'ac- 
cent britanniques, se presenta chez le maire de Mar- 
seille. 

— Monsieur, lui dit-il, je suis le premier commis 
de la maison Thomson et French de Rome. Nous 
sommes depuis dix ans eh relations avec la maison 
Morrel et fils de Marseille. Nous avons une centaine 
de mille francs a peu pres engages dans ces relations, 
et nous ne sommes pas sans inquietudes, attendu que 
Ton dit que la maison menace ruine : j'arrive done 
tout expres de Rome pour vous demander des ren- 
seignements sur cette maison. 

— Monsieur, repondit le maire, je sais effective- 
inent que depuis quatre ou cinq ans le malheur sem- 
ble poursuivre M. Morrel : il a successivement perdu 
quatre oti cinqb&timents, essiiye trois ou quatre ban- 
queroutes ; mais il ne m'appartient pas, quoique son 
crSancier moi-meme pour une dizaine de mille francs, 
de donner aucun renseignement sur l'etat de sa 
fortune. Demandez-moi comme maire ce que je pense 
de M. Morrel, et je vous repondrai que e'est un 
homme probe jusqu'a la rigidite, et qui jusqu'a pre- 
sent a rempli tous ses engagements avec une parfaite 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 83 

exactitude. Voila tout ce que je puis vous dire, mon- 
sieur; si vous voulez en savoir davantage, adressez- 
vous a M. de Boville, inspecteur des prisons, rue de 
Noailles, no 15; il a, je crois, deux cent niille francs 
places dans la maison Morrel, et s'il y a reellement 
quelque chose a craindre, comme cette somme est 
plus considerable que la mienne, vous le trouverez 
probablement sur ce point mieux renseigne que moi. 

L 'Anglais parut apprecier cette supreme delica- 
tesse, salua, sortit et s'achemina de ce pas particu- 
lier aux ills de la Grande-Bretagne vers la rue indi- 
quee. 

M. de Boville etait dans son cabinet. En 1'aperce- 
vant, 1'Anglais fit un mouvement de surprise qui 
semblait indiquer que ce n'etait point la premiere 
fois qu'il se trouvait devant celui auquel ii venait 
faire une visite. Quant a M. de Boville, il etait si 
desespere, qu'il etait evident que toutes les facultes 
de son esprit, absorbees dans la pensee qui l'oecu- 
pait en ce moment, ne laissaient ni a sa memoire ni 
a son imagination le loisir de s'egarer dans le pass6. 

L 'Anglais, avec le flegme de sa nation, lui posa a 
pen pres dans les memes terines la meme question 
qu'il venait de poser au maire de Marseille. 

— Ob ! monsieur, s'ecria M. de Boville, vos craintes 
sont malbeureusement on ne peut plus fondees, et 
vous voyez un homme desespere. J'avais deux cent 
mille francs places dans la maison Morrel : ces deux 
cent mille francs etaient la dot de ma fille que je 
comptais marier dans quinze jours; ces deiix cent 
mille francs etaient renibour sables, cent mille le 15 
de ce mois-ci, cent mille le 15 du mois prdchain. 
J'avais donne avis a M. Morrel du d^sir que j'avais 
que ce remboursement fut fait exactement, et voilA 
qu'il est venu ici ? monsieur, il y a a peine une demi- 



84 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

heure, pour me dire que si son Mtiment le Pharaon 
n'6tait pas rentre" d'ici au 15, il se trouverait dans 
l'impossibilite de me faire ce paiement. 

— Mais, dit l'Anglais, cela ressemble fort a un ater- 
moiement. 

— Dites, monsieur, que cela ressemble a une ban- 
queroute ! s'6cria M. de Boville d6sesp6re\ 

L'Anglais parut r6fl£chir un instant, puis il dit : 

— Ainsi, monsieur, cette cr6ance vous inspire des 
craintes ? 

— C'est-a-dire que je la regarde comme perdue. 

— Eh bien ! moi, je vous l'achSte. 

— Vous? 

— Oui, moi. 

( — Mais a un rabais £norme, sans doute ? 

— Non, moyennant deux cent mille francs ; notre 
maison, ajouta l'Anglais en riant, ne fait pas de ces 
sortes d'affaires. 

— Et vous payez ? 

— Comptant. 

Et l'Anglais tira de sa poche une liasse de billets 
de banque qui pouvait faire le double de la somme 
que M. de Boville craignait de perdre. 

Un eclair de joie passa sur le visage deM.de Boville; 
mais cependant il fit un effort sur lui-m§me et dit : 

— Monsieur, je dois vous pr6venir que, selon toute 
probability, vous n'aurez pas six du cent de cette 
spme. 

— Cela ne me regarde pas, r^pondit l'Anglais ; cela 
regarde la maison Thomson et French, au nom de 
laquelle j'agis. Peut-etre a-t-elle int6ret a h&ter la 
ruine d'une maison rivale. Mais ce que je sais, mon- 
sieur, c'est que je suis pret a vous compter cette 
somme contre le transport que vous nrten ferez ; seu- 
lement je demanderai un droit de courtage. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 85 

— Comment, monsieur, c'est trop juste ! s'^cria 
M. de Boville. La commission est ordinairement de 
un et demi: voulez-vous deux? voulez-vous trois? 
voulez-vous einq ? voulez-vous plus, enfin ? Parlez ? 

— Monsieur, reprit l'Anglais en riant, je suis comme 
ma maison, je ne fais pas de ces sortes d'affaires; 
non ; mon droit de courtage est de tout autre nature. 

— Parlez done, monsieur, je vous 6coute. 

— Vous 6tes inspeeteur des prisons ? 

— Depuis plus de quatorze ans. 

— Vous tenez des registres d'entr6e et de sortie ? 

— Sans doute. 

— A ces registres doivent etre jointes des notes 
relatives aux prisonniers ? 

— Chaque prisonnier a son dossier. 

— Eh bien, monsieur, j'ai 6t6 61ev6 a Rome par un 
pauvre diable d'abbe" qui a disparu tout a coup. J'ai 
appris depuis, qu'il avait et6 detenu au chateau d'lf, 
et je voudrais avoir quelques details sur sa mort. 

— Comment le nommiez-vous ? 

— L'abbe Faria. 

— Oh ! je me le rappelle parfaitement ! s'ecria 
M. de Boville, il etait fou. 

— On le disait. 

— Oh ! il V6ta.it bien certainement. 

— C'est possible ; et quel 6tait son genre de folie ? 

— II pr6tendait avoir la connaissance d'un trdsor 
immense, et offrait des sommes folles au gouverne- 
ment si on voulait le mettre en liberty 

— Pauvre diable ! et il est mort ? 

— Oui, monsieur, il y a cinq ou six mois a peu pres, 
en f6vrier dernier. 

— Vous avez une heureuse m^moire, monsieur, 
pour vous rappeler ainsi les dates. 

— Je me rappelle celle-ci, parce que la mort du 



86 LE CQMTE DE MONTE-CRISTO 

pauvre diable fut accompagnee d'une circonstace 
singuliere. 

— Peut-on connaitre cette circonstance ? demanda 
F Anglais avec une expression de curiosity qu'un pro- 
fond observateur eut 6t6 6tonn6 de trouver sur son 
flegmatique visage. 

— Oh ! mon Dieu ! oui* monsieur : le cachot de 
l'abbe" 6tait eloigne de quarante-cinq a cinquante 
pieds a peu pres de celui d'un ancien agent bonapar- 
tiste, un de ceux qui avaient le plus contribue au 
retour de l'usurpateur en 1815, homme tres r£solu et 
tres dangereux. 

— Vraiment ? dit 1'Anglais, 

— Oui, r6pondit M. de Boville \ j'ai eu Toccasion 
moi-meme de voir cet Jaomme en 1816 ou 1817, et 
Ton ne descendait dans son cachot qu'avec un piquet 
de soldats : cet Jiomme m'a fait une profonde impres- 
sion, et je n'oublierai jamais son visage. 

L 'Anglais sourit imperceptiblement. 

— Et vous dites done, monsieur, reprit-il, que les 
deux cachots... 

— Etaient s^pares par une distance de cinquante 
pieds ; mais il parait que cet Edmond Dantes... 

— Get homme dangereux s'appelait... 

— Edmond Dantes. Oui, monsieur ; il parait que 
cet Edmond Dantes s'etait procure' des outils ou en 
avait fabrique* car on trouva un couloir k 1'aide duquel 
les prisonniers communiquaient: 

— Ce couloir avait sans doute £te pratique dans un 
but d' evasion ? 

— Justement ; mais malheureusement pour les pri- 
sonniers, l'abbe Faria fut atteint d'une attaque de 
catalepsie et mourut. 

— Je comprends; eela dut arreter court les projets 
d'evasion* 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 87 

— Pour le mort, oui, r^pondit M. de Boville, mais 
pas pour le vivant ; au contraire, ce Dantes y vit 
Un moyen de Mter sa fuite ; il pensait sans doute 
que les prisonniers morts au chateau d'lf 6taient 
enterres dans un cimetiere ordinaire ; il transporta 
le d6funt dans sa chambre, prit sa place dans le sac 
ou on Favait cousu et attendit le moment de 1'enter- 
rement. 

— C'dtait un moyen iiasardeux et qui indiquait 
quelque courage, reprit 1'Anglais. 

— Oh ! je vous ai dit, monsieur, que c'etait un 
homme fort dangereux ; par bonheur qn'il a debar- 
rasse lui-meme le gouvernement des craintes qu'il 
avait a son sujet. 

— Comment cela ? 

— Comment? vous ne comprenez pas? 

— Non. 

— Le chateau d'lf n'a pas de cimetiere ; on jette 
tout simplement les morts a la mer apres leur avoir 
attache" aux pieds un boulet de trente-six. 

— • Eh bien? fit 1'Anglais, comme s'il avait la con- 
ception difficile. 

— Eh bien ! on lui attacha un boulet de trente-six 
aux pieds et on le jeta a la mer. 

— En verite ? s'ecria 1'Anglais. 

— Oui, monsieur, continua l'inspecteur. Vous com- 
prenez quel dut etre l'etonnement du fugitif lorsqu'il 
se sentit precipite du haut en bas des rochers. J'au- 
rais voulu voir sa figure en ce moment-la. 

— Cent 6$6 difficile. 

— N'importe ! dit M. de Boville, que la certitude de 
rentrer dans ses deux cent mille francs mettait de 
belle humeur, n'importe! je me la represents 

Et il eclata de rire. 

— Et moi aussi, dit 1'Anglais. 



88 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Et il se mit a rire de son c6td, mais comme rient 
Ies Anglais, c'est-a-dire du bout des dents. 

— Ainsi, continua l'Anglais, qui reprit le premier 
son sang-froid, ainsi le fugitif fut noye\ 

— Bel et bien. 

— De sorte que le gouverneur du chateau fut dd- 
barrasse a la fois du furieux et du fou ? 

— Justement. 

— Mais une espece d'acte a du §tre dress6 de cet 
6v6nement ? demanda l'Anglais. 

— Oui, oui, acte mortuaire. Vous comprenez, les 
parents de Dantes, s'il en a, pouvaient avoir int6r£t 
a s 'assurer s'il e*tait mort ou vivant. 

— De sorte que maintenant ils peuvent 6tre tran- 
quilles s'ils h^ritent de lui. II est mort et bien mort ? 

— Oh ! mon Dieu, oui. Et on leur delivrera attes- 
tation quand ils voudront. 

— Ainsi soit-il, dit l'Anglais. Mais revenons aux 
registres. 

— C'est vrai. Cette histoire nous en avait eloigned. 
Pardon. 

— Pardon, de quoi ? de l'histoire? Pas du tout, elle 
m'a paru curieuse. 

— Elle Test en effet. Ainsi, vous d6sirez voir, mon- 
sieur, tout ce qui est relatif a votre pauvre abbe\ qui 
6tait bien la douceur meme, lui ? 

— Cela me fera plaisir. 

— Passez dans mon cabinet et je vais vous montrer 
cela. 

Et tous deux passerent dans le cabinet de M. de 
Boville. 

Tout y <§tait effectivement dans un ordre parfait : 
chaque registre 6tait a son numero, cbaque dossier 
a sa case. L'inspecteur fit asseoir l'Anglais dans son 
fauteuil/et posa devant lui le registre et le dossier 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 89 

relatif au chateau d'lf, lui dormant tout le loisir de 
feuilleter, tandis que lui-meme, assis dans un coin, 
lisait son journal. 

L 'Anglais trouva facilement le dossier relatif a 
Tabbe' Faria ; mais il parait que l'histoire que lui avait 
racont^e M. de Boville Favait vivement interress6, 
car apres avoir pris connaissance de ces premieres 
pieces, il continua de feuilleter jusqu'a ce qu'il fut 
arrive a la liasse d'Edmond Dantes. La, il retrouva 
chaque chose a sa place : denonciation, interrogatoire, 
petition de Morrel, apostille de M. de Villefort. II 
plia tout doucement la d6nonciation, la mit dans sa 
poche, lut l'interrogatoire, et vit que le nom de Noir- 
tier n'y e'tait pas prononee, parcourut la demande en 
date du 10 avril 1815 dans laquelle Morrel, d'apres le 
conseil du substitut, exagerait dans une excellente 
intention, puisque Napoleon regnait alors, les services 
que Dantes avait rendus a la cause imp6riale, ser- 
vices que le certificat de Villefort rendait incontes- 
tables. Alors il comprit tout. Cette demande a Napo- 
leon, gardee par Villefort, 6tait devenue sous la 
seconde Restauration une arme terrible entre les 
mains du procureur du roi. II ne s'etonna done plus, 
en feuilletant le registre, de cette note mise en acco- 
lade en regard de son nom : 

Bonapartiste enrag^, a pris une 
part active au retour de 1'ile 
d'Elbe. 

A tenir au plus grand secret et 
sous la plus stricte surveil- 
lance. 

Au-dessous de ces lignes £tait ecrit d'une autre 
ecriture : 
« Vu la note ci-dessus, Hen k faire. » 



Edmond Dantes, 



90 ±M OQMTE DE MONTE-PRISTO 

Settlement en comparant l'ecriture de l'aecolade 
avec celle du certificat plac£ au bas de la demande de 
Morrel, il acquit la certitude que la note de l'aecolade 
etaitde la meme ecriture que le certificat, e'est-a-dire 
tracee par la main de Villefort. 

Quant a la note qui acqompagnait la note, 1' An- 
glais comprit qu'elle avait du etre consignee par 
quelque inspecteur qui avait pris un interet passager 
a la situation de Dantes, mais que le renseignement 
que nous venons de citer avait mis dans l'impossibi- 
lit6 de donner suite & cet interet. 

Comme nous l'avons dit, l'inspecteur, par discre- 
tion et pour ne pas gener I'eleve. de l'abbe Faria dans 
ses recberches, s'etait eloign^ et lisait le Dmpesm 
blanc. 

II ne vit done pas V Anglais plier et mettre dans 
sa poche la denunciation ecrite par Danglars sous la 
tonnelle de la Reserve, et portant le timbre de Ja 
poste de Marseille, 27 fevrier, levee de 61 beures du 
soir. 

Mais, il faut le dire, il Feat vu, qu'il attachait trop 
peu d'importance a ce papier et trop d'importance a 
ses deux cent mille francs, pour s'opposer a ce que 
faisait TAnglais, si incorrect que cela fut. 

— Merci, dit celui-ci en refermant bruyamment le 
registre. J'ai ce qu'il me faut; maintenant, e'est a 
moi de tenir ma promesse : faites-moi un simple 
transport de votre crdance ; reconnaissez dans ce 
transport en avoir recu le montant, et je vais vous 
compter la somme. 

Et il ceda sa place au bureau a M. de Boville, qui 
s'y assit sans fagon et s'empressa de faire le transport 
demand^, tandis que TAnglais comptait les billets de 
banque sur le rebord du easier. 



LE COMTE de monte-cristq 91 



VIII 



LA MAISON MORREL 

Celui qui eut quitte Marseille quelques ann^es au- 
paravant, connaissant I'interieur de la maison Morrel, 
et qui y fut rentre a Tepoque ou nous sommes par- 
venus, y eut trouve un grand changement. 

Au lieu de cet air de vie, cl'aisance et de bonheur 
qui s'exhale, pour ainsi dire, d'une maison en voie de 
prosp6rite ; au lieu de ces figures joyeuses se mon- 
trant derriere les rideaux des fenetres, de ces commis 
affaire's traversant les corridors une plume ficli6e 
derriere l'oreille ; au lieu de cette cour encombr£e 
de ballots, retentissant des cris et des rires des fac- 
teurs, il eut trouve, des la premiere vue, je ne sais 
quoi de triste et de mort. Dans ce corridor desert et 
dans cette cour vide, des nombreux employed qui 
autrefois peuplaient les bureaux, deux seuls dtaient 
restes : Tun etait un jeune homme de vingt-trois ou 
vingt-quatre ans, nomine* Emmanuel Raymond, lequel 
6tait amour eux de la fille de M. Morrel et etait reste* 
dans la maison quoi qu'eussent pu faire ses parents 
pour Ten retirer; 1'autre etait un vieux gargon de 
caisse, borgne, nomm6 Codes, sobriquet que lui 
avaient donne les jeunes gens qui peuplaient autre- 
fois cette grande ruche bourdonnante, aujourd'hui 
presque inhabitee, et qui avait si bien et si complete- 
ment remplac^ son vrai nom, que, selon toute pro- 
babilite, il ne se serait pas meme retourne\ si on Feut 
appele aujourd'hui de ce nom. 



92 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Codes Stait rests au service de M. Morrel, et il 
s'Stait fait dans la situation du brave homme un sin- 
gulier changement. II Stait a la fois monte* au grade 
de caissier, et descendu au rang de domestique. 

Ce n'en dtait pas moins le meme Codes, bon, pa- 
tient, d6vou6, mais inflexible a Fendroit de FarithmS- 
tique, le seul point sur lequel il eut tenu tete au 
monde entier, mSme a M. Morrel, et ne connaissant 
que sa table de Pythagore, qu'il savait sur le bout du 
doigt, de quelque facon qu'on la retourn&t et dans 
quelque erreur qu'on tent&t de le faire tomber. 

Au milieu de la tristesse generate qui avait envahi 
la maison Morrel, Codes etait d'ailleurs le seul qui 
fut reste" impassible. Mais, qu'on ne s'y trompe point ; 
cette impassibility ne venait pas d'un dSfaut d'affec- 
tion, mais au contraire d'une in6branlable conviction. 
Comme les rats qui, dit-on, quittent peu a peu un M- 
timent eondamne' d'avance par le destin a pSrir en 
mer, de maniere que ces hotes Sgoi'stes Font comple- 
tement abandonne" au moment ou il Ibve l'ancre, de 
meme, nous 1'avons dit, toute cette foule de commis 
et d'employ6s qui tirait son existence de la maison 
de Farmateur avait peu a peu dSserte" bureau et ma- 
gasin; or, Codes les avait vus s'eloigner tous sans 
songer meme a se rendre compte de la cause de leur 
depart; tout, comme nous 1'avons dit, se rSduisait 
pour Codes a une question de chiffres, et depuis 
vingt ans qu'il Stait dans la maison Morrel, il avait 
toujours vu les paiements s'opSrer a bureaux ouverts 
avec une telle r6gularit6, qu'il n'admettait pas plus 
que cette r6gularit6 put s'arreter et ces paiements se 
suspendre, qu'un meunier qui poss&de un moulin ali- 
ments par les eaux d'une riche riviere n'admet que 
cette riviere puisse cesser de couler. En effet, jusque- 
la rien n'Stait encore venu porter atteinte a la con- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 93 

viction de Codes. La derniere fin de mois s'6tait 
effectu6e avec ime ponctualit6 rigoureuse. Codes 
avait releve* une erreur de soixante-dix centimes 
commise par M. Morrel a son prejudice, et le meme 
jour il avait rapports les quatorze sous d'excedant a 
M. Morrel, qui, avec un sourire mdancolique, les 
avait pris et laisses tomber dans un tiroir a pen pres 
vide, en disant : 

— Bien, Codes, vous etes la perle des caissiers. 

Et Codes s'^tait retire* on ne peut plus satisfait ; 
car un doge de M. Morrel, cette perle des honnStes 
gens de Marseille, flattait plus Codes qu'une gratifi- 
cation de cinquante ecus. 

Mais depuis cette fin de mois si victorieusement 
accomplie, M. Morrel avait passe de cruelles heures ; 
pour faire face a cette fin de mois, il avait r6uni 
toutes ses ressources, et lui-meme, craignant que le 
bruit de sa detresse ne se repandit dans Marseille 
lorsqu'on le verrait recourir a de pareilles extr6mites, 
avait fait un voyage a la foire de Beaucaire pour ven- 
dre quelques bijoux appartenant a sa femme et a 
sa fille, et une partie de son argenterie. Moyennant 
ce sacrifice, tout s'6tait encore cette fois passe au 
plus grand bonneur de la maison Morrel ; mais la 
caisse 6tait demeur^e completement vide. Le credit, 
effrayd par le bruit qui courait, s'etait retire* avec son 
£go'isme habituel ; et pour faire face aux cent mille 
francs a rembourser le 15 du present mois a M. de 
Boville, et aux autres cent mille francs qui allaient 
echoir le 15 du mois suivant, M. Morrel n'avait en 
r^alite* que l'espe>ance du retour du Pha.ra.on, dont 
un Mtiment qui avait leve Fancre en meme temps 
que lui, et qui etait arrive a bon port, avait appris le 
d6part. 

Mais deja ce batiment, venant, comme le Pharaon, 



9,4 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

de Calcutta, 6tait arrive depuis quinze jours, tandis 
que du Pharaon Ton n'avait aucune nouvelle. 

C'est dans cet 6tat de choses que, le lendemain du 
jour ou il avait termini avec M. de Boville l'impor- 
tante affaire que nous avons dite, Fenvoy6 de la mai- 
son Thomson et French de Rome se pr6senta chez 
M. Morrel. 

Emmanuel le regut. Le jeune homme, que chaque 
nouveau visage effrayait, car chaque nouveau vi- 
sage annongait un nouveau creancier, qui, dans son 
inquietude, venait questionner le chef de la maison, 
le jeune homme, disons-nous, voulut epargner a 
son patron 1'ennui de cette visite: il questionna le 
nouveau venu ; mais le nouveau venu declara qu'il 
n'avait rien a dire a M. Emmanuel, et que c'etait a 
M. Morrel en personne qu'il voulait parler. Emma- 
nuel appela en soupirant Codes. Codes parut, et 
le jeune homme lui ordonna de conduire 1'etranger 
a M. Morrel. 

Codes marcha devant, et F6tranger le suivit. 

Sur l'escalier on rencontra une belle jeune fille de 
seize a dix-sept ans, qui regarda 1'etranger avec in- 
quietude. 

Codes ne remarqua point cette expression de 
visage qui cependant parut n'avoir point echappe a 
retranger* 

— M. Morrel est a son cabinet, n'est-ce pas, ma- 
demoiselle Julie ? demanda le caissier. 

— Qui, du moins je le crois, dit la jeune fille en 
hesitant ; voyez d'abord, Codes, et si mon pere y est, 
annoncez monsieur. 

— M'annoncer serait inutile, mademoiselle; r£pon- 
dit F Anglais, M. Morrel ne connait pas mon nom, Ce 
brave homme n'a qu'a dire seulement que je suis le 
premier commis de MM. Thomson et French de 



LE GQMTE DE MONTE-CRISTO 95 

Rome, avec lesquels la maison de monsieur votre 
pere esu en relations. 

La jeune fille pstlit et continua de descendre, tandis 
que Codes et Fetranger continuaient de monter. 

Elle entra dans le bureau ou se tenait Emmanuel, . 
et Codes, a 1'aide d'une clef dont il etait possesseur, 
et qui annoncait ses grandes entrees pres du maitre, 
ouvrit une porte placee dans Tangle du palier du 
deuxieme etage, introduisit Fetranger dans une anti- 
chambre, ouvrit une seconde porte qu'il referma der- 
riere lui, et apres avoir laisse seul un instant Fenvoy6 
de la maison Thomson et French, reparut en lui fai- 
sant signe qu'il pouvait entrer. 

L 'Anglais entra ; il trouva M. Morrel assis devant 
une table, palissant devant les colonnes effrayantes 
du registre ou 6tait inscrit son passif. 

En voyant Fetranger, M. Morrel ferma le registre, 
se leva et avanca un siege; puis, lorqu'il etft vu 
Fetranger s'asseoir, il s'assit lui-meme. 

Quatorze annees avaient bien change le digne 
negociant, qui, ag6 de trente-six ans au commence- 
ment de cette histoire, etait sur le point d'atteindre 
la cinquantaine : ses cheveux avaient blanchi, son 
front s'etait creuse sous des rides soucieuses ; enfin 
son regard, autrefois si ferme et si arrete, 6tait 
devenu vague et irresolu, et semblait toujour^ 
craindre d'etre force* de s'arreter ou sur une id6e ou 
sur un homme. 

L' Anglais le regarda avec un sentiment de curio- 
site evidemment mele d'interet. 

— Monsieur, dit Morrel, dont cet examen sem- 
blait redou^ler le malaise, vous avez desire me 
parler ? 

— Out, monsieur. Vous savez de quelle part je 
viens, n'esirce pas ? 



96 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— De la part de jla maison Thomson et French, a 
ce que m'a dit mon caissier du moins. 

— II vous a dit la v6rit6, monsieur. La maison 
Tkomson et French avait dans le courant de ce mois 
du mois prochain trois ou quatre cent mille francs 
a payer en France, et connaissant votre rigoureuse 
exactitude, elle a r£uni tout le papier qu'elle a pu 
trouver portant cette signature, et m'a charg6, au fur 
et a mesure que ces papiers echerraient, d'en tou- 
cher les fonds chez vous et de faire emploi de ces 
fonds. 

Morrel poussa un profond soupir, et passa la main 
sur son front couvert de sueur. 

— Ainsi, monsieur, demanda Morrel, vous avez des 
traites signers par moi ? 

— Oui, monsieur, pour une somme assez conside- 
rable. 

— Pour quelle somme? demanda Morrel d'une voix 
qu'il t&chait de rendre assur^e. 

— Mais voici d'abord, dit l'Anglais en tirant une 
liasse de sa poche, un transport de deux cent mille 
francs fait a notre maison par M. de Boville, l'inspec- 
teur des prisons. Reconnaissez-vous devoir cette 
somme a M. de Boville ? 

— Oui, monsieur, c'est un placement qu'il a fait 
chez moi, a quatre et demi du cent, voici bient6t cinq 
ans. 

— Et que vous devez rembourser... 

— Moiti6 le 15 de ce mois-ci, moiti6 le 15 du mois 
prochain. 

— O'est cela ; puis voici trente-deux mille cinq 
cents francs, fin courant : ce sont des traites signees 
de vous et passees a notre ordre par des tiers-por- 
teurs. 

— Je les reconnais, dit Morrel, a qui le rouge de la 



LE COMTE DE MONTE-CRISTQ 97 

nonte montait a la figure en songeant que pour la 
premiere fois de sa vie il ne pourrait peut-etre pas 
faire honneur a sa signature ; est-ce tout ? 

— Non, monsieur, j'ai encore pour la fin du mois 
prochain ees valeurs-ci, que nous ont passdes la 
maison Pascal et la maison Wild et Turner de Mar- 
seille, cinquante-cinq mille francs a peu pres : en 
tout deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents 
francs. 

Ce que souffrait le malheureux Morrel pendant 
cette enumeration est impossible a d^crire. 

— Deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents 
francs, r6peta-t-il machinalement. 

— Oui, monsieur, repondit 1' Anglais. Or, continua- 
t-il apres un moment de silence, je ne vous cacherai 
pas, monsieur Morrel, que, tout en faisant la part de 
votre probite sans reproches jusqu'a present, le bruit 
public de Marseille est que vous n'etes pas en 6tat 
de faire face a vos affaires. 

A cette ouverture presque brutale, Morrel palit 
affreusement. 

— Monsieur, dit-il, jusqu'a present, et il y a plus 
de vingt-quatre ans que j'ai recu la maison des mains 
de mon pere qui lui-meme l'avait g6r£e trente-cinq 
ans, jusqu'a present pas un billet signd Morrel et fils 
n'a 6t6 pr6sent6 a la caisse sans etre pay6. 

— Oui, je sais cela, repondit l'Anglais ; mais 
d'homme d'honneur a homme d'honneur, parlez fran- 
chement. Monsieur, payerez-vous ceux-ci avec la 
memo exactitude. 

Morrel tressaillit et regarda celui qui lui parlait 
ainsi avec plus d'assurance qu'il ne l'avait encore 
fait. 

— Aux questions poshes avec cette franchise, dit-il, 
il faut faire une r^ponse franche. Oui, monsieur, je 



98 LE COMTE BE MONTE-CRISTO 

payerai si, comme je 1'espere, mon Mtiment arrive a 
bqn port, ear son arriyee me rendra le credit que les 
accidents successifs clont j'ai ete la victime m'ont 
6t6 \ niais si par malheur le Phamon, cette derniere 
ressource sur laquelle je compte, me manquait.., 

Les larniQS monterent aux yeAix du pauvre arma- 
teur. 

' — Eh bien, demanda son interlocuteur, si cette 
derniere ressource vous manquait ?... 

— Eh bjen, continue Morrel, monsieur, c'est cruel 
a dire... mais, cleja l}a,bitue au nialheur, il faut que je 
m'habitue a la honte, eh b|en, je crois que je serais 
force de suspendre mes paieme.nts. 

— N'avez-vous done point d'amis qui puissent vous 
aider dans cette circonstance ? 

Morrel sourit tristement. 

— - Dans les affaires, monsieur, dit-il, on n'a point 
d'amis, vous lei savez hien, qn n'a que des correspon- 
dants. 

— - O'e^t vrai, murmura 1'Anglais. Ainsi vousn'ayez 
plus qu'une esperance ? 
< — Une seule. 

— La derniere. ? 
-r La derniere. 

-~ De sorte que si cette esperance vous manque... 

— Je suis perdu, monsieur, completement perdu. 
-— Comme je venais chez vous, un navire entrait 

dans le port. 

— Je le sais, monsieur. Un jeune homme qui est 
reste fidele a ma mauvaise fortune passe une partie 
de son temps a un belvedere situj| au haut de la 
maison, dans i'esperance de venir m'annoncer le 
premier une bonne nouvelle. J'ai su par lui Yentv6e 
de ce nayire. 

r- - jpt oe n'est p&s la vdtr© ? 



LE COMTE DE M ONTE-CRISTO 99 

— Non, c'est un riavire bordelais, la Gironde ; il 
vient de FInde aussi, mais ce n'est pas le mien. 

— Peut-etre a-t-il eu connaissance du Pharaon et 
vous apporte-t-il quelque nouvelle. 

— Faut-il que je vous le dise, monsieur ! je crains 
presque autant d'apprendre des nouvelles de mon 
trois-mEtts que de rester dans 1'incertitude. L'incer- 
titude c'est encore Fesperance. 

Puis M. Morrel ajouta d'une voix sourde : 

— Ce retard n'est pas naturel ; le Pharaon est 
parti de Calcutta le 5 fevrier : depuis plus d'un mois 
il devrait etre ici. 

— Qu'est cela, dit l'Anglais en pretant Foreille, et 
que veut dire ce bruit ? 

— O mon Dieu ! mon Dieu ! s'ecria Morrel palissant, 
qu'y a-t-il encore ? 

En effet, il se faisait un grand bruit dans Fescalier; 
on allait et on venait, on entendit meme un cri de 
douleur. 

Morrel se leva pour aller ouvrir la porte, mais les 
forces lui manquerent et il retomba sur son fauteuil. 

Les deux hommes resterent en face Tun de Fautre, 
Morrel tremblant de tons ses membres, Fetranger le 
regardant avec une expression de profonde pitie\ Le 
bruit avait cesse*, mais cependant on eut dit que Mor- 
rel attendait quelque chose ; ce bruit avait une cause 
et devait avoir une suite. 

II sembla a Fetranger qu'on montait doucement 
Fescalier et que les pas, qui etaient ceux de plusieurs 
personnes, s'arretaient sur le palier. 

Une clef fut introduite dans la serrure de la pre- 
miere porte, et Fon entendit cette porte crier sur ses 
gonds. 

— II n'y a que deux personnes qui aient la clef de 
cette porte, murmura Morrel : Cocles et Julie. 



100 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

En m§me temps la seconde porte s'ouvrit et Ton 
vit apparaitre la jeune fille pale et les joues baign^es 
de larmes. 

Morrel se leva tout tremblant, et s'appuya an bras 
de son fauteuil, car il n'aurait pu se tenir debout. 
Sa voix voulait interroger, mais il n'avait plus de 
voix. 

— O mon pere ! dit la jeune fille en joignant les 
mains, pardonnez a votre enfant d'etre la messagere 
d'une mauvaise nouvelle ! 

Morrel pstlit affreusement ; Julie vint se jeter dans 
ses bras. 

— O mon pere ! mon pere ! dit-elle, du courage ! 

— Ainsi le Pharaon a p£ri ? demanda Morrel d'une 
voix etrangl6e. 

La jeune fille ne re"pondit pas, mais elle fit un signe 
affirmatif avec sa t£te, appuyee a la poitrine de son 
pere. 

— Et l'e'quipage ? demanda Morrel. 

— Sauve, dit la jeune fille, sauve" par le navire 
bordelais qui vient d'entrer dans le port. 

Morrel leva les deux mains au ciel avec une expres- 
sion de resignation et de reconnaissance sublime. 

— Merci, mon Dieu ! dit Morrel ; au moins vous ne 
frappez que moi seul. 

Si flegmatique que fut TAnglais, une larme hu- 
mecta sa paupiere. 

— Entrez, dit Morrel, entrez, car je presume que 
vous etes tous a la porte. 

En effet, a peine avait-il prononce ces mots, que 
madame Morrel entra en sanglotant; Emmanuel la 
suivait; au fond, dans Tantichambre, on voyait les 
rudes figures de sept ou huit marins a moiti6 nus. A 
la vue de ces hommes, l'Anglais tressaillit ; il fit un 
pas comme pour aller a eux, mais il se contint et s'ef- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 101 

faca au contraire dans Tangle le plus obscur et le 
plus ^loigne* du cabinet. 

Madame Morrel alia s'asseoir dans le fauteuil, prit 
une des mains de son mari dans les siennes tandis 
que Julie demeurait appuyee a la poitrine de son 
pere. Emmanuel £tait reste* a mi-chemin de la cham- 
bre et semblait servir de lien entre le groupe de la 
famille Morrel et les marins qui se tenaient a la 
porte. 

— Comment cela est-il arrive ? demanda Morrel. 

— Approchez, Penelon, dit le jeune komme, et 
racontez l'dvenement. 

Un vieux matelot, bronz6 par le soleil de l'equateur, 
s'avanca roulant entre ses mains les restes d'un eha- 
peau. 

— Bonjour, monsieur Morrel, dit-il, comme s'il eut 
quitt6 Marseille la veille et qu'il arrivat d'Aix ou de 
Toulon. 

— Bonjour, mon ami, dit l'armateur ne pouvant 
s'empecher de sourire dans ses larmes : mais ou est 
le capitaine? 

— Quant a ce qui est du capitaine, monsieur Mor- 
rel, ii est restd malade a Palma ; mais, s'il plait a 
Dieu, cela ne sera rien, et vous le verrez arriver 
dans quelques jours aussi bien portant que vous et 
moi. 

— C'est bien... maintenant parlez, Penelon, dit 
M. Morrel. 

Penelon fit passer sa chique de la joue droite k la 
joue gauche, mit la main devant la bouche, se de- 
tourna, lanca dans l'anticbambre un long jet de salive 
noMtre, avanga le pied, et se balancant sur ses 
hanches : 

— Pour lors, monsieur Morrel, dit-il, nous 3tions 
quelque chose comme cela entre le cap Blanc et le 



102 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

cap Boyador marchant avec une jolie brise sud-sud- 
ouest, apres avoir bourlingue pendant huit jours de 
calme, quand le capitaine Gaumard s'approche de 
moi, il faut vous dire que j'etais au gouvernail, et me 
dit : « Pere Penelon, que pensez-vous de ces nuages 
qui s*elevent la-bas a l'horizon ? » 

» Justement je les regardais a ce moment-la. 

» — Ce que j'en pense, capitaine ! j'en pense qu'ils 
montent un peu plus vite qu'ils n'en ont le droit, et 
qu'ils sont plus noirs qu'il ne convient a des nuages 
qui n'auraient pas de mauvaises intentions. 

» — C'est mon avis aussi, dit le capitaine, et je m'en 
vais toujours prendre mes precautions. Nous avons 
trop de voiles pour le vent qu'il va faire tout a 
l'heure... Hola, he ! range a serrer les cacatois et a 
haler bas le clin-foc. 

» II etait temps ; 1'ordre n'^tait pas execute, que le 
vent etait a.nos trousses et que le Mtiment donnait 
de la bande. 

» — Bon ! dit le capitaine, nous avons encore trop 
de toile, range a carguer la grande voile ! 

» Cinq minutes apres, la grande voile etait car- 
gu6e, et nous marchions avec la misaine, les huniers 
et les perroquets. 

» — Eh bien ! pere Penelon, me dit le capitaine, 
qu'avez-vous done a secouer 3a tete ? 

» — J'ai, qu'a votre place, voyez-vous, je ne reste- 
rais pas en si beau chemin. 

» — Je crois que tu as raison, vieux, dit-il, nous 
allons avoir un coup de vent. 

» — Ah! par exemple, capitaine, que je lui r^ponds, 
celui qui acheterait ce qui se passe la-bas pour un 
coup de vent gagnerait quelque chose dessus ; c'est 
une belle et bonne tempete, ou je ne m'y connais pas ! 

» C'est-a-dire qu'on voyait venir 1^ vent comme on 



£E QQMTE DE MONTE-GIVISTO 103 

voit yenir la poussiere a Montredon ; heureusement 
qu'il avait affaire a un homme qui le cormaissait. 

» — Range a prendre deux ris dans les hunters .! 
cria le capitaine ; largue les boulines, brasse au vent, 
amene les huniers, pese les palanquins sur les ver- 
gues ! 

— Ce n'etait pas assez dans ces parages-la, dit 
1'Anglais; j'aurais pris quatre ris et je me serais de- 
barrasse de la misaine. 

Cette voix ferme, sonore et inattendue,, flt tressaillir 
tout le mondo. Penelon mit sa main sur ses yeux et 
regarda celui qui controlait avec tant d'aplomb la 
manoauvre de son capitaine. 

— Nous fimes mieux que cela encore, monsieur, 
dit le vieux marin avec un certain respect, car nous 
cargu&nies la brigantine et nous mimes la barre au 
vent pour courir devant la tempete. Dix minutes 
apres, nous carguions les huniers et nous nous en 
allions a sec de voiles. 

— Le Mtiment etait bien vieux pour risquer cela, 
dit 1'Anglais. 

— Eh bien, justement ! c'est ce qui nous perdit. 
Au bout de douze heures que nous etions ballottes 
que le diable en aurait pris les armes, il se declara 
une voie d'eau. « Penelon, me dit le capitaine, je 
croisque nous coulons, mon vieux; donne-moi done 
la barre et descends a la cale. ». 

» Je lui donne la barre, je descends ; il y avait deja 
trois pieds d'eau. Je remonte en criant : Aux pompes ! 
aux pompes ! Ah ! bien oui, il etait deja trop tard ! On 
se mit a l'ouvrage; mais je crois que plus nous en 
tirions, plus il y en avait. 

» — Ah ! ma foi, que je dis au bout de quatre heures 
de travail, puisque nous coulonsj, laissons-nous coulee 
on ne meurt qu'une fojs I 



104 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

» — C'est comme cela que tu donnes l'exemple, 
maitre Penelon ? dit le capitaine ; eh bien ! attends, 
attends ! 

» II alia prendre une paire de pistolets dans sa 
cabine. 

» — Le premier qui quitte la pompe, dit-il, je lui 
brule la cervelle ! 

— Bien, dit l'Anglais. 

— II n'y a rien qui donne du courage comme les 
bonnes raisons, continua le marin, d'autant plus que 
pendant ce temps-la le temps s'etait 6clairci et que 
le vent £tait tombe* ; mais il n'en est pas moins vrai 
que 1'eau montait toujours, pas de beaucoup, de deux 
pouces peut-etre par heure, mais enfin elle montait, 
Deux pouces par heure, voyez-vous, ca n'a Fair de 
rien ; mais en douze heures ca ne fait pas moins de 
vingt-quatre pouces, et vingt-quatre pouces font deux 
pieds. Deux pieds et trois que nous avions deja, 
ca nous en fait cinq. Or, quand un bailment a cinq 
pieds d'eau dans le ventre, il peut passer pour hydro- 
pique. 

» — Allons, dit le capitaine, c'est assez comme 
cela, et M. Morrel n'aura rien a nous reprocher : nous 
avons fait ce que nous avons pu pour sauver le bail- 
ment ; maintenant il faut t&cher de sauver les hom- 
ines. A la chaloupe, enfants, et plus vite que cela !. . 

» Ecoutez, monsieur Morrel, continua Penelon, 
nous aimions bien le Pharaon, mais si fort que le 
marin aime son navire, il aime encore mieux sa peau. 
Aussi nous ne nous le fimes pas dire a deux fois ; 
avec cela, voyez-vous que le bailment se plaignait et 
semblait nous dire : « Allez-vous-en done, mais allez- 
vous-en done ! » Et % il ne mentait pas, le pauvre 
Pharaon, nous le sentions litt^ralement s'enfoncer 
sous nos pieds. Tant il y a qu'en un tour de main la 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 105 

chaloupe 6tait a la mer, et que nous £tions tous les 
huit dedans. 

» Le capitaine descendit le dernier, ou plutot, non, 
il. ne descendit pas, car il ne voulait pas quitter le 
navire, c'est moi qui le pris a bras-le-corps et le 
jetai aux camarades, apres quoi je sautai a mon tour. 
II etait temps. Comme je venais de sauter, le pont 
creva avec un bruit qu'on aurait dit la bordee d'un 
vaisseau de quarante-huit. 

» Dix minutes apres il plongea de l'avant, puis de 
Farriere, puis il se mit a tourner sur lui-meme comme 
un chien qui court apres sa queue ; et puis, bonsoir 
la compagnie, brrrou !.., tout a 6t6 dit, plus de Pha- 
raon ! 

» Quant a nous, nous sommes rested trois jours 
, sans boire ni manger ; si bien que nous parlions deja 
de tirer au sort pour savoir celui qui alimenterait les 
autres, quand nous apercumes la Gironde : nous lui 
,fimes des signaux, elle nous vit, mit le cap sur nous, 
nous envoya sa chaloupe et nous recueillit. Voila 
comme ca s'est passe", monsieur Morrel, parole d'hon- 
neur ! foi de marin ! N'est-ce pas ? les autres ? 

Un murmure general d'approbation indiqua que le 
narrateur avait r£uni tous les suffrages par la verit6 
du fonds et le pittoresque des details. 

— Bien, mes amis, dit M. Morrel, vous etes de 
braves gens, et je savais d'avance que dans le nial- 
heur qui nVarrivait il n'y avait pas d'autre coupable 
que ma destined. C'est la volonte" de Dieu et non la 
faute des bommes. Adorons la volonte de Dieu. Main- 
tenant combien vous est-il du de solde ? 

— Oh ! bah ! ne parlons pas de cela, monsieur 
Morrel. 

— Au contraire, parlons-en, dit Tarmateur avec un 
sourire triste. 



106 LE COMTE BE MONTE-CRISTO 

— Eh bien ! oil nous doit trois mois... dit Penelon. 

— Codes, payez deux cents francs a chaeun de ces 
braves gens. Dans une autre 6poque, mes amis, 
continua Morrel, j'eusse ajout6 : Doniiez-leur a cha- 
eun deux cents francs de gratification ; mais les 
temps sont malheureux, mes amis, et le peu d' argent 
qui me restene m'appartient plus. Excusez-moi done, 
et ne m'en aimez pas moins pour cela. 

Penelon fit une grimace d'attendrissenient, se re- 
tourna vers ses compagnons, ^changea quelques 
mots avec eux et revint. 

— Pour ce qui est de cela, monsieur Morrel, dit-il 
en passant sa chique de Fautre cote de sa bouche et 
en lancant dans 1'antichambre un second jet de salive 
qui alia faire le pendant au premier, pour ce qui est 
de cela... 

-^ De quoi ? 
-— De 1'argent... 

— Eh bien ? 

. — Eh bien ! monsieur Morrel, les camarades disent 
que pour le moment ils auront assez avec cinquante 
francs chaeun et qu'ils attendront pour le reste. 

— Merci, mes amis, merci! s'eeria M. Morrel, tou- 
ch6 jusqu'au cceur : vous etes tous de braves cceurs ; 
mais prenez, prenez, et si vous troiivez un bon ser- 
vice, entrez-y, vous Stes libres. 

Cette derniere partie de la phrase produisit Uli effet 
prodigieux sur les dignes marins. lis se regarderent 
les uns les autres d'un air effare. Penelon, a qui la 
respiration manqua* faillit eh avaler sa chique ; heu- 
reusement il porta a temps la main a son gosier. 

— Comment, monsieur Morrel, dit-il d'une voix 
6tranglee, comment, vous nous renvoyez ! vous £tes 
done m6content de nous ? 

— Non 9 mes enfants, dit l'armateur; non, je he suis 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 107 

pas mecontent de vous, tout au contraire. Non, je ne 
vous renvoie pas. Mais, que voulez-vous, je n'ai plus 
de Mtiinents, je n'ai plus besoin de marins. 

— Comment vous n'avez plus de Mtiments ! dit 
Penelon. Eh bien ! vous en ferez construire d'autres, 
nous attendrons. Dieu merei ! nous savons ce que 
c'est que de bourlinguer. 

— Je n'ai plus d'argent pour faire construire des 
Mtiments, Penelon, dit 1'armateur avec un triste sou- 
rire, je ne puis done pas accepter votre offre, tout 
obligeante qu'elle est. 

— Eh bien ! si vous n'avez pas d'argent il ne faut 
pas nous payer ; alors, nous ferons comme a fait ce 
pauvre Phamon, nous courrons a sec, voila tout ! 

— Assez, assez, mes amis, dit Morrel e'touffant 
d'emotion ; allez, je vous en prie. Nous nous retrou- 
verons dans un temps meilleur. Emmanuel, ajouta 
1'armateur, accompagnez-les, et veillez a ce que mes 
desirs soient accomplis. 

— Au moins e'est au revoir, n'est-ce pas $ monsieur 
Morrel ? dit Penelon. 

— Oui, mes amis, je 1'espere, au moins ; allez. 

Et il fit un signe a Codes, qui marcha devant. Les 
marins suivirent le caissier, et Emmanuel suivit les 
marins. 

— Maintenant, dit I'aruiateur a sa femme et a sa 
fille, laissez-moi seul un instant; j'ai a causer avec 
monsieur. 

Et il indiqua des yeux le mandataire de la maison 
Thomson et French, qui etait reste debout et immo- 
bile dans son coin pendant toute cette scene, a 
laquelle il n'avait prit part que par les quelques mots 
que nous avons rapportes. Les deux femmes leverent 
les yeux sur l'etranger qu'elles avaient completement 
oublie, et se retirerent; mais, en se retirant, lajeune 



108 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

fille lanca a cet homme un coup d'oeil sublime de 
supplication, auquel il repondit par un sourire qu'un 
froid observateur eut 6t6 etonne de voir 6clore sur 
ce visage de glace. Les deux hommes resterent 
seuls. 

— Eh bien! monsieur, dit Morrel en se laissant 
retomber sur son fauteuil, vous avez tout vu, tout 
entendu, et je n'ai plus rien a vous apprendre. 

— J'ai vu, monsieur, dit 1' Anglais, qu'il vous dtait 
arrive* un nouveau malheur imme>ite' comme les 
autres, et cela m'a confirm 6 dans le desir que j'ai de 
vous etre agr6able. 

— monsieur I dit Morrel. 

— Voyons, continua F^tranger. Je suis un de vos 
principaux cr6anciers, n'est-ee pas ? 

— Vous etes du moins celui qui poss^dez les 
valeurs a plus courte 6ch6ance. 

— Vous d6sirez un delai pour me payer ? 

— Un delai pourrait me sauver l'honneur, et par 
consequent la vie. 

— Combien demandez-vous ? 
Morrel hesita. 

— Deux mois, dit-iL 

— Bien, dit l'6tranger, je vous en donne trois. 

— Mais croyez-vous que la maison Thomson et 
French... 

— - Soyez tranquille, monsieur, je prends tout sur 
moi. Nous sommes aujourd'hui le 5 juin. 

— Oui. 

— Eh bien, renouvelez-moi tous ces billets au 
5 septembre ; et le 5 septembre, a onze heures du 
matin (la pendule marquait onze heures ju^te en ce 
moment), je me pr6senterai chezvous. 

— Je vous attendrai, monsieur, dit Morrel, et vous 
serez pay6 ou je serai mort. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO *09 

Oes derniers mots furent prononcds si bas, que 
1'etranger ne put les entendre. 

Les billets furent renouvel6s, on dechira les an- 
ciens, et le pauvre armateur se trouva au moins avoir 
trois mois devant lui pour r6unir ses dernieres res- 
sources. 

L 'Anglais regut ses remerciements avec le flegme 
particulier k sa nation et prit conge de Morrel, qui le 
reconduisit en le benissant jusqu'a la porte. 

Sur l'escalier il rencontra Julie. La jeune fille fai- 
sait semblant de descendre, mais en realite elle l'at- 
tendait. 

— O monsieur ! dit-elle en joignant les mains. 

— Mademoiselle, dit l'e'tranger, vous recevrez un 
jour une lettre signee... Simbad le marin... faites de 
point en point ce que vous dira cette lettre, si strange 
que vous paraisse la recommandation. 

— Oui, monsieur, repondit Julie. 

— Me promettez-vous de le faire ? 

— Je vous le jure. 

— Bien ! Adieu, mademoiselle.^ Demeurez toujours 
une bonne et sainte fille comme vous etes, et j'ai bon 
espoir que Diau vous r6compensera en vous donnant 
Emmanuel pour mari. 

Julie poussa un petit cri, devint rouge comme une 
cerise et se retint & la rampe pour ne pas tomber. 

LTetranger continua son chemin en lui faisant un 
geste d'adieu. 

Dans la cour il rencontra Penelon, qui tenait un 
rouleau de cent francs de chaque main, et semblait 
ne pouvoir se decider k les emporter. 

— Venez, mon ami, lui dit-il, j'ai a vous parler. 



140 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 



IX 



LE CINQ SEPTEMBRE 

Ce ddlai accorde par le maiidataire de la maison 
Thomson et French, au moment ou Morrel s'y atten- 
dait le moins, parut au pauvre armateur un de ces 
retours de bonheur qui annoncent a Fhomme que le 
sort s'est enfin lasse de s'acharner sur lui. Le meme 
jour il raconta ce qui lui 6tait arrive a sa fille, a sa 
femme et a Emmanuel, et un peu d'esperance, sinori 
de tranquillite, rentra dans la famille. Mais malheu- 
reusement Morrel n'avait pas seulement affaire a la 
maison Thomson et French, qui s'etait montree en- 
vers lui de si bonne composition. Comme il l'avait dit, 
dans le commerce on a des correspondants et pas 
d'amis. Lorsqu'il songeait profondement, il ne com- 
pretiait meme pas cette conduite g^nereuse de 
MM. Thomson et French envers lui ; il ne se 1'expli- 
quait que par cette reflexion intelligemment egoi'ste 
que cette maison aurait faite : Mieux vaut soutenir un 
homme qui nous doit pres de trois cent mille francs, 
et avoir ces trois cent mille francs au bout de trois 
mois, que de hater sa ruine et avoir six ou huit pour 
cent du capital. 

Malheureusement, soit haine, soit aveuglement, 
tous les correspondants de Morrel ne firent pas la 
meme reflexion, et quelques-uns meme firent la 
reflexion contraire. Les traites souscrites par Morrel 
furent done presentees a la caisse avec une scrupu- 
leuse rigueur, et, grace au delai accorde par 1'An* 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 111 

glais ? furent payees par Codes a bureau ouvert. 
Codes continua done de demeurer dans sa tranquillity 
fatidique. M. Morrel seul vit avec terreur que s'il 
avait eu a rembourser, le 15, les cinquante mille 
francs de de Boville, et, le 30, les trente-deux mille 
dnq cents francs de traites pour lesquelles, ainsi que 
pour la cr^ance de 1'inspecteur des prisons, il avait 
un delai, il 6tait des ce mois~la un homme perdu. 

L'opinion de tout le commerce de Marseille etait 
que, sous les revers successifs qui l'accablaient, 
Morrel ne pouvait tenir. L'etonnement fut done grand 
lorsqu'on vit sa fin de mois remplie avec son exacti- 
tude ordinaire. Cependant la confiance ne rentra 
point pour cela dans les esprits, et Ton remit d'une 
voix unanime a la fin du mois prochain la deposition 
du bilan du malheureux armateur. 

Tout le mois se passa dans des efforts mom's de la 
part de Morrel pour reunir toutes ses ressources. 
Autrefois son papier, a quelque date que ce fut, etait 
pris avec confiance, et meme demande. Morrel essaya 
de negocier du papier a quatre-vingt-dix jours, et 
trouva toutes les banques fermees. Heureusement 
Morrel avait lui-meme quelques rentrees sur les- 
quelles il pouvait compter ; ces rentrees s'ope>e- 
rent: Morrel se trouva done encore en mesure de 
faire face a ses engagements lorsque arriva la fin de 
juillet. 

Au reste, on n' avait pas revu a Marseille le manda- 
taire de la maison Thomson et French ; le lendemain 
ou le surlendemain de sa visite a M. Morrel il avait 
disparu : or, comme il n'avait eu a Marseille de rela- 
tions qu'avec le maire, 1'inspecteur des prisons et 
M. Morrel, son passage n'avait laisse" d 'autre trace 
que le souvenir different qu'avaient garde de lui ces 
trois personnes. Quant aux matelots du Pharaon, il 



112 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

parait qu'ils avaient trouv6 quelque engagement, car 
ils avaient disparu aussi. 

Le capitaine Gaumard,, remis de l'indisposition qui 
l'avait retenu a Palrna, revint a son tour. II hesitait 
k se presenter chez M. Morrel : mais celui-ci apprit 
son arrived, et Falla trouver lui-meme. Le digne 
armateur savait d'avance, par le r6cit de Penelon, 
la conduite courageuse qu'avait tenue Le capitaine 
pendant tout' ce sinistre, et ce tut lui qui essaya 
de le consoler. II lui apportait le montant de sa 
solde, que le capitaine Gaumard n'eut point ose aller 
toucher. 

Comme il descendait l'escalier, M. Morrel rencon- 
tra Penelon qui le montait. Penelon avait, a ce qu'il 
paraissait, fait bon emploi de son argent, car il 6tait 
tout vetu de neuf. En apercevant son armateur, le 
digne timonier parut fort embarrass^; il se rangea 
dans Tangle le plus eloign6 du palier, passa alterna- 
tivement sa chique de gauche a droite et de droite a 
gauche, en roulant de gros yeux effar^s, et ne rdpon- 
dit que par une pression timide a la poign^e de main 
que lui offrit avec sa cordialit6 ordinaire M. Morrel. 
M. Morrel attribua l'embarras de Penelon a l'el^gance 
de sa toilette : il etait Evident que le brave homme 
n'avait pas donne* a son compte dans un pareil luxe ; 
il 6tait done d6ja engage sans doute a bord de quel- 
que autre Mtiment, et sa honte lui venait de ce qu'il 
n'avait pas, si Ton peut s'exprimer ainsi, port6 plus 
longtemps le deuil du Pharaon. Peut-etre m6me 
venait-il pour faire part au capitaine Gaumard de sa 
bonne fortune et pour lui faire part des offres de son 
nouveau maitre. 

— Braves gens, dit Morrel en s'eloignant, puisse 
votre nouveau maitre vous aimer comme je vous 
aimais, et etre plus heureux que je ne le suis I 



LE COMTE DS MONTE-CRISTO 118 

Aout specula dans des tentatives sans cesse renou- 
vel^es par Morrel de relever son ancien credit ou de 
s'en ouvrir un nouveau. Le 20 aout on sut a Marseille 
qu'il avait pris une place a la malle-poste, et Ton se 
dit alofs que c'^tait pour la fin du mois courant que 
le bilan devait etre d£pose\ et que Morrel 6tait parti 
d'avance pour ne pas assister a cet acte cruel, den- 
gue* sans doute a son premier commis Emmanuel et 
a son caissier Codes. Mais, contre toutes les previ- 
sions, lorsque le 31 aout arriva, la caisse s'ouvrit 
comme d'habitude. Codes apparut derriere le gril- 
lage, calme comme le juste d 'Horace, examina avec 
la meme attention le papier qu'on lui presentait, et, 
depuis la premiere jusqu'a la derniere, paya les 
traites avec la m6me exactitude. II vint meme deux 
remboursements qu'avait pr6vus M. Morrel, et que 
Codes paya avec la meme ponctualite' que les traites 
qui dtaient personnelles a Farmateur. On n'y compre- 
nait plus rien, et Ton remettait, avec la t6nacite* par- 
ticuliere aux prophetes de mauvaises nouvelles, la 
faillite a la fin de septembre. 

Le lor, Morrel arriva : il etait attendu par toute sa 
famille avec une grande anxi£t6; de ce voyage a 
Paris devait surgir sa derniere voie de salut. Morrel 
avait pensd a Danglars, aujourd'hui millionnaire et 
autrefois son oblige, puisque c 'etait a la recomman- 
dation de Morrel que Danglars etait entre* au service 
du banquier espagnol chez lequel avait commence' 
son immense fortune. Aujourd'hui Danglars, disait- 
on, avait six ou huit millions a lui, un credit illimite*. 
Danglars, sans tirer un ecu de sa poche, pouvait sau- 
ver Morrel : il n'avait qu'a garantir un emprunt, et 
Morrel etait sauv6. Morrel avait depuis longtemps 
pens6 a Danglars ; mais il y a de ces repulsions ins- 
tinctives dont on n'est pas maitre, et Morrel avait 
ii. 14 



114 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

tarde* autant qu'il lui avait 6t6 possible de recourif a 
ce supreme moyen. II avait eu raison, car il eteit 
revenu bris6 sous l'humiliation d'un fefus. 

Aussi, a son retour, Morrel n'avait-il exhale aucune 
plainte, profe>6 aucune recrimination ; il avait em- 
wrasse en pleurant sa femme et sa fille, avait tendti 
une main amicale a Emmanuel, s'6tait enferme' dans 
son cabinet du second, et avait demands Codes. 

— Pour cette fois, avaient dit les deux femmes a 
Emmanuel, nous sommes perdus. 

Puis, dans un court conciliabule tenu entre eiles, il 
avait 6t6 convenu que Julie 6crirait a son frere, en 
garnison a Nimes, d'arriver a Tinstant meme. 

Les pauvres femmes sentaient instinctivement 
qu'elles avaient besoin de toutes leurs forces pour 
soutenir le coup qui les menacait. 

D'ailleurs, Maximilien Morrel, quoique &g6 de 
vingt-deux ans a peine, avait deja une grande 
influence sur son pere. 

C'6tait un jeune homme ferme et droit. Au moment 
ou il s'etait agi d'embrasser une carriere* son pere 
n'avait point voulu lui tmposer d'avance un avenir et 
avait consuit6 les gouts du jeune Maximilien. Ceiui- 
ei avait alors declare qu'il voulait suivre la carriere 
militaire ; il avait fait, en consequence, d'excellentes 
etudes, 6tait entre" par le concours a l'Ecole polytech- 
nique, et en 6tait sorti sous-lieutenant au 53® de 
iigne. Depuis un an il occupait ce grade, et avait 
promesse d'etre nomme lieutenant a la premiere occa- 
sion. Dans le regiment, Maximilien Morrel £tait cite 
comme le riglde observateur, non seulement de 
toutes les obligations imposdes au soldat, mais 
encore de tous les devoirs proposes a l'liomme, et 
on ne 1'appelait que le stoicien. II va sans dire que 
beaucoup de ceux qui lui donnaient cette 6pithete 



LE COMTE DE MONTE-CRISTQ 115 

la .r6p6taient pour Favoir entendue, et ne savaient 
pas meme ce qu'elle voulait dire. 

C'etait ce jeune homme que sa mere et sa soeur 
appelaient a leur aide pour les soutenir dans la cir- 
constance grave ou elles sentaient qu' elles allaient se 
trouver. 

Elles ne s'etaient pas trompees sur la gravite de 
cette circonstance, car, un instant apres que M. Mor- 
rel fut entre dans son cabinet avec Codes, Julie en 
vit sortir ce dernier, pale, tremblant, et le visage 
tout boule verse. 

Elle voulut Finterroger comme il passait pr^s 
d'elle ; mais le brave homme, continuant de descen- 
dre 1'escalier avec une precipitation qui ne lui etait 
pas habituelle, se contenta de s'ecrier en levant les 
bras au ciel : 

— O mademoiselle ! mademoiselle ! quel affreux 
malheur ! et qui jamais aurait cru cela ! 

Un instant apres, Julie le vit remonter portant deux 
ou trois gros registres, un pprtefeuille et un sac 
d'ar gent. 

Morcel consulta les registres, ouvrit le portefeuille, 
compta 1'argent. 

Toutes ses ressources montaient & six pu liuit mille 
francs, ses rentrees jusqu'au 5 a quatre ou cinq 
mille ; ce qui faisait, en cotant au plus haut, un actif 
de quatorze mille francs pour faire fac§ a une traite 
de deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents 
francs. II n'y avait pas meme moyen d'pffrir un pareil 
acompte. 

Cependant lorsque Morrel descendit ppur diner, i\ 
paraissait assez calme. Ce calme effraya plus les 
deux femmes que n'aurait pu le faire le plus profond 
abattement. 

Apres le diner, Morrel avai$ rhabitudp de s^prtir ; 



116 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

il allait prendre son cafe au cercle des Phoc6ens et 
lire le Semaphore : ce jour-la il ne sortit point et re- 
monta dans son bureau. 

Quant a Codes, il paraissait completement h6b6t6. 
Pendant une partie de la journ^e il s'6tait tenu dans 
la cour, assis sur une pierre, la t§te nue, par un 
soleil de trente degr^s. 

Emmanuel essayait de rassurer les femmes, mais 
il etait mal Eloquent Le jeune homme 6ta.it trop au 
courant des affaires de la maison pour ne pas sentir 
qu'une grande catastrophe pesait sur la famille 
Morrel. 

La nuit vint : les deu& femmes avaient veill£, espd- 
rant qu'en descendant de son cabinet Morrel entre- 
rait chez elles ; mais elles Fentendirent passer devant 
leur porte, all^geant son pas dans la crainte sans 
doute d'etre appele. 

Elles pretkrent l'oreille, il rentra dans sa chambre 
et ferma sa porte en dedans. 

Madame Morrel envoya coucher sa fille ; puis, une 
demi-heure apr^s que Julie se fut retiree, elle se 
leva, 6ta ses souliers et se glissa dans le corridor 
pour voir par la serrure ce que faisait son mari. 

Dans le corridor elle apergut une ombre qui se re- 
tirait: c'6tait Julie, qui, inquiete elle-meme, avait 
pr£ced6 sa m6re. 

La jeune fille alia a madame Morrel. 

— II 6crit, dit-elle. 

Les deux femmes s'6taient devin^es sans se parler. 

Madame Morrel s'inclina au niveau de la ser- 
rure. En effet, Morrel 6crivait ; mais, ce que n' avait 
pas remarqu6 sa fille, madame Morrel le remarqua, 
elle, c'est que son mari dcrivait sur du papier 
marqu6. 

Cette idee terrible lui vint, qu'il faisait son testa- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 117 

ment ; elle frissonna de tous ses membres, et cepen- 
dant elle eut la force de ne rien dire. 

Le lendemain M. Morrel paraissait tout a fait calme; 
il se tint dans son bureau comme a l'ordmaire, des- 
cendit pour d6jeuner comme d'habitude, seulement 
apres son diner il fit asseoir sa fille pres de lui, prit 
la tete de l'enfant dans ses bras et la tint longtemps 
contre sa poitrine. 

Le soir, Julie dit a sa mere que, quoique calme en 
apparence, elle avait remarque" que le coeur de son 
pere battait violemment. 

Les deux autres jours s'e'coulerent a peu pres pa- 
reils. Le 4 septembre au soir, M. Morrel redemanda 
a sa fille la clef de son cabinet. 

Julie tressaillit a cette demande, qui lui sembla 
sinistre. Pourquoi son pere lui redemandait-il cette 
clef qu'elle avait toujours eue, et qu'on ne lui repre- 
nait dans son enfance que pour la punir ! 

La jeune fille regarda M. Morrel. 

— Qu'ai-je done fait de mal, mon pere, dit-elle, 
pour que vous me repreniez cette clef ? 

— Rien, mon enfant, repondit le malheureux Mor- 
rel, a qui cette demande si simple fit jaillir les larmes 
des yeux ; rien, seulement j'en ai besoin. 

Julie fit semblant de chercher la clef. 

— Je l'aurai laiss6e chez moi, dit-elle. 

Et elle sortit; mais, au lieu d'aller chez elle, elle 
descendit et courut consulter Emmanuel. 

— Ne rendez pas cette clef a votre pere, dit celui- 
ci, et demain matin, s'il est possible, ne le quittez pas. 

Elle essaya de questionner Emmanuel ; mais celui- 
ci ne savait rien autre chose, ou ne voulait pas dire 
autre chose. 

Pendant toute la nuit du 4 au 5 septembre, madame 
Morrel resta Foreille collee contre la boiserie. Jus- 



£18 h$ GgMTg BE MQNTE-CRISTO 

gu/a trQis he^res du matin, elle entendit aon mari 
marcher avec agitation dans sa chambre. 

A trojs heures seulement il se jeta sur son lit. 

I^es deux famines pass&rent la nu.it ensemble. Do- 
puis, Ja veille au sqir elles attendaient Maximilien. 

A huit heures, M. Morrel entra dans leur chambre. 
, 1} ^taft calme, mais l'agitation de I3. nuit se lisait sur 
son visage pale et defait. 

Les, femmes n'pserent lui demander s'il avait bien 
dormi. 

Morrel fut meilleur pour sa femme, et plus pateir- 
nej pour sg, fille qu'il n 'avait jamais ete ; il ne pouvait 
se. rassasier de regarder et d'embrasser la pauyre 
enfant. 

Julie se rappela la recommandatipn d'Emmanuel 
et youlut suiyre son pere lorsqu'il sortit • mais celui- 
ci la repqussant avec douceur : 

— Reste pres de ta mere, lui dit-il. 
Julie voulut insister. 

ttt *fe le veux I plit Morrel. 

C'etait la premiere fois que Morrel disait k sa fille : 
J§ le veux ! mais il le disait avec up accent empreint 
ol'une si paternelle douceur, que Julie n'osa faire un 
pas en avant. 

Elle resta a la meme place, devout, muett;e et 
immobile. Un instant apres, la porte se rouvrit, elle 
se,ntit deux bras qui Fentouraient et une bouche qui 
se collait a son front. 

Bllle leva les yeux et ppus^a une exclamation de 
joie.. 

— Maximilian, mqn fr£re ! s'^cria-^elle. 

A ce cri madame Morrel acppurut et se jeta dans 
les bras de son ills. 

r- Ma mere, dit le jeune homme en regardant alter- 
ttajftvenitent madame Morrel et s$ fille'; qu'y a-thil 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 419 

done et que se passe-t-il ? votre lettre m'a epouvante 
etj'accours. 

— Julie, dit madame Morrel en faisant signe au 
jeune homme, va dire a ton pere que Maximilien 
vient d'arriver. 

La jeune fiile s'elanea hors de Fappartement, mais, 
sur la premiere marche de Fescalier, elle trouva un 
homme tenant une lettre a la main. 

— N'etes-vous pas mademoiselle Julie Morrel? dit 
cet homme avec un accent italien des plus pro- 
nonce's. 

— Qui, monsieur, r6pondit Julie toute balbutiante ; 
mais que me voulez-vous ? je ne vous connais pas. 

— Lisez cette lettre, dit 1'homme en lui tendant un 
billet. 

Julie hesitait. 

— II y va du salut de votre pere, dit le messager. 
La jeune fiile lui arracha le billet des mains. 
Puis elle Fouvrit vivement et lut : 

« Rendez-vous a Finstant meme aux Allees de 
Meilhan, entrez dans la maison n° 15, demandez a la 
concierge la clef de la chambre du cinquieme, entrez 
dans cette chambre, prenez sur le coin de la chemi- 
n6e une bourse en filet de soie rouge, et apportez 
cette bourse a votre pere. 

» II est important qu'il Fait avant onze heures. 

» Vous avez promis de m'obdir aveugtement, je 
vous rappelle votre promesse. 

» SIMBAD LE MARIN. » 

La jeune fiile poussa un cri de joie, leva les yeux, 
chercha, pour Finterroger, Fhomme qui lui avait re- 
mis ce billet, mais il avait disparu. 

Elle reporta alors les yeux sur le billet pour le lire 



120 LE COMTB DE MOKTE-CRISTO 

une seconde fois et s'apereut qu'il avait un post" 
scrip turn. 
Bile lut : 

« II est important que vous remplissiez cette mis- 
sion en personne et seule ; si vous veniez accompa- 
gn6e ou qu'une autre que vous se pr£sent&t, le con- 
cierge r^pondrait quil ne sait ce que Ton veut dire. » 

Ce post-scriptum fut une puissante correction a la 
joie de la jeune fille. N'avait-elle rien a craindre, 
n'6tait-ce pas quelque pi&ge qu'on lui tendait ? Son 
innocence lui laissait ignorer quels etaient les dan- 
gers que pouvait courir une jeune fille de son &ge, 
mais on n'a pas besoin de connaitre le danger pour 
craindre ; il y a m§me une chose a remarquer, c'est 
que ce sont justement les dangers inconnus aui ins- 
pirent les plus grandes terreurs. 

Julie he*sitait, elle r6solut de demander conseil. 

Mais, par un sentiment strange, ce ne fut ni a sa 
mere ni a son frere qu'elle eut recours, ce fut a Em- 
manuel. 

Elle descendit, lui raconta ce qui lui dtait arrive* le 
jour ou le mandataire de la maison Thomson et French 
6tait venu chez son pere ; elle lui dit la scene de l'es- 
calier, lui rep^ta la promesse qu'elle avait faite et 
lui montra la lettre. 

— II faut y aller, mademoiselle, dit Emmanuel. 

— Y aller? murmura Julie. 

— Oui, je.vous y accompagnerai. 

— Mais vous n'avez pas vu que je dois 6tre seule ? 
dit Julie. 

— Vous serez seule aussi, re'pondit le jeune homme, 
moi je vous attendrai au coin de la rue du Mus6e; et 
si vous tardez de facon a me donner quelque inquie- 
tude, alors j'irai vous rejoindre, et, je vous en t6 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 121 

ponds, malheur a ceux dont vous me diriez que vous 
auriez eu a vous plaindre ! 

— Ainsi, Emmanuel, reprit en hesitant la jeune 
fille, votre avis est done que je me rende a cette 
invitation ? 

— Qui ; le messager ne vous a-t-il pas dit qu'il y 
allait du salut de votre pere ? 

— Mais enfin, Emmanuel, quel danger court-il 
done? demanda la jeune fille. 

Emmanuel h6sita un instant, mais le d£sir de deci- 
der la jeune fille d'un seul coup et sans retard Fern- 
porta. 

— ficoutez, lui dit-il, e'est aujourd'hui le 5 septem- 
bre, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— Aujourd'hui, a onze heures, votre p&re apr&s de 
trois cent mille francs a payer. 

— Oui, nous le savons. 

— Eh bien, dit Emmanuel, il n'en a pas quinze 
mille en caisse. 

— Alors que va-t-il done arriver ? 

— II va arriver que si aujourd'hui, avant onze heu- 
res, votre pere n'a pas trouv^ quelqu'un qui lui 
vienne en aide, a midi votre pere sera oblige de se 
declarer en banqueroute. 

— Oh ! venez ! venez ! s ecria la jeune fille en 
entrainant le jeune homme avec elle. 

Pendant ce temps, madame Morrel avait tout dit a 
son fils. 

Le jeune homme savait bien qu'a la suite des mal- 
heurs successifs qui 6taient arrives a son pere, de 
grandes r6formes avaient 6te faites dans les depensee 
de la maison ; mais il ignorait que les choses en fus- 
sent arrivees a ce point. 

II demeura an^anti. 



122 LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 

Puis tout a coup il s'elanca hors de Fappartement, 
monta rapidement l'escalier, car il eroyait son pere a 
son cabinet, mais il frappa vainement. 

Comme il 6tait a la porte de ce cabinet, il entendit 
celle de 1'appartement s'ouvrir, il se retourna et vit 
son pere. Au lieu de remonter droit a son cabinet, 
M. Morrel £tait rentr6 dans sa chambre et en sortait 
seulement maintenant. 

M. Morrel poussa un cri de surprise en apercevant 
.Maximilien ; il ignorait l'arrivee du jeune homme. II 
demeura immobile a la meme place, serrantavec son 
bras gauche un objet qu'il tenait cache" sous saredin- 
gote. 

Maximilien descendit vivement l'escalier et se jeta 
au cou de son pere ; mais tout a coup il se recula^ 
laissant sa main droite seulement appuyee sur la poi- 
tiine de son pere. 

— Mon pere, dit-il en devenant p&le comme la 
mort, pourquoi avez-vous done une paire de pistolets 
sous votre redingote ? 

— Oh ! voila ce que je craignais ! dit Morrel. 

— Mon pere ! mon pere ! au nom du ciel ! s'ecria le 
jeune homme, pourquoi ces armes ? 

— Maximilien, r^pondit Morrel en regardant fixe- 
ment son fils, tu es un homme, et un homme d'hon- 
neur ; viens, je vais te le dire. 

Et Morrel monta d'un pas assure a son cabinet, 
tandis que Maximilien le suivait en chancelant. 

Morrel ouvrit la porte et la referma derriere son 
fils; puis il traversa l'antichambre, s'approcha du 
bureau, d<§posa ses pistolets sur le coin de la table, 
et montra du bout du doigt a son fils un registre 
ouvert. 

Sur ce registre etait consigne" Tdtat exact de la 
situation. 



LE COMTE DE HON TE-CRISTO 123 

Morrel avait a payer dans une demi-heure deux 
cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs. 

II possedait en tout quinze mille deux cent cin- 
quante-sept francs. 

— Lis, dit MorreL 

Lejeune fromme lut et resta un moment comme 
ecrase. 

Morrel ne disait pas tine parole : qu'aurait-il pu 
dire qui aj outsit a 1'inexorable arret des chiffres ! 

— Et vous avez tout fait, mon pere, dit au bout d'un 
instant le jeune homme, pour aller au-devant de ce 
malheur? 

— Oui, repondit MorreL 

— Vous ne comptez sur aucune rentree ! 

— Sur aucune. 

— Vous avez epuise toutes vos ressourees ? 

— Toutes. 

— Et dans une demi-heure, dit Maximilien d'une 
voix sombre, notre nom est deshonore ! 

— Le sang lave le deshonneur, dit MorreL 

— Vous avez raison, mon pere, et je vous com- 
prends. 

Puis etendant la main vers les pistolets : 

— II y en a un pour vous et un pour moi, dit-il ; 
merci ! 

Morrel lui arreta la main. 

— Et ta mere... et ta soeur... qui les nourrira? 

Un frisson courut par tout le corps du jeune 
Eomme. 

— Mon p&re, dit-il, songez-vous que vous me dites 
de vivre ? 

— Oui, je te le dis, reprit Morrel, car c'est ton de- 
voir ; tu as 1'esprit calme, fort, Maximilien... Maximi- 
lien, tu n'es pas un homme ordinaire; je ne te com- 
niande rien, je ne t'ordonne rien ? seulement je te dis: 



424 LE GOMTB BE MONTE-CRISTO 

Examine ta situation comme si tu y etais stranger, 
et juge-la toi-m6me. 

Le jeune homme r6fl.6ch.it un instant, puis une 
expression de resignation sublime passa dans ses 
yeux ; seulement il ota, d'un mouvement lent et triste, 
son Epaulette et sa contre-epaulette, insignes de son 
grade. 

— (Test bien, dit-il en tendant la main a Morrel, 
mourez en paix, mon pere ! je vivrai. 

Morrel fit un mouvement pour se jeter aux ge- 
noux de son fils. Maximilien l'attira a lui, et ces 
deux nobles cceurs battirent un instant Fun contre 
l'autre. 

— Tu sais qu'il n'y a pas de ma faute ? dit Morrel, 
Maximilien sourit. 

— Je sais, mon pere, que vous etes le plus honnete 
homme que j'aie jamais connu. 

— C'est bien, tout est dit : maintenant retourne 
pres de ta mere et de ta sceur. . 

— Mon pere, dit le jeune homme en fldchissant le 
genou, benissez-moi i 

Morrel saisit la tete de son fils entre ses deux 
mains, Fapprocha de lui, et, y imprimant plusieurs 
fois ses levres : 

— Oh ! oui, oui, dit-il, je te benis en mon nom et au 
nom de trois generations d'hommes irreprochables ; 
6coute done ce qu'ils disent par ma voix : l'6difice 
que le malheur a ddtruit, la Providence peut le reb3- 
tir. En me voyant morfc d'une pareille mort, les plus 
inexorables auront pitie de toi ; a toi peut-6tre on 
donnera le temps qu'on m'aurait refuse ; alors t&che 
que le mot inf&me ne soit pas prononce ; mets-toi a 
l'oeuvre, travaille, jeune homme, lutte ardemment et 
courageusement : vis, toi, ta mere et ta soeur, du 
strict n^cessaire, afin que, jour par jour, le taende 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 125 

ceux a qui je dois s'augmente et fructifie entre tes 
mains. Songe que ce sera un beau jour, un grand 
jour, un jour solennel que celui de la rehabilitation, 
le jour ou, dans ce m^me bureau, tu diras : Mon pere 
est mort parce qu'il ne pouvait pas faire ce que je 
fais aujourd'hui ; mais il est mort tranquille et calme, 
parce qu'il savait en mourant que je le ferais. 

— Oh ! mon pere, mon pere, s'6cria le jeune 
homme, si cependant vous pouviez vivre ! 

— Si je vis, tout change ; si je vis, l'intdr&t se 
change en doute, la pitie" en acharnement ; si je vis, 
je ne suis plus qu'un homme qui a manque" a sa parole, 
qui a failli a ses engagements, je ne suis plus qu'un 
banqueroutier enfin. Sije meurs, au contraire, son- 
ges-y, Maximilien, mon cadavre n'est plus que celui 
d'un honnete homme malheureux. Vivant, mes meil- 
leurs amis e>itent ma maisan ; mort, Marseille tout 
entier me suit en pleurant jusqu'a ma derniere de- 
meure ; vivant, tu as honte de mon nom ; mort, tu 
leves la t£te et tu dis : 

» — Je suis le fils de celui qui s'esttue, parce que, 
pour la premiere fois, il a ete" force de manquer a sa 
parole. 

Le jeune homme poussa un gemissement, mais il 
parut r^signe. C'etait la seconde fois que la convic- 
tion rentrait non pas dans son coeur, mais dans son 
esprit. 

— Et maintenant, dit Morrel, laisse-moi seul et 
t&che d'eloigner les femmes. 

— Ne voulez-vous pas revoir ma soeur ? demanda 
Maximilien. 

Un dernier et sourd espoir etait cache pour le jeune 
homme dans cette entre vue, voila pourquoi il la pro- 
posal. M. Morrel secoua la tete. 

— Je Fai vue ce matin, dit-il, et je lui ai dit adieu. 



J8& LE COEtfi I>£ MONtfE-CRISTO 

— N'&tez-vdus pas quelque recommandatidn parti- 
6uli6re a me faire, mon p&re? deihanda Maximiiieh 
(Time voix altgree. 

~ Si fait, moii fils, iine recommahdatibn sacr£e. 
~ bites, mon pere. 

— La ihaison Thomson et French est la seiile qui, 
par humanity, par dgoishie peut-etre, mais ce n'est 
pas a moi & lire dans le cceur des hommes, a eu pitie 
de moi. Son ihahdataire, celui qui, dans dix minutes, 
S& preseiitera pour toucher le montant d'une traite de 
deiix cent quatre-vihgt-sept mille cinq cents francs, 
je he dirai pas m'a accords, mais m'a offert trois 
ihdis. Qtie cette hiaison sdit rembours£e la premieres, 
mc-h fils, que cet liomme te soit sacre\ 

~ (Jul, moii pere, dit Maximiiien. 

— Et maihtehaht encore uhe fois adieu, dit Morret 
¥a, va, j'ai besdin d'etre seiil ; tu trouveras mon tes- 
tament dans le secretaire de ma chambre a coucher. 

Le jeuhe nbrhme resta debout inerte, ii'ayant 
qu'une force de volonte, mais pas d'ex^cution. 

~ Ecoute, Maximiiien, dit son pere, suppose que 
ji§ sois soldat comihe toi, que j'aie recu l'ordre d'em- 
porter une redoute, et que tu saches que je doive 
§tre tu6 en rempbrtant, ne me dirais-tu {5as ce que 
tu me disais tout a l'heure : « Allez, mon pere, car 
foils voiis d6shdhorez eh restant, et mieux vaut la 
mort que la honte ! 

— Oui, oui, dit le jeuhe homme, dui. 

Et serrant convulsivement Mdrrel dans sas bras : 

— Ailez, mdh pere, dit-il. 

Et il s'^lanca hors du cabinet. 

Quahd son fils fut sorti, iiorrel resta un Ihsiant de, 
bout et le's yeux fix6s sur la porte ; puis il allongea 
la main, trouva le cordon d'une sonnette et sonna. 

Au bout d'uh instant, Cbcl&s parut. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 127 

Ce n'6tait $. 41s le meme homme ; ces trois jours de 
conviction l'avaient ' brise, Oette pensee : la maison 
Morrel va cesser ses paiements, le courbait vers la 
terre plus que ne l'eussent fait vingt autres annees 
sur sa tete. 

— Mon bon Codes, dit Morrel avec un accent dont 
il serait impossible de rendre 1'expression, tu yas 
roster dans 1'antichambre. Quand ce monsieur, qui 
est deja venu il y a trois mois, tu le sais, le manda- 
taire de la maison Thomson et French, va venir, tu 
1'annonceras. 

Codes ne r^pondit point ; il fit un signe de tete, 
alia s'asseoir dans 1'antichambre et attendit. 

Morrel retomba sur sa chaise ; ses yeux se porte- 
rent vers la pendule : il lui restait sept minutes, voila 
tout ; 1'aiguille marchait avec une rapidite incroya- 
ble ; il lui semblait qu'il la voyait aller. 

Ce qui se passa alors, et dans ce moment supreme, 
dans Fesprit de cet homme qui, jeune encore, a la 
suite cl'un raisonnement faux peut-etre, mais spe- 
cieux du moins, allait se separer de tout ce qu'il 
aimait au monde et quitter la vie, qui avait pour lui 
toutes les douceurs de la famille, est impossible a 
exprimer : il eut fallu voir, pour en prendre une idee, 
son front convert de sueur, et cependant resigne, ses 
yeux mouilles de larmes, et cependant leves au ciel. 

L'aiguille marchait toujours, les pistolets 6taient 
tout charges ; il allongea la main, en prit un, et mjir- 
•mura le nom de sa fille. 

Puis il posa 1'arme mortelle, prit la plume et ecri- 
vit quelques mots. 

II lui semblait alors qu'il n'avait pas assez dit adieu 
a son enfant cherie. 

Puis il se retourna vers la pendule ; il ne comptait 
plus par minute mais par seconde, 



128 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

II reprit l'arme, la bouche entr'ouverte et les yeux 
fix6s sur Faiguille ; puis il tressaillit au bruit qu'il fai- 
sait lui-meme en armant le chien. 

Eh ce moment une sueur plus froide lui passa sur 
le front, une angoisse plus mortelle lui serra le cceur. 

II entendit la porte de l'escalier crier sur ses gonds. 

Puis s'ouvrit celle de son cabinet. 

La pendule allait sonner onze beures. 

Morrel ne se retourna point, il attendait ces mots 
de Codes : 

« Le mandataire de la maison Thomson et French. » 

Et il approchait l'arme de sa bouche... 

Tout k coup il entendit un cri : c'6tait la voix de sa 
fille. 

II se retourna et apercut Julie; le pistolet lui 
6chappa des mains. 

— Mon pere ! s'ecria la jeune fille hors d'haleine et 
presque mourante de joie, sauve" ! vous etes sauve ! 

Et elle se jeta dans ses bras en elevant a la main 
une bourse en filet de soie rouge. 

— Sauve* ! mon enfant ! dit Morrel ; que veux-tu 
dire? 

— Oui, sauve" ! yoyez, voyez, dit la jeune fille. 
Morrel prit la bourse et tressaillit, car un vague 

souvenir lui rappela cet objet pour lui avoir appar- 
tenu. 

D'un cot6 6tait la traite de deux cent quatre-vingt- 
sept mille cinq cents francs. 

La traite £tait acquitted. 

De Tautre ^tait un diamant de la grosseur d'une 
noisette, avec ces trois mots Merits sur un petit mor- 
ceau de parchemin : 

« Dot de Julie. » 

Morrel passa sa main sur son front : il croyait 
r§ver. 



LB COMTE DE MONTE-CRISTO 129 

En ce moment la pendule sonna onze heures. 

Le timbre vibra pour lui comme si chaque coup du 
marteau d'acier vibrait sur son propre cceur. 

— - Voyons, mon enfant, dit-il, explique-toi. Ou as- 
tu trouve* cette bourse ? 

— Dans une maison des Allies de Meilhan, au 
no 15, sur le coin de la chemm6e d'une pauvre petite 
chambre au cinquieme 6tage. 

— Mais, s'£cria Morrel, cette bourse n'est pas 
a toi. 

Julie tendit a son pere la lettre qu'elle avait recue 
le matin. 

— Et tu as ete seule dans cette maison ? dit Morrel 
apres avoir lu. 

— Emmanuel m'accompagnait, mon pere. II devait 
m'attendre au coin de la rue du Mus6e ; mais, chose 
etrange, a mon retour, il n'y 3tait plus. 

— Monsieur Morrel ! s'6cria une voix dans l'esca- 
lier, monsieur Morrel ! 

— C'est sa voix, dit Julie. 

En meme temps Emmanuel entra, le visage boule- 
verse* de jate et demotion. 

— Le Pharaon ! s'ecria-t-il ; le Pharaon ! 

— Eh bien, quoi ? le Pharaon ! etes-vous fou, Em- 
manuel ? Vous savez bien qu'il est perdu. 

— Le Pharaon! monsieur, on signale le Pharaon; 
le Pharaon entre dans le port. 

Morrel retomba sur sa chaise, les forces lui man- 
quaient ; son intelligence se refusait a classer cette 
suite d'ev^nements incroyables, inoui's, fabuleux. 

Mais son fils entra a son tour. 

— Mon pere, s'6oria Maximilien, que disiez-vous 
done que le Pharaon 6tait perdu ? La vigie Ta signal^, 
et il entre dans le port. 

— Mes amis, dit Morrel, si cela etait, il faudrait 



$30 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

croire k un miracle de Dieu ! Impossible ! impos- 
sible ! 

Mais ce qui 6tait reel et non moins incroyable, 
c'6tait cette bourse qu'il tenait dans ses mains, c'etait 
cette lettre de change acquitt6e, c'^tqit ce magnifique 
diamant. 

— Ah ! monsieur, dit Codes k son tour, qu'est-ce 
que cela veut dire, le Pharaon ? 

— Allons, mes enfants, dit Morrel en se soulevant, 
allons voir, et que Dieu ait pitie" de nous, si c'est une 
fausse nouvelle. 

lis descendirent ; au milieu de l'escalier attendait 
madame Morrel : la pauvre femme n' avait pas os£ 
monter. 

En un instant ils furent k la Cannehiere. 

II y avait foule sur le port, 

Toute cette foule s'ouvrit devant Morrel. 

— Le Pharaon I le Pharaon ! disaient toutes ces 
voix. 

En effet, chose merveilleuse, inou'ie, en face de la 
tour Saint-Jean, un Mtiment, portant sur sa poupe 
ces mots ecrits en lettres blanches ; le Pharaon (Mor- 
rel et fils de Marseille), absolument de la contenance 
de Fautre Pharaon, et charge comme 1'autre de 
coch^nille et d 'indigo, jetait l'ancre et carguait ses 
voiles ; sur le pent, le capitaine Gaumard dqnnait ses 
ordres, et maitre Penelon faisait des signes k 
M. Morrel. 

II n'y avait plus a en douter : le t&noignage des 
sens 6tait 1&, et dix mille personnes venaient en ^ide 
k ce temoignage. 

Comme Morrel et son fils s'embrassaient sur la 
jetee aux applaudissements de toute la ville t^moin 
de ce prodige, un homme, dont le visage 6tait k mqi- 
U6 couvert par une barbe noire, e% qui ? cach^ cter- 



LE COMTE DE MON'TE-CRISTO 131 

riere la gu^rite d'un factionnaire, contemplait cette 
scene avec attendrissement, murmura ces mots : 

— Sois heureux, noble eceur; sois b6ni pour toutle 
bien que tu as fait et que tu feras encore ; et que ma 
reconnaissance re&te dans l'ombre comme ton bien- 
fait. 

Et, avec un sourire ou la joie et le bonhectr se 
re>61aient, il quitta l'abri ou il 6tait cached et sans 
que personne fit attention a lui, tant chacun etait 
preoccupe* de l'ev&nement du jour, il descendit un de 
ces petits escaliers qui servent de ddbarcadere et 
liela trois fois : 

— Jacopo ! Jacopo I Jacopo ! 

Alors une chaloupe vint a lui, le recut a bord, et le 
conduisit a un yacht richement gree, sur le pont 
duquel il s'elanca avec la l£geret6 d'un marin ; de la, 
ll regarda encore une fois Morrel qui, pleurant de 
joie, distribuait de cordiales poignees de main a 
fcute cette foule, et remerciait d'un vague regard 
ce bienfaiteur ineonnu qu'il semblait chercher au 
ciel. 

— Et maintehant, dit rhomme ineonnu, adieu 
&6nie\ humanity, reconnaissance... Adieu a tous les 
Sentiments qui 6panouissent le coeur!... Je me suis 
substitiie" a la Providence pour recompenser les 
bons... que le Dieu vengeur me cede sa place pour 
punir les m^chants ! 

A ces mots il fit un signal, et, comme s'il n'eut at- 
fendu que ce signal pour partir, le yacht prit aussitot 
la mer. 



132 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 



ITALIE. — SIMBAD LE MARIN 

Vers le commencement de Fannde 1838 se trou- 
vaient a Florence deux jeunes gens appartenant a la 
plus Elegante societe de Paris, Fun, le vicomte Albert 
de Morcerf, l'autre, le baron Franz d'Epinay. II avait 
etc* convenu entre eux qu'ils iraient passer le carna- 
val de la meme annee a Rome, ou Franz, qui depuis 
pres de quatre ans habitait lltalie, servirait de cice- 
rone a Albert. 

Or, comme ce n'est pas une petite affaire que d'al- 
ler passer le carnaval a Rome, surtout quand on tient 
a ne pas coucher place du Peuple ou dans le Campo- 
Vaccino, ils e'crivirent a maitre Pastrini, propri^taire 
de l'h6tel de Londres, place d'Espagne, pour le prier 
de leur retenir un appartement confortable. 

Maitre Pastrini r^pondit qu'il n'avait plus a leur 
disposition que deux chambres et un cabinet situ^s 
si secondo piano, et qu'il offrait moyennant la mo- 
dique retribution d'un louis par jour. Les deux jeunes 
gens accepterent; puis, voulant mettre a profit le 
temps qui lui restait, Albert partit pour Naples. 
Quant a Franz, il resta a Florence. 

Quand il eut joui quelque temps de la vie que 
donne la ville des M6dicis, quand il se fut bien pro- 
men6 dans cet Eden qu'on nomme les Casines, quand 
il eut et6 regu chez ces hotes magnifiques qui font 
les honneurs de Florence, il lui prit fantaisie, ayant 
d6ja vu la Corse, ce berceau de Bonaparte, d'aller 
voir File d'Elbe, ce grand relais de Napoleon. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 133 

Un soir done il d6tacha une barchetta de l'anneau 
de fer qui la scellait au port de Livourne, se coucha 
au fond dans son manteau, en disant aux mariniers 
ces seules paroles : « A Tile d'Elbe ! » 

La barque quitta le port comme Toiseau de mer 
quitte son nid, et le lendemain elle d^barquait Franz 
a Porto-Ferrajo. 

Franz traversa Tile imperiale apres avoir suivi 
toutes les traces que les pas du g6ant y a laissees, 
et alia s'embarquer a Marciana. 

Deux heures apres avoir quitte la terre, il la reprit 
pour descendre a la Pianosa, ou l'attendaient, assu- 
rait-on, des vols infinis de perdrix rouges. 

La chasse fut mauvaise. Franz tua a grand'peine 
quelques perdrix maigres, et, comme tout chasseur 
qui s'est fatigue pour rien, il remonta dans sa barque 
d'assez mauvaise humeur. 

— Ah ! si Votre Excellence voulait, lui dit le pa- 
tron, elle ferait une belle chasse ! 

— Et ou cela ? 

— Voyez-vous cette tie ? continua le patron en 
6tendant le doigt vers le midi et en montrant une 
masse conique qui sortait du milieu de la mer teint^e 
du plus bel indigo. 

— Eh bien, qu'est-ce que cette ile? demanda Franz. 

— L'ile de Monte-Cristo, r6pondit le Livournais. 

— Mais je n'ai pas de permission pour chasser dans 
cette ile. 

— Votre Excellence n'en a pas besoin, File est &6« 
serte. 

— Ah ! pardieu, dit le jeune homme, une ile d£serte 
au milieu de la Mediterran6e, e'est chose curieuse, 

— Et chose naturelle, Excellence. Cette ile est un 
banc de rochers, et, dans toute son etendue, il n'y a 
peut-etre pas un arpent de terre labourable. 



434 LE C#jMtTi DE MONTE-CRtS*D 

~ Efc a qui appariibnt cetib ile $ 
~ A la Tbscahb. 

— Quel gibier y tfbuverai-je ? 

— - Des milliers de chevres sauvages. 

— <3ui vivehi eii lecnant les pierres, dit Franz avec 
tiii 'sourire d 'incredulity. 

— Non, mais en broutant les bruyeres, les myries, 
le§ lentisqiies qui poiissent dans leurs intervalles. 

— Mais oil coucherai-je ? 

— A terre dans les grbttes, ou a bord dans votre 
mahteati. D'ailleiirs, si Son Excellence veut, nous 
pburrons partir aussitot apres la chasse ; bile sait que 
nous faisons aussi bieri voile ia huit que le jour, et 
<Ju'a defaiit de la voile nous avons ies rames. 

Comiiie ii restait encore assez de temps a Franz 
pour rejbindre soil compagnon, et qu'il n'avaii plus a 
s'inquieter de son logement a Rome, il accepta cette 
proposition de se dedommager de sa premiere chasse. 

Sur sa reponse affirmative, les matelots echange- 
rent entre eux quelques paroles a voix basse. 

— fih bien ! demarida-t-il, qu'avons-nous de nou- 
v&au ? serait-il survenii quelque impossibility ? 

— Non, reprit le patron ; mais nous devbhs prere- 
nir Votre Excellence que Tile est en contumace. 

' — Qu'est-ce que cela veut di. a ? 

— tibia veut dire que, comme Monte- Cristo est 
inbabitee, et sert parfbis de rel&che a des contreban- 
diers et des pirates qui viennent de Corse, de Sar- 
daigne bii d'Afrique, si un signe quelconque dbnonce 
notre se^jour dans Tile, nous serons forces, a notre 
relbur a Livbiirne, 3e Faire une quarantaine de mx 
jours. ( 

— Diable ! vbila qui cJaange la these ! six jours ! 
«juste autaht qu'il en a failii a Dieu pour crber le 
monde. C 2 ^ tin peu- long, mes enfants. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 135 

— Mais qui dira que Son Excellence a 6t6 a Monte- 
Cristo? 

— Oh ! ce n'est pas moi, s'ecria Franz. 

— Ni nous non plus, firent les matelots. 

— En ce cas, va pour Monte-Cristo. 

Le patron commanda la manoeuvre ; on mit le cap 
sur File, et la barque commenca de voguer dans sa 
direction. 

Franz laissa 1'operation s'achever, et quand on eut 
pris la nouvelle route, quand la voile se fut gonflee 
par la brise, et que les quatre mariniers eurent repris 
leurs places, trois a l'avant, un au gouvernail, il re- 
noua la conversation. 

— Mon cher Gaetano, dit-il au patron, vous venez 
de me dire, je crois, que File de Monte-Cristo servait 
de refuge a des pirates, ce qui me parait un bien 
autre gibier que des chevres. 

— Oui, Excellence, et c'est la verite\ 

— Je savais bien l'existence des contrebandiers, 
mais je pensais que depuis la prise d'Alger et la des- 
truction de la R^gence, les pirates n'existaient plus 
que dans les romans de Cooper et du capitaine Mar- 
ryat. 

— Eh bien ! Votre Excellence se trompait : il. en 
est des pirates comme des bandits, qui sont censes 
extermines par le pape Leon XII, et qui cependant 
arretent tous les jours les voyageurs jusqu'aux portes 
de Rome. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a six 
mois a peine le charge" d'affaires de France pres le 
Saint- Siege avait etd de' valise a cinq cents pas de 
Velletri ? 

— Si fait. 

— Eh bien ! si comme nous Votre Excellence habi- 
tait Livourne, elle entendrait dire de temps en temps 
qu ? un petit b^timent charge de marehandisas ou 



136 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

qu'un joli yacht anglais, qu'on attendait a Bastia, a 
Porto-Ferrajo ou a Civita-Vecchia, n'est point arrive\ 
qu'on^ ne sait ce qu'il est devenu, et que sans doute 
il se s&fca brise* contre quelque rocher. Eh bien ! ce 
rocher qu'il a rencontre^ c'est une barque basse et 
£troite, mont^e de six ou huit hommes qui Font sur- 
pris ou pills' par une nuit sombre et orageuse au de- 
tour de quelque ilot sauvage et inhabits, comme des 
bandits arretent et pillent une chaise de poste au 
coin d'un bois. 

— Mais enfin, reprit Franz toujours £tendu dans 
sa barque, comment ceux a qui pareil accident arrive 
ne se plaignent-ils pas, comment n'appellent-ils pas 
sur ces pirates la vengeance du gouvernement fran- 
gais, sarde ou toscan ? 

— Pourquoi ? dit Gaetano avec un sourire. 

— Oui, pourquoi ? 

— Parce que d'abord on transporte du Mtiment ou 
du yacht sur la barque tout ce qui est bon a prendre ; 
puis on lie les pieds et les mains a l'equipage, on 
attache au cou de chaque homme un boulet de 24, on 
fait un trou de la grandeur d'une barrique dans la 
quille du Mtiment capture, on remonte sur le pont, 
on ferme les e'coutilles et Ton passe sur la barque. 
Au bout de dix minutes, le batiment commence a se 
plaindre et a gemir, peu a peu il s'enfonce. D'abord 
un des cot6s plonge, puis l'autre ; puis il se releve, 
puis il plonge encore, s'enfoncant toujours davantage. 
Tout a coup un bruit pareil a un coup de canon re- 
tentit : c'est l'air qui brise le pont. Alors le batiment 
s'agite comme un noy6 qui se ddbat, s'alourdissant a 
chaque mouvement. Bient6t l'eau, trop press6e dans 
les cavites, s'elance des ouvertures, pareille aux co- 
lonnes liquides que jetterait par ses Events quelque 
cachalot gigantesque. Enfin il pousse un dernier rale, 



LB COMTE DK MONTK«GEISTO £8? 

fait un dernier tour sur lui-meme, et s'engouffre en 
creusant dans l'abime un vaste entonnoir qui tournoie 
un instant, se comble peu a peu et finit; par s'effacer 
tout a fait ; si bien qu'au bout de cinq minutes il faut 
l'oeil de Dieu lui-meme pour aller chercher au fond 
de eette mer calme le b&timent disparu. 

» Comprenez-vous maintenant, ajouta le patron en 
souriant, comment le b&timent ne rentre pas dans le 
port, et pourquoi Tdquipage ne porte pas plainte ? 

Si Gaetano eut raconte la chose avant de proposer 
l'exp^dition, il est probable que Franz eut regarde a 
deux fois avant de l'entreprendre ; mais ils dtaient 
partis, et il lui sembla qu'il y aurait lachete' a reculer. 
C'etait un de ces hommes qui ne courent pas a une 
occasion pe'rilleuse, mais qui, si cette occasion vient 
au-devant d'eux, restent d'un sang-froid inalterable 
pour la combattre : c'etait un de ces hommes a la 
volenti calme, qui ne regarde nt un danger dans la 
vie que comme un adversaire dans un duel, qui cal- 
culent ses mouvements, qui etudient sa force, qui 
rompent assez pour reprendre haleine, pas assez 
pour paraitre l&ches, qui, comprenant d'un seul re- 
gard tous leurs avantages, tuent d'un seul coup. 

— Bah! reprit-il, j'ai traverse" la Sicile et la Cala- 
bre, j'ai navigue' deux mois dans FArchipel, et je n'ai 
jamais vu l'ombre d'un bandit ni d'un forban. 

— Aussi n'ai-je pas dit cela a Son Excellence, fit 
Gaetano, pour la faire renoncer a son projet ; elle 
m'a interrog6 et je lui ai r6pondu, voila tout. 

— Oui, mon cher Gaetano, et votre conversation 
est des plus int^ressantes ; aussi comme je veux en 
jouir le plus longtemps possible, va pour Monte- 
Cristo. 

Gependant on approchait rapidement du terme du 
voyage ; il veatait bon frais, et la barque faisait six a. 



138 LE COMTfe t>£ MONTfi-CRlStO 

Sept iriilies a Theiire. A inesiire qu'dn approchait, 
Vile seinblait sbftir graiidissante du sein de la mer; 
et, 4 travers l'atmosphere limpide des derhiers 
rayons du jour, on distinguait, comme les boulets dans 
tin arsenal, cet amoneellement de rochers empiles les 
uns sur les atitres, et dans les interstices desqiiels 
on toyait rougir des bruyeres et verdir les arbres. 
Quant aux matelots, qiioiqulls parussent parfaite- 
meht tranquilles, il 6tait Evident que leur vigilance 
e*tait e>eill6e, et que leur regard interrogeait le vaste 
miroir sur leqtiel ils glissaient, et dont quelques 
barques de pecheurs, avec leurs voiles blanches, 
peiiplaieht settles Fhorizon, se balaricant comme des 
nibuettes au bbiit des flots. 

lis n'etaieni plus guere qu'& une quinzaine de mil- 
led de Mdhte-Cristo lorsque le soieil commenca a se 
cbucher derriere la Corse, dont les inontagnes appa- 
Missaient a drbite, d6coupaht sur le ciel leur sombre 
deritelure ; eette masse de pierres, pareille au gdant 
Adariiastor, se dressait inenacante devant la barque, 
k laqtielle elle ddrobait le soieil dont la partie supe'- 
rieur se dbrait ; peu a peti l'ombre inonta de 1-a mer 
et seiribia chasser devant elle ce dernier reflet du 
jour qui allait s'eteihdre, eniin le rayon lumineux fut 
repousse jusqu'a la cime du cone, ou il s'arreta un 
instant comme le panache enflamme' d'un volcan ; 
etifin I'bmbre, toiijours ascendante, envahit progres- 
Sivement le soinmet comme elle avait ©nvahi la base, 
et Tile ii'apparut plus que comme une montagne 
gri&e qui allait toiijours se rembrunissant. Une demi- 
beurb apres, il faisait niiit ribire. 

Heureusement que les mariniers etaient dans leurs 
parages babituels et qu'ils connaissaient jusqu'au 
mbindre rocher de rarchipei toscan ; car, au milieu de 
Fobscurit^ profonde qui envelbppait la barque, Franz 



LE COMTE DE MONTE-qiUSTO 139 

n'eut pas ete tout a fait sans inquietude. La Corse 
avait entierement disparu, Hie de Monte-Cristo etait 
elle-meme devenue invisible; mais les matelots 
semblaient avoir, comme le lynx, la faculty de voir 
dans les te'nebres, et le pilote, qui se tenait au gou- 
vernail, ne marquait pas la moindre hesitation. 

Une heure a peu pres s'etait ^coulee depuis le cou- 
cher du soleil, lorsque Franz crut apercevoir a un 
quart de mille a la gauche une masse sombre ; mais 
il etait si impossible de dfstinguer ce que c'^tait, 
que, craignant d'exciter l'hilarite ale ses matelots, en 
prenant quelques nuages flottant pour la terre ferme, 
il garda le silence. Mais tout a coup une grande lueur 
apparut sur la rive ; la terre pouvait ressembler 4 un 
nuage, mais le feu n'etait pas un meteore. 

— Qu'est-ce que cette lumiere ? demandft-t-il. 

— Chut ! dit le patron, c'est un feu. 

— Mais vous disiez que Tile etait inhabited ! 

— Je disais qu'elle n'avait pas de population fixe, 
mais j'ai dit aussi qu'elle est un lieu de relSche pour 
les contrebandiers. 

— Et pour les pirates ! 

— Et pour les pirates, dit Gaetano re'petant les 
paroles de Franz ; c'est pour cela que j'ai donne l'or- 
dre de passer File, car, ainsi que vous le voyez., le 
feu est derriere nous. 

— - Mais ce feu, continua Franz, me semble plutot 
un motif de securite que d'inqui6tude ; des gens 
qui craindraient d'etre vus n'auraient pas allume' 
ce feu. 

— Oh ! cela ne veut rien dire, dit Gaetano ; si vqus 
pouviez juger, au milieu de l'obscurite\ cle Ja position 
de File, vous verriez que, place comme il Test, ce 
feu ne pent etre apercu ni de la pote, ni de la Pia- 
nosa, mais seulement de la pleii^e n^er. 



140 LB COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce 
mauvaise compagnie ? 

— C'est ce dont il faudra s'assurer, reprit Gaetano, 
les yeux toujours fix6s sur cette eloile terrestre. 

— Et comment s'en assurer? 

— Vous allez voir. 

A ces mots Gaetano tint conseil avec ses compa- 
gnons, et au bout de cinq minutes de discussion, on 
ex^cuta en silence une manoeuvre a l'aide de laquelle 
en un instant on eut vire' de bord ; alors on reprit la 
route qu'on venait de faire, et quelques secondes 
apr&s ce changement de direction, le feu disparut, 
cache' par quelque rnouvement de terrain. 

Alors le pilote imprima par le gouvernail une nou- 
velle direction au petit Mtiment, qui se rapprocha 
visiblement de File et qui bientot ne s'en trouva plus 
^loigne* que d'une cinquantaine de pas. 

Gaetano abattit la voile, et la barque resta station- 
naire. 

Tout cela avait 6i,6 fait dans le plus grand silence, 
et d'ailleurs, depuis le changement de route, pas une 
parole n'avait 6t6 pronon36e a bord. 

Gaetano, qui avait propose" Texpedition, en avait 
pris toute la responsabilit6 sur lui. Les quatre mate- 
lots ne le quitaaient pas des yeux, tout en prdparant 
les avirons et en se tenant evidemment prets a faire 
force de rames, ce qui, gr&ce a 1' obscurity, n'^tait 
pas difficile. 

Quant a Franz, il visitait ses armes avec ce sang- 
froid que nous lui connaissons ; il avait deux fusils a 
deux coups et une carabine, il les chargea, s'assura 
des batteries, et attendit. 

Pendant ce temps le patron avait jet6 bas son 
caban et sa chemise, assure son pantalon autour de 
ses reins, et, comme il £tait pieds nus, il n'avait eu 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 141 

ni souliers ni bas a d6faire. Une fois dans ce costume 
ou plutot hors de son costume, il mit un doigt sur 
ses levres pour faire signe de garder le plus profond 
silence, et, se laissant couler dans la mer, il nagea 
vers le rivage avec tant de precaution qu'il £tait im- 
possible d'entendre le moindre bruit. Seulement, au 
sillon phosphorescent que degageaient ses mouve- 
ments on pouvait suivre sa trace. 

Bientot ce sillon meme disparut : il dtait Evident 
que Gaetano avait toueh6 terre. 

Tout le monde sur le petit b&timent resta immobile 
pendant une demi-heure, au bout de laquelle on vit 
reparaitre pres du rivage et s'approcher de la barque 
le meme sillon lumineux. Au bout d'un instant et en 
deux brassees Gaetano avait atteint la barque. 

— Eh bien ? firent ensemble Franz et les quatre 
matelots. 

— Eh bien ! dit-il, ce sont des contrebandiers espa- 
gnols; ils ont seulement avec eux deux bandits 
corses. 

— Et que font ces deux bandits corses avec des 
contrebandiers espagnols? 

— Eh ! mon Dieu 1 Excellence, reprit Gaetano d'un 
ton de profonde charite chr6tienne, il faut bien s 'aider 
les uns les autres. Souvent les bandits se trouvent 
un peu presses sur terre par les gendarmes ou les 
carabiniers, eh bien ! ils trouvent la une barque, et 
dans cette barque de bons garcons comme nous. Ils 
viennent nous demander l'hospitalite" dans notre mai- 
son flottante. Le moyen de refuser secours a un pau- 
vre diable qu'on poursuit ! Nous le recevons, et, pour 
plus grande s6curit6, nous gagnons le large. Cela ne 
nous coute rien et sauve la vie ou, tout au moins, la 
liberte a un de nos semblables qui, dans Foccasion, 
reconnait le service que nous lui avons rendu en 



142 LE CQ$TE DE MQNTE-CRISTO 

jaotis indiquant un bon endroit ou nous p;uissiQ$S d<§- 
barquer nos merchandises sans &tre deranges p§r 1§S 
curieux. 

— Ah Qk , ! dit Franz, yous ptes 4qnc u £ P^ SQBl#§? 
bandier vou$-mpme ? mpn cher Craptano ? 

— ■ Eh ! que voulez-vous ? Excellence ! cU>il ayec un 
sourire impossible & d<£crirp, op fait un pen de tput ; 
il faut bien vivre. 

-r Alors ^P us ^6£ eri P&y§ de eonnaissance ayec 
les gens qui habitent MpnterCristo a ppttf* hpurp ? 

-r A peu pres. Nous autre§ mariniers, nqus sommes 
cpmmeles franc^-m^cons, nous nou§ reconnafsspns $ 
certains signps. 

— Et yous croyez que ripus n'&uxions nen § cram? 
dre en debarquant k notrp tour ? 

— Absolument lien ; les ppntrebandiprs np sont 
pas des voleurs. 

— Mais pes deux J)andit§ porses... rpprit Frpz cal- 
culant d'oyance toutes les chanpps de danger. 

— Eh, mon Dieu ! dit Gaetano, ce n'est pa$ |e$r 
faute s'ils §ont bandit^, p'est cpllp de I'^utopitd. 

— Comment cela ? 

-rr Sans doutp ! on les ppursuit pour aypir f$it une 
%em, pas autijre chose; pomme §'il n'6tait p$s d§ns 1§ 
nature du Corsp de se yenger ! 

-r- Qu'entendez-vpus par avpir faft une peau ? ^.voir 
assassinp un Jiomme ? dit Fr^nz cpntinuant ses jnye?h 
tfgatious;. 

— - J'pntenfls ayoir tu<$ un ennemi ? ^eprit }e patron, 
ce qui est bien different. 

-— Eh bipji ! fit le jeune {ipmme, aliens 4pmande£ 
rhospitali1;e aux cpntrebandiers pt $ux J3ap4it§. 
CJroypz-ypus qu'ils $pus l'aecprdent ? 

-r S^ns aucun doute. 

— Qombien sont-ils ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 143 

— Quatre, Excellence, et les deux bandits <?a fait 
six. 

— Eh bien ! c'est juste notre chiffre ; nous sommes 
m&me, dans le cas ou ces messieurs montreraient de 
mauvaises dispositions, en force egale, et par conse- 
quent en rnesure de les contenir. Ainsi, une derniere 
fois, va pour Monte-Cristo. 

— Qui, Excellence ; mais vous nous permettrez 
Jbien encore de prendre quelques precautions ? 

— Comment done, mon cher ! soyez sage comme 
Nestor, et prudent comme Ulysse. Je fais plus que 
de vous le permettre, je vous y exhorte. 

— Eh bien ! alors, silence ! fit Gaetano. 
Tout le monde se tut. 

Pour un homme envisageant, comme Franz, toute 
chose sous son v6ritable point de vue, la situation, 
sans etre dangereuse, ne manquait pas d'une cer- 
taine gravity. II se trouvait dans I'obscurite la plus 
profonde, isol6, au milieu de la mer, avec des mari- 
niers qui ne ie connaissaient pas et qui n'avaient 
aucun motif de lui etre d^voues ; qui savaient qu'il 
avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et 
qui avaient dix fois, sinon avec envie, du moins avec 
curiosite, examine ses armes, qui etaient fort belles. 
D'un autre cot 6 il allait ahorder, sans autre escorte 
que ces hommes, dans une ile qui portait un nom fort 
religieux, mais qui ne semblait pas promettre a Franz 
une autre hospitality que celle du Galvaire au Christ, 
gr&ce a ses contrebandiers et a ses bandits. Puis 
cette histoire de batiments coutes a fond, qu'il avait 
crue exagdrde le jour, lui semblait plus vraisemblable 
la nuit. Aussi, place qu'il etait entre ce double dan- 
ger peut-etre imaginaire, il ne quittait pas ces hom- 
mes des ycux et son fusil de la main. 

Cependant les mariniers avaient de nouveau hisse' 



1U LE eOMTB DE MONTB-CRISTO 

leurs voiles et avaient repris leur sillon d£ja ereusd 
en allant et en revenant. Atravers Fobscurite, Franz, 
d£ja un peu habitu£ aux tenebres, distinguait le 
geant de granit que la barque cdtoyait; puis enfin, 
en d^passant de nouveau Tangle d'un rocher, il aper- 
cut le feu qui brillait plus £clatant que jamais, et, 
autour de ce feu, cinq ou six personnes assises. 

La reverberation du foyer s'etendait d'une centaine 
de pas en mer. Gaetano cdtoya la lumi&re, en faisant 
toutefois rester la barque dans la partie non eclairee ; 
puis, lorsqu'elle fut tout a fait en face du foyer ; il 
mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle 
lumineux en entonnant une chanson de p£eheurs 
dont il soutenait le chant a lui seul, et dont ses com- 
pagnons reprenaient le refrain en choeur. 

Au premier mot de la chanson, les hommes assis 
autour du foyer s'etaient lev£s et s'etaient approches 
du debarcadere, les yeux fixes sur la barque, dont ils 
s'efforcaient visiblement de juger la force et de 
deviner les intentions. Bient6t ils parurent avoir 
fait un examen suffisant et all&rent, a l'exception 
d'un seul qui resta debout sur le rivage, se rasseoir 
autour du feu, devant lequel rdtissait un chevreau 
tout entier. 

Lorsque le bateau fut arrive a une vingtaine de pas 
de la terre, l'homme qui etait sur le rivage fit machi- 
nalement, avec sa carabine, le geste d'une sentinelle 
qui attend une patrouille, et cria Qui vive ! en patois 
sarde. 

Franz arma froidement ses deux coups. 

Gaetano echangea alors avec cet homme quelques 
paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais 
qui le concernaient 6videmment. 

— Son Excellence, demanda le patron, veut-elle 
se nommer ou garder l'incognito ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 145 

— Mon nom doit etre parfaitement inconnu ; dites- 
leur done simplement, reprit Franz, que je suis un 
Frangais voyageant pour ses plaisirs. 

Lorsque Gaetano eut transmis cette r^ponse, la 
sentinelle donna un ordre a Tun des hommes assis 
devant le feu, lequel se leva aussitot, et disparut 
dans les rochers. 

II se fit un silence. Chacun semblait preoccupe* de 
ses affaires : Franz de son d6barquement, les mate- 
lots de leurs voiles, les contrebandiers de leur che- 
vreau ; mais au milieu de cette insouciance apparente, 
on s'observait mutuellement. 

L'homme qui s'etait eloigne" reparut tout a coup du 
c6te" oppose" de celui par lequel il avait disparu. II fit 
un signe de la tete a la sentinelle, qui se retourna de 
leur cdt6 et se contenta de prononcer ces seules 
paroles : S'accommodi. 

Le s'accommodi italien est intraduisible ; il veut 
dire a la fois, venez, entrez, soyez le bienvenu, faites 
comme chez vous, vous etes le maitre. C'est comme 
cette phrase turque de Moliere, qui 6tonnait si fort 
le bourgeois gentilhomme par la quantite de choses 
qu'elle contenait. 

Les matelots ne se le firent pas dire deux fois : en 
quatre coups de rames, la barque toucha la terre. 
Gaetano sauta sur la greve, e*changea encore quel- 
ques mots a voix basse avec la sentinelle ; ses com- 
pagnons descendirent Tun apres Tautre ; puis vint 
enfin le tour de Franz. 

II avait un de ses fusils en bandouliere, Gaetano 
avait l'autre, un des matelots tenait sa carabine. Son 
costume tenait a la fois de l'artiste et du dandy, ce 
qui n'inspira aux hotes aucun soupgon, et par conse- 
quent aucune inqui6tude. 

On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas 
ii. " 15 



446 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

pour chercher un bivouac commode ; mais sans doute 
le point vers lequel on s'acheminait n'6tait pas de 
la convenance du contrebandier qui remplissait le 
poste de surveillant, car il cria a Gaetano : 
, — Non, point par la, s'il vous plait. 

Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister da- 
vantage, s'avanca du cote" oppose, tandis que deux 
matelots, pour eclairer la route, allaient allumer des 
torches au foyer. 

On fit trente pas a peu pres et Ton s'arreta sur une 
petite esplanade tout entouree de rochers dans les- 
quels on avait creuse des especes de sieges, a peu 
pres pareils a de petites gu6rites ou Ton monterait la 
garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de 
terre v6getale, quelques chenes nains et des touffes 
6paisses de myrtes. Franz abaissa une torche et re- 
connut, a un amas de cendres, qu'il n'etait pas le 
premier a s'apercevoir du confortable de cette locality, 
et que ce devait etre une des stations habituelles des 
visiteurs nomades de File de Monte-Cristo. 

Quant a son attente d'dvenement, elle avait cessd; 
une fois le pied sur la terre ferme, une fois qu'il eut 
vu les dispositions, sinon amicales, du moins indifife- 
rentes de ses hotes, toute sa preoccupation avait dis- 
paru, et, a l'odeur du chevreau qui rdtissait au bivouac 
voisin, la preoccupation s'etait changed en appetit. 

II toucha deux mots de ce nouvel incident a Gae- 
tano, qui lui r6pondit qu'il n'y avait rien de plus sim- 
ple qu'un souper quand on avait comme eux dans leur 
barque du pain, du vin, six perdrix et un bon feu 
pour les faire rdtir. 

— D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve 
si tentante l'odeur de ce chevreau, je puis aller 
offrir a nos voisins deux de nos oiseaux pour une 
tranche de leur quadrupede. 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 147 

— Faites, Gaetano, faites, dit Franz ; vous etes 
veritablement ne avec le genie de la negotiation. 

Pendant ce temps, les matelots avaient arrache 
des brassees de bruyeres, fait des fagots de myrtes 
et de chenes verts, auxquels ils avaient mis le feu, 
ce qui presentait un foyer assez respectable. 

Franz attendait done avec impatience, humant tou- 
jours l'odeur du chevreau, le retour du patron, lorsque 
celui-ci reparut et vint a lui d'un air fort preoccupe. 

— Eh bien ! demanda-t-il, quoi de nouveau ? on re- 
pousse notre offre ? 

— Au contraire, fit Gaetano. Le chef, a qui Ton a 
dit que vous etiez un jeune homme francais, vous 
invite a souper avec lui. 

— Eh bien ! mais, dit Franz, e'est un homme fort 
civilise que ce chef, et je ne vois pas pourquoi je 
refuserais; d'autant plus que j'apporte ma part du 
souper. 

— Oh ! ce n'est pas cela : il a de quoi souper, et au 
dela, mais e'est qu'il met a votre presentation chez 
lui une singuliere condition. 

— Chez lui ! reprit le jeune homme ; il a done fait 
Mtir une maison ? 

— Non ; mais il n'en a pas moins un chez lui fort 
confortable, a ce qu'on assure du moins. 

— Vous connaissez done ce chef ? 

— J'en ai entendu parler. 

— En bien ou en mal ? 

— Des deux facons. 

— Diable ! Et quelle est cette condition ? 

— G'est de vous laisser bander les yeux et de 
n'dter votre bandeau que lorsqu'il vous y invitera 
lui-meme. 

Franz sonda autant que possible le regard de Gae- 
tano pour savoir ce que cachait cette proposition. 



148 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Ah dame I reprit celui-ci repondant a la pensSe 
de Franz, je le sais Men, la chose me>ite reflexion. 

— Que feriez-vous & ma place ? fit le jeune homme. 

— Moi, qui n'ai rien & perdre, j'irai. 

— Vous accepteriez ? 

— Oui, ne fut-ce que par curiosite. 

— II y a done quelque chose de curieux a voir chez 
ce chef ? 

— Ecoutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne 
sais pas si ce qu'on dit est vrai... 

II s'arreta en regardant si aucun dtranger ne l'£- 
coutait. 

— Et que dit-on ? 

— On dit que ce chef habite un souterrain aupres 
duquel le palais Pitti est bien peu de chose. 

— Quel reve ! dit Franz en se rasseyant. 

— Oh t ce n'est pas un reve, continua le patron, 
e'est une r^alite! Cama, le pilote du Saint-Ferdi- 
nand, y est entrd un jour, et il en est sorti tout 
6merveille, en disant qu'il n'y a de pareils tremors 
que dans les contes de fees. 

— Ah ca ! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de 
pareilles paroles vous me feriez descendre dans la 
caverne d'Ali-Baba ? 

— Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence. 

— Alors, vous me conseillez d'accepter? 

— Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera 
selon son bon plaisir. Je ne voudrais pas lui donner 
un conseil dans une semblable occasion. 

Franz r6f!6chit quelques instants, comprit que cet 
homme si riche ne pouvait lui en vouloir, a lui qui 
portait seulement quelques mille francs ; et, comme 
il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent souper, 
il accepta. Gaetano alia porter sa reponse. 

Cependant, nous Favons dit, Franz elait prudent ; 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 149 

aussi voulut-il avoir le plus de details possibles sur 
son note etrange et mysterieux. II se retourna done 
du cote" du matelot, qui, pendant ce dialogue, avait 
plume' les perdrix avec la gravite" d'un homme ner de 
ses fonctions, et lui demanda dans quoi ces hommes 
avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni barques, 
ni spdronares, ni tartanes. 

— Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et 
je connais le Mtiment qu'ils montent. 

— Est-ce un joli Mtiment ? 

— J'en souhaite un pareil a Votre Excellence pour 
faire le tour du monde. 

— De quelle force est-il ? 

— Mais de cent tonneaux a peu pres. C'est, du 
reste, un bailment de fantaisie, un yacht, comme 
disent les Anglais, mais confectionne, voyez-vous, de 
faeon a tenir la mer par tous les temps. 

— Et ou a-t-il ete construit ? 

— Je l'ignore. Cependant je le crois genois. 

— Et comment un chef de contrebandiers, continua 
Franz, ose-t-il faire construire un yacht destine & 
son commerce dans le port de Genes ? 

— Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le proprie*taire 
de ce yacht fut un contrebandier. 

— Non ; mais Gaetano l'a dit, ce me semble. 

— Gaetano avait vu 1' equipage de loin, mais il 
n'avait encore parle* a personne. 

— Mais si cet homme n'est pas un chef de contre- 
bandiers, quel est-il done ? 

— Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir. 
« Allons, pensa Franz, le personnage n'en est que 

plus mysterieux, puisque les versions sont diffe- 
rentes. » 

— Et comment s'appelle-t-il ? 

— Lorsqu'on le lui demande, il repond qu'il se 



150 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

nomme Simbad le marin. Mais je doute que ce soit 
son veritable nom. 

— Simbad le marin ? 

— Oui. 

— Et ou habite ce seigneur ? 

— Sur la mer. 

— De quel pays est-il ? 

— Je ne sais pas. 

— L'avez-vous vu ? 

— Quelquefois. 

— Quel hpmme est-ce ? 

— Votre Excellence en jugera elle-mSme. 

— Et ou va-t-il me receyoir ? 

— Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a 
parl6 Gaetano. 

— Et vous n'avez jamais eu la curiosite, quand 
vous avez rel&che ici et que vous avez trouve File 
deserte, de cbercher a p^netrer dans ce palais en- 
chante ? 

— Ob ! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus 
d'une fois meme ; mais toujours nos recherches ont 
6t6 inutiles. Nous avons fouille la grotte de tous 
cotes et nous Savons pas trouve le plus petit pas- 
sage. Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas 
avec une clef, mais avec un mot magique. 

— Allons, decid^ment, murmura Franz, me voila 
embarque' dans un conte des Mille et une Nuits. 

— Son Excellence vous attend, dit derriere lui une 
voix qu'il reconnut pour celle de la sentinelle. 

Le nouveau venu 6tait accompagne de deux hom- 
mes de l'equipage du yacht. 

Pour toute reponse, Franz tira son mouchoir et le 
presenta a celui qui lui avait adresse la parole. 

Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux 
avec un soin qui indiquait la crainte qu'il ne commit 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 151 

quelque indiscretion ; apres quoi on lui fit jurer qu'il 
n essay erait en aucune facon d'dter son bandeau. 

Ii jura. 

Alors les deux hommes le prirent chacun par un 
bras, et il marcha guide par eux et precede de la 
sentinelle. 

Apres une trentaine de pas, il sentit, a Todeur de 
plus en plus appetissante du chevreau, qu'il repas- 
sait devant le bivouac ; puis on lui fit continuer sa 
route pendant une cinquantaine de pas encore, en 
avangant evidemment du cote ou Ton n'avait pas 
voulu laisser penetrer Gaetano : defense qui s'expli- 
quait maintenant. Bientot, au changement d'atmo- 
sphere, il comprit qu'il entrait dans un souterrain ; au 
bout de quelques secondes de marche, il entendit un 
craquement, et il lui sembla que l'atmosphere chan- 
geait encore de nature et devenait tiede et parfumee ; 
enfin il sentit que ses pieds posaient sur un tapis 
epais et moelleux ; ses guides l'abandonnerent. II se 
fit un instant de silence, et une voix dit en bon fran- 
cais, quoique avec un accent etranger : 

— Vous etes le bienvenu chez moi, monsieur, et 
vous pouvez 6ter votre mouchoir. 

Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas ren- 
ter deux fois cette invitation ; il leva son mouchoir, 
et se trouva en face d'un homme de trente-huit a qua- 
rante ans, portant un costume tunisien, c'est-a-dire 
une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, 
une veste de drap noir toute brodee d'or, des panta- 
lons sang-de-boeuf larges et bouffants, des guetres de 
meme couleur brodees d'or comme la veste, et des 
babouches jaunes ; un magnifique cachemire lui ser- 
rait la taille, et un petit cangiar aigu et recourbe" 
etait passe dans cette ceinture. 

Quoique d'une paleur presque livide, cet homme 



152 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

avait une figure remarquablement belle ; ses yeux 
dtaient vifs et percants ; son nez, droit et presque de 
niveau avec le front, indiquait le type grec dans 
toute sa„purete\ et ses dents, blanches comme des 
perles, ressortaient admirablement sous la moustache 
noire qui les encadrait. 

Seulement cette paleur etait etrange ; on eut dit 
un homme enferme depuis longtemps dans un tom- 
beau, et qui n'eut pas pu reprendre la carnation des 
vivants. 

Sans 6tre d'une grande taille il £tait bien fait du 
reste, et, comme les hommes du Midi, avait les mains 
et les pieds petits. 

Mais ce qui e*tonna Franz, qui avait traite de reve 
le r6cit de Gaetano, ce fut la somptuosite" de Fameu- 
blement. 

Toute la chambre £tait tendue d'6toffes turques de 
couleur cramoisie et brochee de fleurs d'or. Dans un 
enfoncement 6tait une espece de divan surmonte' d'un 
troph^e d'armes arabes a fourreaux de vermeil et a 
poign6es resplendissantes de pierreries ; au plafond 
pendait une lampe en verre de Venise, d'une forme 
et d'une couleur charmantes, et les pieds reposaient 
sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfoncaient 
jusqu'a la cheville : des portieres pendaient devant la 
porte par laquelle Franz 6tait entr6, et devant une 
autre porte donnant passage dans une seconde 
chambre qui paraissait splendidement 6clairee. 

L'hdte laissa un instant Franz tout a sa surprise, et 
d'ailleurs il lui rendait examen pour examen, et ne le 
quittait pas des yeux. 

— Monsieur, lui dit-il enfin, mille fois pardon des 
precautions que Ton a exig6es de vous pour vous in- 
troduce chez moi ; mais, comme la plupart du temps 
cette ile est deserte, si le secret de cette demeure 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 153 

6tait connu, je trouverais sans doute, en revenant, 
mon pied-a-terre en assez mauvais 6tat, ce qui 
me serait fort d6sagr£able, non pas pour la perte 
que cela me causerait, mais paree que je n'aurais 
pas la certitude de pouvoir, quand je le veux, me 
s6parer du reste de la terre. Maintenant je vais 
t&cher de vous faire oublier ce petit desagr6ment, 
en vous offrant ce que vous n'esperiez certes pas 
trouver ici, c'est-a-dire un souper passable et d'assez 
bons lits. 

— Ma foi, mon cher note, repondit Franz, il ne faut 
pas vous excuser pour cela. J'ai toujours vu que Ton 
bandait les yeux aux gens qui pen^traient dans les 
palais enchantes : voyez plutot Raoul dans les Hu- 
guenots, et v^ritablement je n'ai pas a me plaindre, 
car ce que vous me montrez fait suite aux merveilles 
des Mille et une Nuits. 

— Helas ! je vous dirai comme Lucullus : Si j'avais 
su avoir l'honneur de votre visite, je m'y serais pre- 
pare. Mais enfin, tel qu'est mon ermitage, je le mets 
a votre disposition ; tel qu'il est, mon souper vous 
est offert. Ali, sommes-nous servis ? 

Presque au meme instant la portiere se souleva, et 
un negre nubien, noir comme l'ebene et vetu d'une 
simple tunique blanche, fit signe a son maitre qu'il 
pouvait passer dans la salle a manger. 

— Maintenant, dit l'inconnu a Franz, je ne sais si 
vous etes de mon avis, mais je trouve que rien n'est 
genant comme de rester deux ou trois heures en t£te 
a tete sans savoir de quel nom ou de quel titre s'ap- 
peler. Remarquez que je respecte trop les lois de 
rhospitalite pour vous demander ou votre nom ou 
votre titre ; je vous prie seulement de me designer 
une appellation quelconque, a l'aide de laquelle je 
puisse vous adresser la parole. Quant a moi, pour 



454 LE COMTE DE MONTE-CRISTQ 

vous mettre a votre aise, je vous dirai que Ton a 
1'habitude de m'appeler Simbad le marin. 

— Et moi, reprit Franz, je vous dirai que, comme 
il ne me manque, pour etre dans la situation d' Aladin, 
que la fameuse lampe merveilleuse, je ne vois aucune 
difficulte a ce que, pour le moment, vous m'appeliez 
Aladin. Cela ne nous sortira pas de l'Orient, ou je 
suis tente de croire que j'ai ete transports par la 
puissance de quelque bon genie. 

— Eh bien ! seigneur Aladin, fit l'6trange amphi- 
tryon, vous avez entendu que nous etions servis, 
n'est-ce pas ? veuillez done prendre la peine d'entrer 
dans la salle a manger ; votre tres humble serviteur 
passe devant vous pour vous montrer le chemin, 

Et a ces mots, soulevant la portiere, Simbad passa 
eifectivement devant Franz. 

Franz marchait d'enchantements en enchante- 
ments : la table 6tait splendidement servie. Une fois 
convaincu de ce point important, il porta les yeux 
autour de lui. La salle a manger etait non moins 
splendide que le boudoir qu'il venait de quitter ; elle 
etait tout en marbre avec des bas-reliefs antiques du 
plus grand prix, et aux deux extremites de cette 
salle, qui etait oblongue, deux magnifiques statues 
portaient des corbeilles sur leurs tetes. Ces corbeilles 
contenaient deux pyramides de fruits magnifiques ; 
e'etaient des ananas de Sicile, des grenades de Ma- 
laga, des oranges des iles Baleares, des p£ches de 
France et des dattes de Tunis. 

Quant au souper, il se composait d'un faisan r6ti 
entoure" de merles de Corse, d'un jambon de sanglier 
a la gelee, d'un quartier de chevreau a la tartare, 
d'un turbot magnifique et d'une gigantesque lan- 
gouste. Les intervalles des grands plats 6taient rem- 
plis par de petits plats conienant les entremets, 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 155 

Les plats etaient en argent, les assiettes en porce- 
laiiie du Japon. 

Franz se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne 
revait pas. 

Ali seul etait admis a faire le service et s'en ac- 
quittait fort bien. Le convive en fit compliment a son 
hote. 

— Oui ? reprit celui-ci tout en faisant les honneurs 
de son souper avec la plus grande aisance ; oui, c'est 
un pauvre diable qui m'est fort devoue et qui fait de 
son mieux. II se souvient que je lui ai sauve la vie, 
et comme il tenait a sa tete, a ce qu'il parait, il m'a 
garde" quelque reconnaissance de la lui avoir con- 
servee. 

Ali s'approcha de son maitre, lui prit la main et la 
baisa. 

— Et serait-ce trop indiscret, seigneur Simbad, dit 
Franz, de vous demander en quelle circonstance vous 
avez fait cette belle action ? 

— Oh ! mon Dieu, c'est bien simple, r^pondit l'hote. 
II parait que le drole avait rode plus pres du serail 
du bey de Tunis qu'il n'etait convenable de le faire a 
un gaillard de sa couleur; de sorte qu'il avait ete 
condamne par le bey a avoir la langue, la main et la 
tete tranchees : la langue le premier jour, la main le 
second, et la tete le troisieme. J'avais toujours eu 
envie d'avoir un muet a mon service ; j'attendis qu'il 
eut la langue coupee, et j'allai proposer au bey de 
me le donner pour un magnifique fusil a deux coups 
qui, la veille, m'avait paru eveiller les desirs de Sa 
Hautesse. II balanca un instant, tant il tenait a en 
finir avec ce pauvre diable. Mais j'ajoutai a ce fusil 
un couteau de chasse anglais avec lequel j'avais ha- 
ch6 le yatagan de Sa Hautesse ; de sorte que le bey 
se d6cida a lui faire gr^ce de la main et de la tete. 



156 LE COMTE DE MONTE-C&ISTO 

mais a condition qu'il ne remettrait jamais le pied a 
Tunis. La recommandation 6ts.it inutile. Du plus loin 
que le m£cr6ant apercoit les cotes d'Afrique il se 
sauve a fond de cale, et Ton ne peut le faire sortir 
de la que lorsqu'on est hors de vue de la troisieme 
partie du monde. 

Franz resta un moment muet et pensif, cherchant 
ce qu'il devait penser de la bonhomie cruelle avec 
laquelle son hote venait de lui faire ce recit. 

— Et, comme l'honorable marin dont vous avez 
pris le nom, dit-il en ehangeant la conversation, vous 
passez votre vie a voyager ? 

— Oui ; c'est un voeu que j'ai fait dans un temps ou 
je ne pensais guerepouvoir Faccomplir, dit l'inconnu 
en souriant. J'en ai fait quelques-uns comme cela, et 
qui, je l'espere, s'accompliront tous a leur tour. 

Quoique Simbad exit prononce ces mots avec le 
plus grand sang-froid, ses yeux avaient lanc6 un re- 
gard de ferocite strange. 

— Vous avez beaucoup souffert, monsieur? lui dit 
Franz. 

Simbad tressaillit et le regarda fixement. 

— A quoi voyez-vous cela ? demanda-t-iL 

— A tout, reprit Franz : a votre voix, a votre re- 
gard, a votre paleur, et a la vie meme que vous 
menez. 

— Moi ! je mene la vie la plus heureuse que je 
connaisse, une veritable vie de pacha ; je suis le roi 
de la creation : je me plais dans un endroit, j'y reste ; 
je m'ennuie, je pars ; je suis libre comme 1'oiseau, 
j'ai des ailes comme lui ; les gens qui m'entourent 
m'obeissent sur un signe. De temps en temps je 
m'amuse a railler la justice humaine en lui enlevant 
un bandit qu'elle cherche, un criminel qu'elle pour- 
suit. Puis j'ai ma justice a moi, basse et haute, sans 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 157 

sursis et sans appel, qui condamne ou qui absout, et 
a laquelle personne n'a rien a voir. Ah ! si vous aviez 
goute de ma vie, vous n'en voudriez plus d'autre, et 
vous ne rentreriez jamais dans le monde, a moins que 
vous n'eussiez quelque grand projet a yaccomplir. 

— Une vengeance ! par exemple, dit Franz. 

L'inconnu fixa sur ,le jeune homme un de ces re- 
gards qui plongent au plus profond du coeur et de la 
pensee. 

— Et pourquoi une vengeance ? demanda-t-il. 

— Parce que, reprit Franz, vous m'avez tout Fair 
d'un homme qui, persecute par la soeiete, a un 
compte terrible a r6gler avec elle. 

— Eh bien ! fit Simbad en riant de son rire etrange, 
qui montrait ses dents blanches et aigues, vous n'y 
etes pas; tel que vous me voyez, je suis une espece 
de philanthrope et peut-etre un jour irai-je a Paris 
pour faire concurrence a M. Appert et a l'homme au 
Petit Manteau Bleu. 

— Et ce sera la premiere fois que vous ferez ce 
voyage ? 

— Oh ! mon Dieu, oui. J'ai l'air d'etre bien peu 
curieux, n'est-ce pas? mais je vous assure qu'il n'y a 
pas de ma faute si j'ai tant tarde ; cela viendra un 
jour ou Fautre ! 

— Et comptez-vous faire bientot ce voyage ? 

— Je ne sais encore, il depend de circonstances 
soumises a des combinaisons incertaines. 

— Je voudrais y etre a F6poque ou vous y vien- 
drez, je t&cherais de vous rendre, en tant qu'il serait 
en mon pouvoir, Fhospitalite que vous me donnez si 
largement a Monte-Oristo. 

— J'accepterais votre offre avec un grand plaisir, 
reprit Fhdte ; mais malheureusement, si j'y vais, ce 
sera peut-etre incognito. 



158 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Cependant le souper s'avancait et paraissait avoir 
6te servi a la seule intention de Franz ; car a peine 
si l'inconnu avait touche du bout des dents a un on 
deux plats du splendide festin qu'il lui avait offert, et 
auquel son convive inattendu avait fait si large-meat 
honneur. 

Enfin, Ali apporta le dessert, ou plutot prit les 
corbeilles des mains des statues et les posa sur la 
table. 

Entre les deux corbeilles il placa une petite coupe 
de vermeil fermee par un couvercle de meme metaL 

Le respect avec lequel Ali avait apporte cette coupe 
piqua la curiosite de Franz. II leva le couvercle et 
vit une espece de p&te verdatre qui ressemblait a des 
confitures d'angelique, mais qui lui 6tait parfaite- 
ment inconnue. 

II replaca le couvercle, aussi ignorant de ce que 
la coupe contenait apres avoir remis le couvercle 
qu'avant de Favoir leve, et, en reportant les yeux sur 
son hote, il le vit sourire de son desappointement. 

-— Vous ne pouvez pas deviner, lui dit celui-ci, 
quelle espece de comestible contient ce petit vase, 
et cela vous intrigue, n'est-ce pas ? 

— Je l'avoue. 

— Eh bien, cette sorte de confiture verte n'est ni 
plus ni moins que l'ambroisie qu'H&be servait a la 
table de Jupiter. 

— Mais cette ambroisie, dit Franz, a sans doute, en 
passant par la main des hommes, perdu son nom 
celeste pour prendre un nom humain ; en langue 
vulgaire, comment cet ingredient, pour lequel, au 
reste, je ne me sens pas une grande sympathie, 
s'appelle-t-il ? 

— Eh ! voila justement ce qui revele notre origine 
materielle, s'6cria Simbad; souvent nous passons 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 159 

ainsi aupres du bonheur . sans le voir, sans le regar- 
der, ou, si nous 1'avons vu et regarde, sans le recon- 
naitre. Etes-vous un homme positif et 1'or est-il votre 
lieu, goutez a ceci, et les mines du Perou, de Guza- 
rate et de Golconde vous seront ouvertes. Etes-vous 
in homme d'imagination, etes-vous poete, goutez 
encore a ceci, et les barrieres du possible disparai- 
tront; les champs de l'infini vont s'ouvrir, vous vous 
promenerez, libre de coeur, libre d'esprit, dans le do- 
inaine sans bornes de la reverie. Etes-vous ambitieux, 
courez-vous apres les grandeurs de la terre, goutez 
de ceci toujours, et dans une heure vous serez roi, 
non pas roi d'un petit royaume cache dans un coin 
de 1'Europe, comme la France, l'Espagne ou l'Angle- 
terre, mais roi du monde, roi de 1'univers, roi de la 
creation. Votre trone sera dresse sur la montagne ou 
Satan emporta Jesus ; et, sans avoir besoin de lui 
faire hommage, sans etre force de lui baiser la griffe, 
vous serez le souverain maitre de tous les royaumes 
de la terre. N'est-ce pas tentant, ce que je vous offre 
la, dites, et n'est-ce pas une chose bien facile puis- 
qu'il n'y a que cela a faire ? Regardez. 

A ces mots il decouvrit a son tour la petite coupe 
de vermeil qui contenait la substance tant louee, prit 
une cuilleree a cafe des confitures magiques, la 
porta a sa bouche et la savoura lentement, les yeux 
a moitie fermes et la tete renversee en arriere. 

Franz lui laissa tout le temps d'absorber son mets 
favori ; puis, lorsqull le vit un peu revenu a lui : 

— Mais enfin, dit-il, qu'est-ce que ce mets si pre- 
cieux ? 

— Avez-vous entendu parler du Vieux de la Mon- 
tagne, lui demanda son hdte, le meme qui voulut 
faire assassiner Philippe-Auguste. 

— Sans doute. 



160 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Eh bien ! vous savez qu'il rdgnait sur une riche 
vall6e qui dominait la montagne d'ou il avait pris son 
nom pittoresque. Dans cette vallee etaient de magni- 
fiques jardins planted par Hassen-ben-Sabah, et 
dans ces jardins, des pavilions isol6s. C'est dans ces 
pavilions qu'il faisait entrer ses elus, et la il leur fai- 
sait manger, dit Marco-Polo, une certaine herbe qui 
les transportait dans le paradis, au milieu de plantes 
toujours fleuries, de fruits toujours murs, de fem- 
mes toujours vierges. Or, ce que ces jeunes gens 
bienheureux prenaient pour la realite, c'etait un 
rdve ; mais" un reve si doux, si enivrant, si volup- 
tueux, qu'ils se vendaient corps et &me a celui qui le 
leur avait donn6, et qu'ob&ssant a ses ordres comme 
a ceux de Dieu, ils allaient frapper au bout du monde 
la victime indiquee, mourant dans les tortures sans 
se plaindre, a la seule id6e que la mort qu'ils subis- 
saient n'etait qu'une transition a cette vie de d61ices 
dont cette herbe sainte, servie devant vous, leur 
avait donne" un avant-gout. 

— Alors, s'^cria Franz, c'est du hachisch ! Qui, je 
connais cela, du nom de moins. 

— Justement vous avez dit le mot, seigneur Ala- 
din, c'est du hachisch, tout ce qui se fait de meilleur 
et de plus pur en hachisch a Alexandrie, du hachisch 
d'Abougor, le grand faiseur, rhomme unique, l'homme 
a qui Ton devrait batir un palais avec cette inscrip- 
tion : Au marchand du bonheur, le monde recon- 
naissant. 

— Savez-vous, lui dit Franz, que j'ai bien en vie de 
juger par moi-meme de la verite ou de l'exageration 
de vos eloges ? ■ 

— Jugez par vous-meme, mon hote, jugez ; mais ne 
vous en tenez pas a une premiere experience; 
comme en toute chose, il faut habituer les sens a 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 161 

line impression nouvelle, douce ou violente, triste ou 
joyeuse. II y a une lutte de la nature contre cette 
divine substance, de la nature qui n'est pas faite pour 
la joie et qui se cramponne a la douleur. II faut que 
la nature vaincue succombe dans le combat, il faut 
que la r6alit6 succede au reve ; et alors le reve 
regne en maitre, alors c'est le reve qui devient la vie 
et la vie qui devient le reve : mais quelle difference 
dans cette transfiguration ! c'est-a-dire qu'en compa- 
rant les douleurs de l'existence reelle aux jouis- 
sances de l'existence factice, vous ne voudrez plus 
vivre jamais, et que vous voudrez rever toujours. 
Quand vous quitterez votre monde a vous pour le 
monde des autres, il vous semblera passer d'un prin- 
temps napolitain a un hiver lapon, il vous semblera 
quitter le paradis pour la terre, le ciel pour l'enfer.. 
Goutez du hachisch, mon hote ! goutez-en ! 

Pour toute reponse, Franz prit une cuiller^e de 
cette pate merveilleuse, mesuree sur celle qu'avait 
prise son amphitryon, et la porta a sa bouche. 

— Diable ! fit-il apres avoir avale ces confitures di- 
vines, je ne sais pas encore si le resultat sera aussi 
agreable que vous le dites, mais la chose ne me pa- 
rait pas aussi succulente que vous l'affirmez. 

— Parce que les houppes de votre palais ne sont 
pas encore faites a la sublimits de la substance 
qu'elles degustent. Dites-moi : est-ce que des la pre- 
miere fois vous avez aime* les huitres, le the, le por- 
ter, les truffes, toutes choses que vous avez adorees 
par la suite ? Est-ce que vous comprenez les Romains, 

"qui assaisonnaient les faisans avec de l'assa-foetida, 
et les Chinois, qui mangent des nids d'hirondelles ? 
Eh ! mon Dieu, non. Eh bien ! il en est de meme du 
hachisch : mangez-en huit jours de suite seulement, 
nulle nourriture au monde ne vous paraitra atteindre 



162 LE COMTE DE MONTE-GRISTO 

a la finesse de ce gout qui vous parait peut-etre au- 
jourd'hui fade et nauseabond. D'ailleurs passons dans 
la chambre a cote, c'est-a-dire dans votre chambre, 
et Ali va nous servir le cafe et nous donner des pipes. 
Tous deux se leverent, et, pendant que celui qui 
s'etait donne" le nom de Simbad, et que nous avons 
ainsi nomme" de temps en temps, de facon a pouvoir, 
comme son convive, lui donner une denomination 
queleonque, donnait quelques ordres a, son domesti- 
que, Franz entra dans la chambre attenante. 

Celle-ci etait d'un ameublement plus simple quoi- 
que non moins riche. Elle etait de forme ronde, et 
un grand divan en faisait tout le tour. Mais divan, 
murailles, plafonds et parquets etaient tout tendus 
de peaux magnifiques, douces et moelleuses comme 
les plus moelleux tapis ; c'^taient des peaux de lions 
de r Atlas aux puissantes crinieres ; c'etaient des 
peaux de tigres du Bengale aux chaudes rayures, des 
peaux de panther es du Cap tachet6es joyeusement 
comme celle qui apparait au Dante, enfin des peaux 
d'ours de Siberie, de renards de Norvege, et toutes 
ces peaux etaient jetees en profusion les unes sur 
les autres, de facon qu'on eut cru marcher sur le 
gazon le plus epais et reposer sur le lit le plus 
soyeux. 

Tous deux se coucherent sur le divan ; des chibou- 
ques aux tuyaux de jasmins et aux bouquins d'ambre 
6taient a la portee de la main, et toutes preparers 
pour qu'on n'eut pas besoin de fumer deux fois dans 
la meme. lis en prirent chacun une. AH les alluma,, 
et sortit pour aller chercher le cafe. 

II y eut un moment de silence, pendant Jequel Sim- 
bad se laissa aller aux pensees qui semblaient l'occu- 
per sans cesse, meme au milieu de sa conversation, 
0t Franz ^'abandonna a cette reverie muette dans 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 163 

laquelle on tombe presque toujours en fumant d'ex- 
cellent tabac, qui semble emporter avec la fum6e 
toutes les peines de Fesprit et rendre en ^change au 
fumeur tous les reves de l'3me. 
All apporta le cafe. 

— Comment le prendrez-vous ? dit Finconnu : a la 
francaise ou a la turque, fort ou 16ger, sucre ou non 
sucre, passe ou bouilli ? a votre choix : il y en a de 
prepare de toutes les fagons. 

— Je le prendrai a la turque, r^pondit Franz. 

— Et vous avez raison, s^cria son h6te; cela 
prouve que vous avez des dispositions pour la vie 
orientale. Ah ! les Orientaux, voyez-vous, ce sont les 
seuls hommes qui sachent vivre! Quant a moi, ajouta- 
t-il avec un de ces singuliers sourires qui n'6chap- 
paient pas au jeune homme, quand j'aurai fini mes 
affaires a Paris, j'irai mourir en Orient; et si vous 
voulez me retrouver alors, il faudra venir me cher- 
cher au Caire, a Bagdad, ou a Ispahan. 

— Ma foi, dit Franz, ce sera la chose du monde la 
plus facile, car je crois qu'il me pousse des ailes 
d'aigle, et, avec ces ailes, je ferais le tour du monde 
en vingt-quatre heures. 

— Ah ! ah ! c'est le hachisch qui opere ; eh bien ! 
ouvrez vos ailes et envolez-vous dans les regions sur- 
humaines, ne craignez rien, on veille sur vous ? et si, 
comme cellos d'Icare, vos ailes fondent au soleil, 
nous sommes la pour vous recevoir. 

Alors il dit quelques mots arabes a Ali, qui fit un 
geste d'obelssance et se retira, mais sans s'eloigner. 

Quant a Franz, une etrange transformation s'ope- 
rait en lui. Toute la fatigue physique de la journ^e, 
toute la preoccupation d'esprit qu'avaient fait naitre 
les e>enenients du soir disparaissaient comme dans 
ce premier moment de repos ou Ton vit encore assez 



164 LECOMTE DE MONTE-CRISTO 

pour sentir venir le sommeil. Son corps semblait 
acquerir une 16geret6 immaterielle, son esprit s'e- 
claircissait d'une facon inoui'e, ses sens semblaient 
doubler leurs facult6s ; l'horizon allait toujours s'elar- 
gissant, mais non plus cet horizon sombre sur lequel 
planait une vague terreur et qu'il avait vu avant son 
sommeil, mais un horizon bleu, transparent, vaste, 
avec tout ce que la mer a d'azur, avec tout ce que le 
soleil a de paillettes, avec tout ce que la brise a de 
parfums ; puis, au milieu des chants de ses matelots, 
chants si limpides et si clairs qu'on en eut fait une 
harmonie divine si on eut pu les noter, il voyait appa- 
raitre File de Monte-Cristo, non plus comme un 
gcueil menacant sur les vagues, mais comme une 
oasis perdue dans le d6sert ; puis a mesure que la 
barque approchait, les chants devenaient plus nom- 
breux, car une harmonie enchanteresse et myst6- 
rieuse montait de cette ile a Dieu, comme si quelque 
f6e, comme Lorelay, ou quelque enchanteur comme 
Amphion, eut voulu y attirer une &me ou y b&tir une 
ville. 

Enfin la barque toucha la rive, mais sans effort, 
sans secousse, comme les levres touchent les levres, 
et il rentra dans la grotte sans que cette musique 
charmante cess&t. II descendit ou plutot il lui sembla 
descend re quelques marches, respirant cet air frais et 
embaume" comme celui qui devait re*gner autour de 
la grotte de Circe, fait de tels parfums qu'ils font 
rever Fesprit, de telles ardeurs qu'elles font bruler 
les sens, et il revit tout ce qu'il avait vu avant son 
sommeil, depuis Simbad, Fh6te fantastique, jusqu'& 
Ali, le serviteur muet ; puis tout sembla s'effacer et 
se confondre sous ses yeux comme les dernieres 
ombres d'une lanterne magique qu'on £teint, et il se 
retrouva dans la chambre aux statues, eclairee seule- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 465 

merit d'une de ces lampes antiques et pales qui veil- 
lent au milieu de la nuit sur le sommeil ou la 
volupte\ 

C'etaient bien les memes statues riches de forme, 
de luxure et de poesie, aux yeux magnetiques, aux 
sourires lascifs, aux chevelures opulentes. C'etaient 
Phryne, Cleop&tre, Messaline, ces trois grandes 
courtisanes ; puis au milieu de ces ombres impudi- 
ques se glissait, comme un rayon pur, comme un 
ange chre^tien au milieu de l'Olympe, une de ces 
figures chastes, une de ces ombres calmes, une de 
ces visions douces qui semblait voiler son front vir- 
ginal sous toutes ces impuretes de marbre. 

Alors il lui parut que ces trois statues avaient 
reuni leurs trois amours pour un seul homme, et que 
cet homme c'etait lui, qu'elles s'approchaient du lit 
ou il revait un second sommeil, les pieds perdus dans 
leurs longues tuniques blanches, la gorge nue, les 
cheveux se deroulant comme une onde, avec une de 
ces poses auxquelles succombaient les dieux, mais 
auxquelles r6sistaient les saints, avec un de ces 
regards inflexibles et ardents comme celui du serpent 
sur l'oiseau, et qu'il s'abandonnait a ces regards dou- 
loureux comme une etreinte, voluptueux comme un 
baiser. 

II sembla a Franz qu'il fermait les yeux, et qu'a 
travers le dernier regard qu'il jetait autour de lui il 
entrevoyait la statue pudique qui se voilait entiere- 
ment; puis ses yeux fermes aux choses reelles, ses 
sens s'ouvrirent aux impressions impossibles. 

Alors ce fut une volupte' sans treve, un amour sans 
repos, comme celui que promettait le Prophete a ses 
elus. Alors toutes ces bouches de pierre se firent 
vivantes, toutes ces poitrines se firent chaudes, au 
point que pour Franz, subissant pour la premiere fois 



166 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Fempire du hachiseh, cet amour etait presque une 
douleur, cette volupte presque une torture, lorsqu'il 
sentait passer sur sa bouche alteree les levres de ces 
statues, souples et froides comme les anneaux d'une 
couleuvre, mais plus ses bras tentaient de repousser 
cet amour inconnu, plus ses sens subissaient le 
charme de ce songe mysterieux, si Men qu'apres une 
lutte pour laquelle on eut donne son &me,. il s'aban- 
donna sans reserve et finit par retomber haletant, 
brul6 de fatigue, epuise de volupte, sous les baisers 
de ces maitresses de marbre et sous les enchante- 
ments de ce reve inoui. 



XI 



REVEIL 

Lorsque Franz revint a lui, les objets exterieurs 
semblaient une seconde partie de son r£ve ; il se crut 
dans un sepulcre ou p6netrait a peine, comme un 
regard de pitie, un rayon de soleil ; il etendit la main 
et sentit de la pierre ; il se mit sur son seant : il dtait 
couche dans son burnous sur un lit de bruyeres 
seches fort doux et fort odoriferant. 

Toute vision avait disparu, et, comme si les sta- 
tues n'eussent ete que des ombres sorties de leurs 
tombeaux pendant son reve, elles s'etaient enfuies a 
son re veil. 

II fit queiques pas vers le point d'ou venait le jour ; 
k toute l'agitation du songe succedait le calme de la 
realite. II se vit dans une grotte, s'avanca du cote 



LE COMTE DE MONTE-CB.ISTO . 467 

de 1'ouverture, et a travers la porte cintree apergut 
un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et Feau resplen- 
dissaient aux rayons du soleil du matin ; sur le rivage, 
les matelots etaient assis causant et riant : a dix pas 
en mer la barque se balancait gracieusement sur son 
ancre. 

Alors il savoura quelque temps eette brise fraiche 
qui lui passait sur le front ; il ecouta le bruit affaibli 
de la vague qui se mouvait sur le bord et laissait sur 
les roches une dentelle d'ecume blanche comme de 
1 'argent; il se laissa aller sans reflechir, sans penser, 
a ce charme divin qu'il y a dans les choses de la 
nature, surtout lorsqu'on sort d'un reve fantastique ; 
puis peu a peu cette vie du dehors, si calme, si pure, 
si grande, lui rappela 1'mvraisemblance de son som- 
meil, et les souvenirs commencerent a rentrer dans 
sa memoire. 

II se souvint de son arrivee dans File, de sa presen- 
tation a un chef de contrebandiers, d'un palais sou- 
terrain plein de splendeurs, d'un souper excellent et 
d'une cuilleree de hachisch. 

Seulement, en face de cette realite de plein jour, 
il lui semblait qu'il y avait au moins un an que toutes 
ces choses s'etaient passees, tant le reve qu'il avait 
fait 6tait vivant dans sa pensee et prenait d 'impor- 
tance dans son esprit. Aussi de temps en temps son 
imagination faisait asseoir au milieu des matelots, ou 
traverser un rocher, ou se balancer sur la barque, 
une de ces ombres qui avaient etoile sa nuit de leurs 
baisers. Du reste, il avait la tete parfaitement libre 
et le corps parfaitement repose : aucune lourdeur 
dans le cerveau, mais, au contraire, un certain bien- 
etre general, une faculte d'absorber l'air et le soleil 
plus grande que jamais. 

II s'approcha done gaiement de ses matelots. 



168 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Des qu'ils le revirent ils se leverent, et le patron 
s'approcha de lui. 

— Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a charges 
de tous ses compliments pour Votre Excellence, et 
nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a de ne pou- 
voir prendre conge" d'elle ; mais il espere que vous 
l'excuserez quand vous saurez qu'une affaire tres 
pressante l'appelle a Malaga. 

— Ah ca, mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela 
est done v^ritablement une realite : il existe un 
homme qui m'a recu dans cette ile, qui m'y a donne' 
une hospitality royale, et qui est parti pendant mon 
sommeil ? 

— II existe si bien, que voila son petit yacht qui 
s'eloigne, toutes voiles dehors et que, si vous voulez 
prendre votre lunette d'approche, vous reconnaitrez. 
selon toute probability, votre note au milieu de son 
Equipage. 

Et, en disant ces paroles, Gaetano dtendait le bras 
dans la direction d'un petit batiment qui faisait voile 
vers la pointe me>idionale de la Corse. 

Franz tira sa lunette, la mit a son point de vue, et 
la dirigea vers l'endroit indique\ 

Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arriere du b&ti- 
ment, le myst^rieux stranger se tenait debout tourae* 
de son cote\ et tenant comme lui une lunette a la 
main; il avait en tout point le costume sous lequel il 
£tait apparu la veille a son convive, et agitait son 
mouchoir en signe d'adieu. 

Franz lui rendit son salut en tirant a son tour son 
mouchoir et en Tagitant comme il agitait le sien. 

Au bout d'une seconde, un leger nuage de fumee se 
dessina a la poupe du batiment, se detacha gracieu- 
sement de l'arriere, et monta lentement vers le ciel; 
puis une faible detonation arriva jusqu'a Franz. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 169 

— Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voila qui 
vous dit adieu ! 

Le jeune homme prit sa carabine et la d^chargea 
en 1'air, mais sans espeYance que le bruit put fran- 
chir la distance qui s^parait le yacht de la cote. 

— Qu'ordonne Votre Excellence ? dit Gaetano. 

— D'abord que vous m'allumiez une torche. 

— Ah ! oui, je comprends, reprit le patron, pour 
chercherl'entreede l'appartement enchants. Bien du 
plaisir, Excellence, si la chose vous amuse, et je 
vais vous donner la torche demandee. Moi aussi, 
j'ai 6te possede de l'idee qui vous tient, et je m'en 
suis passe la fantaisie trois ou quatre v fois ; mais j'ai 
fini par y renoncer. Giovanni, ajouta-t-il, allume une 
torche et apporte-ia a Son Excellence. 

Giovanni obeit. Franz prit la torche et enfrra dans 
le souterrain, suivi de Gaetano. 

II reconnut la place ou il s'etait reveille* a son lit 
de bruyeres encore tout froisse" ; mais il eut beau 
promener sa torche sur toute la surface exterieure 
de la grotte, il ne vit rien, si ce n'est, a des traces de 
fum6e que d'autres avantlui avaient de'jatente inuti- 
lement la meme investigation. 

Cependant il ne laissa pas un pied de cette mu- 
raille granitique, impenetrable comme l'avenir, sans 
Fexaminer ; il ne vit pas une gercure qu'il n'y intro- 
duisit la lame de son couteau de chasse ; il ne remar- 
qua pas un point saillant qu'il n'appuyat dessus, dans 
Fespoir qu'il c^derait ; mais tout fut inutile, et il 
perdit, sans aucun re'sultat, deux heures a cette 
recherche. 

Au bout de ce temps il y renonca ; Gaetano etait 
triomphant. 

Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'appa- 
raissait plus que comme un petit point blanc a l'ho- 



170 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

rizon ; il eut recours a sa lunette, mais meme avec 
Finstrument il etait impossible de rien distinguer. 

Gaetano lui rappela qu'il etait venu pour chasser 
des chevres, ce qu'il avait completement oublie. II 
prit son fusil et se mit a parcourir File de 1'air d'un 
homme qui accomplit un devoir plutot qu'il ne prend 
un plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tue 
une chevre et deux chevreaux. Mais ces chevres, 
quoique sauvages et alertes comme des chamois, 
avaient une trop grande ressemblance avec nos che- 
vres domestiques, et Franz ne les regardait pas 
comme un gibier. 

Puis des idees bien autrement puissantes pr^occii- 
paient son esprit. Depuis la veille il etait veritable- 
ment le heros d'un conte des Mills et une Nuits, et 
invinciblement il etait ramene' vers la grotte. 

Alors, malgre l'inutilite de sa premiere perquisition, 
il en recommenca une seconde, apres avoir dit a 
Gaetano de faire rotir un des deux chevreaux. Cette 
seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il 
reviht le chevreau etait roti et le dejeuner etait pret. 

Franz s'assit a l'endroit ou, la veille, on ^tait venu 
% inviter a souper de la part de cet note mystdrieux, 
et il apergut encore, comme une mouette bercee au 
sommet d'une vague, le petit yacht qui contihuait de 
s'avancer vers la Corse. 

— Mais, dit-il a Gaetano, vous m'avez annonc6 que 
le seigneur Simbad faisait voile pour Malaga, tandis 
qu'il me sembl'e a moi qu'il se dirige directement 
vers Porto-Vecchio. 

— Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que 
parmi les gens de son equipage je vous ai dit qu'il y 
avait pour le moment deux bandits corses ? 

— C'est vrai ! et il va les jeter sur la cote? dit 
Franz, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 471 

— Justement. Ah ! c'est un individu., s'ecria Gae- 
tano, qui ne craint ni Dieu ni diable, a ce qu'on dit, 
et qui se derangera de cinquante lieues de sa route 
pour rendre service a un pauvre homme. 

— Mais ce genre de service pourrait bien le brouil- 
ler avec les autorites du pays ou il exerce ce genre 
de philanthropie, dit Franz. 

— Ah bien ! dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ca 
lui fait a lui, les autorites ! il s'en moque pas mal ! 
On n'a qu'a essayer de le poursuivre. D'abord son 
yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il ren- 
drait trois noeuds sur douze a une fregate ; et puis il 
n'a qu'a se jeter lui-meme a la cote, est-ce qu'il ne 
trouvera pas partout des amis ? 

Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est 
que le seigneur Simbad, l'hote de Franz, avait l'hon- 
neur d'etre en relation avec les contrebandiers et les 
bandits de toutes les cotes de la Mediterranee ; ce 
qui ne laissait pas que d'etablir pour lui une position 
assez etrange. 

Quant a Franz, rien ne le retenait plus a Monte- 
Cristo, il avait perdu tout espoir de trouver le secret 
de la grotte, il se hata done de dejeuner en ordonnant 
a ses hommes de tenir leur barque prete pour le mo- 
ment ou il aurait fini. 

Une demi-heure apres il etait a bord. 

II jeta un dernier regard sur le yacht : il etait pret 
a disparaitre dans le golfe de Porto-Vecchio. 

II donna le signal du depart. 

Au moment ou la barque se mettait en mouvement 
le yacht disparaissait. 

Avec lui s'effacait la derniere realite de la nuit pre- 
cedente : aussi souper, Simbad, hachisch et statues, 
tout commencait, pour Franz, a se fondre dans le 
meme reve. 



172 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

La barque marcha toute la journee et toute la nuit ; 
et le lendemain, quand le soleil se leva, c'etait File 
de Monte-Cristo qui avait disparu a son tour. 

Une fois que Franz eut touch6 la terre, il oublia, 
momentanement du moins, les e'venements qui ve- 
naient de se passer pour terminer ses affaires de 
plaisir et de politesse a Florence, et ne s'occuper que 
de rejoindre son compagnon, qui l'attendait a Rome. 

II partit done, et le samedi soir il arriva a la place 
de la Douane par la malle-poste. 

L'appartement, comme nous l'avons dit, e*tait retenu 
d'avance, il n'y avait done plus qu'a rejoindre l'hotel 
de maitre Pastrini; ce qui n'etait pas chose tres 
facile, car la foule encombrait les rues, et Rome etait 
de*ja en proie a cette rumeur sourde et febrile qui 
precede les grands e'venements. Or, a Rome, il y a 
quatre grands evdnements par an: le carnaval, la 
semaine sainte, la Fete-Dieu et la Saint-Pierre. 

Tout le reste de Fanned, la ville retombe dans sa 
morne apathie, dtat interme*diaire entre la vie et la 
mort, qui la rend semblable a une espece de station 
entre ce monde et l'autre; station sublime, halte 
pleine de poesie et de caractere que Franz avait deja 
faite cinq ou six fois, et qu'a chaque fois il avait trou- 
v6e plus merveilleuse et plus fantastique encore. 

Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossis- 
sante et plus agit6e et atteignit l'hotel. Sur sa pre- 
miere demande il lui fut repondu, avec cette imper- 
tinence particuliere aux cochers de fiacre retenus et 
aux aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de 
place pour lui a Fhotel de Londres. Alors il envoya 
sa carte a maitre Pastrini, et se fit r^clamer d'Albert 
de Morcerf. Le moyen reussit, et maitre Pastrini 
accourut lui-mdme, s'excusant d'avoir fait attendre 
Son Excellence, grondant ses garcons, prenant la 



LE COMTE DE MONTE-CR1STO 173 

bougeoir de la main du cicerone qui s'6tait deja em- 
pare du voyageur, et se pr^parait a le mener pres 
d'Albert, quand celui-ci vint a sa rencontre. 

L'appartement retenu se composait de deux petites 
chambres et d'un cabinet. Les deux chambres don- 
naient sur la rue, circonstance que maitre Pastrini fit 
valoir comme y ajoutant un merite inappreciable. Le 
reste de l'etage etait loue" a un personnage fort 
riche, que Ton croyait Sicilien ou Maltais ; l'hotelier 
ne put pas dire au juste a laquelle des deux nations 
appartenait ce voyageur. 

— C v est fort bien, maitre Pastrini, dit Franz, mais 
il nous faudrait tout de suite un souper quelconque 
pour ce soir, et une caleche pour demain et les jours 
suivants. 

— Quant au souper, repondit l'aubergiste, vous 
allez etre servis a l'instant meme ; mais quant a la 
caleche... 

— Comment ! quant a la caleche ! s'ecria Albert. 
Un instant, un instant! ne plaisantons pas, maitre 
Pastrini ! il nous faut une caleche. 

— Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on 
pourra pour vous en avoir une. Voila tout ce que je 
puis vous dire. 

— Et quand aurons-nous la response ? demanda 
Franz. 

— Demain matin, repondit l'aubergiste. 

— Que diable ! dit Albert, on la payera plus cher, 
voila tout : on sait ce que c'est ; chez Drake ou Aaron 
vingt-cinq francs pour les jours ordinaires et trente 
ou trente-cinq francs pour les dimanches et fetes ; 
mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera 
quarante et n'en parlons plus. 

— J'ai bien peur que ces messieurs, meme en 
ofifrant le double, ne puissent pas s'en procurer. 



174 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Alors, qu'on fasse mettre des chevaux a la 
mienne ; elle est un peu ecorn6e par le voyage, mais 
n'importe. 

— On ne trouvera pas de chevaux. 

Albert regarda Franz en homme auquel on fait une 
rdponse qui lui parait incomprehensible. 

— Comprenez-vous cela, Franz ! pas de chevaux, 
dit-il ; mais des chevaux de poste, ne pourrait-on pas 
en avoir? 

— lis sont tous loues depuis quinze jours, et il ne 
reste maintenant que ceux absolument necessaires 
au service. 

— Que dites-vous de cela ? demanda Franz. 

— Je dis v que, lorsqu'une chose passe mon intelli- 
gence, j'ai l'habitude de ne pas m'appesantir sur cette 
chose et de passer a une autre. Le souper est-il pret, 
maitre Pastrini ? 

— Oui, Excellence. 

— Eh bien, soupons d'abord. 

— Mais la caleche et les chevaux ? dit Franz. 

— Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout 
seuls ; il ne s'agira que d'y mettre le prix. 

Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui 
ne croit rien impossible tant qu'elle sent sa bourse 
ronde ou son portefeuille garni, soupa, se coucha, 
s'endormit sur les deux oreilles, et reva qu'il cou- 
rait le carnaval dans une caleche a six chevaux. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 175 



XII 



BANDITS ROMAINS 

Le lendemain Franz se r&veilla le premier, et, aus- 
sitot reveille, sonna. 

Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque 
maitre Pastrini entra en personne. 

— Eh bien ! dit 1'hote triomphant, et sans meme 
attendre que Franz I'interroge&t, je m'en doutais bien 
hier, Excellence, quand je ne voulais rien vous pro- 
mettre ; vous vous y etes pris trop tard, et il n'y a 
plus une seule caleche a Rome : pour les trois der- 
niers jours, s'entend. 

— Oui, reprit Franz, c'est-a-dire pour ceux ou elle 
est absolument necessaire. 

— Qu'y a-t-il ? demanda Albert en entrant, pas de 
caleche ? 

— Justement, mon cher ami, r^pondit Franz et 
vous avez devine du premier coup. 

— Eh bien ! voila une jolie ville que votre ville dter- 
nelle ! 

— C'est-a-dire, Excellence, reprit maitre Pastrini, 
qui desirait maintenir la capitale du monde chretien 
dans une certaine dignite' a 1'egard de ses voyageurs, 
c'est-a-dire qu'il n'y a plus de caleche a partir de 
dimanche matin jusqu'a mardi soir, mais d'ici-la vous 
en trouverez cinquante si vous voulez. 

— Ah! c'est deja quelque chose, dit Albert; nous 
sommes aujourd'hui jeudi ; qui sait, d'ici a dimanche, 
ce qui peut arriver ? 



176 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— II arrivera dix a douze mille voyageurs, repondit 
Franz, lesquels rendront la difficult^ plus grande 
encore. 

— Mon ami, dit Morcerf, jouissons du present et 
n'assombrissons pas l'avenir. 

— An moins, demanda Franz, nous pourrons avoir 
une fen£tre ? 

— Sur quoi ? 

— Sur la rue du Cours, parbleu ! 

— Ah bien oui ! une fenetre ! s'exclama maitre Pas- 
trim; impossible ; de toute impossibility 1 il en restait 
une au cinquidme £tage du palais Doria, et elle a 
6t6 lou^e a un prince russe pour vingt sequins par 
jour. 

Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stu- 
p6fait. 

— Eh bien, mon cher, dit Franz a Albert, savez- 
vous ce qu'il y a de mieux a faire ? c'est de nous en 
aller passer le carnaval a Venise ; au moins la, si 
nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des 
gondoles. 

— Ah! ma foi non! s'^cria Albert, j'ai decide* que 
je verrais le carnaval a Rome, et je l'y verrai, fut-ce 
sur des echasses. 

— Tiens ! s'ecria Franz, c'est une id6e triomphante, 
surtout pour eteindre les moccoletti ; nous nous de- 
guiserons en polichinelles-vampires ou en habitants 
des Landes, et nous aurons un succes fou. 

— Leurs Excellences d^sirent-elles toujours une 
voiture jusqu'a dimanche ? 

— • Parbleu ! dit Albert, est-ce que vous croyez que 
nous allons courir les rues de Rome a pied comme 
des clercs d'huissiers ? 

— Je vais m'empresser d'executer les ordres de 
Leurs Excellences, dit maitre Pastrini : seulement je 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 177 

les prdviens que la voiture leur eoutera six piastres 
par jour. 

— Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, 
moi qui ne suis pas notre voisin le millionnaire, je 
vous previens a mon tour, qu'attendu que c'est la 
quatrieme fois que je viens a Rome, je sais le prix 
des caleches, jours ordinaires, dimanches et fetes. 
Nous vous donnerons douze piastres pour aujourd'hui, 
demain et apres-demain, et vous aurez encore un fort 
joli benefice. 

— - Cependant, Excellence!... dit maitre Pastrini, 
essayant de se rebeller. 

— Allez, mon cher note, allez, dit Franz, ou je vais 
moi-meme faire mon prix avec votre affettatore, qui 
est le mien aussi ; c'est un vieil ami a moi, qui ne 
m'a deja pas mal vole" d'argent dans sa vie, et qui, 
dans l'esperance de m'en voler encore, en passera 
par un prix moindre que celui que je vous off re : 
vous perdrez done la difference et ce sera votre 
faute. 

— Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit mai- 
tre Pastrini avec ce sourire du sp6culateur italien 
qui s'avoue vaincu, je ferai de mon mieux et j'espere 
que vous serez content. 

— A merveille ! voila ce qui s'appelle parler. 

— Quand voulez-vous la voiture ? 

— Dans une heure. 

— Dans une heure elle sera a la porte. 

Une heure apres, effectivement, la voiture atten- 
dait les deux jeunes gens : c'6tait un modeste fiacre, 
que, vu la solennite de la circonstance, on avait elev6 
au rang de caleche ; mais, quelque mddiocre appa- 
rence qu'il eut, les deux jeunes gens se fussent trou- 
ves bien heureux d'avoir un pareil v6hicule pour les 
trois derniers jours. 

ir. 16 



178 LE COMTE BE MONTE-CRISTO 

~~ Excellence I cria le cicerone en voyant Franz 
mettre le nez a la fenetre, faut-il faire approcher le 
carrosse du palais ? 

Si habitu^ que fut Franz a 1'emphase italienne, son 
premier mouvement fut de regarder autour de lui ; 
mais c'etait bien a lui-rneme que ces paroles s'adres- 
saient. 

Franz 3tait l'Excellence, le carrosse c'etait le fiacre, 
le palais c'etait l'hdtel de Londres. 

Tout le g£nie laudatif de la nation 6tait dans cette 
seule phrase. 

Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'appro* 
cha du palais. Leurs Excellences allongerent leurs 
jambes sur les banquettes, le cicerone sauta sur le 
si&ge de derriere. 

--rOu leurs Excellences veulent-elles qu'on les 
conduise ? 

-*- Mais, a Saint-Pierre d'abord, et au Golisee 
ensuite, dit Albert en veritable Pa^isien. 

Mais Albert ne savait pas une c>ose : c'est qu'il 
faut un jour pour voir Saint- Pierrt,, et un mois 
pour l'etudier ; la journ6e se passa done rien qu'a voir 
Saint-Pierre. 

Tout a coup les deux amis s'apercurent que le jour 
baissait. 

Franz tira sa montre, il etait quatre heures et 
demie. 

On reprit aussitot le chemin de Fhdtel. A la porte, 
Franz donna 1'ordre au cocher de se tenir pret a huit 
heures. II voulait faire voir a Albert le Golisee au 
clair de la lune, comme il lui avait fait voir Saint- 
Pierre au grand jour. Lorsqu'on fait voir a un ami une 
ville qu'on a deja vue, on y met la memo coquetterie 
qu'a montrer une femme dont on a etd Tamant. 

En consequence, Franz traca au cocher son itine- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 179 

raire ; il devait sortir par la porte del Popolo, longer 
la murailie exterieure et rentrer par la porte San- 
Giovanni. Ainsi le Colisee leur apparaissait sans pre- 
paration aucune, et sans que le Capitole, le Forum, 
Fare de Septime Severe, le temple d 'Antonio, et Faus- 
tine et la Via Sacra eussent servi de degres plac6s 
sur sa route pour le rapetisser. 

On se mit a table : maitre Pastrini avait promis a 
ses notes un festin excellent ; il leur donna un diner 
passable : il n'y avait rien a dire. 

A la fin du diner, il entra lui-meme: Franz crut 
d'abord que c'dtait pour recevoir ses compliments et 
s'approtait a les lui faire, lorsqu'aux premiers mots il 
Tinterrompit : 

— Excellence, dit-il, je suis flatte* de votre appro- 
bation ; mais ce n'^tait pas pour cela que j'6tais 
monte chez vous... 

— Etait-ce pour nous dire que vous aviez trouve 
une voiture ? demanda Albert en allumant son cigare. 

— Encore moins, et meme, Excellence, vous ferez 
bien de n'y plus penser et d'en prendre votre parti. A 
Rome, les choses se peuvent ou ne se peuvent pas. 
Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, 
e'est fini. 

— A Paris, e'est bien plus commode : quand cela 
ne se peut pas, on paye le double et Ton a a l'instant 
meme ce que Ton demande. 

— J'entends dire cela a tous les Frangais, dit mai- 
tre Pastrini un peu pique, ce qui fait que je ne com- 
prends pas comment ils voyagent. 

— Mais aussi, dit Albert en poussant flegmati- 
quement sa fumee au plafond et en se renversant 
balance sur les deux pieds de derriere de son fau- 
teuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui 
voyagent; les gens senses ne quitted; pas leur hotel 



180 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

de la rue du H elder, le boulevard de Gand et le caf6 
de Paris. 

II va sans dire qu' Albert demeurait dans la rue 
susdite, faisait tous les jours sa promenade fashio- 
nable et dinait quotidiennement dans le seul cafe" ou 
Ton dine, quand toutefois on est en bons termes avec 
les garcons. 

Maitre Pastrini resta un instant silencieux ; il etait 
evident qu'il meditait la r6ponse, qui sans doute ne 
lui paraissait pas parfaitement claire. 

— Mais enfin, dit Franz a son tour interrompant les 
reflexions g^ographiques de son hote, vous £tiez 
venu dans un but quelconque ; voulez-vous nous 
exposer 1'objet de votre visite ? 

— Ah ! c'est juste ; le voici : vous avez command^ 
la caleche pour huit heures ? 

— Parfaitement. 

— Vous avez l'intention de visiter il Colosseo ? 

— C'est-a-dire le Colis^e ? 

— C'est exactement la meme chose. 

— Soit. 

— Vous avez dit a votre cocher de sortir par la 
porte del Popolo, de faire le tour des murs et de ren- 
trer par la porte San-Giovanni ? 

— Ce sont mes propres paroles. 

— Eh bien ! cet itine>aire est impossible. 

— Impossible ! 

— Ou du moins fort dangereux. 

— Dangereux ! et pourquoi ? 

— A cause du fameux Luigi Vampa. 

.— D'abord, mon cher hote, qu'est-ce que le fameux 
Luigi Vampa ? demanda Albert ; il peut etre tres fa- 
meux a Rome, mais je vous previens qu'il est ignore* 
a Paris. 

— Comment ! vous ne le connaissez pas ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 181 

~- Je n'ai pas cet honneur. 

— Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom? 

— Jamais. 

' — Eh bien ! c'est un bandit aupres duquel les De- 
seraris et les Gasparone sont des especes d'enfants 
de choeur. 

— Attention, Albert! s'ecria Franz, voila done enfin 
un bandit ! 

— Je vous previens, mon cber bote, que je no 
croirai pas un mot de ce que vous allez nous dire. Ce 
point arrete" entre nous, parlez tant que vous vou- 
drez, je vous ecoute. « II y avait une fois... » Eh bien, 
allez done ! 

Maitre Pastrini se retourna du cote* de Franz, qui 
lui paraissait le plus raisonnable des deux jeunes 
gens. II faut rendre justice au brave homme : il avait 
loge bien des Frangais dans sa vie, mais jamais il 
n 'avait compris certain cote de leur esprit. 

— Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, 
comme nous l'avons dit, a Franz, si vous me regardez 
comme un menteur, il est inutile que je vous dise ce 
que je voulais vous dire ; je puis cependant vous 
affirmer que e'etait dans l'interet de Vos Excellences. 

— Albert ne vous dit pas que vous etes un men- 
teur, mon cher monsieur Pastrini, reprit Franz, il 
vous dit qu'il ne vous croira pas, voila tout. Mais mot 
je vous croirai, soyez tranquille ; parlez done. 

— Cependant, Excellence, vous comprenez bien 
que si Ton met en doute ma veracite... 

— Mon cher, reprit Franz, vous etes plus suscep- 
tible que Cassandre, qui cependant etait prophetesse, 
et que personne n'ecoutait ; tandis que vous, au 
moins, vous etes sur de la moitie de votre auditoire. 
Voyons, asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que 
M. Vampa 



482 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, 
comme nous n'en avons pas encore vu depuis le 
fameux Mastrilla. 

— Eh bien ! quel rapport a ce bandit avec For- 
dre que j'ai donne a mon cocher de sortir par la 
porte del Popolo et de rentrer par la porte San- 
Giovanni ? 

— II y a, repondit maitre Pastrini, que vous pour- 
rez bien sortir par Tune, mais que je doute que vous 
rentriez par l'autre. 

— Pourquoi cela ? demanda Franz. 

— Parce que, la nuit venue, on n'est plus en surete 
a cinquante pas des portes. 

— D'honneur? s'ecria Albert. 

— Monsieur le vicomte, dit maitre Pastrini toujours 
biess6 jusqu'au fond du cceur du doute emis par 
Albert sur sa veracite, ce que je dis n'est pas pour 
vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui 
connait Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas 
avec ces choses-la. 

— Mon cher, dit Albert s'adressant a Franz, voici 
une aventure admirable toute trouvee : nous bour- 
rons notre caleche de pistolets, de tromblons et de 
fusils a deux coups. Luigi Vampa vient pour nous 
arreter, nous l'arretons. Nous le ramenons a Rome ; 
nous en faisons hommage a Sa Saintete, qui nous 
demande ce qu'elle peut faire pour reconnaitre un 
si grand service. Alors nous reclamons purement et 
^implement un carrosse et deux chevaux de ses 
ecuries, et nous voyons le carnaval en voiture ; 
sans compter que probablement le peuple romain, 
reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous 
proclame, comme Curtius et Horatius Codes, les 
sauveurs de la patrie. 

Pendant qu' Albert d6duisait cette proposition, mai- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 183 

tre Pastrini faisait une figure qu'on essayerait vaine- 
ment de decrire. 

— Et d'abord, demanda Franz a Albert, ou pren- 
drez-vous ces pistolets, ces tromblons, ces fusils a 
deux coups dont vous voulez farcir votre voiture ? 

— Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, 
dit-il ; car a la Terracine on m'a pris jusqu'a mon 
couteau-poignard ; et a vous ? 

— A moi, on m'en a fait autant a Aqua-Pendente. 

— Ah ga i mon cher bote, dit Albert en allumant 
son second cigare au reste de son premier, savez- 
vous que c'est tres commode pour les voleurs cette 
mesure-la, et qu'elle m'a tout 1'air d'avoir ete prise 
de compte a demi avec eux ? 

Sans doute maitre Pastrini trouva la plaisanterie 
compromettante, car il n'y repondit qu'a moifcie et 
encore en adressant la parole a Franz, comme au 
seul etre raisonnable avec lequel il put convenable- 
ment s'entendre. 

— Son Excellence sait que ce n'est pas Fhabitude 
de se defendre quand on est attaque par des bandits. 

— Comment ! s'6cria Albert, dont le courage se 
revoltait a Fidee de se laisser devaliser sans rien 
dire ; comment ! ce n'est pas Fhabitude ? 

— Non ! car tcute defense serait inutile. Que vou- 
lez-vous faire contre une douzaine de bandits qui 
sortent d'un fosse, d'une masure ou d'un aqueduc, et 
qui vous couchent en joue tous a la fois ? 

— Eh sacrebleu ! je veux me faire tuer ! s'ecria 
Albert. 

L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui vou- 
lait dire : Decidement, Excellence, votre camarade 
est fou. 

— Mon cher Albert, reprit Franz, votre response est 
sublime, et vaut le Qu'il mourut du vieux Corneille : 



184 LE COMTE DE MONTE-CR1STO 

settlement, quand Horace rdpondait cela, il s'agissait 
du salut de Rome, et la chose en valait la peine. Mais 
quant a nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un 
caprice a satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un 
caprice, de risquer notre vie. 

— Ah ! per Bacco ! s'e'cria maitre Pastrini, a la 
bonne heure, voila ce qui s'appelle parler. 

Albert se versa un verre de lacryma Christi, qu'il 
but a petits coups en grommelant des paroles inin- 
telligibles. 

— Eh bien ! maitre Pastrini, reprit Franz, mainte- 
nant que voila mon compagnon calme* et que vous 
avez pu appr^cier mes dispositions pacifiques, main- 
tenant, voyons, qu'est-ce que le seigneur Luigi 
Vampa ? Est-il berger ou patricien ? est-il jeune ou 
vieux ? est-il petit ou grand ? D6peignez-nous-le, 
afin que si nous le rencontrions par hasard dans le 
monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions 
au moins le reconnaitre. 

— Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'a 
moi, Excellence, pour avoir des details exacts, car 
j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un jour que 
j'etais tombe" moi-meme entre ses mains, en allant de 
Ferentino a Alatri, il se souvint, heureusement pour 
moi, de notre ancienne connaissance ; il me laissa 
aller, non seulement sans me faire payer de rancon, 
mais encore apres m'avoir fait cadeau d'une fort 
belle montre et m'avoir raconte son histoire. 

— Voyons la montre, dit Albert. 

Maitre Pastrini tira de son gousset une magnifique 
Breguet portant le nom de son auteur, le timbre de 
Paris et une couronne de comte. 

— Voila, dit-il. 

— Peste ! fit Albert, je vous en fais mon compli- 
ment; j'ai la pareille a peu pres... il tira sa montre 



LE COMTE DE M0NTE-CRISTO 185 

de la poche de son gilet... et elle m'a coute trois 
mille francs. 

— Voyons 1'histoire, dit Franz a son tour en tirant 
nn fauteuil et en faisant signe a maitre Pastrini de 
s'asseoir. 

— Leurs Excellences permettent ? dit 1'hote. 

— Pardieu ! dit Albert, vous n'etes pas un predica- 
teur, mon cher, pour parler debout. 

L'hotelier s'assit apres avoir fait a chacun de ses 
futurs auditeurs un salut respectueux, lequel avait 
pour but d'indiquer qu'il etait pret a leur donner sur 
Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient. 

— Ah ca ! fit Franz, arretant maitre Pastrini au 
moment ou il ouvrait la bouche, vous dites que vous 
avez connu Luigi Vampa tout infant ; c'est done en- 
core un jeune homme ? 

— Comment, un jeune liomme ! je crois bien ; il a 
vingt-deux ans a peine ! Oh ! c'est un gaillard qui ira 
loin, soyez tranquille ! 

— Que dites-vous de cela, Albert ? c'est beau, a 
vingt-deux ans, de s'etre deja fait une reputation, 
dit Franz. 

— Qui, certes, et, a son &ge, Alexandre, Cesar et 
Napoleon, qui depuis ont fait un certain bruit dans 
le monde, n'etaient pas si avances que lui. 

— Ainsi, reprit Franz, s'adressant a son hote, le 
heros dont nous allons entendre 1'histoire n'a que 
vingt-deux ans ? 

— A peine, comme j'ai eu Fhonneur de vous le dire. 

— Est-il grand ou petit ? 

— De taille moyenne : a peu pres comme Son 
Excellence, dit l'hote en montrant Albert. 

— Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'ineli- 
nant. 

— Allez toujours, maitre Pastrini, reprit Franz ? 



i86 LB COMTE DE MONTE-CRISTO 

souriant de la susceptibility de sob ami. Et a quelle- 
classe de la societe appartenait-il ? 

— C'etait un simple petit p&tre attache a la ferme 
du comte de San-Felice, situee entre Palestrina et le 
lac de Gabri. II etait ne a Pampinara, et etait entre a 
Y&ge de cinq ans au service du comte. Son pere, 
berger lui-meme a Anagni, avait un petit troupeau a 
lui, et vivait de la laine de ses moutons et de la r6- 
colte faite avec le lait de .ses brebis, qu'il venait 
vendre a Rome. 

. » Tout enfant, le petit Vampa avait un caractere 
dtrange. Un jour, a 1'age de sept ans, il etait venu 
trouver le cure de Palestrina, et 1'avait prie de lui 
apprendre a lire. C'etait chose difficile ; car le jeune 
patre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon 
cure* allait tous les jours dire la messe dans un pau- 
vre petit bourg trop peu considerable pour payer un 
pretre, et qui, n'ayant pas meme de nom, e'tait connu 
sous celui dell' Borgo. II oftrit a Luigi de se trou- 
ver sur son chemin a Fheure de son retour et de 
lui donner ainsi sa legon, le prevenant que cette 
lecon serait courte et qu'il eut par consequent a en 
profiter. 

» L'enfant accepta avec joie. 

» Tous les jours, Luigi menait pattre son troupeau 
sur la route de Palestrina au Borgo ; tous les jours, a 
neuf heures du matin, le cure passait, le pr£tre et 
l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fosse, et le 
petit paitre prenait sa legon dans le breviaire du cure. 

» Au bout de trois mois il savait lire, 

» Ce n'etait pas tout, il lui fallait maintenant ap- 
prendre a 6crire. 

» Le pretre fit faire par un professeur d'6criture ae 
Rome trois alphabets : un en gros, un en moyen, et 
un en fin, et il lui montra qu'en suivant cet alphabet 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 187 

sur une ardoise il pouvait, a 1'aide d'une pointe de 
fer, apprendre a ecrire. 

» Le meme soir, lorsque le troupeau fut rentr6 
a la ferme, le petit Vampa courut chez le serru- 
rier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le 
martela, Farrondit, et en fit une espece do stylet: 
antique. 

» Le lendeinain il avait reuni une provision d'ar- 
doises et se mettait a 1'ceuvre. 

» Au bout de trois mois il savait ecrire. 

» Le cure, etonne de cette profonde intelligence et 
touche" de cette aptitude, lui fit cadeau de plusieurs 
cahiers de papier, d'un paquet de plumes et d'un 
canif. 

» Ce fut une nouvelle etude a faire, mais etude qui 
n'etait rien aupres de la premiere. Huit jours apres 
il maniait la plume comme il maniait le stylet. 

» Le cure raconta cette anecdote au comte de San- 
Felice, qui voulut voir le petit p&tre, le fit lire et 
ecrire devant lui, ordonna a son intendant de le faire 
manger avec les domestiques, et lui donna deux pias- 
tres par mois. 

» Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des 
crayons. 

» En effet, il avait applique a tous les objets cette 
facilite d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto en- 
fant, il dessinait sur ses ardoises ses brebis, les 
arbres, les maisons. 

» Puis, avec la pointe de son canif, il commenca a 
tailler le bois et a lui donner toutes sortes de formes. 
C'est ainsi que Pinelli, le sculpteur populaire, avait 
commence. 

» Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-a-dire un 
peu plus jeune que Vampa, gardait de son cote les 
brebis dans une ferme voisine de Palestrina; elle 



.188 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

etait orpheline, n6e a Valmontone, et s'appelait 
Teresa. 

» Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient 
Fun pres de Fautre, laissaient leurs troupeaux se 
meler et paitre ensemble, causaient, riaient et 
jouaient; puis, le soir, on d6melait les moutons du 
comte de San-Felice d'avec ceux du baron de Cer- 
vetri, et les enfants se quittaient pour revenir a leur 
ferme respective, en se promettant de se retrouver 
le lendemain matin. 

» Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient 
ainsi cote a cote. 

» Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa 
onze. 

» Cependant leurs instincts naturels se de>elop- 
paient. 

» A cote du gout des arts que Luigi avait pousse* 
aussi loin qu'il le pouvait faire dans Fisolement, il 
etait triste par boutade, ardent par secousse, colere 
par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes gar- 
gons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone 
n'avait pu non seulement prendre aucune influence 
sur lui, mais encore devenir son compagnon. Son 
temperament volontaire, toujours dispose a exiger 
sans jamais vouloir se plier a aucune concession, 
6cartait de lui tout mouvement amical, toute demons-* 
tration sympathique. Teresa seule commandait d'un 
mot, d'un regard, d'un geste a ce caractere entier 
qui pliait sous la main d'une femme, et qui, sous 
celle de quelque homme que ce fut, se serait raidi 
jusqu'a rompre. 

» Teresa etait, au contraire, vive, alerte et gaie, 
mais coquette a Fexces ; les deux piastres que don- 
nait a Luigi Fintendant du comte de San-Felice, le 
prix de tous les petits ouvrages sculpted qu'il vendait 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 189 

aux marchands de joujoux de Rome passaient en bou- 
cles d'oreilles de perles, en colliers de verre, en 
aiguilles d'or. Aussi, gr&ce a cette prodigality de son 
jeune ami, Teresa 6tait-elle la plus belle et la plus 
elegante paysanne des environs de Rome. 

» Les deux enfants continuerent a grandir, passant 
toutes leurs journees ensemble, et se livrant sans 
combat aux instincts de leur nature primitive. Aussi, 
dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans 
leurs reves, Vampa se voyait toujours capitaine de 
vaisseau, general d'arm6e ou gouverneur d'une pro- 
vince ; Teresa se voyait ricbe, vetue des plus belles 
robes et suivie de domestiques en livree, puis, quand 
ils avaient passe toute la journee k broder leur ave- 
nir de ces folles et brillantes arabesques, ils se s6pa« 
raient pour ramener chacun leurs moutons dans leur 
stable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes, 
a l'humilite de leur position r^elle. 

» Un jour le jeune berger dit & l'intendant du comte 
qu'il avait vu un loup sortir des montagnes de la Sa- 
bine et roder autour de son troupeau. L'intendant lui 
donna un fusil : c'est ce que voulait Vampa. 

» Ce fusil se trouva par hasard etre un excellent 
canon de Brescia, portant la balle comme une cara- 
bine anglaise ; seulement un jour le comte, en assorn- 
mant un renard blesse, en avait casse" la crosse et 
Ton avait jete le fusil au rebut. 

» Cela n'etait pas une difficult6 pour un sculpteur 
comme Vampa. II examina la couche primitive, cal- 
cula ce qu'il fallait y changer pour la mettre a son 
coup 'd'oeil, et fit une autre crosse chargee d'orne- 
ments si merveilleux que, s'il eut voulu aller vendr© 
a la ville le bois seul, il en eut certainement tir£ 
quinze ou vingt piastres. 

» Mais il n'avait garde d'agir ainsi : un fusil avait 



490 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

longtemps eU le reve du jeune homme. Dans tous les 
pays ou Findependance est substitute a la liberty, le 
premier besoin qu'eprouve tout cceur fort, toute orga- 
nisation puissante, est celui d'une arme qui assure 
en m6me temps l'attaque et la defense, et qui faisant 
celui qui la porte terrible, le fait souvent redouts. 
» A partir de ce moment, Vampa donna tous les ins- 
tants qui lui resterent a 1'exercice du fusil ; il acheta 
de la poudre et des balles, et tout lui devint un but : 
le tronc de l'olivier, triste, chetif et gris, qui pousse 
au versant des montagnes de la Sabine ; le renard 
qui, le soir, sortait de son terrier pour commencer 
sa chasse nocturne, et 1'aigle qui planait dans 1'air. 
Bientot il devint si adroit, que Teresa surmontait la 
crainte qu'elle avait eprouvde d'abord en entendant 
la detonation, et s'amusa a voir son jeune compa- 
gnon placer la balle de son fusil ou il voulait la met- 
tre, avec autant de justesse que s'il 1'eut pouss£e 
avec la main* 

» Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de 
sapins pres duquel les deux jeunes gens avaient l'ha- 
bitude de demeurer : le loup n'avait pas fait dix pas 
en plaine qu'il etait mort. 

» Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur 
ses epaules et le rapporta a la ferme. 

» Tous ces details donnaient a Luigi une certaine 
r6putation aux alentours de la ferme ; Fhomme supe- 
rieur, partout ou il se trouve, se cr6e une clientele 
d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce 
jeune p&tre comme du plus adroit, du plus fort et du 
plus brave contadino qui fut a dix lieues a la ronde ; 
et quoique de son cote Teresa, dans un cercle plus 
£tendu encore, passat pour une des plus jolies Giles 
de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot 
d' amour, car on la savait aimee par Vampa. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 191 

» Et cependant les deux jeunes gens ne s'etaient 
jamais dit qu'ils s'airnaient. lis avaient pousse l'un a 
cote de l'autre comme deux arbres qui melent leurs 
racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur 
parfum dans le ciel ; seulement leur desir de se voir 
6tait le meme ; ce desir etait devenu un besoin, et ils 
comprenaient plutot la mort qu'une separation d'un 
seul jour. 

/> Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept 

» Vers ce temps on commenca de parler beaucoup 
d'une bande de brigands qui s'organisait dans ies 
monts Lepini. Le brigandage n'a jamais 6t6 serieuse- 
ment extirpe dans le voisinage de Rome. II manque 
de chefs parfois, mais quand un chef se pr^sente, il 
est rare qu'il lui manque une bande. 

» Le celebre Cucumetto, toque" dans les Abruzzes, 
chass6 du royaume de Naples, ou il avait soutenu 
une veritable guerre, avait traverse le Garigliano 
comme Manfred, et etait venu entre Sonnino et Ju- 
perno se refugier sur les bords de TAmasine. 

» C'etait lui qui s'occupait a r6organiser une troupe, 
et qui marchait sur les traces de Decesaris et de 
Gasparone, qu'il esperait bientot surpasser. Plu- 
sieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de 
Pampinara disparurent. On s'inquieta d'eux d'abord, 
puis bientot on sut qu'ils etaient alles rejoindre la 
bande de Cucumetto. 

» Au bout de quelque temps, Cucumetto devint 
l'objet de 1'attention gdnerale. On citait de ce chef 
de bandits des traits d'audace extraordinaire et de 
brutalite revoltante. 

» Un jour il enleva une jeune fille : c'etait la fille 
de l'arpenteur de Frosinone. Les lois des bandits scwat 
positives : une jeune fille est a celui qui Fenleve 
d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la mal- 



192 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

heureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'a 
ce que les bandits Fabandonnent ou qu'elle meure. 

» Lorsque les parents sont assez riches pour la ra- 
cheter, on envoie un messager qui traite de la ran- 
gon ; la tete de la prisonniere r^pond de la securit6 
de l'emissaire. Si la rancon est refusee, la prison- 
niere est condamn^e irre>ocablement. 

» La jeune fille avait son amant dans la troupe de 
Cucumetto : il s'appelait Garlini. 

» En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les 
bras vers lui et se crut sauv^e. Mais le pauvre Car- 
lini, en la reconnaissant, lui, sentit son coeur se bri- 
se-r ; car il se doutait bien du sort qui attendait sa 
maitresse. 

» Cependant, comine il etait le favori de Cucu- 
metto, comme il avait partag£ ses dangers depuis 
trois ans, comme il lui avait sauve la vie en abattant 
d'un coup de pistolet un carabinier qui avait ddja le 
sabre lev6 sur sa tete, il espe"ra que Cucumetto aurait 
quelque pitie de lui. 

» II prit done le chef a part, tandis que la jeune 
fille, assise contre le tronc d'un grand pin qui s'61e- 
vait au milieu d'une clairiere de la foret, s'etait fait 
un voile de la coiffure pittoresque des paysannes 
romaines et cachaii son visage aux regards luxurieux . 
des bandits. 

» La, il lui raconta tout, ses amours avec la pri- 
sonniere, leurs serments de fidelite, et comment 
chaque nuit, depuis qu'ils etaient dans les environs, 
ils se donnaient rendez-vous dans une ruine. 

» Ce soir-la, justement, Cucumetto avait envoyd 
Carlini dans un village voisin, il n'avait pu se trouver 
au rendez-vous ; mais Cucumetto s'y etait trouve par 
hasard, disait-il, et e'est alors qu'il avait enleve* la 
jeune fille. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 193 

» Carlini supplia son chef cle faire une exception 
en sa faveur et de respecter Rita, lui disant que le 
pere etait riche et qu'il payerait une bonne rangon. 

» Cucumetto parut se rendre aux prieres de son 
ami, et le chargea de trouver un berger qu'on put 
envoyer chez le pere de Rita a Frosinone. 

» Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune 
file, lui clit qu'elle etait sauvee, et Tinvita a ecrire a 
son pere une lettre dans laquelle elle raconterait ce 
qui lui etait arrive et lui annoncerait que sa rangon 
etait fixee a trois cen»ts piastres. 

» On donnait pour tout clelai au pere douze heures, 
c'est-a-dire jusqu'au lendemain neuf heures du matin. 

» La lettre e'crite, Carlini s'en empara aussitot et 
courut dans la plaine pour chercher un messager. 

» II Drouva un jeune patre qui parquait son trou- 
peau. Les messagers naturels des bandits sont les 
bergers, qui vivent entre la ville et la montagne, 
entre la vie sauvage et la vie civilisee. 

» Le jeune berger partit aussitot, promettant d'etre 
avant ane heure a Frosinone. 

» Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa mai- 
tresseet lui annoncer cette bonne nouvelle. 

)> Iltrouva la troupe dans la clairiere, ou elle sou- 
pait joyeusement des provisions que les bandits le- 
vaient sur les paysans comme un tribut seulement ; 
au miieu de ces gais convives il chercha vainement 
Cucunetto et Rita. 

» Ildemanda ou ils etaient ; les bandits repondi- 
rent jar un grand 6clat de rire. Une sueur froide 
coula sur le front de Carlini, et il sentit l'angoisse 
qui leprenait aux cheveux. 

» Ilrenouvela sa question. Un des convives rem- 
plit u\ verre de vin d'Orvietto et le lui tendit en 
disant: 



194 LE COMTB DE MONTE-CRISTO 

» — A la sante du brave Cucumetto et de la belle 
Rita! 

» En ce moment, Carlini crut entendre un cri de 
femme. II devina tout. II prit le verre, le brisa sur la 
face de celui qui le lui presentait* et s'elanga dans 
la direction du cri. 

» Au bout de cent pas, au detour d'un buisson, il 
trouva Rita 6vanouie entre les bras de Cucumetto. 

» En apercevant Carlini, Cucumetto se releva te- 
nant un pistolet de chaque main. 

» Les deux bandits se regarderent un instant : Tun 
le sourire de la luxure sur les levres, l'autre la paleur 
de la mort sur le front. 

» On eut cru qu'il allait se passer entre ces deux 
hommes quelque chose de terrible. Mais peu a peu 
les traits de Carlini se detendirent ; sa main, qu'il 
avait portee a un des pistolets de sa ceinture, re- 
tomba pres de lui pendente a son cote. 

» Rita etait couchee entre eux deux. 

» La lune eclairait cette scene. 

» — Eh bien ! lui dit Cucumetto, as-tu fait la com- 
mission dont tu t'etais charge ? 

» — Oui, capitaine, repondit Carlini, et demain, 
avant neuf heures, le pere de Rita sera ici avec Far- 
gent. 

» — A merveille. En attendant, nous allons jasser 
une joyeuse nuit. Cette jeune fille est charmarte, et 
tu as en verite, bon gout, maitre Carlini. Aussi, 
comme je ne suis pas egoiste, nous allons refcarner 
aupres des camarades et tirer au sort a qui elle sppar- 
tiendra maintenant. 

» — Ainsi, vous etes decide a l'abandonner a la loi 
commune ? demanda Carlini. 

» — Et pourquoi ferait-on exception en sa fa/eur ? 

» — J'avais cru qu'a ma priere.., 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 195 

» — Et qu'es-tu plus que les autres ? 

» — C'est juste. 

» — Mais, sois tranquille, reprit Cucumetto en 
riant, un peu plus tdt, un peu plus tard, ton tour 
viendra. 

» Les dents de Carlini se serraient a se briser. 

» — Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers 
les convives, viens-tu ? 

» — Je vous suis... 

» Cucumetto s'dloigna sans perdre de vue Carlini, 
car sans doute il craxgnait qu'il ne le frapp&t par 
derriere. Mais rien dans le bandit ne denoncait une 
intention hostile. 

» II etait debout, les bras croise*s, pres de Rita tou- 
jours evanouie. 

» Un instant, l'id6e de Cucumetto fut que le 
jeune homme allait la prendre dans ses bras et 
fuir avec elle. Mais peu lui importait maintenant, 
il avait eu de Rita ce qu'il voulait ; et quant a Far- 
gent, trois cents piastres repartis a la troupe fai- 
saient une si pauvre somme qu'il s'en souciait me- 
diocrement. 

» II continua done sa route vers la clairiere ; mais, 
a son grand etonnement, Carlini y arriva presque 
aussitdt que lui. 

» — Le tirage au sort ! le tirage au sort ! crierent 
tous les bandits en apercevant le chef. 

» Et les yeux de tous ces hommes brillerent 
d'ivresse et de lascivet6, tandis que la flamme du 
foyer jetait sur toute leur personne une lueur rou- 
ge^tre qui les faisait ressembler a des demons. 

» Ce qu'ils demandaient etait juste ; aussi le chef 
fit-il de la tete un signe annongant qu'il acquiesgait 
a leur demande. On mit tous les noms dans un cha- 
peau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le 



196 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

plus jeune de la bande tira de l'urne improvised un 
bulletin. 

» Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio. 

» C'^tait celui-la meme qui avait propose a Carlini 
la sante du chef, et a qui Carlini avait r^pondu en lui 
brisant le verre sur la figure. 

» Une large blessure, ouverte de la tempe a la 
bouehe, laissait couler le sang a flots. 

» Diavolaccio, se voyant ainsi favorise de la fortune, 
poussa un eclat de rire. 

» — Capitaine, dit-il, tout a l'heure Carlini n'a pas 
voulu boire a votre sante, proposez-lui de boire a la 
mienne ; il aura peut-dtre plus de condescendance 
pour vous que pour moi. 
* » Chacun s'attendait a une explosion de la part de 
Carlini ; mais, au grand 6tonnement de tous, il prit 
un verre d'une main, un fiasco de l'autre, puis, rem- 
plissant le verre : 

» — A ta sante, Diavolaccio, dit-il d'une voix par- 
faitement calme. 

» Et il avala le contenu du verre sans que sa main 
trembl&t. Puis, s'asseyant pres du feu : 

» — Ma part de souper ! dit-il ; la course qua, je 
viens de faire m'a donne de l'appetit. 

» — Vive Carlini ! s'ecrierent les brigands. 

» — A la bonne heure, voila ce qui s'appelle pren- 
dre la chose en bon compagnon. 

» Et tous reformerent le cercle autour du foyer 
tandis que Diavolaccio s'eloignait. 

» Carlini mangeait et buvait comme si rien ne 
s'etait passe. 

» Les bandits le regardaient avec etonnement, ne 
comprenant rien a cette impassibilite', lorsquils en- 
tendirent derriere eux retentir sur le sol un pas 
alourdi. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 197 

» lis se retournerent et apercurent Diavolaccio te- 
nant la jeune fille entre ses bras. 

» Elle avait la tete renversee, et ses longs cheveux 
pendaierrt jusqu'a terre. 

» A mesure quails entraient dans le cercle de la 
lumiere projetee par le foyer, on s'apercevait de la 
paleur de la jeune fille et de la paleur du bandit. 

» Cette apparition avait quelquo chose de si etrange 
et de si solennel, que cbacun se leva, excepte Car- 
lini, qui resta assis et continua de boire et de manger 
comme si rien ne se passait autour de lui. 

» Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du 
plus profond silence, et deposa Rita aux pieds du 
capitaine. 

» Alors tout le monde put reconnaitre la cause de 
cette paleur de la jeune fille et de cette paleur du 
bandit : Rita avait un couteau enfonce jusqu'au 
manche au-dessous de la mamelle gauche. 

» Tous les yeux se porterent sur Carlini : la gaine 
etait vide a sa ceinture. 

» — Ah ! ah ! dit le chef, je comprends maintenant 
pourquoi Carlini 6tait reste en arriere. 

» Toute nature sauvage est apte a apprecier une 
action forte ; quoique peut-etre aucun des bandits 
n'eut fait ce que venait de faire Carlini, tous coinpri- 
rent ce qu'il avait fait. 

» — Eh bien ! dit Carlini en se levant a son tour et 
en s'approchant du cadavre la main sur la crosse 
d'un de ses pistolets, y a-t-il encore quelqu'un qui 
me dispute cette femme ? 

» — Non, dit le chef, elle est a toi ! 

» Alors Carlini la prit a son tour dans ses bras, et 
1'emporta hors du cercle de lumiere que projetait la 
flamme du foyer. 

» Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habi* 



498 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

tude, et les bandits se coucherent, enveloppes dans 
leurs manteaux, autour du foyer. 

» A minuit la sentinelle donna l'eveil, et en un ins- 
tant le chef et ses compagnons furent sur pied. 

» C'etait le pere de Rita, qui arrivait lui-meme 
portant la rancon de sa fille. 

» — Tiens, dit-il a Cucumetto en lui tendant un 
sac d'argent, void trois cents pistoles, rends-moi 
mori enfant. 

» Mais le chef, sans prendre Fargent, lui fit signe 
de le suivre. Le vieillard obeit ; tous deux s'eloigne- 
rent sous les arbres, a travers les branches desquels 
filtraient les rayons de la lun?e. Enfin Cucumetto s'ar- 
reta etendant la main et montrant au vieillard deux 
personnes groupees au pied d'un arbre : 

» — Tiens, lui dit-il, demande ta fille h Carlini, 
c'est lui qui t'en rendra compte. 

» Et il s'en retourna vers ses compagnons. 

» Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. II 
sentait que quelque malheur inconnu, immense, 
inoui", planait sur sa tete. 

» Enfin il fit quelques pas vers le groupe informe 
dont il ne pouvait se rendre compte. 

» Au bruit qu'il faisait en s'avancant vers lui, Car- 
lini releva la tete, et les formes des deux person- 
nages commencerent a apparaitre plus distinctes aux 
yeux du vieillard. 

» Une femme etait couched a terre, la t§te posee 
sur les genoux d'un homme assis et qui se tenait 
penche' vers elle ; c'dtai't en se relevant que cet 
homme avait decouvert le visage de la femme qu'il 
tenait serree contre sa poitrine. 

» Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut 
le vieillard. 

» — Je t'attendais, dit le bandit au pere de Rita. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 199 

» — Miserable ! dit le vieillard, qu'as-tu fait ? 

» Et il regardait avec terreur Rita, pale, immobile, 
ensanglantee, avec un couteau dans la poitrine. 

» Un rayon do la lime frappait sur elle et Feclairait 
de sa lueur blafarde. 

» — Cucumetto avait viole ta fille, dit le bandit, et, 
comme je Faimais, je 1'ai tuee ; car, apres lui, elle 
allait servir de jouet a toute la bande. 

» Le vieillard ne prononca point une parole, seule- 
ment il devint pale comme un spectre. 

» — Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la. 

» Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille, 
et, se levant, il l'alla offrir d'une main au vieillard, 
tandis que de 1'autre il ecartait sa veste et lui pre- 
sentait sa poitrine nue. 

» — Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix 
sourde. Embrasse-moi, mon fils. 

» Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du pere 
de sa maitresse. C'etaient les premieres larmes que 
versait cet honime de sang. 

» — Maintenant, dit le vieillard a Carlini, aide-moi 
a enterrer ma fille. 

» Carlini alia cnercher deux pioches, et le pere et 
1'amant se mirent a creuser la terre au pied d'un 
chene dont les branches touffues devaient recouvrir 
la tombe cle la jeune fille. 

» Quand la tombe fut creusee, le pere Fembrassa 
le premier, 1'amant ensuite ; puis, Fun la prenant par 
les pieds, Fautre par-dessous les epaules, ils la des- 
cendirent clans la fosse. 

» Puis ils s'agenouillerent des deux cotes et dirent 
les prieres des morts. 

» Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repousserent la 
terre sur le cadavre jusqu'a ce que la fosse fut com- 
blee. 



200 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

» Alors lui tendant la main : 

» — j e te remercie, mon fils ! dit le vieillard a Car- 
lini ; maintenant, laisse-moi seul. 

» — Mais cependant... dit celui-ci. 

» — Laisse-moi, je te I'ordonne. 

» Carlini obelt, alia rejoindre ses camarades, s'en- 
veloppa dans son manteau, et bientot parut aussi 
profond6ment endormi que les autres. 

» II avait 6t6 decide" la veille que Ton changerait de 
campement. 

» Une heure avant le jour Cucumetto e>eiila ses 
hommes et l'ordre fut donne* de partir. 

» Mais Carlini ne voulut pas quitter la for£t sans 
savoir ce qu'etait devenu le pere de Rita. 

» II se dirigea vers l'endroit ou il l'avait laisse\ 

» II trouva le vieillard pendu a une des branches 
du chene qui ombrageait la tombe de sa fille. 

» II fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse 
de l'autre le serment de les venger tous deux. 

» Mais il ne put tenir ce serment ; car, deux jours 
apres, dans une rencontre avec les carabiniers ro- 
mains, Carlini fut tue. 

» Seulement on s'etonna que, faisant face a 1'en- 
nemi, il eut recu une balle entre les deux epaules. 

» L'etonnement cessa quand un des bandits eut fait 
remarquer a ses camarades que Cucumetto etait 
plac6 dix pas en arriere de Carlini lorsque Carlini 
etait tombe. 

» Le matin du depart de la foret de Frosinone il 
avait suivi Carlini dans l'obscurite, avait entendu le 
serment qu'il avait fait, et, en homme de precaution, 
il avait pris l'avance. 

» On racontait encore sur ce terrible chef de 
bande dix autres histoires non moins curieuses que 
celle-ci. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 201 

» Ainsi, de Fondi a P6rouse, tout le monde trem- 
blait au seul nom de Cucumetto. 

» Ces histoires avaient souvent et6 Tobjet des con- 
versations de Luigi et de Teresa. 

» La jeune fille tremblait fort a tous ces remits ; 
mais Vampa la rassurait avec un sourire, frappant 
son bon fusil, qui portait si bien la balle : puis, si 
elle n'etait pas rassuree, il lui montrait a cent pas 
quelque corbeau perche sur une branche morte, le 
mettait en joue, Mchait la d6tente, et l'animal, frappe, 
tombait au pied de l'arbre. 

» Neanmoins, le temps s'6coulait : les deux jeunes 
gens avaient arrete qu'ils se marieraient lorsqu'ils 
auraient, Vampa vingt ans, et Teresa dix-neuf. 

» lis etaient orphelins tous deux; ils n 'avaient de 
permission a demander qu'a leur maitre ; ils l'avaient 
demandee et obtenue. 

» Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, 
ils entendirent deux ou trois coups de feu ; puis tout 
a coup un homme sortit du bois pres duquel les deux 
jeunes gens avaient Fhabitude de faire paitre leurs 
troupeaux, et accourut vers eux. 

» Arrive a la porte3 de la voix : 

» — Je suis poursuivi ! leur cria-t-il ; pouvez-vous 
me cacher ? 

» Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce 
fugitif devait etre quelque bandit ; mais il y a entre 
le paysan et le bandit romain une sympathie innee 
qui fait que le premier est toujours pret a rendre 
service au second. 

» Vampa, sans rien dire, courut done a la pierre 
qui bouchait Tentree de leur grotte, d^masqua cette 
entree en tirant la pierre a lui, fit signe au fugitif de 
se refugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa 
la pierre sur lui et revint s'asseoir pres de Teresa. 



202 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

» Presque aussitdt quatre carabiniers a cheval ap- 
parurent a la lisiere du bois ; trois paraissaient etre 
a la recherche du fugitif, le quatrieme trainait par le 
cou un bandit prisonnier. 

» Les trois carabiniers explorerent le pays d'un 
coup d'oeil, apercurent les deux jeunes gens, accou- 
Turent a eux au galop, et les interrogereni 

» lis n'avaient rien vu. 

» _ o'est Mcheux, dit le brigadier, car celui que 
nous cherchons c'est le chef. 

» — Cucumetto ? ne purent s'empecher de s"6crier 
ensemble Luigi et Teresa. 

» — Oui, repondit le brigadier; et comme sa tete 
est mise a prix a mille ecus remains, il y en aurait 
eu cinq cents pour vous si vous nous aviez aid£s a le 
prendre. 

» Les deux jeunes gens echangerent un regard. Le 
brigadier eut un instant d'esperance. Cinq cents ecus 
romains font trois mille francs, et trois mille francs 
sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui 
vont se marier. 

» — Oui, c'est f&cheux, dit Vampa, mais nous ne 
Favons pas vu. 

» Alors les carabiniers battirent le pays dans des 
directions differentes, mais inutilement. 

» Puis, successivement ils disparurent. 

» Alors Vampa alia tirer la pierre, et Cucumetto 
sortit. 

» II avait vu, a travers les jours de la porte de 
granit, les deux jeunes gens causer avec les ca- 
rabiniers ; il s'etait doute de sujet de leur con- 
versation, il avait lu sur le visage de Luigi et de 
Teresa l'inebranlable resolution de ne point le livrer 
et tira de sa poche une bourse pleine d'or et la leur 
offrit. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 203 

» Mais Vampa releva la tete avec fiert6 ; quant a 
Teresa, ses yeux brillerent en pensant a tout ce 
qu'elle pourrait acheter de riches bijoux et beaux 
habits avec cette bourse pleine d'or. 

» Cucumetto etait un satan fort habile : il avait 
pris la forme d'un bandit au lieu de celle d'un ser- 
pent ; il surprit ce regard, reconnut dans Teresa une 
digne fille d'Eve, et rentra dans la foret en se retour- 
nant plusieurs fois sous pretexte de saluer ses libe- 
rateurs. 

» Plusieurs jours s'6coulerent sans que Ton revit 
Cucumetto, sans qu'on entendit reparler de lui. 

» Le temps du carnaval approchait. Le comte de 
San-Felice annonca un grand bal masque ou tout ce 
que Rome avait cle plus elegant fut invite. 

» Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi 
demanda a son protecteur l'intendant la permission 
pour elle et pour lui d'y assister caches parmi les 
serviteurs de la maison. Cette permission lui fut 
accordee. 

» Ce bal dtait surtout donne* par le comte pour 
faire plaisir a sa fille Carmela, qu'il adorait. 

» Carmela etait juste de 1'age et de la taille de 
Teresa, et Teresa etait au moins aussi belle que Car- 
mela. 

» Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toi- 
lette, ses plus riches aiguilles, ses plus brillantes 
verroteries. Elle avait le costume des femmes de 
Frascati. 

» Luigi avait 1'habit si pittoresque du paysan re- 
main les jours de fete. 

» Tons deux se melerent, comme on 1'avait permis, 
aux serviteurs et aux paysans. 

» La fete etait magnifique. Non seulement la villa 
etait ardemment illuminee, mais des milliers de Ian- 



204 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

ternes de couleur etaient suspendues aux arbres du 
jardin. Aussi bientot le palais eut-il debord6 sur ]es 
terrasses et les terrasses dans les allees. 

» A chaque carrefour il y avait un orchestre, des 
buffets et des rafraichissements ; les promeneurs 
s'arr etaient, des quadrilles se formaient et Ton dan- 
sait la ou il plaisait de danser. 

» Carmela e'tait vetue en femme de Sonino. Elle 
avait son bonnet tout brode* de perles, les aiguilles 
de ses cheveux etaient d'or et de diamants, sa cein- 
ture etait de soie turque a grandes fleurs brochees, 
son surtout et son jupon etaient de cachemire, son 
tablier etait de mousseline des Indes ; les boutons de 
son corset etaient autant de pierreries. 

» Deux autres de ses compagnes etaient vetues, 
l'une en femme de Nettuno, l'autre en femme de Ja 
Riccia. 

» Quatre jeunes gens des plus riches et des plus 
nobles families de Rome les accompagnaient avec 
cette liberie italienne qui n'a son dgale dans aucun 
autre pays du monde : ils etaient vetus de leur cote 
en paysans d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana 
et de Sora. 

» II va sans dire que ces costumes de paysans, 
comme ceux de paysannes, etaient resplendissants 
d'or et de pierreries. ' 

» 11 vint a Oarmela Yid6e de faire un quadrille uni- 
forme, seulement il manquait une femme. 

» Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de 
ses invitees n'avait un costume analogue au sien et a 
ceux de ses compagnes. 

» Le comte de San-Felice lui montra, au milieu des 
paysannes, Teresa appuy^e au bras de Luigi. 

» — Est-ce que vous permettez, mon pere ? dit 
Oarmela. 



LE GOMTE D15 MONTE-CRISTO 205 

» — Sans doute, repondit le comte, ne sommes- 
nous pas en carnaval ! 

» Carmela se pencha vers un jeime homme qui 
1'accompagnait en causant, et lui dit quelques mots 
tout en lui montrant du doigt la jeune fille. 

» Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui 
lui servait de conductriee, fit un geste d'obeissance, 
et vint inviter Teresa a figurer au quadrille dirige 
par la fille du comte. 

» Teresa sentit comme une flamme qui lui passait 
sur le visage. Elle interrogea du regard Luigi : il n'y 
avait pas moyen de refuser. Luigi laissa lentement 
glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien, et 
Teresa, s'eloignant conduite par son elegant cavalier, 
vint prendre, toute tremblante, sa place au quadrille 
aristocratique. 

» Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et severe 
costume de Teresa eut eu un bien autre caractere 
que celui de Carmela et de ses compagnes ; mais 
Teresa etait une jeune fille frivole et coquette ; les 
broderies de la mousseJine, les palmes de la cein- 
ture, l'6clat du cachemire i'eblouissaient, le reflet 
des saphirs et des diamants la rendait folle. 

» De son cote* Luigi sentait naitre en lui un senti- 
ment inconnu : e'etait comme une douleur sourde qui 
le mordait au coeur d'abord, et de la, toute fremis- 
sante, courait par ses veines et s'emparait de tout 
son corps ; il suivit des yeux les moindres mouve- 
ments de Teresa et de son cavalier ; lorsque leurs 
mains se touchaient il ressentait comme des eblouis- 
sements, ses arteres batfcaient avec violence, et Ton 
eut dit que le son d'une cloche vibrait a ses oreilles. 
Lorsqu'ils se parlaient. quoique Teresa 6coutat, ti- 
mide et les yeux baisses, les discours de son cava- 
lier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du 



206 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

beau jeune homme que ces discours etaient des 
louanges, il lui semblait que la terre tournait sous 
lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des 
id6es de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de 
se laisser emporter a sa folie, il se cramponnait d'une 
main a la charmille contre laquelle il Gtait debout, 
et de Tautre il serrait d'un mouvement convulsif le 
poignard au manche sculpte qui elait passe dans sa 
ceinture et que, sans s'en apercevoir, il tirait quel- 
quefois presque entier du fourreau. 

» Luigi 6tait jaloux! il sentait qu'emport6e' par sa 
nature coquette et orgueilleuse, Teresa pouvait lui 
echapper. 

» Et cependant la jeune paysanne, timide et pres- 
que effrayee d'abord, s'etait bientot remise. Nous 
avons dit que Teresa etait belle. Ce n'est pas tout, 
Teresa etait gracieuse, de cette gr&ce sauvage, bien 
autrement puissante que notre grace minaudiere et 
affectee. 

» Elle eut presque les honneurs du quadrille : et 
si elle fut envieuse de la fille du comte de San-Felice, 
nous n'oserions pas dire que Carmela ne fut pas ja- 
louse d'elle. 

» Aussi fut-ce avec force compliments que son 
beau cavalier la reconduisit a la place ou il Favait 
prise, et ou l'attendait Luigi. 

» Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la 
jeune fille avait jete un regard sur lui, et a chaque 
fois elle l'avait vu pale et les traits crisped. Une fois 
xneme, la lame de son couteau, a moitie' tir£e de sa 
gaine, avait ebloui ses yeux comme un sinistre 6clair. 

» Ce fut done presque en tremblant qu'elle reprit 
le bras de son amant. 

» Le quadrille avait eu le plus grand succ&s, et il 
£tait evident qu'il 6tait question d'en faire une se- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO Wl 

conde Edition ; Carmela seule s'y opposait ; mats le 
comte de San-Felice pria sa fille si tendrement, 
qu'elle finit par consentir. 

» Aussitot un des cavaliers s'avanga pour inviter 
Teresa, sans laquelle il etait impossible que la con- 
tredanse eut lieu ; mais la jeune fille avait de*ja dis- 
paru. 

» En effet, Luigi ne s'6tait pas senti la force de 
supporter une seconde 6preuve ; et ? moitie par per- 
suasion, moitie par force, il avait entraine Teresa 
vers un autre point du jardin. Teresa avait cede bien 
malgre eile ; mais elle avait vu a la figure boulevers6e 
du jeune homme, elle comprenait a son silence en- 
trecoup6 de tressaillements nerveux, que quelque 
chose d'etrange se passait en lui. Elle-meme n'etait 
pas exempte d'une agitation interieure, et sans avoir 
cependant rien fait de mal, elle comprenait que Luigi 
6tait en droit de lui faire des reproches : sur quoi ? 
elle 1'ignorait ; mais elle ne sentait pas moins que ces 
reproches seraient merites. 

» Cependant, au grand <§tonnement de Teresa, 
Luigi demeura muet, et pas une parole n'entr'ouvrit 
ses levres pendant tout le reste de la soiree. Seu- 
lement, lorsque le froid de la milt eut chasse les 
invites des jardins et que les portes de la villa se 
furent refermees sur eux pour une fete interieure, il 
reconduisit Teresa ; puis, comme elle allait rentrer 
chez elle : 

» — Teresa, dit-il, a quoi pensais-tu lorsque tu 
dansais en face de la jeune comtesse de San-Felice? 

» — Je pensais, repondit la jeune fille dans toute 
la franchise de son &me, que je donnerais la moitie 
de ma vie pour avoir un costume comme celui qu'elle 
portait. 

» — Et que te disait ton cavalier ? 



208 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

» — II me disait qu'il ne tiendrait qu'a moi de 
f avoir, et que je n'avais qu r un mot a dire pour cela. 

» — II avait raison, repondit Luigi. Le d6sires-tu 
aussi ardemment que tu le dis ? 

» — Oui. 

» — Eh bien, tu Y auras ! 

» La jeune fille, etonnee, leva la tete pour le ques- 
tionner ; . mais son visage etait si sombre et si ter- 
rible que la parole se glaga sur ses levres. 

» D'aiileurs, en disant ces paroles, Luigi s'6tait 
eloigned 

» Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle 
put l'apercevoir. Puis, lorsqull eut disparu, elle ren- 
tra chez elle en soupirant. 

» Cette meme nuit il arriva un grand 6v6nement 
par 1'imprudence sans doute de quelque domestique 
qui avait neglige* d'6teindre les lumieres ; le feu prit 
a la villa San-Felice, juste dans les d6pendances de 
l'appartement de la belle Carmela. Rdveill6e au mi- 
lieu de la nuit par la lueur des flammes, elle avait 
saute" au bas de son lit, s'^tait envelopp6e de sa robe 
de chambre, et avait essaye de fuir par la porte ; mais 
le corridor par lequel il fallait passer 6tait deja la 
proie de l'incendie. Alors elle dtait rentree dans sa 
chambre appelant a grands cris du secours, quand 
tout a coup sa fendtre, situee a vingt pieds du sol, 
s ? 6tait ouverte ; un jeune paysan s'etait elance" dans 
l'appartement, l'avait prise dans ses bras, et, avec 
une force et une adresse surhumaines, l'avait trans- 
ported sur le gazon de la pelouse, ou elle s'6tait 6va- 
nouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son pere 6tait 
devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui 
portant des secours. Une aile tout entiere de la villa 
etait bruise ; mais qu'importait, puisque Carmela 
6tait saine et sauve. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 209 

» On chercha partout sonliberateur, mais son libe- 
rates ne reparut point; on le demanda a tout le 
monde, mais personne ne Favait vu. Quant a Carmela, 
elle etait si troubled qu'elle ne l'avait point reconnu. 

» Au reste, comme le eomte etait immensement 
riche, a part le danger qu'avait couru Carmela et qui 
lui parut, par la maniere miraculeuse dont elle y 
avait echappe, plutot une nouvelle faveur de la Pro- 
vidence qu'un malheur reel, la perte oceasionnee 
par les flammes fut peu de chose pour lui. 

» Le lendemain, a 1'heure habituelle, les deux jeu- 
nes gens se retrouverent a la lisiere de la foret. 
Luigi etait arrive' le premier. II vint au-devant de la 
jeune fille avec une grande gaiete ; il semblait avoir 
completement oubli6 la scene de la veille. Teresa 
6tait visiblement pensive ; mais en voyant Luigi ainsi 
dispose\ elle affecta de son cote Finsouciance rieuse 
qui etait le fond de son caractere quand quelque pas- 
sion ne le venait pas troubler. 

» Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la 
conduisit jusqu'a la porte de la grotte. La il s'arreta. 
La jeune fille, comprenant qu'il y avait quelque chose 
d'extraordinaire, le regarda fixement. 

» — Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu 
donnerais tout au monde pour avoir un costume pa- 
reil a celui de la fille du comte ? 

» — Oui, dit Teresa avec 6tonnement, mais j'6tais 
folle de faire un pareil souhait. 

» — Et moi je t'ai rdpondu : C'est bien, tu Fauras. 

» — Oui, reprit la jeune fille, dont l'etonnement 
croissait a chaque parole de Luigi ; mais tu as re- 
pondu cela sans doute pour me faire plaisir. 

» — Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te Faie 
donn6, Teresa, dit orgueilleusement Luigi ; entre 
dans la grotte et habille-toi. 

ir. 17 



£10 LE COMTE PE MONTE~CftIST0 

» A ces mots il tira la pierre, et montra a Teresa la 
grotte eclairee par deux bougies qui brulaient de 
chaque c6t6 d'un magnifique miroir ; sur la table rus- 
tique, fa-ite par Luigi, 6taient etales le collier de 
perles et les epingles de diamants ; sur une chaise a 
cote* etait depose" le reste du costume. 

» Teresa poussa un cri de joie, et, sans s 'informer 
d'ou venait ce costume, sans prendre le temps de 
remercier Luigi, elle s'elanca dans la grotte trans- 
formed en cabinet de toilette. 

» Derriere elle Luigi repoussa la pierre, car il ve- 
nait d'apercevoir, sur la crete d'une petite colline qui 
empechait que de la place ou il 6tait on ne vit Pales- 
trina, un voyageur a cheval, qui s'arreta un instant 
comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur 
du ciel avec cette nettete de contour particuliere 
aux lointains des pays m6ridionaux. 

» En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval 
au galop, et vint a lui. 

» Luigi ne s'6tait pas trompe* ; le voyageur, qui 
allait de Palestrina a Tivoli, etait dans le doute de 
son chemin. 

» Le jeune homme le lui indiqua ; mais, comme a 
un quart de mille de la la route se divisait en trois 
sentirs, et qu 'arrive a ces trois sentiers le voyageur 
pouvait de nouveau s'egarer, il pria Luigi de lui ser- 
vir de guide. 

» Luigi deHacha son manteau et le deposa a terre, 
jeta sur son epaule sa carabine, et, degag6 ainsi du 
lourd vetement, marcha devant le voyageur de ce 
pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a 
peine a suivre. 

» En dix minutes, Luigi et le voyageur furent a 
Tespece de carrefour indique* par le jeune patre. 

» Arrived la, d'un geste majestueux comme celui 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 211 

d*un empereur, il etendit la main vers celle des trois 
routes que le voyageur devait suivre : 

» ■— Voila votre chemin, dit-il, Excellence, vous 
a'avez plus a vous tromper maintenant. 

» — Et toi, voici ta recompense, dit le voyageur en 
offrant au jeune p&tre quelques pieces de menue 
monnaie. 

» — Merci, dit Luigi en retirant sa main ; je rends 
un service, je ne le vends pas. 

» — Mais, dit le voyageur, qui paraissait du reste 
habitue a cette difference entre la servilite de 
I'homme des villes et 1'orgueil du campagnard, si tu 
refuses un salaire, tu acceptes au moms un cadeau. 

» — Ah ! oui, c'est autre chose. 

» — Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux 
sequins de Venise, et donne-les a ta fiancee pour en 
faire une paire de boucles d'oreilles. 

» — Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le 
jeune p&tre, vous n'en trouveriez pas un dont la 
poign^e fut mieux sculptee d'Albano a Civita-Cas- 
tellana. 

» — J'accepte, dit le voyageur ; mais alors c'est 
moi qui suis ton oblige, car ce poignard vaut plus de 
deux sequins. 

» — Pour un marchand peut-etre ; mais pour moi, 
qui l'ai scuJpte moi-meme, il vaut a peine une piastre. 

» — Comment t'appelles-tu ? demanda le voya- 
geur. 

» — Luigi Vampa, r^pondit le patre du m3me air 
qu'il eut repondu : Alexandre, roi de Mac^doine. 

» — Et vous ? 

» — Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le 
marin. 

Franz d'Epinay jeta un cri de surprise. 

«— Simbad le marin ! dit-il. 



212 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le 
voyageur donna a Vampa comme 6tant le sien. 

— Eh bien ! mais, qu'avez-vous a dire contre ce 
nom ? interrompit Albert ; c'est im fort beau nom, et 
les aventures du patron de ce monsieur m'ont, je 
dois Favouer, fort amuse dans ma jeunesse. 

Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad 
le marin, comme on le comprend bien, avait r6veill6 
en lui tout un monde de souvenirs, comme avait fait 
la veille celui du comte de Monte-Cristo. 

— Continuez, dit-il a l'hote. 

— Vampa mit d^daigneusement les deux sequins 
dans sa poche, et reprit lentement le chemin par 
lequel il etait venu. Arriv6 a deux ou trois cents pas 
de la grotte il crut entendre un cri. 

» II s'arreta, ecoutant de quel cot6 venait ce cri. 

» Au bout d'une seconde, il entendit son nom pro-* 
nonc6 distinctement. 

» L'appel venait du c6te de la grotte. 

» II bondit comme un chamois, armant son fusil 
tout en courant, et parvint en moins d'une minute 
au sommet de la petite colline opposed a celle ou il 
avait apercu le voyageur. 

» La, les cris : Au secours ! arriverent a lui plus 
distincts. 

» II jeta les yeux sur Tespace qu'il dominait; un 
homme enlevait Teresa, comme le centaure Nessus 
Dejanire. 

» Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, etait 
deja aux trois quarts du chemin de la grotte a la 
foret. 

» Vampa mesura Tintervalle ; cet homme avait 
deux cents pas d'avance au moins sur lui, il n'y avait 
pas de chance de le rejoindre avant qu'il eut gagne 
le bois. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 213 

» Le jeune patre s'arreta comme si ses pieds eus- 
sent pris racine. II appuya la crosse de son fusil a 
T6paule, leva lentement le canon dans la direction 
du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course 
et fit feu. 

» Le ravisseur s'arreta court ; ses genoux plierent, 
et il tomba entrainant Teresa dans sa chute. 

» Mais Teresa se releva aussitdt ; quant au fugitif, 
il resta couche" se d^battant dans les convulsions de 
l'agonie. « 

» Vampa s'elanca aussitot vers Teresa, car a dix 
pas du moribond les jambes lui avaient manque a son 
tour, et elle etait retombee a genoux : le jeune 
hoinme avait cette crainte terrible que la balle qui 
venait d'abattre son ennemi n'eut en memo temps 
blesse sa fiancee. 

» Heureusement il n'en 6tait rien, c'elait la terreur 
seule qui avait paralyse les forces de Teresa. Lorsque 
Luigi se fut bien assure qu'elle etait saine et sauve, 
il se retourna vers le blesse. 

» II venait d'expirer les poings ferm^s, la bouche 
contracted par la douleur, et les cheveux herisses 
sous la sueur de l'agonie. 

» Ses yeux etaient rested ouverts et menacants. 

» Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucu- 
metto. 

» Depuis le jour ou le bandit avait ete* sauve par 
les deux jeunes gens, il etait .devenu amoureux de 
Teresa et avait jure que la jeune fille serait a lui. 
Depuis ce jour il Favait epiee ; et, profitant du mo- 
ment ou son amant l'avait laiss^e seule pour indiquer 
le chemin au voyageur, il l'avait enlevee et la croyait 
deja a lui, lorsque la balle de Vampa, guidee par le 
coup d'oeil infaillible du jeune pdtre, lui avait traverse 
le coeur. 



214 LE COMTE DE MGNTE-CRISTO 

» Vampa le regard a un instant sans que la moin- 
dre Amotion se trahit sur son visage, tandis qu'au 
contraire Teresa, toute tremblante encore, n'osait se 
rapprocher du bandit mort qu'a petits pas, et jetait. 
en h6sitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus 
l^paule de son amant. 

» Au bout d'un instant Vampa se retourna vers sa 
maitresse : 

» — Ah ! ah ! dit-il, c'est bien, tu es habillee ; a 
mon tour de faire ma toilette. 

» En eflfet, Teresa 6tait revetue de la t£te aux pieds 
du costume de la fille du comte de San-Felice. 

» Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, 
Femporta dans la grotte, tandis qu'a son tour Teresa 
restait dehors. 

» Si un second voyageur fut alors passe, il eut vu 
une chose 6trange : c'etait une bergere gardant ses 
brebis avec une robe de cachemire, des boucles 
d'oreilles et un collier de perles, des epingles de 
diamants et des boutons de saphirs, d'emeraudes et 
de rubis. 

» Sans doute il se fut cru revenu au temps de Flo- 
rian, et eut affirm^, en revenant a Paris, qu'il avait 
rencontre" la bergere des Alpes assise au pied des 
monts Sabins. 

» Au bout d'un quart d'heure Vampa sortit a son 
tour de la grotte. Son costume n'6tait pas moins ele- 
gant dans son genre que celui de Teresa. 

» II avait une veste de velours grenat a boutons 
d'or cisel6, un gilet de soie tout couvert de brode- 
ries, une dcharpe romaine nou^e autour du cou, une 
cartouchiSre toute piqu6e d'or et de soie rouge et 
verte ; des culottes de velours bleu de ciel attaches 
au-dessous du genou par des boucles de diamants, 
des guetres de peau de daim bariolees de mille ara- 



LE COMTE DE MONTE-CB.ISTO 215 

besques, et un chapeau oil flottaient des rubans de 
toutes couleurs ; deux montres pendaient a sa cein- 
ture, et un niagnifique poignard etait passe a sa car- 
touchiere. 

» Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet 
habit, ressemblait a ane peinture de Leopold Robert 
ou de Scbnetz. 

» II avait revetu le costume complet de Cucumetto. 

» Le jeune homme s'apercut de Teffet qu'il produi- 
sait sur sa fiancee, et un sourire d'orgueil passa sur 
sa bouche. 

» — Maintenant, dit-il a Teresa, es-tu pret© a par- 
tager ma fortune quelle qu'elle soit ? 

» — Oh oui ! s'ecria la jeune fille avec enthou- 
siasme. 

» — A me suivre partout ou j'irai? 

» — Au bout du monde. 

» — Alors prends mon bras et partons, car nous 
n'avons pas de temps a perdre. 

» La jeune fille passa son bras sous celui de son 
amant, sans meme lui demander ou il la conduisait ; 
car en ce moment il lui paraissait beau, fier et puis- 
sant comme un dieu. 

» Et tous deux s'avancerent dans la foret, dont, au 
bout de quelques minutes, ils eurent franchi la 
lisiere. 

» II va sans dire que tous les sentiers de la monta- 
gne 6taient connus de Vampa ; il avanca done dans 
la foret sans hesiter un seul instant, quoiqu'il n'y eut 
aucun chemin fraye\ mais seulement reconnaissant 
la route qu'il devait suivre a la seule inspection des 
arbres et des buissons : ils marcherent ainsi une 
heure et demie a peu pres. 

» Au bout de ce temps, ils etaient arrives a Ten- 
droit le plus touffu du bois. Un torrent dont le lit 



216 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

etait a sec conduisait dans une gorge profonde. 
Vampa prit cet etrange chemin, qui, encaisse entre 
deux rives et rembruni par l'ombre £paisse des pins, 
semblait, moins la descente facile, ce sentier de 
l'Averne dont parle Virgile. 

» Teresa, redevenue craintive a Taspect de ce lieu 
sauvage et desert, se serrait contre son guide, sans 
dire une parole ; mais comme elle le voyait marcher 
toujours d'un pas egal, comme un calme profond 
rayonnait sur son visage, elle avait elle-meme la 
force de dissimuler son Amotion. 

» Tout a coup, a dix pas d'eux, un homme sembla 
se detacher d'un arbre derriere lequel il etait cache\ 
et mettait Vampa en joue : 

» — Pas un pas de plus ! cria-t-il, ou tu es mort. 

» — Allons done, dit Vampa en levant la main avec 
un geste de m6pris, tandis que Teresa, ne dissimu- 
lant plus sa terreur, se pressait contre lui, est-ce que 
les loups se dechirent entre eux ! 

*> — Qui es-tu ? demanda la sentinelle. 

» — Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de 
San-Felice. 

» — Que veux-tu ? 

» — j e veux parler a tes compagnons qui sont a la 
clairiere de Rocca Bianca. 

» — Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutdt, 
puisque tu sais ou cela est, marche devant. 

» Vampa sourit d'un air de m6pris a cette precau- 
tion du bandit, passa devant avec Teresa et conti- 
nua son chemin du meme pas ferme et tranquille qui 
l'avait conduit jusque-la. 

» Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe 
de s'arreter. 

» Les deux jeunes gens obeirent. 

» Le bandit imita trois fois le cri du corbeau. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 217 

» Un croassement repondit a ce triple appel. 

» — C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux 
continuer ta route. 

» Luigi et Teresa se remirent en chemin. 

» Mais a mesure qu'ils avancaient, Teresa, trem- 
blante, se serrait contre son amant; en effet, a tra- 
vers les arbres, on voyait apparaitre des armes et 
6tinceler des canons de fusil. 

» La clairiere de Rocca Bianca 6tait au sommet 
d'une petite montagne qui autrefois sans doute avait 
et6 un volcan, volcan eteint avant que R6mus et Ro- 
mulus eussent d6serte Albe poor venir b&tir Rome. 

» Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trou- 
verent au meme instant en face d'une vingtaine de 
bandits. 

» — Voici un jeune homme qui vous cherche et qui 
desire vous parler, dit la sentinelle. 

» — Et que veut-il nous dire ? demanda celui qui, en 
1'absence du chef, faisait l'interim du capitaine. 

» — Je veux dire que je m'ennuie de faire le metier 
de berger, dit Vampa. 

» — All ! je comprends, dit le lieutenant, et tu 
viens nous demander a etre admis dans nos rangs ? 

» — Qu'il soit le bienvenu ! crierent plusieurs ban- 
dits de Ferrusino, de Pampinara et d'Anagni, qui 
avaient reconnu Luigi Vampa. 

» — Oui, seulement je viens vous demander une 
autre chose que d'etre votre compagnon. 

» — Et que viens-tu nous demander ? dirent les 
bandits avec e'tonnement. 

» — Je viens vous demander a etre votre capitaine, 
dit le jeune homme. 

» Les bandits 6claterent de rire. 

» — Et qu'as-tu fait pour aspirer a cet honneur? 
demanda le lieutenant. 



218 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

» — J* ai tue votre chef Cucumetto, dont voici la 
depouille, dit Luigi, et j'ai mis le feu h la villa de San- 
Felice pour donner une robe de noce k ma fiancee. 

» Une heure apres, Luigi Vampa etait elu capitaine 
en remplacement de Cucumetto. 

— Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se 
retournant vers son ami, que pensez-vous mainte- 
nant du citoyen Luigi Vampa ? 

— Je dis que c'est un myihe? repondit Albert, et 
qu'il n'a jamais exist6. 

— Qu'est-ce que c'est qu'un mythe ? demanda Pas- 
trim. 

— Ce serait trop long a vous expliquer, mon cher 
note, repondit Franz. Et vous dites done que maitre 
Vampa exerce en ce moment sa profession aux envi- 
rons de Rome ? 

— Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant 
lui n'avait donne l'exemple. 

— La police a tente vainement de s'en emparer, 
alors ? * 

— Que voulez-vous ! il est d'accord a la fois avec 
lesbergers de la plaine, les pScheurs du Tibre et 
les contrebandiers de la cote. On le cherche dans 
la montagne, il est sur le fleuve ; on le poursuit sur 
le fleuve, il gagne la pleine mer ; puis tout k coup, 
quand on le croit refugie dans Tile del Giglio, del 
Guanouti ou de Monte-Cristo, on le voit reparaitre 
a Albano, a Tivoli ou & la Riccia. 

— Et quelle est sa maniere de proedder a l'dgard 
des voyageurs ? 

— Ah ! mon Dieu ! c'est bien simple. Selon la dis- 
tance ou Ton est de la ville, il leur donne huit 
heures douze heures, un jour, pous payer leur ran- 
con ; puis, ce temps 6coule, il accorde une heure de 
grace. A la soixantieme minute de cette heure, s'il 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 219 

n'a pas Fargent, il fait sauter la cervelle du prison- 
nier d'un coup de pistolet, ou lui plante son poignard 
dans le cceur, et tout est dit. 

— - Eh Men, Albert, demanda Franz a son compa- 
gnon, etes-vous toujours dispose a aller au Colisee 
par les boulevards exterieurs ? 

— Parfaitement, dit Albert, si la route est plus 
pittoresque. 

En ce moment neuf heures sonnerent, la porte 
s'ouvrit et notre cocher parut. 

— Excellences, dit-il, la voiture vous attend. 

— Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisee ! 

— Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les 
rues ? 

— Par les rues, morbleu ! par les rues ! s'ecria 
Franz. 

— Ah! fflon cher! dit Albert en se levant a son 
tour et en allumant son troisieme cigare, en verite, 
je vous croyais plus brave que cela. 

Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'esca- 
lier et monterent en voiture. 



XIII 



APPARITION 

Franz avait trouve un terme moyen pour qu'Albert 
arriv^t au Colisee sans passer devant aucune ruine 
antique, et par consequent sans que les preparations 
graduelles otassent au colosse une seule coudee de 
ses gigantesques proportions. C'etait de suivre la 



220 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

via Sistinia, de couper a angle droit devant Sainte- 
Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana et San 
Pietro in Vincoli jusqu'a la via del Colosseo. 

Cet itineraire offrait d'ailleurs un autre avantage : 
c'etait celui de ne distraire en rien Franz de Tim- 
pression produite sur lui par l'histoire qu avait ra- 
contee maitre Pastrini, et dans laquelle se trouvait 
mele* son myst6rieux amphitryon de Monte-Cristo. 
Aussi s'etait-il accoude" dans son coin et 6tait-il 
retombe' dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il 
s'6tait faits a lui-meme et dont pas un ne lui avait 
donne une r6ponse satisfaisante. 

Une chose, au reste, lui avait encore rappele* son 
ami Simbad le marin : c'etaient ces mysterieuses 
relations entre les brigands et les matelots. Ce qu'a- 
vait dit maitre Pastrini du refuge que trouvait Vampa 
sur les barques des p^cheurs et des contrebandiers 
rappelait a Franz ces deux bandits corses qu'il avait 
trouv^s soupant avec F6quipage du petit yacht, lequel 
s'^tait d^tourne" de son chemin et avait aborde a Porto- 
Vecchio, dans le seul but de les remettre a terre. 
Le nom que se donnait son hdte de Monte-Cristo, 
prononce" par son hdte de l'hotel d'Espagne, lui prou- 
vait qu'il jouait le mdme rdle philanthropique sur les 
cdtes de Piombino, de Civita-Vecchia, d ? Ostie et de 
Gagte que sur celles de Corse, de Toscane et d'Es- 
pagne ; et comme lui-m^me, autant que pouvait se le 
rappeler Franz, avait parl6 de Tunis et de Palerme, 
c'6tait une preuve qu'il embrassait un cercle de rela- 
tions assez 6tendu. 

Mais si puissantes que fussent sur Tesprit du jeune 
homme toutes ces reflexions, elles s'evanouirent a 
Finstant ou il vit s'elever devant lui le spectre sombre 
et gigantesque du Colis^e, a travers les ouvertures 
duquel la lune projetait ces longs et psiles rayons qui 



LE COMTE DE MONTE- CRISTO 221 

tombent des yeux des fantomes. La voiture arreta a 
quelques pas de la Mesa Sudans. Le cocher vint 
ouvrir la portiere ; les deux jeunes gens sauterent a 
bas de la voiture et se trouverent en face d'un cice- 
rone qui semblait sortir de dessous terre. 

Comme celui de Fhotel les avait suivis, cela leur 
en faisait deux. 

Impossible, au reste, d'eviter a Rome ce luxe des 
guides: outre le cicerone general qui s'empare de 
vous au moment ou vos mettez le pied sur le seuil 
de la porte de l'hotel, et qui ne vous abandonne plus 
que le jour ou vous mettez le pied hors de la ville, il 
y a encore un cicerone special attache a chaque mo- 
nument, et je dirai presque a chaque fraction du 
monument. Qu'on juge done si Ton doit manquer de 
ciceroni au Colosseo, e'est-a-dire au monument par 
excellence, qui faisait dire a Martial : 

« Que Memphis cesse de nous vanter les barbares 
miracles de ses pyramides, que Ton ne chante plus 
les merveilles de Babylone ; tout doit c6der devant 
l'immense travail de l'amphitheatre des Cesars, et 
toutes les voix de la renommee doivent se reunir 
pour vanter ce monument. » 

Franz et Albert n'essayerent point de se sous- 
traire a la tyrannie ciceronienne. Au reste, cela 
serait d'autant plus difficile que ce sont les guides 
seulement qui ont le droit de parcourir le monument 
avec des torches. lis ne firent done aucune dis- 
tance, et se livrerent pieds et poings lies a leurs 
conducteurs. 

Franz connaissait cette promenade pour l'avoir 
faite dix fois deja. Mais comme son compagnon, plus 
novice, mettait pour la premiere fois le pied dans le 
monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer a sa 
louange, malgre" le caquetage ignorant de ses guides ? 



%%% LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

il 6tait fortementimpressionne. C'est qu'en effeton 
n'a aucune idee, quand on ne Fa pas vue, de la ma- 
jeste d'une pareille ruine, dont toutes les proportions 
sont doublees encore par la mysterieuse clarte de 
cette lune meridionale dont les rayons semblent un 
crepuscule d'Occident. 

Aussi, a peine Franz le penseur eut-il fait cent pas 
sous les portiques interieurs, qu'abandonnant Albert 
a ses guides, qui ne voulaient pas renoncer au droit 
imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs 
details la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, 
le Podium des Cesars, il prit un escalier a moitie 
ruine\ et Leur laissant continuer leur route sym^trique, 
il alia tout simplement s'asseoir a l'ombre d'une 
colonne, en face d'une 6chancrure qui lui permettait 
d'embrasser le geant de granit dans toute sa majes- 
tueuse 6tendue. 

Franz 6tait la depuis un quart d'heure a pen pres, 
perdu, comme je l'ai dit, dans l'ombre d'une colonne, 
occupe a regarder Albert, qui, accompagne de ses 
deux porteurs de torches, venait de sortir d'un vomi- 
torium place" a l'autre extremity du Colise*e, et les- 
quels, pareils a des ombres qui suivent un feu follet, 
descendaient de gradin en gradin vers les places 
rdservees aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre 
rouler dans les profondeurs du monument une pierre 
d£tach6e de l'escalier situe en face de celui qu'il 
venait de prendre pour arriver a l'endroit ou il 6ta.it 
assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une 
pierre qui se detach-e sous le pied du temps et va 
rouler dans Fabime ; mais, cette fois, il lui semblait 
que c'etait aux pieds d'un homme que la pierre avait 
c0de et qu'un bruit de pas arrivait jusqu'a lui, quoi- 
que celui qui 1'oocasionnait fit tout ce qu'il put pour 
l'assourdir. 



LE COMTE DE MONT E ~C RISTO 223 

En effet, au bout d'un instant un homme parut, 
sortant graduellement de l'ombre a mesure qu'il mon- 
tait l'escalier dont l'orifice, situe" en face de Franz, 
etait 6clair6 par la lune, mais dont les degres, a 
mesure qu'on les descendait, s'enfoncaient dans 
1'obscarite. 

Ce pouvait etre un voyageur comme lui, pr6fe>ant 
une meditation solitaire au bavardage insignifiant de 
ses guides, et par consequent son apparition n'avait 
rien qui put le surprendre ; mais a l'hesitation avec 
laquelle il monta les dernieres marches, a la facon 
dont, arrive sur la plate-forme, il s'arreta et parut 
ecouter, il 6tait evident qu'il etait venu la dans un 
but particulier et qu'il attendait quelqu'un. 

Par un mouvement instinctif, Franz s'effaea le plus 
qu'il put derriere la colonne. 

A dix pieds du sol ou ils se trouvaient tous deux, la 
voute etait defonc^e, et une ouverture ronde, pa- 
reille a celle d'un puits, permettait d'apercevoir le 
ciel tout constelle d'^toiles. 

Autour de cette ouverture, qui donnait peut-etre 
deja, depuis des centaines d'annees, passage aux 
rayons de la lune, poussaient des broussailles doat 
les vertes et freles decoupures se detachaient en 
vigueur sur Tazur mat du firmament, tandis que de 
grandes lianes et de puissants jets de lierre pen- 
daient de cette terrasse superieure et se balangaient 
sous la voute, pareils a des cordages flottants. 

Le personnage dont l'arriv6e mysterieuse avait 
attire l'attention cle Franz etait place dans une demi- 
teinte qui ne lui permettait pas de distinguer ses 
traits, mais qui cependant n'etait pas assez obscure 
pour l'emp^cher de d6tailler son costume : il dtait 
enveloppe d'un grand manteau brun dont un des 
pans, rejet6 sur son epaule gauche, lui cachait le has 



224 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

du visage, tandis que son chapeau a larges bords en 
couvrait la partie superieure. L'extremite" seule de 
ses vetements se trouvait eclair^e par la lumiere 
oblique qui passait par 1'ouverture, et qui permetfcait 
de distinguer un pantalon noir encadrant coquette- 
ment une botte vernie. 

Cet homme appartenait evidemment, sinon a l'aris- 
tocratie, du moins a la haute soci6te\ 

II 6ta.it la depuis qualques minutes et commencait 
a donner des signes visibles d'impatience, lorsqu'un 
leger bruit se fit entendre sur la terrasse supe- 
rieure. 

Au menie instant une ombre parut intercepter la 
lumiere, un homme apparut a l'orifice de Fouverture, 
plongea son regard percant dans les tenebres, et 
apercut l'homme au manteau .; aussitot il saisit une 
poign£e de ces lianes pendantes et de ces lierres 
flottants, se laissa glisser, et, arrive" a trois ou quatre 
pieds du sol, sauta 16gerement a terre. Celui-ci avait 
le costume d'un Transt6vere complet. 

— Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte ro- 
main, je vous ai fait attendre. Cependant je ,ne suis 
en retard que de quelques minutes. Dix heures vien- 
nent de sonner a Saint-Jean-de-Latran. 

— C'est moi qui 6tais en avance et non vous qui 
etiez en retard, r^pondit Fetranger dans le plus pur 
toscan ; ainsi pas de c6remonie : d'ailleurs m'eussiez- 
vous fait attendre, que je me serais bien doute que 
c'^tait par quelque motif independant de votre vo- 
lonte\ 

— Et vous auriez eu raison, Excellence ; je viens 
du chateau Saint-Ange, et j'ai eu toutes les peines 
du monde a parler a Beppo. 

— Qu'est-ce que Beppo ? 

— Beppo est un employe" de la prison, a qui je fais 



LE GOMTE DE MONTE-CRXSTO 225 

nne petite rente pour savoir ce qui se passe dans 
l'interieur du chateau de Sa Saintete. 

— Ah ! ah ! je vois que vous etes homme de pre- 
caution, mon cher I 

— Que voulez-vous, Excellence ! on ne sait pas ce 
qui pent arriver ; peut-etre moi aussi serai-je un jour 
pris au filet comme ce pauvre Peppino ; et aurai-je 
hesoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma 
prison. 

— Bref, qu'avez-vous appris ? 

— II y aura deux executions mardi a deux heures, 
comme c'est 1'habitude a Rome lors des ouvertures 
des grandes fetes. Un condamne sera mazzolato ; 
c'est un mis6rable qui a tue* un pretre qui l'avait 
eleve\ et qui ne me* rite aucun interest. L 'autre sera 
decapitato, et celui-la, c'est le pauvre Peppino. 

— Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une 
si grande terreur, non seulement au gouvernement 
pontifical, mais encore aux royaumes voisins, qu'on 
veut absolument faire un exemple. 

— Mais Peppino ne fait pas meme partie de ma 
bande ; c'est un pauvre berger qui n'a commis d'autre 
crime que de nous fournir des vivres. 

— Ce qui le constitue parfaitement votre complice. 
Aussi, voyez qu'on a des £gards pour lui, au lieu de 
Fassommer, comme vous le serez, si jamais on vous 
met la main dessus, on se contentera de le guilloti- 
ner. Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et 
il y aura spectacle pour tous les gouts. 

— Sans compter celui que je lui menage et auquel 
il ne s'attend pas, reprit le Transtevere. 

— Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, re- 
prit 1'homme au manteau, que vous me paraissez 
tout dispose a faire quelque sottise. 

— Je suis dispose a tout pour empecher l'ex£cu- 



226 LK COMTE DE MONTE-CRISTO 

tion du pauvre diable qui est dans Fembarras pour 
m'avoir servi ; par la Madone ! je me regarderais 
comme un l&che, si je ne faisais pas quelque chose 
pour ce brave garcon. 

— Et que ferez-vous ? 

— Je placerai une vingtaine d'hommes autour de 
Fechafaud, et, au moment ou on Famenera, au signal 
que je donnerai, nous nous elancerons le poignard 
au poing sur Fescorte, et nous Fenleverons. 

— Cela me parait fort chanceux, et je crois deci- 
dement que mon projet vaut mieux que le votre. 

— Et quel est votre projet, Excellence ? 

— Je donnerai dix mille piastres a quelqu'un que je 
sais, et qui obtiendra que F execution de Peppino soit 
remise a Fannee prochaine ; puis, dans le courant de 
Fannee, je donnerai mille autres piastres a un autre 
quelqu'un queje sais encore, et le ferai Evader de prison. 

— r Etes-vous sur de reussir ? 

— Pardieu, dit en frangais Fhomme au manteau. 

— Plait-il ? demanda le Transte>ere. 

— Je dis, mon cher, que j'en ferai plus a moi seul 
avec mon or que vous et tous vos gens avec leurs 
poignards, leurs pistolets, leurs carabines et leurs 
tromblons. Laissez-moi done faire. 

— A merveille ; mais si vous ^chouez, nous nous 
tiendrons toujours prets. 

— Tenez-vous toujours pr6ts, si c^st votre plaisir, 
mais soyez certain que j'aurai sa gr&ce. 

— C'est apres-demain mardi, faites-y attention. 
Vous n'avez plus que demain. 

— Eh bien ! mais le jour se compose de vingt-qua- 
tre heures, chaque heure se compose de soixante 
minutes, chaque minute de soixante secondes ; en 
quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on lait 
bien des choses. 



LE CO BITE DE MONTE-CRISTO 227 

— Si vous avez reussi, Excellence, comment le 
saurons-nous ? 

— C'est bien simple, j'ai loue les trois dernieres 
fenetres du cafe Rospoli ; si j'ai obtenu le sursis, les 
deux fenetres du coin seront tendues en damas jaune, 
mais celle du milieu sera tendue en damas blanc 
avec une croix rouge. 

— A merveille. Et par qui ferez-vous passer la 
gr&ce ? 

— Envoyez-moi un do vos hommes deguise en 
penitent et je la lui donnerai. Gr&ce a son costume, 
il arrivera jusqu'au pied de Fechafaud et remettra la 
foulle au chef de la confrerie, qui la remettra au 
bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle a 
Peppino ; qu'il n'aille pas mourir de peur ou devenir 
fou, ce qui serait cause que nous aurions fait pour 
lui une depense inutile. 

— Ecoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis 
bien d6voue, et vous en etes convaincu, n'est-ce-pas? 

— Je l'espere, au moins. 

— Eh. bien ! si vous sauvez Peppino, ce sera plus 
que du d6vouement a Favenir, ce sera de Fobeis- 
sance. 

— Fais attention a ce que tu dis la, mon cher ! je te 
le rappellerai peut-£tre un jour, car peut-etre un 
jour moi aussi, j'aurai besoin de toi,.. 

— Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez 
a 1'heure du besoin comme je vous aurai trouve a 
cette meme heure ; alors, fussiez-vous a 1'autre bout 
du monde, vous n'aurez qu'a m'ecrire : « Fais cela, et 
jele ferai, foi de... 

— Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit. 

— Ce sont das voyageurs qui visitent ie Colisee 
aux flambeaux. 

— II est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces 



228 LE COMTE DE MONTE- CRISTO 

mouchards de guides pourraient vous reconnaitre ; 
et, si honorable que soit votre amiti6, mon cher ami, 
si on nous savait U6s comme nous le sommes, cette 
liaison, j'en ai Men peur, me ferait perdre quelque 
peu de mon credit. 

— - Ainsi, si vous avez le sursis ? 

— - - La fenetre du milieu tendue en damas avec une 
croix rouge. 

— Si vous ne 1'avez pas ?... 

— Trois tentures jaunes. 

— Etalors?... 

— Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout a 
votre aise, je vous le permets, et je serai la pour vous 
voir faire. 

— Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez 
sur moi. 

A ces mots le Transt6vere disparut par Fesca- 
lier, tandis que l'ineonnu, se couvrant plus que 
jamais le visage de son manteau, passa a deux pas 
de Franz et descendit dans l'arene par les gradins 
exterieurs. 

Une seconde apres, Franz entendit son nom reten- 
tir sous les voutes : c'e'tait Albert qui Tappelait. 

II attendit pour r^pondre que les deux hommes fus- 
sent eloigned, ne se souciant pas de leur apprendre 
qulls avaient eu un t£moin qui, s'il n'avait pas vu 
leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur en- 
tretien. 

Dix minutes apres, Franz roulait vers Fhotel d'Es- 
pagne, 6coutant avec une distraction fort imperti- 
nente la savante dissertation qu Albert faisait, d'apres 
Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes 
de fer qui empechaient les animaux feroces de s'elan- 
cer sur les spectateurs. 

II le laissait aller sans le contredire : il avait h&te 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 229 

de se trouver seul pour penser sans distraction a ce 
qui venait de se passer devant lui. 

De ces deux hommes, Fun lui etait certainement 
etranger, et c'etait la premiere fois qu'il le voyait et 
l'entendait, mais il n'en etait pas ainsi de l'autre ; et, 
quoique Franz n'eut pas distingue" son visage cons- 
tamment enseveli dans 1'ombre ou cache par son 
manteau, les accents de cette voix l'avaient trop 
frappe la premiere fois qu'il les avait entendus pour 
qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il 
les reconnut. 

II y avait surtout dans les intonations railleuses 
quelque chose de strident et de metallique qui l'avait 
fait tressaillir dans les ruines du Colis^e comme dans 
la grotte de Monte-Cristo. 

Aussi etait-il bien convaincu que cet homme n'etait 
autre que Simbad le marin. 

Aussi, en tout autre circonstance, la curiosite" que 
lui avait inspiree cet homme eut 6t6 si grande qu'il 
se serait fait reconnaitre a lui ; mais, dans cette 
occasion, la conversation qu'il venait d'entendre etait 
trop intime pour qu'il ne fut pas retenu par la crainte 
tres sensed que son apparition ne lui serait pas 
agreable. II l'avait done laiss6 s'eloigner, comme on 
l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait une 
autre fois, de ne pas laisser 6chapper cette seconde 
occasion comme il avait fait de la premiere. 

Franz 6tait trop preoccupe' pour bien dormir. Sa 
nuit fut employee a passer et a repasser dans son 
esprit toutes les circonstances qui se rattachaient a 
1'homme de la grotte et a l'inconnu du Colis6e, et qui 
tendaient a faire de ces deux personnages le meme 
individu ; et plus Franz y pensait, plus il s'affermis- 
sait dans cette opinion. 

II s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'^veilla 



230 LE £Oj\«:te de monte-cristq 

que fort tard. Albert, en veritable Parisien, avait 
deja pris ses precautions pour la soiree. II avait en~ 
voye chercher une Ioge au theatre Argentina. 

Franz avait plusieurs lettres a 6crire en France, il 
abandonna done pour toute la journee la voiture a 
Albert. 

A cinq heures, Albert rentra; il avait porte ses 
lettres de recommandation, avait des invitations pour 
toutes ses soirees et avait vu Rome. 

Une journee avait suffi a Albert pour tout cela. 

Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la 
piece qu'on jouait et des acteurs qui la joueraient. 

La piece avait pour titre : Parisina ; les acteurs 
avaient nom : Coselli, Moriani et la Spech. 

Nos deux jeunes gens n'6taient pas si malheureux, 
eomme on le voit : ils allaient assister a la represen- 
tation d'un des meilleurs operas de l'auteur de Lucia 
di Lammermoor, jou6 par trois des artistes les plus 
renommes de FIfcalie. 

Albert n'avait jamais pu s'habituer aux th6atres 
ultramontains, a Forchestre desquels on ne va pas, 
et qui n'ont ni balcons, ni loges ctecouvertes ; e'e'tait 
dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes 
et sa part de la loge infernale a FOpdra. 

Ce qui n'empechait pas Albert de faire des toilettes 
flamboyantes toutes les fois qu'il allait a FOpera 
avec Franz ; toilettes perdues ; car, il faut Favouer a 
la honte d'un des representants les plus dignes de 
notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait 
FItalie en tous sens, Albert n'avait pas eu une seule 
aventure. 

Albert essayait quelquefois de plaisanter a oet en- 
droit ; mais au fond il etait singulierement mortifie, 
lui, Albert de Morcerf, un des jeuaes gens les plus 
cpurus, d'en &tre encore pour «es frais. La chdse 



LE COMTE BE MONTE-GRISTO 231 

dtait d'autant plus p^nible que, selon 1'habitude mo- 
deste de nos chers compatriot e-s, Albert etait parti 
de Paris avec cette conviction qu'il allait avoir en 
Italie les plus grands succes, et qu'il viendrait faire 
les deliees du boulevard de Gand du recit de ses 
bonnes fortunes. 

Helas ! il n'en avait rien ete : les charmantes com- 
tesses g6noises, florentines et napolitaines s'en 
etaient tenues, non pas a leurs maris, mais a leurs 
amants, et Albert avait acquis cette cruelle convic- 
tion, que les Italiennes ont du moins sur les Fran- 
chises, l'avantage d'etre fideles a leur infidelite. 

Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il 
n'y ait pas des exceptions. 

Et cependant Albert etait non seulement un cava- 
lier parfaitement elegant, mais encore un bomme de 
beaucoup d'esprit ; de plus il 6tait vicomte : vicomte 
de nouvelle noblesse, c'est vrai ; mais aujourd'hui 
qu'on ne fait plus ses preuves, qu'importe qu'on 
date de 1399 ou de 1815 ! Par-dessus tout cela il avait 
cinquante mille livres de rente. C'etait plus qu'il 
n'en faut, comme on le voit, pour etre a la mode a 
Paris. C'etait done quelque peu bumiliant de n'avoir 
encore ete serieusement remarque par personne 
dans aucune des villes ou il avait passe. 

Mais aussi comptait-il se rattraper a Rome, le car- 
naval etant, dans tous les pays de la terre qui cele- 
brent cette estimable institution, une 6poque de 
liberte ou les plus se'veres se laissent entrainer a 
quelque acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait 
le lendemain, il etait fort important qu J Albert lancat 
son prospectus avant cette ouverture. 

Albert avait done, dans cette intention, loue* une 
des loges les plus apparentes du theatre, et fait, pour 
s'y rendre, une toilette irreprochable. C'etait au pre- 



232 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

mier rang, qui remplace chez nous la galerie. Au 
reste, les trois premiers stages sont aussi aristocra- 
tiques les uns que les autres, et on les appelle pour 
cette raison les rangs nobles. 

D'ailleurs cette loge, ou Ton pouvait tenir a douze 
sans 6tre serr6s, avait coute aux deux amis un peu 
moins cher qu'une loge de quatre personnes a FAm- 
bigu. 

Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il 
arrivait a prendre place dans le coeur d'une belle 
Romaine, cela le conduirait naturellement a conqu£- 
rir un posto dans la voiture, et par consequent a voir 
le carnaval du haut d'un ve^hicule aristocratique ou 
d'un balcon princier. 

Toutes ces considerations rendaient done Albert 
plus s6millant qu'il ne l'avait jamais ete. II tournait 
le dos aux acteurs, se penchant a moitie hors de la 
loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une 
jumelle de six pouces de long. 

Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme a 
recompenser d'un seul regard, meme de curiosit6, 
tout le mouvement que se donnait Albert. 

En effet, cbacun causait de ses affaires, de ses 
amours, de ses plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le 
lendemain de la semaine sainte prochaine, sans faire 
attention un seul instant ni aux acteurs, ni a la 
piece, a l'exception des moments indiques, ou cha- 
cun alors se retournait, soit pour entendre une por- 
tion du recitatif de Coselli, soit pour applaudir quel- 
que trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo a 
la Spech ; puis les conversations particulieres repre- 
naient leur train habituel. 

Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge 
restee vide j usque-la s'ouvrit, et Franz vit entrer 
une personne a laquelle il avait eu Fhonneur d'etre 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 233 

presents a Paris et qu'il croyait encore en France. 
Albert vit le mouvement que fit son ami a cette appa- 
rition, et se retournant vers lui : 

— Est-ce que vous connaissez cette femme ? dit-il. 

— Oui ; comment la trouvez-vous ? 

— Charmante, mon cher, et blonde. Oh ! les ado- 
rabies cheveux ! C'est une Franeaise ? 

— C'est une V^nitienne. 

— Et vous l'appelez ? 

— La comtesse G.'.. 

— Oh ! je la connais de nom, s'6cria Albert ; on la 
dit aussi spirituelle que jolie. Parbleu, quand je pense 
que j'aurais pu me faire presenter a elle au dernier 
bal de madame de Villefort, ou elle etait, et que j'ai 
neglige cela : je suis un grand niais ! 

— Voulez-vous que je repare ce tort? demanda 
Franz. 

— Comment ! vous la connaissez assez intimement 
pour me conduire dans sa loge ? 

— J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre 
fois dans ma vie ; mais, vous le savez, c'est stricte- 
ment assez pour ne pas commettre une inconve- 
nanee. 

En ce moment la comtesse apereut Franz et lui fit 
de la main un signe gracieux, auquel il repondit par 
une respectueuse inclination de tete. 

— Ah ca, mais il me semble que vous etes au 
mieux avec elle ? dit Albert. 

— Eh bien ! voila ce qui vous trompe et ce qui 
nous fera faire sans cesse, a nous autres Francais, 
mille sottises ; et l'e'trange, c'est de tout soumettre a 
nos points de vue parisiens ; en Espagne, et en Italie 
surtout, ne jugez jamais de Tintimite des gens sur la 
liberte des rapports. Nous nous sommes trouves en 
sympathie avec la comtesse, voila tout. 



tU LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— * En sympathie de coeur ? demanda Albert en 
riant. 

— Non, d'esprit, voil& tout, r6pondit serieusement 
Franz. 

— Et & quelle occasion ? 

— A l'ocoasion d'une promenade au Colisee pa- 
reille k celle que nous avons faite ensemble. 

— Au clair de la lune ? 

— OuL 

— Seuls? 

— A peu pres ! 

— Et vous avez parle... 

— Des morts, 

— Ah ! s'6cria Albert, c'dtait en ve>ite* fort r^crea- 
tif. Eh bien! moi, je vous promets que si j'ai le 
bonheur d'etre le cavalier de la belle comtesse dans 
une pareille promenade, je ne lui parlerai que des 
vivants. 

— Et vous aurez peut-etre tort. 

— En attendant, vous allez me presenter h elle 
comme vous me l'avez promis ? 

— Aussitdt la toile baiss^e. 

— Que ce diable de premier acte est long ! 

— Ecoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le 
chante admirablement. 

.— Oui, mais quelle tournure ! 

— La Spech y est on ne peut plus dramatique. 

— Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la 
Sontag et la Malibran... 

— Ne trouvez-vous pas la m^thode de Moriani 
excellente ? 

— Je n'aime pas les bruns qui chantent blond. 

— Ah ! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis 
qu' Albert continuaifc de lorgner, en v^rite" vous §tes 
par trop difficile. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 235 

Enfin la toile tomba a la grande satisfaction du 
vicomte de Morcerf, qui prit son chapeau, donna un 
coup de main rapide a ses cheveux, a sa cravate et a 
ses manchettes, et fit observer a Franz qu'il Fatten- 
dait. 

Comme de son cot6 la comtesse, que Franz inter- 
rogeait des yeux, lui fit comprendre par un signe 
qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun retard a 
satisfaire Fempressement d'Albert, et faisant, suivi 
de son compagnon qui profitait du voyage pour rec- 
tifier les faux plis que les mouvements avaient pu 
imprimer a son col de chemise et au revers de son 
habit, le tour de Fh6mi cycle, il vint frapper a la loge 
n° 4, qui etait celle qu'occupait la comtesse. 

Aussitot le jeune homme qui etait assis a c6t6 
d'elle sur le devant de la loge se leva, ce^dant sa 
place, selon l'habitude italienne, au nouveau venu, 
qui doit la c6der a son tour lorsqu'une autre visite 
arrive. 

Franz pr^senta Albert a la comtesse comme un de 
nos jeunes gens les plus distinguds par sa position 
sociale et par son esprit ; ce qui, d'ailleurs, dtait 
vrai ; car a Paris, et dans le milieu ou vivait Albert, 
c'etait un cavalier irreprochable. II ajouta que, d6- 
sespere de n'avoir pas su profiter du sejour de la 
comtesse a Paris pour se faire presenter a elle, il 
1'avait charge de reparer cette faute, mission dont il 
s'acquittait en priant la comtesse, pres de laquelle il 
aurait eu besoin lui-meme d'un introducteur, d'excu- 
ser son indiscretion. 

La comtesse repondit en faisant un charmant salut 
a Albert et en tendant la main a Franz. 

Albert, invite par elle, prit la place vide sur le 
devant, et Franz s'assit au second rang derriere la 
comtesse. 



236 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Albert avait trouve un excellent sujet de conver- 
sation : c'6tait Paris ; il parlait a la comtesse de leurs 
connaissances communes. Franz comprit qu'il etait 
sur le terrain. II le laissa aller, et, lui demandant sa 
gigantesque lorgnette, il se mit a son tour a explorer 
ia salle. 

Seule sur le devant d'une loge, placee au troisieme 
rang en face d'eux, etait une femme admirablement 
belle, v6tue d'un costume grec, qu'elle portait avec 
tant d'aisance qu'il 6tait evident que c' etait son cos- 
tume naturel. 

Derriere elle, dans Fombre, se dessinait la forme 
d'un homme dont il etait impossible de distinguer le 
visage. 

Franz interrompit la conversation d' Albert et de la 
comtesse pour demander a cette derniere si elle 
connaissait la belle Albanaise qui e*tait si digne d'at- 
tirer non seulement l'attention des hommes, mais 
encore des femmes. 

— - Non, dit-elle ; tout ce que je sais, c'est qu'elle 
est a Rome depuis le commencement de la saison ; 
car, a Fouverture du theatre, je Fai vue ou elle est; 
et depuis un mois elle n'a pas manque une seule 
representation, tantot accompagnee de Fhomme qui 
est avec elle en ce moment, tantot suivie simplement 
d'un domestique noir. 

— Comment la trouvez-vous, comtesse ? 

— Extremement belle. Medora devait ressembler 
a cette femme. 

Franz et la comtesse 6changerent un sourire. Elle 
se remit a causer avec Albert, et Franz a lorgner son 
Albanaise. 

La toile se leva sur le ballet. C'etait un de ces 
bons ballets italiens mis en scene par le fameux 
Henri, qui s'^tait fait* comme choregraphe, en Italie, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 237 

une reputation colossale, que le malheureux est venu 
perdre au theatre nautique ; un de ces ballets ou 
tout le monde, depuis le premier sujet jusqu'au der- 
nier comparse, pread une part si active a Taction, 
que cent cinquante personnes font a la fois le meme 
geste et levent ensemble ou le meme bras ou la meme 
jambe. 

On appelait ce ballet Poliska. 

Franz £tait trop preoccupe de sa belle Grecque 
pour s'occuper du ballet, si int6ressant qu'il fut. 
Quant a elle, elle prenait un plaisir visible a ce spec- 
tacle, plaisir qui faisait une opposition supreme avec 
l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, 
et qui, tant que dura le chef-d'oeuvre choregraphi- 
que, ne fit pas un mouvement, paraissant, malgre' le 
bruit infernal que menaient les trompettes, les cym- 
bales et les chapeaux chinois a l'orchestre, gouter 
les celestes douceurs d'un sommeil paisible et ra- 
dieux. 

Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des 
applaudissements fren^tiques d'un parterre enivre. 

Gr&ce a cette habitude de couper l'opera par un 
ballet, les entr'actes sont tres courts en Italie, les 
chanteurs ayant le temps de se reposer et de changer 
de costume tandis que les danseurs executent leurs 
pirouettes et confectionnent leurs entrechats. 

L'ouverture du second acte commenca ; aux pre- 
miers coups d'archet, Franz vit le dormeur se soule- 
ver lentement et se rapprocher de la Grecque, qui 
se retourna pour lui adresser quelques paroles, et 
s'accouda de nouveau sur le devant de la loge. 

La figure de son interlocuteur etait toujours dans 
Tombre, et Franz ne pouvait distinguer aucun de ses 
traits. 

La toile se leva, l'attention de Franz fut n^ces- 



238 LB COMTE DE MONTE-CRISTO 

sairement attir^e par les acteurs, et ses yeux quit- 
terent un instant la loge de la belle Grecque pour se 
porter vers la scene. 

L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du reve : 
Parisina, couchee, laisse echapper devant Azzo le 
secret de son amour pour Ugo ; l'epoux trahi passe 
par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu'a ce que, 
convaincu que sa femme lui est infldele, il la r6veille 
pour lui annoncer sa prochaine vengeance. 

Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs 
et des plus terribles qui soient sortis de la plume 
feconde de Donizetti. Franz l'entendait pour la troi* 
sieme fois, et quoiqu'il ne pass&t pas pour un melo- 
mane enrage, il produisit sur lui un effet profond. IJ 
allait en consequence joindre ses applaudissements 
a ceux de la salle, lorsque ses mains, pretes a se 
r6unir, resterent ^cartees, et que le bravo qui s'eV 
chappait de sa bouche expira sur ses levres. 

L'homme de la loge s'etait leve tout debout, et, s* 
t£te se trouvant dans la lumiere, Franz venait de 
retrouver le mysterieux habitant de Monte-Cristo 
celui dont la veille il lui avait si bien semble' recon- 
naitre la taille et la voix dans les mines du Colise'e 

II n'y avait plus de doute, l'etrange voyageur babi 
tait Rome. 

Sans doute l'expression de la figure de Franz e*tai 
en harmonie avec le trouble que cette apparitioi 
jetait dans son esprit, car la comtesse le regarda 
eclata de rire, et lui demanda ce qu'il avait. 

— Madame la comtesse, r^pondit Franz, je voui 
ai demand6 tout a Fbeure si vous connaissiez cett< 
femme albanaise : maintenant je vous demand erai s 
vous connaissez son mari. 

— Pas plus qu'elle, repondit la comtesse. 

— Vous ne l'avez jamais remarque ? 



LE COMTE 2>E MQNTE-CRISTO 239 

— Voilk bien une question a la francaise S Vous 
savez bien que, pour nous autres Italiennes, il n'y a 
pas d'autre homme au monde que celui que nous 
aimons ! 

-- C'est juste, repondit Franz. 

— En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles 
d'Albert a ses yeux et en ies dirigeant vers la loge, 
ce doit etre quelque nouveau deterre, quelque tre- 
passe sorti du tornbeau avec la permission du fos- 
soyeur, car il me semble affreusement pale. 

— II est toujours comme cela, repondit Franz. 

— Vous le connaissez done ? demanda la comtesse ; 
alors c'est moi qui vous demanderai qui il est. 

— Je crois l'avoir deja vu, et il me semble le recon- 
naitre. 

— En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses 
belles epaules comme si un frisson lui passait dans 
les veines, je comprends que lorsqu'on a une fois vu 
un pareil homme on ne l'oublie jamais. 

L'effet que Franz avait eprouve n'etait done pas 
une impression particuliere, puisque une autre per- 
sonne le ressentait comme lui. 

— Eh bien ! demanda Franz a la comtesse apres 
qu'elle eut pris sur elle de le lorgner une seconde 
fois, que pensez-vous de cet homme ? 

— Que cela me parait etre lord Ruthwen en chair 
et en os. 

En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa 
Franz : si un homme pouvait le faire croire a l'exis- 
tence des vampires, e'etait cet homme. 

— II faut que je sache qui ii est, dit Franz en se 
evant. 

— Oh ! non, s'ecria la comtesse ; non, ne me quittez 
>as, je compte sur vous pour me reconduire, et je 
'ous garde. 



240 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Comment ! veritablement, lui dit Franz en se 
penchant a son oreille, vous avez peur ? 

— - Ecoutez, lui dit-elle, Byron m'a jur6 qu'il croyait 
aux vampires, il m'a dit qu'il en avait vu, il m'a d6- 
peint leur visage, eh Men ! c'est absolument cela : 
ces cheveux noirs, ces grands yeux hrillant d'une 
flamme etrange, cette paleur mortelle ; puis, remar- 
quez qu'il n'est pas avec une femme comme toutes 
les femmes, il est avec une etrangere... une Grecque, 
une schismatique... sans doute quelque magicienne 
comme lui. Je vous en prie, n'y allez pas. Demain 
mettez-vous a sa recherche si bon vous semble, mais 
aujourd'hui je vous declare que je vous garde. 

Franz insista. 

— Ecoutez, dit-elle en se levant, je m'en vais ; je ne 
puis rester jusqu'a la fin du spectacle, j'ai du monde 
chez moi : serez-vous assez peu galant pour me refu- 
ser votre compagnie ? 

II n'y avait d'autre reponse a faire que de prendre 
son chapeau, d'ouvrir la porte et de presenter son 
bras a la comtesse. 

C'est ce qu'il fit. 

La comtesse etait veritablement fort dmue; et 
Franz lui-meme ne pouvait echapper a une certaine 
terreur supertitieuse, d'autant plus naturelle que ce 
qui 6tait chez la comtesse le produit d'une sensation 
instinctive, £tait chez lui le r^sultat d'un souvenir. 

II sentit qu'elle tremblait en montant en voiture. 

II la reconduisit jusque chez elle : il n'y avait per- 
sonne, et elle n'etait aucunement attendue ; il lui en 
fit le reproche. 

— En v6rit6, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et 
j'ai besoin d'etre seule ; la vue de cet homme m'a 
toute boulevers^e. 

Franz essaya de rire. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 241 

— Ne riez pas, lui dit-elle ; d'ailleurs vous n'en 
avez pas envie. Puis promettez-moi une chose. 

— Laquelle ? 

— Promettez-la-moi. 

— Tout ce que vous voudrez, excepte de renoncer 
a decouvrir quel est cet homme. J'ai des motifs qui 
je ne puis vous dire pour d^sirer savoir qui il est, 
d'ou il vient et ou il va. 

— D'ou il vient, je Fignore; mais ou il va, je puis 
vous le dire : il va en enfer a coup sur. 

— Revenons a la promesse que vous vouliez exiger 
de moi, comtesse, dit Franz. 

— Ah ! c'est de rentrer directement a l'hotel et de 
ne pas chercher ce soir a voir cet homme. II y a cer- 
taines affinites entre les personnes que Ton quitte et 
les personnes que Ton rejoint. Ne servez pas de con- 
ducteur entre cet homme et moi. Demain courez 
apres lui si bon vous semble ; mais ne me le presen- 
tez jamais, si vous ne voulez pas me faire mourir de 
peur. Sur ce, bonsoir; t&chez de dormir, moi je sais 
bien qui ne dormira pas. 

Et a ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant 
indecis de savoir si elle s'6tait amusee a ses d^pens 
ou si elle avait veritablement ressenti la crainte 
qu'elle avait exprimee. 

En rentrant a l'hotel, Franz trouva Albert en robe 
de chambre, en pantalon a pied, voluptueusement 
6tendu sur un fauteuil et fumant son cigare. 

— Ah, c'est vous ! lui dit-il ; ma foi, je ne vous 
attendais que demain. 

— Mon cher Albert, repondit Franz, je suis heu- 
reux de trouver l'occasion de vous dire une fois pour 
toutes que vous avez la plus fausse id£e des femmes 
italiennes ; il me semble pourtant que vos mecomptes 
amoureux auraient du vous la faire perdre. 

n. 18 



244 iiE COMTE bE MdNTE-CEiST& 

— Que vbulez-vous ! fees diablesses de feinmes, 
c'est a n'y rien comprendre ! Elles vous donhent la 
main, elles vous la serrent ; elles vous parlent tout 
bas, elles se font reconduire chez elles : avec le quart 
de ces mahieres de faire, une Parisienne se perdrait 
de reputation. 

— Eh 1 justement, c'est parce qu'elles n'ont rien a 
cacher, c'est parce qu'elles vivent au grand soleil, 
que les femmes y mettent si peu de fagons dans le 
beau pays ou r^sonne le si> comme dit Dante. D'ail- 
leurSj vous avez bien vu que la comtesse a eu v£rita- 
blement peur. 

— Peur de iquoi ? de cet honnete monsieur qui etait 
en face de ndits avec cette jolie Grecque? Mais j'ai 
voulti en avoir le cosur net quand ils sont sortis, et je 
les ai croises dans le corridor. Je ne sais pas oti dia- 
ble vous avez pris toutes vos idees de l'autre monde ! 
C'est uii fort beau gargon qui est fort bien mis, et qui 
a tout Fair de se faire habiller en France chez Blih 
ou chez Humann ; un peu pale, c'est vrai, mais vous 
savez que la paleur est un cachet de distinction. 

Franz sourit, Albert avait de grandes pretentions a 
etre pale. 

— Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les 
id£es de la comtesse sur cet homme n'ont pas le sens 
eommuh. A-t-il parle pr&s de vous, et avez-vous 
entendu (Juelques-unes de ses paroles ? 

— II a parle\ mais en romai'que. J'ai reconnu 
Fidiome a quelques mots grecs defigur^s. II faut vous 
dire, mon cher, qu'au college j'^tais ires fort en grec. 

— Aihsi il parlait le romai'que ? 

— C'est probable. 

— Plus de doute, murnlura Franz, c'est lui. 
— ■ Vous dites?... 

— Rien. Que faisiez-vbus done la? 



LE COMTE DE MONTE-CRIST.O ^43 

— Je vous m6nageais une surprise. 

— Laquelle ? 

— Vous savez qu'il est impossible de se procurer 
une caleche ? 

— Pardieu ! puisque nous avons fait inutilement 
tout ce qu'il etait humainement possible de faire 
pour cela. 

— Eh bien ! j'ai eu une i&6e merveilleuse. 

Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas 
grande confiance dans son imagination. 

— Mon cher, dit Albert, vous m'honorez la d'un 
regard qui meriterait bien que je vous demandasse 
reparation. 

— Je suis pret a vous la faire, cher ami, si l'id^e 
est aussi ingenieuse que vous le dites. 

— Ecoutez. 

— J'^coute. 

— II n'y a pas moyen de se procurer de voiture, 
n'est-ee pas ? 

— Non. 

— Ni de chevaux ? 

— Pas davantage. 

— Mais Ton peut se procurer une charrette ? 

— Peut-etre. 

— Une paire de bosufs ? 

— C'est probable. 

— Eh bien, mon cher ! voila notre affaire. Je vais 
faire d^corer la charrette, nous nous habillons en 
moissonneurs napolitains, et nous reprdsentons au 
naturel le magnifique tableau de Leopold Robert. Si, 
pour plus grande ressemblance, la comtesse veut 
prendre le costume d'une femme de Pouzzole ou de 
Sorrente, cela completera la mascarade, et elle est 
assez belle pour qu'on la prenne pour Foriginal de la 
Femme a l'Enfant 



244 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

— Pardieu ! s'6cria Franz, pour cette fois vous 
avez raison, monsieur Albert, et voila une idee veri- 
tablement heureuse. 

— Et toute nationale, renouvel^e des rois faineants, 
mon cher, rien que cela ! Ah ! messieurs les Romains, 
vous croyez qu'on courra a pied par vos rues comme 
des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de 
caleches et de chevaux ; eh bien ! on en inventera. 

— Et avez-vous deja fait part a quelqu'un de cette 
triomphante imagination ? 

— A notre note. En rentrant, je l'ai fait monter et 
lui ai expose" mes d6sirs. II m'a assure que rien 
n'etait plus facile ; je voulais faire dorer les cornes 
des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois 
jours : il faudra done nous passer de cette superfluity . 

— Et ou est-il ? 

— Qui? 

— Notre hote ? 

— En quete de la chose. Demain il serait deja peut- 
etre un peu tard. 

— De sorte qu'il va nous rendre r^ponse ce soir 
m§me ? 

— Je l'attends. 

En ce moment la porte s'ouvrit, et maitre Pastrini 
passa la tete. 

— Permesso ? dit-il. 

— Certainement que e'est permis ! s'£cria Franz. 

— Eh bien ! dit Albert, nous avez-vous trouve la 
charrette requise et les boeufs demand6s ? 

— J'ai trouve mieux que cela, r6pondit-il d'un air 
parfaitement satisfait de lui-m6me. 

— Ah ! mon cher hote, prenez garde, dit Albert, le 
mieux est Tennemi du bien. 

— Que Vos Excellences s'en rapportent a moi, dit 
maitre Pastrini d'un ton capable. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 245 

— Mais enfin qu'y a-t-il ? demanda Franz a son 
tour. 

— Vous savez, dit 1'aubergiste, que le comte de 
Monte-Cristo h-abite sur le ineme carre que vous ? 

— Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grace 
a lui que nous sommes log6s eomme deux 6tudiants 
de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet. 

— Eh bien ! il salt 1'embarras dans lequel vous 
vous trouvez, et vous fait offrir deux places dans sa 
voiture et deux places a ses fenetres du palais 
Rospoli. 

Albert et Franz se regarderent. 

— Mais, demanda Albert, devons-nous accepter 
1'ofPre de cet etranger, d'un homme que nous ne con- 
naissons pas ? 

— Quel homme est-ce que ce comte de Monte- 
Cristo ? demanda Franz a son note. 

— Un tres grand seigneur sicilien ou maltais, je ne 
sais pas au juste, mais noble comme un Borghese et 
riche comme une mine d'or. 

— II me semble, dit Franz a Albert, que, si cet 
homme etait d'aussi bonnes manieres que le dit notre 
h6te, il aurait du nous faire parvenir son invitation 
d'une autre facon, soit en nous ecrivant, soit... 

En ce moment on frappa a la porte. 

— Entrez, dit Franz. 

Un domestique, vetu d'une livree parfaitement 
elegante, parut sur le seuil de la chambre. 

— De la part du comte de Monte-Cristo, pour 
M. Franz d'Epinay et pour M. le vicomte Albert de 
Morcerf, dit-il. 

Et il presenta a l'hote deux cartes, que celui-ci 
remit aux jeunes gens. 

— M. le comte de Monte-Cristo, continua le do- 
mestique, fait demander a ces messieurs la permis- 



£4.6 £JE COMTE DE MQNTE-CftlSTQ 

sion de se presenter en voisin demain matin chez 
eux ; il aura 1'honneur de s'informer aupres de ces 
messieurs a quelle heure ils seront visibles. 

— Ma foi, dit Albert a Franz, il n'y a rien a y re- 
prendre, tout y est. 

— Dites au comte, repondit Franz, que c'est nous 
qui aurons 1'honneur de lui faire notre visite. 

Le domestique se retira. 

— Voila ce qui s'appelle faire assaut d' Elegance, 
dit Albert; allons, d6cid£ment vous aviez raison, 
maitre Pastrini, et c'est un homme tout a fait comme 
il faut que votre comte de Monte-Cristo. 

— Alors vous acceptez son offre ? dit l'hote. 

— Ma foi oui, repondit Albert. Cependant, je vous 
Tavoue, je regrette notre charrette et les moisson- 
neurs ; et, s'il n'y avait pas la fenetre du" palais Ros- 
poli pour faire compensation a ce que nous perdons, 
je crois que j'en reviendrais a ma premiere idee: 
qu'en dites-vous, Franz ? 

— Je dis que ce sont aussi les fenetres du palais 
Rospoli qui me decident, repondit Franz a Albert. 

En effet, cette offre de deux places a une fenetre 
du palais Rospoli avait rappele a Franz la conversa- 
tion qu'il avait entendue dans les ruines du Colisee 
entre son inconnu et son Transt^vere, conversation 
dans laquelle l'engagement avait 6te pris par 1'homme 
au manteau d'obtenir la gr&ce du condamne. Or, si 
Thomme au manteau 6tait, comme tout portait Franz 
a le croire, le meme que celui dpnt l'apparition dans 
la salle Argentina 1'avait si fort preoccupe, il le re- 
connaitrait sans aucun doute, et alors rienne Tem- 
pecherait de satisfaire sa curiosite a son egard. 

Franz passa une partie de la nuit a rever a ses 
4pux apparitions et a desirer le lendemain. En effet, 
le lendemain tout devait s'eolaircir : et cette fois, a 



LE COMTE DE MONTE-CB.IST0 247 

moins que son hote de Monte-Cristo ne p6ss6d&t 
1'anneau de Gyges et, grace a cet anneau, la faculty 
de se rendre invisible, il etait evident qu'il ne lui 
echapperait pas. Aussi fut-il eveille avant huitheures. 

Quant a Albert, comme il n'avait pas les memes 
motifs que Franz d'etre matinal, il dormait encore 
de son mieux. 

Franz fit appeler son bote, qui se presenta avec 
son obsequiosit6 ordinaire. 

— Maitre Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir 
aujourd'bui une execution ? 

— Qui, Excellence ; mais si vous me demandez 
cela pour avoir une fenetre, vous vous y prenez bien 
tard. 

— Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais abso- 
lument a voir ce spectacle, je trouverais place, je 
pense, sur le mont Pincio. 

— Oh ! je presumais que Votre Excellence ne vou- 
drait pas se compromettre avec toute la canaille, 
dont c'est en quelque sorte l'amphithe&tre naturel. 

— II est probable que je n'irai pas, dit Franz ; mais 
je d^sirerais avoir quelques details. 

— Lesquels ? 

— Je voudrais savoir le nombre des condamnes, 
leurs noms et le genre de leur supplice. 

— Cela tombe a merveille, Excellence ! on vient 
justement de m'apporter les tavolette. 

— Qu'est-ce que les tavolette ? 

— Les tavolette sont des tablettes en bois que Ton 
accrocbe a tous les coins de rue la veille des execu- 
tions, et sur lesquelles on colle les noms des con- 
damnes, la cause de leur condamnation et le mode 
de leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les 
fideles a prier Dieu de donner aux coupables un re- 
pentir sincere, 



248 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Et Ton vous apporte ces tavolette pour que vous 
joigniez vos prieres a celles des fideles? demanda 
Franz d'un air de doute. 

— Non, Excellence ; je me suis entendu avec le 
colleur, et il m'apporte cela comme il m'apporte les 
affiches de spectacles, afin que si quelques-uns de 
mes voyageurs d6sirent assister al'ex6cution, ils 
soient prevenus. 

— Ah ! mais c'est une attention tout a fait delicate ! 
s'ecria Franz. 

— Oh ! dit maitre Pastrini en souriant, je puis me 
vanter de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour 
satisfaire les nobles etrangers qui m'honorent de leur 
confiance. 

— C'est ce que je vois, mon note ! et c'est ce que 
je r^peterai a qui voudra 1'entendre, soyez-en bien 
certain. En attendant, je desirerais lire une de ces 
tavolette. 

— C'est bien facile, dit I'hote en ouvrant la porte, 
j'en ai fait mettre une sur le carre\ 

II sortit, d^tacha la tavoletta, et la presenta a 
Franz. 
Voici la traduction litterale de Taffiche patibulaire : 

« On fait savoir a tous que le mardi 22 f6vrier, 
premier jour de carnaval, seront, par arret du tribu- 
nal de la Rota, executes sur la place del Popolo les 
nommes Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur 
la personne tres respectable et tres veneree de 
don Cesar Terlini, chanoine de l'eglise de Saint-Jean- 
de-Latran, et le nomme Peppino, dit Rocca Priori, 
convaincu de complicite avec le detestable bandit 
Luigi Vampa et les hommes de sa troupe. 

» Le premier sera mazzolato. 

» Et, le second decapitato. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 249 

» Les stmes charitables sont priees de demander a 
Dieu un repentir sincere pour ces deux malheureux 
condamnes. » 

C'6tait bien ce que Franz avait entendu la surveille, 
dans les ruines du Colis^e, et rien n'etait change" au 
programme: les noms des condamnes, la cause de 
leur supplice et le genre de leur execution etaient 
exactement les memes. 

Ainsi, selon toute probability, le Transtevere n'etait 
autre que le bandit Luigi Vampa, et 1'homme au man- 
teau Simbad le marin, qui, a Rome comme a Porto- 
Vecchio et a Tunis, poursuivait le cours de ses phi- 
lanthropiques expeditions. 

Cependant le temps s'ecoulait, il etait neuf heures, 
et Franz allait reveiller Albert, lorsqu'a son grand 
etonnement il le vit sortir tout habille de sa cham- 
bre. Le carnaval lui avait trotte par la tete, et l'avait 
eveille plus matin que son ami ne l'esperait. 

— Eh bien ! dit Franz a son hdte, maintenant que 
nous voila prets tous deux, croyez-vous, mon cher 
monsieur Pastrini, que nous puissions nous presenter 
chez le comte de Monte-Cristo ? 

— Oh ! bien certainement ! repondit-il ; le comte 
de Monte-Cristo a l'habitude d'etre tres matinal, et je 
suis sur qu'il y a plus de deux heures deja qu'il est 
leve\ 

— Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscretion a 
se presenter chez lui maintenant ? 

— Aucune. 

— En ce cas, Albert, si vous etes pret... 

— Entierement pret, dit Albert. 

— Allons remercier notre voisin de sa courtoisie. 

— Allons ! 

Franz et Albert n'avaient que le carre a traverser, 



£50 LE CQMTE DE J|tONTE-CRISTO 

l'aubergiste les devanca et sonna pour eux; un 
domestique vint ouvrir. 

— I Signori Fmncesi, dit l'h6te. 

Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer. 

lis traverserent deux pieces meublees avec un luxe 
qu'ils ne croyaient pas trouver dans I'hotel de maitre 
Pastrini, et ils arriverent enfin dans un salon d'une 
elegance parfaite. Un tapis de Turquie etait tendu 
sur le parquet, et les meubles les plus confortables 
pffraient leurs coussins rebondis et leurs dossiers 
renverses. De magnifiques tableaux de maitres, entre- 
mele's de trophees d'armes splendides, etaient sus- 
pendus aux murailles, et de grandes portieres de 
tapisserie flottaient devant les portes. 

— Si leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le 
domestique, je vais prevenir M. le comte. 

Et il disparut par une des portes. 

Au moment ou cette porte s'ouvrit, le son d'une 
guzla arriva jusqu'aux deux amis, mais s'e'teignit 
aussitot : la porte, referm6e presque en meme temps 
qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laisse penetrer 
dans le salon qu'une bounce d'harmonie. 

Franz et Albert 6changerent un regard et reporte- 
rent les yeux sur les meubles, sur les tableaux et sur 
les armes. Tout cela, a la seconde vue, leur parut 
encore plus magnifique qu'a la premiere. 

— Eh bien ! demanda Franz a son ami, que dites- 
vous de cela ? 

— Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre 
voisin soit quelque agent de change qui a joue a la 
baisse sur les fonds espagnols, ou quelque prince qui 
voyage incognito. 

— Chut ! lui dit Franz ; c'est ce que nous allons 
savoir, car le voila. 

En effete le bruit d'une porte tournant sur ses 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 251 

gonds venait d'arriver jusqu'aux visiteurs ; et presque 
aussitot la tapisserie, se soulevant, donna passage 
au proprietaire de toutes ces richesses. 

Albert s'avanca au-devant de lui, mais Franz resta 
cloue a sa place. 

Celui qui venait d'entrer n'etait autre que 1'homme 
au manteau du Colisee, Finconnu de la loge, l'hote 
mysterieux de Monte-Cristo. 



XIV 

LA MAZZOLATA 

— Messieurs, dit en entrant le comte de Monte- 
Cristo, recevez toutes mes excuses cle ce que je me 
suis laisse* prevenir, mais en me presentant de meil- 
leure heure chez vous, j'aurais craint d'etre indiscrete 
D'ailleurs vous m'avez fait dire que vous viendriez, 
et je me suis tenu a votre disposition. 

— Nous avons, Franz et mol, mille remerciements 
a vous presenter, monsieur le comte, dit Albert ; 
vous nous tirez veritablenient d'un grand embarras, 
et nous etions en train d'inventer les vehicules les 
plus fantastiques au moment ou votre gracieuse invi- 
tation nous est parvenue. 

— Eh, mon Dieu ! messieurs, reprit le comte en 
faisant signe aux deux jeunes gens de s'asseoir sur 
un divan, c'est la faute de cet imbecile de Pastrini, si 
je vous ai laiss^s si longtemps dans la detresse ! II 
ne m'avait pas dit un mot de votre embarras, a moi 
qui, seul et isole comme je le suis ici, ne cbercnais 
qu'une occasion de faire connaissance avec mes voi- 



252 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

sins. Du moment ou j'ai appris que je pouvais vous 
etre bon a quelque chose, vous avez vu avec quel 
empressement j'ai saisi cette occasion de vous pre- 
senter mes compliments. 

Les deux jeunes gens s'inclinerent. Franz n'avait 
pas encore trouve" un seul mot a dire ; il n'avait en- 
core pris aucune resolution, et, comme rien n'indi- 
quait dans le comte sa volonte de le reconnaitre ou 
le desir d'etre reconnu de lui, il ne savait pas s'il 
devait, par un mot quelconque, faire allusion au 
passe, ou laisser le temps a Favenir de lui apporter 
de nouvelles preuves. D'ailleurs, sur que c'etait lui 
qui etait la veille dans la loge, il ne pouvait repondre 
aussi positivement que ce fut lui qui la surveille 
etait au Colisee ; il resolut done de laisser aller les 
choses sans faire au comte aucune ouverture directe. 
D'ailleurs il avait une superiority sur lui, il etait 
maitre de son secret, tandis qu'au contraire il ne 
pouvait avoir aucune action sur Franz, qui n'avait 
rien a cacher. 

Oependant il resolut de faire tomber la conversa- 
tion sur un point qui pouvait, en attendant, amener 
toujours reclaircissement de certains doutes. 

— Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez 
offert des places dans votre voiture et des places a 
vos fen£tres du palais Rospoli ; maintenant, pourriez- 
vous nous dire comment nous pourrons nous procu- 
rer un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur 
la place del Popolo ? • 

— Ah, oui ! e'est vrai, dit le comte d'un air distrait 
et en regardant Morcerf avec une attention soutenue ; 
n'y a-t-il pas, place del Popolo, quelque chose comme 
une execution ? 

— Oui, repondit Franz, voyant qu'il venait de lui- 
m§me ou il voulait Famener. 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 253 

— Attendez, attendez, je crois avoir dit hier a mon 
intendant de s'occuper de cela ; peut-&tre pourrai-je 
vous rendre encore ce petit service. 

II allongea la main vers un cordon de sonnette, 
qu'il tira trois fois. 

— Vous etes-vous pr6occup6 jamais, dit-il a Franz, 
de l'emploi du temps et du moyen de simplifier les 
allees et venues des domestiques ? Moi, j'en ai fait 
une 6tude : quand je sonne une fois, c'est pour mon 
valet de chambre ; deux fois, c'est pour mon maitre 
d'hotel ; trois fois, c'est pour mon intendant. De cette 
fagon je ne perds ni une minute ni une parole. Tenez, 
voici notre homme. 

On vit alors entrer un individu de quarante-cinq a 
cinquante ans, qui parut a Franz ressembler comme 
deux gouttes d'eau au contrebandier qui l'avait in- 
troduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins 
du monde le reconnaitre. II vit que le mot etait 
donne. 

— Monsieur Bertuecio, dit le comte, vous etes- 
vous occup6, comme je vous l'avais ordonne* hier, de 
me procurer une fenetre sur la place del Popolo ? 

— Oui, Excellence, repondit l'intendant, mais il 
6tait bien tard. 

— Comment ! dit le comte en frongant le sourcil, 
ne vous ai-je pas dit que je voulais en avoir une ? 

■— Et votre Excellence en a une aussi, celle qui 
etait louee au prince Lobanieff; mais j'ai ete oblige" 
de la payer cent... 

— C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites 
gr&ce a ces messieurs de tous ces details de menage; 
vous avez la fenetre, c'est tout ce qu'il faut. Donnez 
1'adresse de la maison au cocher, et tenez-vous sur 
l'escalier pour nous conduire : cela suffit ; allez. 

L'intendant salua et fit un pas pour se retirer. 



254 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— - s Ah ! reprit le comte, faites-moi le plaisir de 
demander a Pastrini s'il a recu la Tavoletta, et s'il 
veut in'envoyer le programme de I'exdcution. 

— C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de 
sa poche ; j'ai eu ces tablettes sous les yeux, je les ai 
copiers et les voici. 

— G'est bien ; alors, monsieur Bertuccio, vous pou- 
vez vous retirer, je n'ai plus besoin de vous. Qu'on 
nous pre>ienne seulement quand le dejeuner sera 
servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant 
vers les deux amis, me font-ils l'honneur de dejeuner 
aVec moi ? 

— Mais, en vdrite\ monsieur le comte, dit Albert, 
ce serait abuser. 

— : Non pas, au contraire, vous me faites grand 
plaisir, vous me rendrez tout cela un jour a Parrs, 
Tun ou l'autre et peut-etre tous les deux. Monsieur 
Bertuccio, vous ferez mettre trois converts. 

II prit le calepin des mains de Franz. 

— Nous disons done, continua-t-il du tdn dont il 
eut lu les Petites Affiches T que « seront executes, 
aujourd'hui 22 f6vrier, les nommes Andrea Rondolo, 
coupable d'assassinat sur la personne tr£s respec- 
table et tres veneree de don Cesar Torlini, chanoine 
de l'<§glise Saint-Jean-de-Latran, et le nomme Pep- 
pino, dit Kocca Priori, convaincu de complicity avec 
le detestable bandit Luigi Vampa et les hommes de 
sa troupe... 

— Hum ! « Le premier sera mazzolato, le second 
decapitato. » Qui, en effet, reprit le comte, e'etait 
bien comme cela que la chose devait se passer 
d'abord ; mais je crois que depuis hier il est survenu 
qaielque changement dans Fordre et la march£ de la 
ceremonie. 

— Ba,h i dit Franz. 



LE GOMTE DE MONTE-GRISTO 255 

— Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, ou j'ai 
passe la soiree, il £tait question de quelque chose 
conime d'un sursis accorde" a Ton des deux con- 
damnes. 

— A Andrea Rondolo ? demanda Franz. 

— Non... reprit negligemment le comte ; a l'autre... 
(il jeta un coup d'oeil sur le calepin comme pour se 
rappeler le nom), a Peppino, dit Rocca Priori. Cela 
vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la 
mazzolata, qui est un supplice fort curieux quand 
on le voit pour la premiere Ms, et meme pour la 
seconde ; tandis que l'autre, que vous devez connaitre 
d'ailleurs, est trop simple, trop uni : il n'y a rien 
d'inattendu. La mandaia ne se trompe pas, elle ne 
tremble pas, ne frappe pas a faux, ne s'y reprend pas 
a trente fois comme le soldat qui coupait la tete au 
comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu 
avait peut-etre recommande" le patient. Ah ! tenez, 
ajouta le comte d'un ton meprisant, ne me parlez 
pas des Europeans pour les supplices, ils n'y enten- 
dent rien et en sont veritablement a 1'enfance ou 
plutot a la vieillesse de la cruaute\ 

— En v6rite\ monsieur le comte, r6pondit Fraaz, 
on croirait que vous avez fait une etude compare 
des supplices chez les diffe>ents peuples du monde. 

— II y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit 
froidement le comte. 

— Et vous avez trouve du plaisir a assister a ces 
horribles spectacles ? 

— Mon premier sentiment a 6t6 la repulsion, le 
second l'indifference, le troisieme la curiosite'. 

— La curiosite ! le mot est terrible, savez-vous ? 

— Pourquoi ? II n'y a guere dans la vie qu'une 
preoccupation grave, c'est la mort ; eh bien ! n'est-il 
pas curieux d'etudier de quelles facons diff6rentes 



256 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

r&me peut sortir du corps, et comment, selon les 
caracteres, les temperaments et meme les moeurs du 
pays, les individus supportent ce supreme passage 
de l'etre au n6ant ? Quant a moi, je vous r£ponds d'une 
chose : c'est que plus on a vu mourir, plus il devient 
facile de mourir : ainsva mon avis, la mort est peut- 
etre un supplice, mais n'est pas une expiation. 

— Je ne vous comprends pas bien, dit Franz ; 
expliquez-vous, car je ne puis vous dire a quel point 
ce que vous me dites la pique ma curiosity. 

— Ecoutez, dit le comte ; et son visage s'infiltra de 
fiel, comme le visage d'un autre se colore de sang. 
Si un homme eut fait perir, par des tortures inoui'es, 
au milieu des tourments sans fin, votre pere, votre 
mere, votre maitresse, un de ces etres enfin qui, 
lorsqu'on les ddracine de votre coeur, ylaissent un 
vide kernel et une plaie toujours sanglante, croiriez- 
vous la reparation que vous accorde la societe suffi- 
sante, parce que le fer de la guillotine a passe entre 
la base de l'occipital et les muscles trapezes du 
meurtrier, et parce que celui qui vous a fait ressentir 
des ann£es de souffrances morales a 6prouv6 quel- 
ques secondes de douleurs physiques ? 

— Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine 
est insuffisante comme consolatrice : elle peut verser 
le sang en ^change du sang, voila tout ; il faut lui 
demander ce qu'elle peut et pas autre chose. 

— Et encore je vous pose la un cas materiel, reprit 
le comte, celui ou la societe, attaquee par la mort 
d'un individu dans la base sur laquelle elle repose, 
venge la mort par la mort ; mais n'y a-t-il pas des 
millions de douleurs dont les entrailles de Thomme 
peuvent etre dechirdes sans que la societe" s'en oc- 
cupe le moins du monde, sans qu'elle lui offre le 
moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 257 

tout a l'heure ? N'y a-t-il pas des crimes pour les- 
quels le pal des Turcs, les auges des Persans, les 
nerfs roules des Iroquois seraient des supplices trop 
doux, et que cependant la societe indift^rente laisse 
sans chatiment?... Repondez, n'y a-t-il pas de ces 
crimes ? 

— Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que 
le duel est tolere. 

— Ah ! le duel, s'ecria le comte, plaisante maniere, 
sur mon &me, d'arriver a son but, quand le but est 
la vengeance ! Un homme vous a enleve votre mai- 
tresse, un homme a seduit votre femme, un homme 
a deshonore votre fille ; d'une vie tout entiere, qui 
avait le droit d'attendre de Dieu la part de bonheur 
qu'il a promise a tout etre humain en le creant, il a 
iait une existence de douleur, de misere ou d'infamie, 
et vous vous croyez venge* parce qu'a cet homme, 
qui vous a mis le delire dans l'esprit et le desespoir 
dans le cceur, vous avez donne un coup d'epe'e dans 
la poitrine ou loge" une balle dans la tete ? Allons 
done ! Sans compter que c'est lui qui souvent sort 
triomphant de la lutte, lave aux yeux du monde et 
en quelque sorte absous par Dieu. Non, non, conti- 
nue le comte, si j'avais jamais a me venger, ce n'est 
pas ainsi que je me vengerais. 

— Ainsi, vous d^sapprouvez le duel ? ainsi vous 
ne vous battriez pas en duel ? demanda a son tour 
Albert, etonne d' entendre emettre une si etrange 
theorie. 

— Oh ! si fait ! dit le comte. Entendons-nous : je 
me battrais en duel pour une misere, pour une in- 
sulte, pour un dementi, pour un soufflet, et cela avec 
d'autant plus d'insouciance que, gr&ce a l'adresse 
que j'ai acquise a tous les exercices du corps et a la 
lente habitude que j'ai prise du danger, je serais a 



258 LE CQ^Tp DE ^QNTE-CRISTO 

peu pres sur de tuer mon homme. Oh ! si fait ! je me 
hattrais en duel pour tout cela ; mais pour une dou- 
leur lente, profonde, infinie, eternelle, je rendrais, 
s'il £tajt possible, une douleur pareille a celle que 
Ton m'aurait faite : ceil pour oe.il, dent pour dent, 
comrne disent les Orientaux, nos maitres en toutes 
choses, ces 61us de la creation qui ont su se faire 
une vie de reves et un paradis de r£alit6s. 

— Mais, dit Franz au comte, avec cette th^orie qui 
vous constitue juge et bourreau dans votre propre 
pause, il est difficile que vous vous teniez dans une 
mesure ou vous £chappiez 6ternellement vous-meme 
& la puissance de la loi. La haine est aveugle, la 
colore ^tourdie, et celui qui se verse la vengeance 
risque de boire un breuvage amer. 

— Oui, s'il est pauvre et maladroit ; non, s'il est 
millionnaire et habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui 
est ce dernier supplice dont nous parlions tout a 
l'heure, celui que la philanthropique revolution fran- 
caise a suhstitu6 a T6cart element et a la roue. Eh 
bien ! qu'est-ce que le supplice, s'il s'est venge ? En 
verity, je suis presque Mche que, selpn toute proba- 
bility, ce miserable Peppino ne soit pas decapitato, 
comme ils disent, vous verriez le temps que cela 
dure, et si c'est veritablement la peine d'en parler. 
Mais, d'honneur, messieurs, nous avons la une sin- 
guliere conversation pour un jour de carnaval. Com- 
ment done cela est-il venu ? Ah ! je me le rappelle ! 
vous m'avez demand^ une place a ma fenetre ; eh 
bien ! soit, vous l'aurez ; mais mettons-nous a table 
d'abord, car voila qu'on vient nous annoncer que nous 
sommes servis. 

En effet, un domestique ouvrit une des quatre 
portes du salpi} et fit entendre les paroles sacramen- 
telles : 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 259 

— At suo commodo ! 

Les deux jeunes gens se leverent et passerent dans 
la salle a manger. 

Pendant le dejeuner, qui etait excellent et servi 
avec une recherche infinie, Franz chercha des yeux 
le regard d'Albert, afin d'y lire l'impression qu'il ne 
doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles de 
leur note ; mais, soit que dans son insouciance habi- 
tuelle il ne leur exit pas prete une grande attention, 
soit que la concession que le comte de Monte-Cristo 
lui avait faite a 1'endroit du duel l'eut raccommode 
avec lui, soit enfin que les antecedents que nous 
avons racontes, connus de Franz seul, eussent dou- 
ble pour lui seul, l'effet des theories du comte, il ne 
s'apercut pas que son compagnon fut pr^occupe le 
moins du monde ; tout au contraire, il faisait honneur 
au repas en homme condamne depuis quatre ou cinq 
mois a la cuisine italienne, c'est-a-dire a l'une des 
plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, 
il effleurait a peine chaque plat; on eut dit qu'en se 
mettant a table avec ses convives il accomplissait 
un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur 
depart pour se faire servir quelque mets etrange ou 
particulier. 

Cela rappelait malgr6 lui & Franz reffroi que le 
comte avait inspire a la comtesse G..., et la convic- 
tion ou il 1'avait laiss^e que le comte, l'homme qu'il 
lui avait montre dans la loge en face d'elle, etait un 
vampire. 

A la fin du dejeuner, Franz tira sa montre. 

— Eh bien ! lui dit le comte, que faites-vous done ? 

— Vous nous excuserez, monsieur le comte, repon- 
dit Franz, mais nous avons encore mille choses as; 
faire. 

— Lesquelles? 



260 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

— Nous n'avons pas de d6guisements, et aujour- 
d'hui le d6guisement est de rigueur. 

— Ne vous occupez done pas de cela. Nous avons, 
h ce que je crois, place del Popolo, une chambre par- 
ticuliere ; j'y ferai porter les costumes que vous 
voudrez Lien m'indiquer, et nous nous masquerons 
stance tenante. 

— Apres I'ex^cution ? s^cria Franz. 

— Sans doute, apres, pendant ou avant, comme 
vous voudrez. 

— En face de 1'echafaud ? 

— L'6chafaud fait partie de la fete. 

— Tenez, monsieur le comte, j'ai refl6chi, dit 
Franz ; d^ciddment je vous remercie de votre obli- 
geance, mais je me contenterai d'accepter une place 
dans votre voiture, une place a la fenetre du palais 
Rospoli, et je vous laisserai libre de disposer de ma 
place a la fenetre de la piazza del Popolo. 

— Mais vous perdez, je vous en pr6viens, une 
chose fort curieuse, r^pondit le comte. 

— Vous me la raconterez, reprit Franz, et je suis 
convaincu que dans votre bouche le recit m'impres- 
sionnera presque autant que la vue pourrait le faire. 
D'ailleurs, plus d'une fois deja j'ai voulu prendre sui 
moi d'assister a une execution, et je n'ai jamais pu 
m'y decider ; et vous, Albert? 

•— Moi, r6pondit le vicomte, j'ai vu ex6cuter Cas- 
taing; mais je crois que j'etais un peu gris ce jour-la, 
C'6tait le jour de ma sortie du college, et nous 
avions pass6 la nuit je ne sais a quel cabaret. 

— D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que 
vous n'avez pas fait une chose a Paris, pour que vous 
ne la fassiez pas a l'dtranger : quand on voyage, e'est 
pour s'instruire, quand on change de lieu e'est pout 
voir. Songez done quelle figure vous ferez quand 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 261 

on vous demandera : Comment ex6cute-t-on a Rome ? 
et que vous repondrez : Je ne sais pas. Et puis, on 
dit que le condamne est un inf&me coquin, un drole 
qui a tue a coups de chenet un bon chanoine qui 
Favait eleve comme son fils. Que diable ! quand on 
tue un homme d'eglise, on prend une arme plus con- 
venable qu'un chenet, surtout quand cet homme 
d'eglise est peut-etre notre pere. Si vous voyagiez 
en Espagne, vous iriez voir les combats de taureaux, 
n'est-ce pas ? Eh bien ! supposez que c'est un com- 
bat que nous allons voir ; souvenez-vous des anciens 
Romains du Cirque, des chasses ou Ton tuait trois 
cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez- 
vous done de ces quatre-vingt mille spectateurs qui 
battaient des mains, de ces sages matrones qui con- 
duisaient la leurs filles a marier, et de ces charman- 
tes vestales aux mains blanches qui faisaient avec 
le pouce un charmant petit signe qui voulait dire : 
Allons, pas de paresse ! achevez-moi cet homme-la 
qui est aux trois quarts mort. 

— Y allez-vous, Albert ? dit Franz. 

— Ma foi, oui, rnon cher ! j'etais comme vous, mais 
l'eloquence du comte me decide. 

— Allons-y done, puisque vous le voulez, dit Franz ; 
mais en me rendant place del Popolo, je desire pas- 
ser par la rue du Cours ; est-ce possible, monsieur 
le comte ? 

— A pied, oui ; en voiture, non. 

— Eh bien ! j'irai a pied. 

— II est bien necessaire que vous passiez par la 
rue du Cours ? 

— Oui, j'ai quelque chose a y voir. 

— Eh bien ! passons par la rue du Cours, nous en- 
verrons la voiture nous attendre sur la piazza del 
Popolo, par la strada del Babuino ; d'ailleurs je ne 



262 LE GOMTE' DE MONTE-CRISTO 

suis pats Mche* non plus de passer par la rue du Cours 
pour voir si des ordres que j'ai donn6s ont 6t6 exe- 
cutes. 

— Excellence, ditle domestique en ouvrant laporte, 
un homme v§tu en penitent demande a vous parler. 

— Ah ! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Mes- 
sieurs, voulez-vous repasser au salon, vous trouve- 
rez sur la table du milieu d'excellents cigares de la 
Havane, je vous y rejoins dans un instant. 

Les deux jeunes gens se leverent et sortirent par 
une porte, tandis que le comte, apres leur avoir re- 
nouvele ses excuses, sortait par l'autre. Albert, qui 
etait un grand amateur, et qui, depuis qu'il etait en 
Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice 
celui d'etre prive des cigares du cafe de Paris, s'ap- 
procha de la table et poussa un cri de joie en aperce- 
vant de v6ritables puros. 

— Eh bien ! lui d*emanda Franz, que pensez-vous 
du comte de Monte-Cristo ? 

— Ce que j'en pense ! dit Albert visiblement etonne" 
que son compagnon lui fit une pareille question ; je 
pense que c'est un homme charmant, qui fait a mer- 
veille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, 
beaucoup etudie, beaucoup reflechi, qui est, comme 
Brutus, de l'ecole sto'ique ? et, ajouta-t-il en poussant 
amoureusement une bouflfee de fumee qui monta en 
spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela 
possede d'excellents cigares. 

C'etait l'opinion d'Albert sur le comte ; or, comme 
Franz savait qu' Albert avait la pretention de ne se 
faire un opinion sur les hommes et sur les choses 
qu 'apres de mures reflexions, il ne tenta pas de rien 
changer a la sienne. 

— Mais, dit-il, avez-vous remarque une chose sin- 
guliere ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 263 

— Laquelle ? 

— L'attention avec laquelle il vous regardait. 

— Moi? 

— Oui, vous. 
Albert reflechit. 

— Ah ! dit-il en poussant un soupir, rien d'6tonnant 
a cela. Je suis depuis pres d'un an absent de Paris, 
je dois avoir des habits de l'autre monde. Le comte 
m'aura pris pour un provincial ; detrompez-le, cher 
ami, et dites-lui, je vous prie, a la premiere occasion, 
qu'il n'en est rien. 

Franz sourit ; un instant apres le comte rentra. 

— Me voici, messieurs, dit-il, et tout a vous, les 
ordres sont donnes ; la voiture va de son cote place 
del Popolo, et nous aliens nous y rendre du notre, 
si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez 
done quelques-uns de ces cigares, monsieur de 
Morcerf. 

— Ma foi, avec grand piaisir, dit Albert, car vos 
cigares italiens sont encore pires que ceux de la 
regie. Quand vous viendrez a Paris, je vous rendrai 
tout cela. 

— Ce n'est pas de refus ; je compte y aller quel- 
que jour, et, puisque vous le permettez, j'irai frap- 
per a votre porte. Allons, messieurs, allons, nous 
n'avons pas de temps a perdre ; il est midi et demi, 
partons. 

Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les 
derniers ordres de son maitre, et suivit la via del 
Babuino, tandis que les pistons remontaient par la 
place d'Espagne et par la via Frattina, qui les con- 
duisait tout droit entre le palais Fiano et le palais 
Rospoli. 

Tous les regards de Franz furent pour les fenetres 
de ce dernier palais ; il n'avait pas oubli^ le signal 



264 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

convenu dans le Colisee entre l'homme au manteau 
et le Transtevere. 

— Quelles sont vos fenetres? demanda-t-il au 
comte du ton le plus naturel qu'il put prendre. 

— Les trois dernieres, r6pondit-il avec une n6gli- 
gence qui n'avait rien d'affecte'; car il ne pouvait 
deviner dans quel but cette question lui e'tait faite. 

Les yeux de Franz se porterent rapidement sur les 
trois fenetres. Les fenetres lat^rales e'taient tendues 
en damas jaune, et celle du milieu en damas Mane 
avec une croix rouge. 

L'homme au manteau avait tenu sa parole au Trans- 
tdvere, et il n'y avait plus de doute, l'homme au man- 
teau e'e'tait bien le comte. 

Les trois fenetres 6taient encore vides. 

Au reste, de tous cotes se faisaient les preparatifs ; 
on placait des chaises, on dressait des 6chafaudages, 
on tendait des fenetres. Les masques ne pouvaient 
paraitre, les voitures ne pouvaient circuler qu'au son 
de la cloche ; mais on sentait les masques derriere 
toutes les fenetres, les voitures derriere toutes les 
portes. 

Franz, Albert et le comte continuerent de descen- 
dre la rue du Cours. A mesure qu'ils approchaient de 
la place du Peuple, la foule devenait plus epaisse, et, 
au-dessus des t6tes de cette foule, on voyait s'elever 
deux choses : Tobelisque surmont6 d'une croix qui 
indique le centre de la place, et, en avant de Tobe- 
lisque, juste au point de correspondance visuelle des 
trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les 
deux poutres supremes de Fechafaud, entre lesquelles 
brillait le fer arrondi de la manda'ia. 

A Tangle de la rue on trouva Tintendant du comte, 
qui attendait son maitre. 

La fenetre, lou6e k ce prix exorbitant sans doute 



LE COMTE DE MO NTE-CRI STO 265 

dont le comte n^avait point voulu faire part a ses 
invites, appartenait au second etage du grand palais, 
situe entre la rue del Babuino et le monte Pincio ; 
c'etait, comme nous l'avons dit, une espece de cabi- 
net de toilette donnant dans tine chambre a coucher ; 
en fermant la porte de la chambre a coucher, les lo- 
cataires du cabinet etaient chez eux ; sur les chaises 
on avait depose des costumes de paillasse en satin 
blanc et bleu des plus elegants. 

— Comme vous m'avez laisse* le choix des costu- 
mes, dit le comte aux deux amis, je vous ai fait pre- 
parer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura de mieux 
porte" cette annee ; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus 
commode pour les confetti, attendu que la farine n'y 
parait pas. 

Franz n'entendit que fort imparfaitement les pa- 
roles du comte, et il n'apprecia peut-etre pas a sa 
valeur cette nouvelle gracieusete ; car toute son 
attention etait attiree par le spectacle que pr6- 
sentait la piazza del Popolo, et par Tinstrument 
terrible qui en faisait a cette heure le principal 
ornement. 

C'6tait la premiere fois que Franz apercevait une 
guillotine ; nous disons guillotine, car la mandai'a ro- 
maine est taillee a peu pres sur le meme patron que 
notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme 
d'un croissant qui couperait par la partie convexe, 
tombe de moins haut, voila tout. 

Deux hommes, assis sur la planche a bascule ou 
Ton couche le condamne, dejeunaient en attendant, 
et mangeaient, autant que Franz put le voir, du pain 
et des saucisses ; Fun d'eux souleva la planche, en 
tira un flacon de vin, but un coup et passa le flacon 
a son camarade ; ces deux hommes c'etaient les aides 
du bourreau ! 



266 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

A ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre 
a la racine de ses cheveux. 

Les condamnes, transported la veille au soir des 
Carceri Nuove dans la petite £glise Sainte-Marie-del- 
Popolo, avaient pass6 la nuit, assisted chacun de 
deux pretres, dans une chapelle ardente fermee 
d'une grille, devant laquelle se promenaient des sen- 
tiiielles relev^es d'heure en heure. 

Une double haie de carabiniers places de chaque 
cdte" de la porte de l'6glise s'6tendait jusqu'a l'£cha- 
faud, autour duquel elle s'arrondi&sait, laissaht libre 
un chemin de dix pieds de large a peu pres, et autour 
de la guillotine un espace d'une centaine de pas de 
circonference. Tout le reste de la place etait pave 
de tetes d'hommes et de fenimes. Beaucoup de fem- 
mes tenaient leurs enfants sur leurs epaules. Ces 
enfants, qui depassaient la foule de tout le torse, 
etaient admirablement places. 

Le monte Pincio semblait un vaste amphitheatre 
dont tous les gradins eussent et6 charges de specta- 
teurs ; les balcons des deux 6glises qui font Tangle 
des rues del Babuino et de la rue di Ripetta regor- 
geaieht de curieux privilegies • les marches des pe- 
ristyles semblaient un flot mouvant et bariole* qu'une 
inar^e incessante poussait vers le portique : chaque 
asperite de la muraille qui pouvait donner place a 
un homme avait sa statue vivante. 

Ce que disait le comte est done vrai : ce qu'il y a 
de plus curieux dans la vie est le spectacle de la 
mort. 

Et cependant, au lieu du silence que semblait com- 
mander la solennit6 du spectacle, un grand bruit 
montait de cette foule, bruit compose de rires, de 
hu6es et de cris joyeux; il etait evident encore, 
comme l'avait dit le comte, que cette execution 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 267 

n'^tait rien autre chose, pour tout le peuple, que le 
commencement du carnaval. 

Tout a coup ce bruit cessa comme par enchante- 
ment, la porte de l'^glise venait de s'ouvrir. 

Une confr£rie de penitents, dont chaque membre 
etait vetu d'un sac gris perce aux yeux seulement, et 
tenait un cierge allume a la main, parut d'abord ; en 
tete marchait le chef de la confrerie. 

Derriere les penitents venait un homme de haute 
taille. Get homme etait nu, a l'exception d'un calecon 
de toile au c6t6 gauche duquel etait attach^ un 
grand couteau cache dans sa gaine ; il portait sur 
l'6paule droite une lourde masse de fer. Get homme, 
c'^tait le bourreau. 

II avait en outre des sandales attaches au bas de 
la jambe par des cordes. 

Derriere le bourreau marchaient, dans i'ordre ou 
ils devaient etre executes, d'abord Peppino et en- 
suite Andrea. 

Chacun etait accompagne" de deux pretres. 

Ni 1'un ni Fautre n'avait les yeux bandes. 

Peppino marchait d'un pas assez ferme ; sans doute 
il avait eu avis de ce qui se pr6parait pour lui. 

Andrea etait soutenu sous chaque bras par un 
pretre. 

Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix 
que leur presentait le confesseur. 

Franz sentit, rien qu'a cette vue, les jambes qui 
lui manquaient ; il regarda Albert. II etait pale comme 
sa chemise, et par un mouvement machinal il jeta 
loin de lui son cigare, quoiqu'il ne 1'eut fume" qu'a 
moitie. 

Le comte seul paraissait impassible. II y avait 
meme plus, une 16gere teinte rouge semblait vouloir 
percer la paleur livide de ses joues. 



268 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

Son nez se dilatait comme celui d'un animal f6roce 
qui flaire le sang, et ses levres, legerement 6cart£es, 
laissaient voir ses dents blanches, petites et aigu§s 
comme celles d'un chacal. 

Et cependant, malgre tout cela, son visage avait 
une expression de douceur souriante que Franz ne 
lui avait jamais vue ; ses yeux noirs surtout etaient 
admirables de mansu6tude et de veloute\ 

Cependant les deux condamnes continuaient de 
marcher vers l'echafaud, et a mesure qu'ils avan- 
gaient on pouvait distinguer les traits deieur visage. 
Peppino 6tait un beau garcon de vingt-quatre a 
vingt-six ans, au teint hale par le soleil, au regard 
libre et sauvage. II portait la tete haute et semblait 
flairer le vent pour voir de quel cote lui viendrait 
son libe'rateur. 

Andrea 6tait gros et court : son visage, bassement 
cruel, n'indiquait pas d'&ge ; il pouvait cependant 
avoir trente ans a peu pres. Dans la prison, il avait 
laisse pousser sa barbe. Sa tete retombait sur une 
de ses e'paules, ses jambes pliaient sous lui ; tout son 
etre paraissait obe'ir a un mouvement machinal dans 
lequel sa volonte" n'etait deja plus rien. 

— II me semble, dit Franz au comte, que vous 
m''avez annonce' qu'il n^y aurait qu'une execution. 

— Je vous ai dit la ve'rite', repondit-il froidement. 

— Cependant voici deux condamnes. 

— Oui ; mais de ces deux condamnes l'un touche a 
la mort, et Fautre a encore de longues annees a 
vivre ? 

— II me semble que si la gr&ce doit venir, il n'y a 
plus de temps a perdre. 

— Aussi, la voila qui vient ; regardez, dit le comte. 
En effet, au moment ou Peppino arrivait au pied 

de la mandaia, un penitent, qui semblait etre en re- 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 269 

tard, perca la haie sans que les soldats Assent obsta- 
cle a son passage, et, s'avangant vers le chef de la 
confrerie, lui remit un papier plie en quatre. 

Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun 
de ces details; le chef de la confrerie deplia le 
papier, le frit et leva la main. 

— Le Seigneur soit beni, et Sa Saintete" soit lou6e ! 
dit-il a haute et intelligible voix. II y a grace de la 
vie pour Tun des condamnes. 

— Gr&ce ! s'ecria le peuple d'un seul cri ; il y a 
gr&ce ! 

A ce mot de gr&ce, Andrea sembla bondir et 
redressa la tete. 

— Gr&ce pour qui ? cria-t-il. 

Peppino resta immobile, muet et haletant. 

— II y a gr&ce de la peine de mort pour Peppino 
dit Rocca Priori, dit le chef de la confrerie. 

Et il passa le papier au capitaine commandant les 
carabiniers lequel, apres l'avoir lu, le lui rendit. 

— Grace pour Peppino ! s'ecria Andrea, entiere- 
ment tir6 de l'etat de torpeur ou il semblait etre 
plonge" ; pourquoi gr&ce pour lui et pas pour moi ? 
nous devions mourir ensemble ; on m'avait promis 
qu'il mourrait avant moi, on n'a pas le droit de me 
faire mourir seul ; je ne veux pas mourir seul, je ne 
le veux pas ! 

Et il s'arracha au bras des deux pretres, se tordant, 
hurlant, rugissant et faisant des efforts insenses 
pour rompre les cordes qui lui liaient les mains. 

Le bourreau fit signe a ses deux aides, qui saute- 
rent en bas de l'echafaud et vinrent s'emparer du 
condamn6. 

— ■ Qu'y a-t-il done ? demanda Franz au comte. 

Car, comme tout cela se passait en patois romain, 
il n'avait pas tres bien compris. 



#?0 LE jCOMTB DE MONTE-CRISTO 

— Ce qu'il y a ? dit le comte, ne comprenez-yous 
pas bien ? il y a que cette creature humaine qui va 
mourir est furieuse de ce que son semblable ne meurt 
pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle le 
d^chirerait avec ses ongles et avec ses dents plutot 
que de le laisser jouir de la vie dont elle va §tre 
privee. O hommes ! hommes ! race de crocodiles ! 
comme dit Karl Moor, s'6cria le comte en etendant 
les deux poings vers toute cette foule, que je vous 
reconnais bien la, et qu'en tout temps yous &tes bien 
dignes de vous-memes ! 

En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se 
roulaient dans la poussiere ; le condamne criant tou- 
jours : « II doit mourir, je veux qu'il meure ! On n'a 
pas le droit de me tuer tout seul. » 

— Begardez, regardez, continua le comte en saisis- 
sant chacun des deux jeunes gens par la main, regar- 
dez, car, sur mon &me, c'est curieux; voilaunhomme 
qui e*tait re'signe' a son sort, qui marchait k l'echafaud, 
qui allait mourir comme un l&che, c'est vrai, mais 
enfln il allait mourir sans resistance et sans recrimi- 
nation : savez-yous ce qui lui donnait quelque force ? 
savezrvous ce qui le consolait ? savez-vous ce qui lui 
faisait prendre son supplice en patience ? c'est qu'un 
autre partageait son angoisse ; c'est qu'un autre allait 
mourir comme lui; c'est qu'un autre allait mourir 
avant lui ! Menez deux moutons a la boucberie, deux 
boeufs & l'abattoir, et faites comprendre & l'un d'eux 
que son compagnon ne mourra pas, le mouton belera 
dejoie, le bceuf mugira de plaisir; mais l-'homme, 
1'homme que Dieu a fait k son image, I'bomme & qui 
Dieu a impose pour premiere, pour unique, pour 
supreme loi, l'amour de son prochain, l'homme a qui 
pieu a donne une voix pour exprimer sa pense\e, quel 
sera son premier cri quand il apprendra que json 



LE GOMTE I>E MONTE-CRISTO 27! 

camarade est sauv6? un blaspheme. Honneur & 
l'homme, ce chef-d'oeuvre de la nature, ce roi de la 
creation ! 

Et le comte eclata de rire, mais d'un rire terrible 
qui indiquait qu'il avait du horriblement souffrir pour 
en arriver a rire ainsi. 

Cependant la lutte continuait, et c'etait quelque 
chose d'affreux a voir. Les deux valets portaient 
Andrea sur l'6chafaud ; tout le peuple avait pris parti 
contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri : 
« A mort ! a mort ! » 

Franz se rejeta en arrikre ; mais le comte ressaisit 
son bras et le retint devant la fenetre. 

— Que faites-vous done ? lui dit-il ; de la piti6 ? 
elle est, ma foi, bien placee ! Si vous entendiez crier 
au chien enrag6, vous prendriez votre fusil, vous 
vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miseri- 
corde a bout portant la pauvre b£te, qui, au bout du 
compte ne serait coupable que d'avoir etc* mordue 
par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a fait : 
et voila que vous avez pitie d'un homme qu'aucun 
autre homme n'a mordu, et qui cependant a tue son 
bienfaiteur, et qui maintenant, ne pouvant plus tuer 
parce qu'il a les mains liees, vent a toute force voir 
mourir son compagnon de captivite, son camarade 
d'infortune ! Non, non, regardez, regardez. 

La recommandation 6tait devenue presque inutile, 
Franz etait comme fascine par 1'horrible spectacle. 
Les deux valets avaient porte* le condamne sur 
Fechafaud, et la, malgre ses efforts, ses morsures, 
ses cris, ils 1'avaient force de se mettre agenoux. 
Pendant ce temps, le bourreau s'etait place de cote 
et la masse en arret ; alors, sur un signe, les deux 
aides s'^carterent. Le condamne voulut se relever, 
mais avant qu'il en eut le temps, la masse s'abattit 



272 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

sur sa tempe gauche ; on entendit un bruit sourd et 
mat, le patient tomba comme un boeuf, la face contre 
terre, puis, d'un contre-coup, se retourna sur le dos. 
Alors le bourreau laissa tomber sa masse, tira le 
couteau de sa ceinture, d'un seul coup lui ouvrit la 
gorge et, montant aussitot sur son ventre, se mit a le 
p6trir avec ses pieds. 

A chaque pression, un jet de sang s'elancait du cou 
du condamne\ 

Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps ; 
il se rejeta en arriere, et alia tomber sur un fauteuil 
a moitie' 6vanoui. 

Albert, les yeux ferme's, resta debout, mais cram- 
ponne" aux rideaux de la fenetre. 

Le comte 6tait debout et triomphant comme le 
mauvais ange. 



XV 



LE CARNAVAL DE ROME 

Quand Franz revint a lui, il trouva Albert qui 
buvait un verre d'eau dont sa paleur indiquait qu'il 
avait grand besom, et le comte qui passait deja son 
costume de paillasse. II jeta machinalement les yeux 
sur la place ; tout avait disparu, echafaud, bourreaux, 
victimes ; il ne restait plus que le peuple, bruyant, 
affaire, joy eux; la cloche du monte Citorio, qui ne 
retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la 
mascherata, sonnait a pleines volees. 

— Eh bien ! demanda-t-il au comte, que s'est-il 
done passe ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 273 

— Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; 
seulement le carnaval est commence, habillons-nous 
vite. 

— En effet, r^pondit Franz au comte, il ne reste 
de toute cette horrible scene que la trace d'un r6ve. 

— C'est que ce n'est pas autre chose qu'un reve, 
qu'un cauchemar, que vous avez eu. 

— Oui, moi ; mais le condamn6 ? 

— C'est un reve aussi ; seulement il est reste* en- 
dormi, lui, tandis que vous vous etes r6veill6, vous ; 
et qui peut dire lequel de vous deux est le privilegie* ? 

— Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu ? 

— Peppino est un gargon de sens qui n'a pas le 
moindre amour-propre, et qui, contre l'habitude des 
hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe pas 
d'eux, a 6t6 enchantd, lui, de voir que l'attention 
generate se portait sur son camarade ; il a en conse- 
quence profite de cette distraction pour se glisser 
dans la foule et disparaitre, sans meme remercier 
les dignes pretres qui l'avaient accompagne. D6ci- 
dement, l'homme est un animal fort ingrat et fort 
£goiste... Mais habillez-vous ; tenez, vous voyez que 
M. de Morcerf vous donne Fexemple. 

En effet, Albert passait machinalement son panta- 
lon de taffetas par-dessus son pantalon noir et ses 
bottes vernies. 

— Eh bien ! Albert, demanda Franz, £tes-vous bien 
en train de faire des folies ? Voyons, repondez fran- 
chement. 

— Non, dit-il, mais en verite* je suis aise mainte- 
nant d'avoir vu une pareille chose, et je comprends 
ce que disait M. le comte : c'est que, lorsqu'on a pu 
s'habituer une fois a un pareil spectacle, ce soit le 
seul qui donne encore des Amotions. 

— Sans compter que c'est en ce moment-la seule- 

ii. 19 



274 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

ment qu'on peut faire des etudes de caracteres, dit 
le comte ; sur la premiere marche de F6chafaud, la 
mort arrache le masque qu'on a porte toute la vie, 
et le veritable visage apparait. II faut en convenir, 
celui d'Andrea n'6tait pas beau a voir... Le hideux 
coquin !... Habillons-nous, messieurs, habillons-nous ! 

II eut 6te ridicule a Franz de faire la petite mai- 
tresse et de ne pas suivre Fexemple que lui don- 
naient ses deux compagnons. II passa done a son 
tour son costume et mit son masque, qui n'etait cer- 
tainement pas plus pale que son visage. 

La toilette achevee, on descendit. Lavoiture atten- 
dait a la porte, pleine de eonfettti et de bouquets. 

On prit la file. 

II est difficile de se faire Hd6e d'une opposition 
plus complete que celle qui venait de s'ope'rer. Au 
lieu de ce spectacle de mort sombre et silencieux, la 
place del Popolo presentait l'aspect d'une folle et 
bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, de- 
bordant de tous les c6t6s, s'echappant par les portes, 
descendant par les fenetres ; les voitures d6bou- 
chaient a tous les coins de rue, chargers de pierrots, 
d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transte"- 
veres, de grotesques, de chevaliers, de paysans : 
tout cela criant, gesticulant, lancant des oeufs pleins 
de farine, des confetti, des bouquets ; attaquant de 
la parole et du projectile amis et strangers, connus 
et inconnus, sans que personne ait le droit de s'en 
facher, sans que pas un fasse autre chose que d'en 
rire. 

Franz et Albert elaient comme des hommes que, 
pour les distraire d'un violent chagrin, on conduirait 
dans une orgie, et qui, a mesure qu'ils boivent et 
qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'epaissir entre le 
passe* et le present. lis voyaient toujours, ou plutdt 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO ,275 

ils continuaient de sentir en eux le reflet de ce qu'ils 
avaient vu. Mais peu a peu l'ivresse generale les 
gagna: il leur sembla que leur raison chancelante 
allait les abandonner; ils eprouvaient un besoin 
etrange de prendre leur part de ee bruit, de ce mou- 
vement, de ce vertige. Une poignee de confetti qui 
arriva a Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le 
couvrant de poussiere, ainsi que ses deux compa- 
gnons, piqua son cou et toute la portion du visage 
que ne garantissait pas le masque, comme si on lui 
eut jete* un cent d'epingles, acheva de le pousser a la 
lutte g6n6rale dans laquelle 6taient deja engages tons 
les masques qu'ils rencontraient. II se leva a son tour 
dans la voiture, il puisa a pleines mains dans les 
sacs, et, avec toute la vigueur et 1'adresse dont il 
etait capable, il envoya a son tour oeufs et dragees & 
ses voisins. 

Des lors, le combat £tait engage\ Le souvenir de ce 
qu'ils avaient vu une demi-heure auparavant s'effaea 
tout a fait de l'esprit des deux jeunes gens, tant le 
spectacle bariole, mouvant, insense^ qu'ils avaient 
sous les yeux, etait venu leur faire diversion. Quant 
au comte de Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme 
nous l'avons dit, paru impressionne un seul instant. 

En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue 
du Cours, bordee d'un bout a l'autre de palais a 
quatre ou cinq etages avec tous leurs balcons garnis 
de tapisseries, avec toutes leurs fenetres drapees ; a 
ces balcons et a ces fenetres, trois cent mille specta- 
teurs, Romains, Italiens, strangers venus des quatre 
parties du monde: toutes les aristocraties reunies, 
aristocraties de naissance, d'argent, de g^nie ; des 
iemmes charmantes, qui, subissant elles-m^mes Fin- 
fluence de ce spectacle, se courbent sur les balcons, 
se penchent hors des fenetres, font pleuvoir sur les 



276 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

voitures qui passent une grele de confetti qu'on leur 
rend en bouquets ; l'atmosphere tout 6paissie de dra- 
g6es qui descendent et de fleurs qui montent ; puis 
sur le pave* des rues une foule joyeuse, incessante, 
folle, avec des costumes insens^s : des choux gigan- 
tesques qui se promenent, des tetes de bufiies qui 
mugissent sur des corps d'hommes, des chiens qui 
semblent marcher sur les pieds de derriere; au milieu 
de tout cela un masque qui se souleve, et dans cette 
tentation de saint Antoine rev£e par Callot, quelque 
Astarte qui montre une ravissante figure, qu'on veut 
suivre et de laquelle on est separe* par des especes 
de demons pareils a ceux qu'on voit dans ses r£ves, 
et Ton aura une faible idee de ce qu'est le carnaval 
de Rome. 

Au second tour le comte fit arreter la voiture et 
demanda a ses compagnons la permission de les quit- 
ter, laissant sa voiture a leur disposition. Franz leva 
les yeux : on 6tait en face du palais Rospoli ; et a la 
fenStre du milieu, a celle qui 6tait drap6e d'une piece 
de damas blanc avec une croix rouge, 6tait un 
domino bleu, sous lequel 1'imagination de Franz se 
repr6senta sans peine la belle Grecque du theatre 
Argentina. 

— Messieurs, dit le comte en sautant a terre, quand 
vous serez las d'etre acteurs et que vous voudrez 
redevenir spectateurs, vous savez que vous avez 
place a mes fenetres. En attendant, disposez de mon 
cocher, de ma voiture et de mes domestiques. 

Nous avons oublie de dire que le cocher du comte 
6tait gravement vetu d'une peau d'ours noir, exacte- 
ment pareille a celle d'Odry dans VOurs et le Pacha, 
et que les deux laquais qui se tenaient debout der- 
riere la caleche posse'daient de<s costumes de singe 
vert, parfaitement adapted a leurs tailles, et des mas- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 277 

ques a ressorts avec lesquels ils faisaient la grimace 
aux passants. 

Franz remercia le comte de son offre obligeante : 
quant a Albert, il £tait en coquetterie avec une pleine 
voiture de paysannes romaines, arreted, comme celle 
du comte, par un de ces repos si communs dans les 
files et qu'il dcrasait de bouquet. 

Malheureusement pour lui la file reprit son mou- 
vement, et tandis qu'il descendait vers la place del 
Popolo, la voiture qui avait attire* son attention re- 
montait vers le palais de Venise. 

— Ah ! mon cher ! dit-il a Franz, vous n'avez pas 
vu?... 

— Quoi ? demanda Franz. 

— Tenez, cette caleche qui s'en va toute chargee 
de paysannes romaines. 

— Non. 

— Eh bien ! je suis sur que ce sont des femmes 
charmantes. 

— Quel malheur que vous soyez masque\ mon 
cher Albert, dit Franz, c'e'tait le moment de vous 
rattraper de vos desappointements amoureux ! 

— Oh ! repondit-il moitie riant, moitie' convaincu, 
j'espere bien que le carnaval ne se passera pas sans 
m'apporter quelque dedommagement. 

Malgre cette esp6rance d'Albert, toute la journe*e 
se passa sans autre aventure que la rencontre, deux 
ou trois fois renouvelee, de la caleche aux paysannes 
romaines. A Tune de ces rencontres, soit hasard, 
soit calcul dAlbert, son masque se detacha. 

A cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le 
jeta dans la caleche. 

Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert 
devinait sous le costume coquet de paysannes fut 
touch6e de cette galanterie, car a son tour, lorsque 



278 LE GOMTE DE MONTE-CRISTG 

la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bou- 
quet de violettes. 

Albert se precipita sur le bouquet. Comme Franz 
n'avait aucun motif de croire qu'il etait a son adresse, 
il laissa Albert s'en emparer. Albert le mit victorieu- 
sement a sa boutonniere, et la voiture continua sa 
course triompbante. 

— Eh bien ! lui dit Franz, voila un commencement 
d'aventure I 

— Riez tant que vous voudrez, re'pondit-il, mais 
en verite" je crois que oui ; aussi je ne quitte plus ce 
bouquet. 

— Pardieu, je crois bien ! dit Franz en riant, c'est 
un signe de reconnaissance. 

La plaisanterie, au reste, prit bientdt un caractere 
de reality, car lorsque, toujours conduits par la file, 
Franz et Albert croiserent de nouveau la voiture des 
contadine, celle qui avait jete le bouquet a Albert 
battit des mains en le voyant a sa boutonniere. 

— Bravo, mon cher ! bravo ! lui dit Franz,, voila 
qui se prepare a merveille ! Voulez-vous que je vous 
quitte et vous est-il plus agreable d'etre seul ? 

— Non, dit-il, ne brusquons rien ; je ne veux pas 
me laisser prendre comme un sot a une premiere 
demonstration, a un rendez-vous sous l'horloge, 
comme nous disons pour le bal de l'Opera. Si la belle 
paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouve- 
rons demain ou plutdt elle nous retrouvera. Alors 
elle me donnera signe d'existence, et je verrai ce 
que j'aurai a faire. 

— En verit6, mon cher Albert, dit Franz, vous etes 
sage comme Nestor et prudent comme Ulysse ; et si 
votre Circe parvient a vous changer en une b§te 
quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien 
puissante. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 279 

Albert avait raison. La belle inconnue avait resolu 
sans doute de ne pas pousser plus loin l'intrigue ce 
jour-la; car, quoique les jeunes gens fissent encore 
plusieurs tours, ils ne revirent pas la caleche qu'ils 
cherchaient des yeux : elle avait disparu sans doute 
par une des rues adjacentes. 

Alors ils revinrent au palais Rospoli, rnais le comte 
aussi avait disparu avec le domino bleu. Les deux 
fenetres tendues en damas jaune continuaient, au 
reste, d'etre occupies par des personnes qu'il avait 
sans doute invitees. 

En ce moment, la meme cloche qui avait sonne* 
Fouverture de la mascherata sonna la retraite. La 
file du Corso se rompit aussitot, et en un instant 
toutes les voitures disparurent dans les rues trans- 
versales. 

Franz et Albert etaient en ce moment en face de 
la via delle Maratte. 

Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la 
place d'Espagne en longeant le palais Poli, il s'arreta 
devant I'hotel. 

Maitre Pastrini vint recevoir ses hdtes sur le seuil 
de la porte. 

Le premier soin de Franz fut de s'informer du 
comte, et d'exprimer le regret de ne Tavoir pas 
repris a temps, mais Pastrini le rassura en lui di- 
sant que le comte de Monte-Cristo avait commands 
une seconde voiture pour lui, et -que cette voiture 
6tait allee le chercher a quatre heures au palais 
Rospoli. II 6tait en outre charge^ de sa part, d'offrir 
aux deux amis la clef de sa loge au theatre Argen- 
tina. 

Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais 
Albert avait de grands projets a mettre a execution 
avant de penser a aller au theatre ; en consequence, 



280 LE COMTE DE MONTE-CB.ISTO 

au lieu de rdpondre, il s'informa si maitre Pastrini 
pourrait lui procurer un tailleur. 

— Un tailleur, demanda notre h6te, et pourquoi 
faire ? 

— Pour nous faire d'ici a demain des habits de 
paysans romains, aussi elegants que possible, dit 
Albert. 

Maitre Pastrini secoua la t£te. 

— Vous faire d'ici a demain deux habits ! s'e'cria- 
t-il, voila bien, j'en demande pardon a Vos Excellen- 
ces, une demande a la francaise ; deux habits ! quand 
d'ici a huit jours vous ne trouveriez certainement 
pas un tailleur qui consentit a coudre six boutons a 
un gilet, lui payassiez-vous ces boutons un e'cu la 
piece ! 

— Alors il faut done renoncer a se procurer les 
habits que je desire ? 

— Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. 
Laissez-moi m'occuper de cela, et demain vous trou- 
verez en vous 6veillant une collection de chapeaux, 
de vestes et de culottes dont vous serez satisfaits. 

— Mon cher, dit Franz a Albert, rapportons-nous- 
en a notre hote, il nous a deja prouve* qu'il 6tait 
homme de ressources ; dinons done tranquillement, 
et apres le diner allons voir Yltalienne a Alger. 

— Va pour Yltalienne k Alger, dit Albert ; mais 
songez, maitre Pastrini, que moi et monsieur, con- 
tinua-t-il en de'signant Franz, nous mettons la plus 
haute importance a avoir demain les habits que nous 
vous avons demanded. 

L'aubergiste affirma une derniere fois a ses notes 
qu'ils n'avaient a s'inquie'ter de rien et qu'ils seraient 
servis a leurs souhaits ; sur quoi Franz et Albert re- 
monterent pour se debarrasser de leurs costumes de 
paillasses. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 281 

Albert, en depouillant le sien, serra avec le plus 
grand soin son bouquet de violettes : c'etait son signe 
de reconnaissance pour le lendemain. 

Les deux amis se mirent a table ; mais, tout en 
dinant, Albert ne put s'empecher de remarquer la 
difference notable qui existait entre les merites res- 
pectifs du cuisinier de maitre Pastrini et celui du 
comte de Monte-Cristo. Or, la verit£ forca Franz 
d'avouer, malgre les preventions qu'il paraissait 
avoir contre le comte, que le parallele n'£tait point a 
Favantage du chef de maitre Pastrini. 

Au dessert, le domestique s'informa de 1'heure a 
laquelle les jeunes gens desiraient la voiture. Albert 
et Franz se regarderent, craignant veritablement 
d'etre indiscrets. Le domestique les comprit. 

— Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur 
dit-il, a donne des ordres positifs pour que la voiture 
demeur&t toute la journee aux ordres de Leurs Sei- 
gneuries ; Leurs Seigneuries peuvent done en dis- 
poser sans crainte d'etre indiscretes. 

Les jeunes gens resolurent de profiter jusqu'au 
bout de la courtoisie du comte, et ordonnerent d'at- 
teler tandis qu'ils allaient substituer une toilette du 
soir a leur toilette de la journee, tant soit peu froissee 
par les combats nombreux auxquels ils s'etaient 
livr6s. 

Cette precaution prise, ils se rendirent au theatre 
Argentina, et s'installerent dans la loge du comte. 

Pendant le premier acte, la comtesse G... entra 
dans la sienne ; son premier regard se dirigea du 
cote ou la veille elle avait vu le comte, de sorte 
qu'elle apercut Franz et Albert dans la loge de 
celui sur le compte duquel elle avait exprime\ il y 
avait vingt-quatre heures, a Franz, une si etrange 
opinion. 



282 LE COMTE DE MONTE-CRJSTO 

Sa lorgnette etait dirigee sur lui avec tin tel achar- 
nement, que Franz vit bien qu'il y aurait de la 
cruaute' a tarder plus longtemps de satisfaire sa curio- 
site ; aussi, usant du privilege accorde" aux speeta- 
teurs des theatres italiens, qui eonsiste a faire des 
salles de spectacle leurs salons de reception, les deux 
amis quitterent-ils leur loge pour aller presenter leurs 
hommages a la comtesse. 

A peine furent-ils entr6s dans sa loge qu'elle fit 
signe a Franz de se mettre a la place d'honneur. 

Albert, a son tour, se plaga derriere. 

— Eh bien! dit-elle, donnant a peine a Franz le 
temps de s'asseoir, il parait que vous n'avez rien eu 
de plus presse que de faire connaissance avec le nou- 
veau lord Ruthwen, et que vous voila les meilleurs 
amis du monde ? 

— <- Sans que nous soyons si avanc^s que vous le 
dites dans une intimite reciproque, je ne puis nier, 
madame la comtesse, repondit Franz, que nous 
n'ayons toute la journ^e abuse de son obligeance. 

— Comment, toute la journe"e? 

— Ma foi, c'est le mot : ce matin nous avons accepte 
son dejeuner, pendant toute la mascherata nous 
avons couru le Oorso dans sa voiture, enfin ce soir 
nous venons au spectacle dans sa loge. 

— Vous le connaissez done ? 

— Oui et non. 

— Comment cela? 

— C'est toute une longue histoire. 

— Que vous me raconterez ? 

— Elle vous ferait trop peur. 

— Raison de plus. 

— Attendez au moins que cette histoire ait un 
denouement. 

— Soit, j'aime les histoires completes. En atten- 



LE COMTE DE MGNTE-CRISTO 283 

dant, comment vous etes-vous trouves en contact ? 
qui vous a presentes a lui ? 

— Personne ; c'est lui au contraire qui s'est fait 
presenter a nous. 

— Quand cela ? 

— Hier soir, en vous quittant. 

— Par quel intermediate ? 

— Oh ! mon Dieu ! par Tintermediaire tres prosai- 
que de notre note ? 

— II loge done hotel d'Espagne, comme vous ? 

— Non seulement dans le meme hotel, mais sur le 
rn£me carre. 

— Comment s'appelle-t-il ? car sans doute vous 
savez son nom ? 

— Parfaitement, le comte de Monte-Cristo. 

— Qu'est-ce que ce nom-la ? ce n'est pas un nom 
de race. 

— Non, c'est le nom d'une ile qu'il a achetee. 

— Et il est comte ? 

— Comte toscan. 

— Enfin,, nous avalerons celui-la avec les autres, 
reprit la comtesse, qui etait d'une des plus vieilles 
families des environs de Venise ; et quel homme 
est-ce d'ailleurs ? 

— Demandez au vicomte de Morcerf. 

— Vous entendez, monsieur, on me renvoie a vous ? 
dit la comtesse. 

— Nous serions difficiles si nous ne le trouvions 
pas charmant, madame, repondit Albert ; un ami de 
dix ans n'eut pas fait pour nous plus qu'il n'a fait, et 
cela avec une gr&ce, une delicatesse, une courtoisie 
qui indiquent veritablement un homme du monde. 

— Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que 
mon vampire sera tout bonnement quelque nouvei 
enrichi qui veut se faire pardonner ses millions, et 



284 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le con- 
fonde pas avec M. de Rothschild. Et elle, Tavez-vous 
vue? 

— Qui, elle ? demanda Franz en souriant. 

— La belle Grecque d'hier. 

— Non. Nous avons, je erois bien, entendu le son 
de sa guzla, mais elle est reste'e parfaitement invi- 
sible. 

— " C'est-a-dire, quand vous dites invisible, mon 
cher Franz, dit Albert, c'est tout bonnement pour 
faire du mysterieux. Pour qui prenez-vous done ee 
domino bleu qui etait a la fenetre tendue de damas 
blanc ? 

— Et ou £tait cette fenetre tendue de damas blanc ? 
demanda la comtesse. 

— Au palais Rospoli. 

— Le comte avait done trois fenetres au palais 
Rospoli? 

— Oui. Etes-vous passee rue du Cours ? 

— Sans doute. 

— Eh bien ! avez-vous remarque deux fenetres 
tendues de damas jaune et une fenetre tendue de 
damas blanc avec une croix rouge ? Ces trois fene- 
tres 6taient au comte. 

— Ah ca ! mais c'est done un nabab que cet homme ? 
Savez-vous ce que valent trois fenetres comme 
celles-la pour huit jours de carnaval, et au palais 
Rospoli, c'est-a-dire dans la plus belle situation du 
Corso ? 

— Deux ou trois cents dcus romains. 

— Dites deux ou trois mille. 

— Ah diable ! 

•— Et est-ce son ile qui lui fait ce beau revenu ? 

— Son ile ? elle ne rapporte pas un bajocco. 

— Pourquoi l'a-t-il achetee alors ? 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 285 

•— Par fantaisie. 

— C'est done un original? 

— Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez 
excentrique. S'il habitait Paris, s'ii frequentait nos 
spectacles, je vous dirais, mon cher, ou que c'est un 
mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre 
diable que la literature a perdu ; en verite, il a fait 
ce matin deux ou trois sorties dignes de Didier ou 
d'Antony. 

En ce moment une visite entra, et, selon 1'usage, 
Franz ceda sa place au nouveau venu ; cette circons- 
tance, outre le deplacement, eut encore pour r6sul- 
tat de changer le sujet de la conversation. 

Une heure apres, les deux amis rentraient a Fh6tel. 
Maitre Pastrini s'6tait deja occupe de leurs ddguise- 
ments du lendemain, et il leur promit qu'ils seraient 
satisfaits de son intelligente activite. 

En effet, le lendemain a neuf heures il entrait dans 
la chambre de Franz avec un tailleur charge de huit 
ou dix costumes de paysans romains. Les deux amis 
en choisirent deux pareils, qui allaient a peu pres a 
leur taille, et chargerent leur hote de leur faire 
coudre une vingtaine de metres de rubans a chacun 
de leurs chapeaux, et de leur procurer deux de ces 
charmantes echarpes de soie aux bandes transver- 
sales et aux vives couleurs dont les hommes du 
peuple, dans les jours de fete, ont Phabitude de se 
serrer la taille. 

Albert avait h&te de voir comment son nouvel habit 
lui irait : e'e'tait une veste et une culotte de velours 
bleu, des bas a coins brodes, des souliers a boucles 
et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que 
gagner a ce costume pittoresque ; et lorsque sa cein- 
ture eut serre" sa taille elegante, lorsque son chapeau, 
tegerement incline de cote, laissa tomber sur son 



286 LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 

dpaule des flots de rubans, Franz fut force* d'avouer 
que le costume est souvent pour beaucoup dans la 
superiority physique que nous aecordons a certains 
peuples. Les Turcs, si pittoresques, autrefois avec 
leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils 
pas hideux maintenant avec leurs redingotes bleues 
boutonnees et leurs calottes grecques qui leur don- 
nent l'air de bouteilles de vin a cachet rouge ? 

Franz fit ses compliments a Albert, qui, au reste, 
debout devant la glace, se souriait avec un air de 
satisfaction qui n'avait rien d' equivoque. 

lis en etaient la lorsque le comte de Monte- Cristo 
entra. 

— . Messieurs, leur dit-il, comme, si agr6able que 
soit un compagnon de plaisir, la liberte est plus 
agreable encore, je viens vous dire que pour aujour- 
d'hui et les jours suivants je laisse a votre disposi- 
tion la voiture dont vous vous etes servis hier, 
Notre note a d& vous dire que j'en avais trois ou 
quatre en pension chez lui ; vous ne m'en privez 
done pas : usez-en librement, soit pour aller a votre 
plaisir, soit pour aller a vos affaires. Notre rendez- 
vous, si nous avons quelque chose a nous dire, sera 
au palais Rospoli. 

Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque 
observation, mais ils n^avaient veritablement aucune 
bonne raison de refuser une offre qui d'ailleurs leur 
etait agreable. Ils finirent done par accepter. 

Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure a 
peu pres avec eux, parlant de toute choses avec une 
facility extreme. II etait, comme on a deja pu le 
remarquer, fort au courant de la litterature de tous 
les pays. Un coup d'oeil jete" sur les murailles de son 
salon avait prouve a Franz et a Albert qu'il etait ama- 
teur de tableaux. Quelques mots sans pretention, 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 287 

qull laissa tomber en passant, leur prouverent que 
les sciences ne lui etaient pas etrangeres ; il parais- 
sait surtout s'etre particulierement occupy de chimie. 

Les deux amis n'avaient pas la pretention de 
rendre au comte le dejeuner qu'il leur avait donne* ; 
c'eut ete une trop mauvaise plaisanterie a lui faire 
que lui offrir, en echange de son excellente table, 
Tordinaire fort mediocre de maitre Pastrini. lis le lui 
dirent tout franchement, et il recut leurs excuses en 
homme qui appreciait leur delicatesse. 

Albert etait ravi des manieres du comte, que sa 
science seule l'empechait de reconnaitre pour un 
veritable gentilhomme. La liberte de disposer entie- 
rement de la voiture le comblait surtout de joie : il 
avait ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, 
comme elles lui 6taient apparues la veille dans une 
voiture fort elegante, il n'6tait pas faiche de conti- 
nuer a paraitre sur ce point avec elles sur un pied 
d'egalite\ 

A une heure et demie, les deux jeunes gens des- 
cendirent ; le cocher et les laquais avaient eu Fidee 
de mettre leurs habits de livrees sur leurs peaux de 
betes, ce qui leur donnait une tournure encore plus 
grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les 
compliments de Franz et d' Albert. 

Albert avait attache" sentimentalement son bouquet 
de violettes fanees a sa boutonniere. 

Au premier son de la cloche, ils partirent et se 
precipiterent dans la rue du Cours par la via Vittoria. 

Au second tour, un bouquet de violettes fraiches, 
parti d'une caleche chargee de paillassines, ei qui 
vint tomber dans la caleche du comte, indiqua a 
Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de 
la veille avaient change de costume, et que, soit par 
hasard, soit par un sentiment pareil a celui qui Tavait 



288 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

fait agir, tandis qu'il avait galamment pris leur cos- 
tume, elles, de leur c6te\ avaient pris le sien. 

Albert mit le bouquet frais a la place de l'autre, 
mais il garda le bouquet fan6 dans sa main ; et, quand 
il croisa de nouveau la caleche, il le porta amoureu- 
sement a ses levres : action qui parut recreer beau- 
coup non seulement celle qui le lui avait jet6, mais 
encore ses folles compagnes. 

La journde fut non moins animee que la veille : il 
est probable meme qu'un profond observateur y eut 
encore reconnu une augmentation de bruit et de 
gaiete\ Un instant on apercut le comte a sa fenetre. 
mais lorsque la voiture repassa il avait deja disparu, 

II va sans dire que l'6change de coquetteries entre 
Albert et la paillassine aux bouquets de violettes 
dura toute la journ6e. 

Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de 
l'ambassade ; on lui annoncait qu'il aurait l'honneur 
d'etre recu le lendemain par Sa Saintete. A chaque 
voyage precedent qu'il avait fait a Rome, il avait 
sollicit6 et obtenu la meme faveur; et, autant par 
religion que par reconnaissance, il n 'avait pas voulu 
toucher barre dans la capitale du monde chr6tien 
sans mettre son respectueux hommage aux pieds 
d'un des successeurs de saint Pierre qui a donne le 
rare exemple de toutes les vertus. 

II ne s'agissait done pas pour lui, ce jour-la, de 
songer au carnaval ; car, malgre' la bont6 dont il en- 
toure sa grandeur, e'est toujours avec un respect 
plein de profonde emotion que Ton s'appr^te a s'in- 
cliner devant ce noble et saint vieillard qu'on nomme 
Gregoire XVI. 

En sortant du Vatican, Franz revint droit a l'hotel 
en evitant meme de passer par la rue du Cours. II 
emportait un tr6sor de pieuses pense*es, pour les- 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 289 

quelles le contact des folles joies de la mascherata 
eut ete' une profanation. 

A cinq heures dix minutes, Albert rentra. II etait 
au comble de la joie ; la paillassine avait repris son 
costume de paysanne, et en croisant la caleche 
d 'Albert elle avait leve" son masque. 

Elle etait charmante. 

Franz fit a Albert ses compliments bien sinceres ; 
il les recut en homme a qui ils sont dus. II avait 
reconnu, diseit-il, a certains signes d'elegance inimi- 
table, que sa belle inconnue devait appartenir a la 
plus haute arstocratie. 

II 6tait dec:d6 a lui e'crire le Iendemain. 

Franz, tout 3n recevant cette confidence, remarqua 
qu 'Albert paraissait avoir quelque chose a lui deman- 
der, et que cependant il hesitait a lui adresser cette 
demande. II iisista, en lui declarant d'avance qu'il 
etait pret a faire, au profit de son bonheur, tous les 
sacrifices qui seraient en son pouvoir. Albert se fit 
prier tout juste le temps qu'exigeait une amicale po- 
litesse : puis eifin il avoua a Franz qu'il lui rendrait 
service en lui sbandonnant pour le Iendemain la ca- 
leche a lui toutseul. 

Albert attribuait a 1'absence de son ami l'extreme 
bonte qu'avait eie la belle paysanne de soulever son 
masque. 

On comprend que Franz n'etait pas assez egoiste 
pour arreter Abert au milieu d'une aventure qui 
promettait a la Ms d'etre si agr6able pour sa curio- 
site' et si flatteme pour son amour-propre. II con- 
naissait assez la parfaite indiscretion de son digne 
ami pour etre sir qu'il le tiendrait au courant des 
moindres details ie sa bonne fortune ; et comme, 
depuis deux ou tnis ans qu'il parcourait l'ltalie en 
tous sens, il n'avat jamais eu la chance meme d'e- 



290 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

baucher semblable intrigue pour son compte, Franz 
n'etait pas f&che d'apprendre comment les choses se 
passaient en pareil cas. 

II promit done a Albert qu'il se contenterait le len- 
demain de regarder le spectacle des fenStres du pa- 
lais Rospoli. 

En effet, le lendemain il vit passer et repasser Al- 
bert. II avait un enorme bouquet que sans doute il 
avait charge d'etre le porteur de son epitre amou- 
reuse. Cette probabilite se changea dn certitude 
quand Franz revit le meme bouquet, remarquable 
par un cercle de camelias blancs, entre les mains 
d'une charmante paillassine habillee de satin rose. 

Aussi le soir ce n'etait plus de la jcie, e'etait du 
delire. Albert ne doutait pas que la belle inconnue 
ne lui repondit par la mSme voie. Franz alia au- 
devant de ses desirs en lui disant que tout ce bruit 
le fatiguait, et qu'il etait decide* a employer la jour- 
n6e du lendemain a revoir son albun et a prendre 
des notes. 

Au reste, Albert ne s'etait pas tr>mpe dans ses 
previsions : le lendemain au soir Franz le vit entrer 
(Tun seul bond dans sa chambre, seouant machina- 
lement un carr6 de papier qu'il tenait par un de ses 
angles. 

— Eh bien ! dit-il, m'etais-je trompe' ? 
— - Elle a r^pondu ? s'ecria Franz. 

— Lisez. 

Ce mot fut prononce avec une inionation impossi- 
ble a rendre. Franz prit le billet et lut : 

« Mardi soir, a sept heures, descendez de votre 
voiture en face de la via dei Poniefici, et suivez la 
paysanne romaine qui vous arraclera votre mocco- 
letto. Lorsque vous arriverez sur U premiere marche 



LE GOMTE DE MONTE-CRISTO 291 

de Feglise de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle 
puisse vous reconnaitre, de nouer un ruban rose sur 
l'epaule de votre costume de paillasse. 

» D'ici la vous ne me verrez plus. 

» Constance et discretion. » 

— Eh bien ! dit-il a Franz, lorsque celui-ci eut ter- 
ming cette lecture, que pensez-vous de cela, cher 
ami? 

— Mais je pense, repondit Franz, que la chose 
prend tout le caractere d'une aventure fort agreable. 

— C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai 
grand'peur que vous n'alliez seul au bal du due de 
Bracciano. 

Franz et Albert avaient recu le matin meme cha- 
cun une invitation du celebre banquier romain. 

— Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute 
l'aristocratie sera chez le due ; et si votre belle 
inconnue est veritablement de l'aristocratie, elle ne 
pourra se dispenser d'y paraitre. 

— Qu'elle j paraisse ou non, je maintiens mon 
opinion sur elle, continua Albert. Vous avez lu le 
billet ? 

— Oui. 

— Vous savez la pauvre education que regoivent 
en Italie les femmes du mezzo cito ? 

On appelle ainsi la bourgeoisie. 

— Oui, repondit encore Franz. 

— Eh bien ! relisez ce billet, examinez l'^criture 
et cherchez-moi une faute ou de langue ou d'ortho- 
graphe. 

En effet, l'ecriture etait charmante et l'orthographe 
irreprochable. 

— Vous etes predestine, dit Franz a Albert en lui 
rendant pour la seconde fois le billet. 



292 LE COMTE BE MONTE-CRISTO 

— Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout a 
votre aise, reprit Albert, je suis amoureux. 

— Oh ! mon Dieu ! vous m'effrayez ! s'6cria Franz, 
et je vois que non seulement j'irai seul au bal du 
due de Bracciano, mais encore que je pourrais bien 
retourner seul a Florence. 

— Le fait est que si mon inconnue est aussi 
aimable qu'elle est belle, je vous declare que je me 
fixe a Rome pour six semaines au moins. J'adore 
Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un gout marqu6 
pour l'archeologie. 

— Allons, encore une rencontre ou deux comme 
celle-la, et je ne desespere pas de vous voir membre 
de l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres. 

Sans doute Albert allait discuter serieusement ses 
droits au fauteuil academique, mais on vint annon- 
cer aux deux jeunes gens qu'ils 6taient servis. Or, 
l'amour chez Albert n'e'tait nullement contraire a 
l'appetit. II s'empressa done, ainsi que son ami, de 
se mettre a table, quitte a reprendre la discussion 
apres le diner. 

Apres le diner, on annonga le comte de Monte- 
Oristo. Depuis deux jours les jeunes gens ne l'avaient 
pas apercu. Une affaire, avait dit maitre Pastrini, 
l'avait appele* a Civita-Vecchia. II etait parti la veille 
au soir, et se trouvait de retour depuis une heure 
seulement. 

Le comte fut charmant ; soit qu'il s'observat, soit que 
l'occasion n'6veiMt point chez lui les fibres acrimo- 
nieuses que certaines circonstances avaient deja faifc 
r6sonner deux ou trois fois dans ses ameres paroles, 
il fut a peu pres comme tout le monde. Get homme 
6tait pour Franz une veritable ^nigme. Le comte ne 
pouvait douter que le jeune voyageur ne Teut 
reconnu ; etcependant, pas une seule parole depuis 



LE COMTE DE MONTE-GRISTO 293 

leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa 
bouche qu'il se rappel&t l'avoir vu ailleurs. De son 
cote, quelque envie qu'eut Franz de faire allusion a 
leur premiere entrevue, la crainte d'etre desagreable 
a un homme qui l'avait comble, lui et son ami, de 
prevenances, le retenait ; il continua done de rester 
sur la meme reserve que lui. 

II avait appris que les deux amis avaient voulu faire 
prendre une loge dans le theatre Argentina, et qu'on 
leur avait repondu que tout etait loue. 

En consequence, il leur apportait la 'clef de la 
sienne ; du moms e'etait le motif apparent de sa 
visite. 

Franz et Albert firent quelques difficulty, all^guant 
la crainte de Ten priver lui-meme ; mais le comte 
ieur repondit qu'allant ce soir-la au theatre Palli, sa 
loge au theatre Argentina serait perdue s'ils n'en 
profitaient pas. 

Cette assurance determina les deux amis a accepter. 

Franz s'etait peu a peu habitue a cette pstleur du 
comte qui l'avait si fort frappe la premiere fois qu'il 
l'avait vu. II ne pouvait s'empecher de rendre justice 
a la beaut6 de sa tete severe, dont la paleur etait le 
seul defaut ou peut-etre la principale qualite. Veri- 
table heros de Byron, Franz ne pouvait, nous ne 
dirons pas le voir, mais seulement songer a lui sans 
qu'il se represents ce visage sombre sur les epaules 
de Manfred ou sous la toque de Lara. II avait ce pli 
du front qui indique la presence incessante d'une 
pensee amere ; il avait ces yeux ardents qui lisent au 
plus profond des &mes ; il avait cette levre hautaine 
et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en £chap- 
pent ce caractere particulier qui fait qu'elles se gra- 
vent profondement dans la memoire de ceux qui les 
ecoutent. 



294 LE €OMTE DE MONTE-GRISTO 

Le comte n'^tait plus jeune ; il avait quarante ans 
au moins, et cependant on comprenait a merveille 
qu'il 6tait fait pour l'emporter sur les jeunes gens 
avec lesquels il se trouverait. En realite, e'est que, 
par une derniere ressemblance avec les he'ros fan- 
tastiques du poete anglais, le comte semblait avoir le 
don de la fascination. 

Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et 
Franz avaient eu de rencontrer un pareil homme. 
Franz 6tait moins enthousiaste, et cependant il su- 
bissait l'influence qu'exerce tout homme superieur 
sur l'esprit de ceux qui 1'entourent. 

II pensait a ce projet qu 'avait deja deux ou trois 
fois manifesto' le comte d'aller a Paris, et il ne dou- 
tait pas qu'avec son caractere excentrique, son vi- 
sage caracterise' et sa fortune colossale, le comte n'y 
produisit le plus grand effet. 

Et cependant il ne desirait pas se trouver a Paris 
quand il y viendrait. 

La soire'e se passa comme les soirees se passent 
d'habitude au theatre en Italie, non pas a ecouter les 
chanteurs, mais a faire des visites et a causer. La 
comtesse G... voulait ramener la conversation sur le 
comte, mais Franz lui annonca qu'il avait quelque 
cbose de beaucoup plus nouveau a lui apprendre, et, 
malgre les demonstrations de fausse modestie aux- 
quelles se livra Albert, il raconta a la comtesse le 
grand 6venement qui, depuis trois jours, formait 
I'objet de la preoccupation des deux amis. 

Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, 
du moins s'il faut en croire les voyageurs, la com- 
tesse ne fit pas le moins du monde l'incredule, et 
feMicita Albert sur les commencements d'une aven- 
ture qui promettait de se terminer d'une fagon si 
satisfaisante. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 295 

On se quitta en se promettant de se retrouver au 
bal clu due de Bracciano, auquel Rome entiere etait 
invitee. 

La dame au bouquet tint sa promesse : ni le lende- 
main ni le surlendemain elle ne donna a Albert signe 
d'existence. 

Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant 
des jours du carnaval. Le mardi, les theatres 
s'ouvrent a dix beures du matin; car, passe huit 
heures du soir, on entre dans le careme. Le mardi ; 
tout ce qui, faute de temps, d'argent ou d'enthou- 
siasme, n'a pas pris part encore aux fetes prece- 
dentes, se mele a la bacchanale, se laisse entrainer 
par 1'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouve- 
ment au mouvement et au bruit general. 

Depuis deux beures jusqu'a cinq heures, Franz et 
Albert suivirent la file, echangeant des poignees de 
confetti avec les voitures de la file opposee et les 
pistons qui circulaient entre les pieds des chevaux, 
entre les roues des carrosses, sans qu'il survint au 
milieu de cette affreuse cohue un seul accident, une 
seule dispute, une seule rixe. Les Italiens sont le 
peuple par excellence sous ce rapport. Les fetes sont 
pour eux de veritables fetes. L'auteur de cette his- 
toire, qui a habite l'ltalie cinq ou six ans, ne se rap- 
pelle pas avoir jamais vu une solennite troublee par 
un seul de ces evenements qui servent toujours de 
corollaire aux notres. 

Albert triomphait dans son costume de paillasse e 
II avait sur lepaule un nceud de ruban rose dont 
les extremites lui tombaient jusqu'aux jarrets, 
Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz 
celui-ci avait conserve son costume de paysan ro- 
main. 

Plus lajournee s'avancait, plus le tumuite devenait 



296 LE GOMTE DE MONTE-CRI STO 

grand; il n'y avait pas sur tous ces pavds, dans 
toutes ces voitures, a toutes ces fenetres, une bouche 
qui restat muette, un bras qui demeurat oisif ; c'etait 
v^ritablement un orage humain compose d'un ton- 
nerre de cris et d'une grele de dragees, de bouquets, 
d'oeufs, d'oranges, de fleurs. 

A trois heures, le bruit de boites tiroes a la fois sur 
la place du Peuple et au palais de Venise, percant a 
grand'peine cet horrible tumulte, annonca que les 
courses allaient commencer. 

Les courses, comine les moccoli, sont un des epi- 
sodes particuliers des derniers jours du carnaval. Au 
bruit de ces boites, les voitures rompirent a Tinstant 
m&ne leurs rangs et se refugierent chacune dans la 
rue transversale la plus proche de Fendroit ou elles 
se trouvaient. 

Toutes ces evolutions se font, au reste, avec une 
inconcevable adresse et une merveilleuse rapidity ; 
et cela sans que la police se pr^occupe le moins du 
monde d'assigner a chacun son poste ou de tracer a 
chacun sa route. 

Les pietons se collerent contre les palais, puis on 
entendit un grand bruit de chevaux et de fourreaux 
de sabre. 

Une escouade de carabiniers sur quinze de front 
parcourait au galop et dans toute sa largeur la rue 
du Cours, qu'elle balayait pour faire place aux bar- 
beri. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, 
le retentissement d'une autre batterie de boites 
annonca que la rue £tait libre. 

Presque aussitot, au milieu d'une clameur immense, 
universelle, inoui'e, on vit passer comme des ombres 
sept ou huit chevaux excites par les clameurs de 
trois cent mille personnes et par les cMtaignes de 
fer qui leur bondissent sur le dos ; puis le canon du 



LE COMTE DE MONTK-CRISTO 297 

cMteau Saint-Ange tira trois coups : c'etait pour 
annoncer que le num^ro trois avait gagne. 

Aussitot sans autre signal que celui-la, les voitures 
se remirent en mouvement, refluant vers le Corso, 
debordant par toutes les rues comme des torrents un 
instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans 
le lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense 
reprit, plus rapide que jamais, son cours entre les 
deux rives de granit. 

Seulement un nouvel element de bruit et de mou- 
vement s'6tait encore mel6 a cette foule : les mar- 
chands de moccoli venaient d'entrer en scene. 

Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui 
varient de grosseur, depuis le cierge pascal jusqu'au 
rat de cave, et qui 6veillent chez les acteurs de la 
grande scene qui termine le carnaval romain deux 
preoccupations oppos6es : 

1° Celle de conserver allume son moccoletto ; 

2° Celle d'eteindre le moccoletto des autres. 

II en est du moccoletto comme de la vie : 1'homme 
n'a encore trouve qu'un moyen de la transmettre ; et 
ce moyen il le tient de Dieu. 

Mais il a decouvert mille moyens de Foter ; il est 
vrai que pour cette supreme operation le diable lui 
est quelque peu venu en aide. 

Le moccoletto s'allume en Fapprochant d'une 
lumiere quelconque. 

Mais qui d^crira les mille moyens inventes pour 
dteindre le moccoletto, les souffiets gigantesques, 
les eteignoirs monstres, les eventails surhumains ? 

Chacun se Mta done d'acheter des moccoletti, 
Franz et Albert comme les autres. 

La nuit s'approchait rapidement; et deja, au cri 
de : Moccoli ! r6p6t6 par les voix stridentes d'un 
milliers d'industriels, deux ou trois etoiles Gommen- 



298 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

cerent a briller au-dessus de la foule. Ce fut comme 
un signal. 

Au bout de dix minutes, cinquante mille lumieres 
scintillerent, descendant du palais de Venise a la 
place du Peuple, et remontant de la place du Peuple 
au palais de Venise. 

On eut dit la fete des feux follets. 

On ne peut se faire une idee de cet aspect si on ne 
l'a pas vu. 

Supposez toutes les etoiles se d^tachant du ciel et 
venant se meler sur la terre a une danse insensee. 

Le tout accompagn6 de cris comme jamais oreille 
humaine n'en a entendu sur le reste de la surface du 
globe. 

(Test en ce moment surtout qu'il ny a plus de dis- 
- tinction sociale. Le facchino s'attache au prince, le 
prince au Transtevere, le Transtdvere au bourgeois, 
chacun soufilant, eteignant, rallumant. Si le vieil Eole 
apparaissait en ce moment, il serait proclame* roi 
des moccoli, et Aquilon heritier presomptif de la 
couronne. 

Cette course folle et flamboyante dura deux heures 
a peu pres ; la rue du Cours etait eclair^e comme en 
plein jour, on distinguait les traits des spectateurs 
jusqu'au troisieme et quatrieme etage. 

De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa 
montre ; enfin elle marqua sept heures. 

Les deux amis se trouvaient justement a la hauteur 
de la via dei Pontefici ; Albert sauta a bas de la 
caleche, son moccoletto a la main. 

Deux ou trois masques voulurent s'approcher de 
lui pour l'eteindre ou le lui arracher ; mais, en habile 
boxeur, Albert les envoya les uns apres les autres 
rouler a dix pas de lui en continuant sa course vers 
F6glise de San-Giacomo. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 299 

Les degres etaient charges de curieux et de mas- 
ques qui luttaient a qui s'arracherait le flambeau des 
mains. Franz suivait des yeux Albert, et le vit mettre 
le pied sur la premiere marche ; puis presque aus- 
sitot un masque, portant le costume bien connu de la 
paysanne au bouquet, allongea le bras, et, sans que 
cette fois il fit aucune resistance, lui enleva le moc- 
coletto. 

Franz etait trop loin pour entendre les paroles 
qu'ils echangerent ; mais sans doute elles n'eurent 
rien d'hostile, car il vit s'eloigner Albert et la 
paysanne bras dessus bras dessous. 

Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, 
mais a la via Macello il les perdit de vue. 

Tout a coup le son de la cloche qui donne le signal 
de la cloture du carnaval retentit, et au meme ins- 
tant tous les moccoli s'eteignirent comme par enchan- 
tement. On eut dit qu'une seule et immense bounce 
de vent avait tout aneanti. 

Franz se trouva dans l'obscurite la plus profonde. 

Du meme coup tous les cris cesserent, comme si 
le souffle puissant qui avait emporte les lumieres 
emportait en meme temps le bruit. 

On n'entendit plus que le roulement des carrosses 
qui ramenaient les masques chez eux ; on ne vit plus 
que les rares lumieres qui brillaient derriere les 
fenetres. 

Le carnaval etait fini. 



300 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 



XVI 



LES CATACOMBES DE SAINT-S^BASTIEN 

Peut-etre, de sa vie, Franz n'avait-il eprouv6 une 
impression si tranchee, un passage si rapide de la 
gaiete a la tristesse, que dans ce moment ; on eut dit 
que Rome, sous le souffle magique de quelque d^mon 
de la nuit, venait de se changer en un vaste tom- 
beau. Par un hasard qui ajoutait encore a l'intensit6 
des tenebres, la lune, qui etait dans sa decroissance, 
ne devait se lever que vers les onze heures du soir ; 
les rues que le jeune homme traversait etaient done 
plongees dans la plus profonde obscurity. Au reste, 
le trajet etait court ; au bout de dix minutes, sa voi- 
ture ou plutot celle du comte s'arreta devant l'hotel 
de Londres. 

Le diner attendait ; mais comme Albert avait pre- 
venu qu'il ne comptait pas rentrer de si tot, Franz se 
mit a table sans lui. 

Maitre Pastrini, qui avait l'habitude de les voir 
diner ensemble, s'informa des causes de son absence ; 
mais Franz se contenta de repondre qu 'Albert avait 
recu la surveille une invitation a laquelle il s'^tait 
rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette ob- 
scurit6 qui avait remplac£ la lumiere, ce silence qui 
avait succede au bruit, avaient laisse dans l'esprit de 
Franz une certaine tristesse qui n'etait pas exempte 
d'inquietude. II dina done fort silencieusement malgr6 
1'officieuse sollicitude de son h6te, qui entra deux ou 
trois fois pour s'informer s'il n'avait besoin de rien. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 301 

Franz etait resolu a attendre Albert aussi tard que 
possible. II demanda done la voiture pour onze heures 
seulement, en priant maitre Pastrini de le faire pre- 
venir a l'instant meme si Albert reparaissait a 1 'hotel 
pour quelque chose que ce fut. A onze heures Albert 
n'dtait pas rentre\ Franz s'habilla et partit, en prdve- 
nant son note qu'il passait la nuit chez le due de 
Bracciano. 

La maison du due de Bracciano est une des plus 
charmantes maisons de Rome ; sa fernme, une des 
dernieres heritieres des Colona, en fait les honneurs 
d'une facon parfaite : il en r6sulte que les fetes qu'il 
donne ont une celebrity europeenne. Franz et Albert 
6taient arrives a Rome avec des lettres de recom- 
manclation pour lui ; aussi sa premiere question fut- 
elle pour demander a Franz ce qu'etait devenu son 
compagnon de voyage. Franz lui repondit qu'il l'avait 
quitte" au moment ou on allait eteindre les moccoli, 
et qu'il l'avait perdu de vue a la via Macello. 

— Alors il n'est pas rentre" ? demanda le due. 

— Je Tai attendu jusqu'a cette heure, repondit 
Franz. 

— Et savez-vous ou il allait ? 

— Non, pas prdcise'ment ; cependant je crois qu'il 
s'agissait de quelque chose comme un rendez-vous. 

— Diable ! dit le due, e'est un mauvais jour, ou 
plutot e'est une mauvaise nuit pour s'attarder, n'est- 
ce pas, madame la comtesse ? 

Ces derniers mots s'adressaient a la comtesse G..., 
qui venait d'arriver, et qui se promenait au bras de 
M. Torlonia, frere du due. 

— Je trouve au contraire que e'est une charmante 
nuit, repondit la comtesse ; et ceux qui sont ici ne 
se plaindront que d'une chose, e'est qu'elle passera 
trop vite, 



302 LE €OMTE DE MONTE-CRISTO 

— Aussi, reprit le due en souriant, je ne parle pas 
des personnes qui sont ici ; elles ne courent d'autres 
dangers, les hommes que de devenir amoureux de 
vous, les femmes de tomber malades de jalousie en 
vous voyant si belle ; je parle de ceux qui courent les 
rues de Rome. 

— Eh ! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court 
les rues de Rome a cette heure-ci, a moins que ce 
ne soit pour aller au bal ? 

—* Notre ami Albert de Morcerf, madame ia com- 
tesse, que j'ai quitte a la poursuite de son inconnue 
vers les sept heures du soir, dit Franz, et que je n'ai 
pas revu depuis. 

— Comment ! et vous ne savez pas ou il est ? 

— Pas le moins du monde. 

— Et a-t-il des armes ? 

— II est en paillasse. 

— Vous n'auriez pas du le laisser aller, dit le due 
a Franz, vous qui connaissez Rome mieux que lui. 

— Ob bien oui ! autant aurait valu essayer d'arreter 
le nume>o trois des barberi qui a gagne aujourd'hui 
le prix de la course, repondit Franz ; et puis, d'ail- 
leurs, que voulez-vous qu'il lui arrive ? 

— Qui sait ! la nuit est tres sombre, et le Tibre est 
bien pres de la via Macello. 

Franz sentit un frisson qui lui courait dans les 
veines en voyant 1'esprit du due et de la comtesse si 
bien d'accord avec ses inquietudes personnelles. 

— Aussi ai-je pre>enu a l'hdtel que j'avais i'hon- 
neur de passer la nuit cbez vous, monsieur le due, 
dit Franz, et on doit venir m'annoncer son retour. 

— Tenez, dit le due, je crois justement que voila 
un de mes domestiques qui vous cherche. 

Le due ne se trompait pas ; en apercevant Franz, 
le domestique s'approcha de lui. 



LE COMTE DE MONTE-CRISTO 303 

— Excellence, dit-il, le maitre de l'hotel de Lon- 
dres vous fait pr6venir qu'un homme vous attend 
chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf. 

— Avec une lettre du vicomte ! s'ecria Franz. 

— Oui. 

— Et quel est cet homme ? 

— Je l'ignore. 

— Pourquoi n'est-il point venu me Fapporter ici ? 

— Le messager ne m'a donne aucune explication. 

— Et ou est le messager ? 

— II est parti aussitot qu'il m'a vu entrer dans la 
salle de bal pour vous pr6venir. 

— Oh ! mon Dieu ! dit la comtesse a Franz, allez 
vite ; pauvre jeune homme, il lui est peut-etre arrive 
quelque accident. 

— J'y cours, dit Franz. 

— Vous reverrons-nous pour nous donner des 
nouvelles ? demanda la comtesse. 

— Oui, si la chose n'est pas grave ; sinon, je ne re- 
ponds pas de ce que je vais devenir moi-meme. 

— En tout cas, de la prudence, dit la comtesse. 

— Oh ! soyez t ran quill e. 

Franz prit son chapeau et partit en toute hate. II 
avait renvoye sa voiture en lui donnant 1'ordre pour 
deux heures ; mais, par bonheur, le palais Bracciano, 
qui donne d'un c6te rue du Cours et de F autre place 
des Saints-Apotres, est a dix minutes de chemin a 
peine de l'hotel de Londres. En approchant de l'hotel, 
Franz vit un homme debout au milieu de la rue ; il 
ne douta pas un seul instant que ce ne fut le messager 
d'Albert. Cet homme etait lui-meme enveloppe d'un 
grand manteau. II alia a lui ; mais au grand etonne- 
ment de Franz, ce fut cet homme qui lui adressa la 
parole le premier. 

— - Que me voulez-vous, Excellence ? dit-il en fai- 



304 LE COMTE DE MONTE-CRISTO 

sant un pas en arri&re comme un homme qui desire 
demeurer sur ses gardes. 

— N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'ap- 
portez une lettre du vicomte de Morcerf ? 

— C'est Votre Excellence qui loge a l'hotel de 
Pastrini